‹ Vie du R.P. Louis Sellier de la Compagnie de JésusChapitre 13 sur 44 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le P. Sellier curé de Rubempré.

Rubempré, paroisse extrêmement pauvre, était ravagée depuis près d'une année par une épidémie qui durait encore lorsque le P. Sellier y arriva, le 24 juin 1813, précédé de la réputation d'un saint. 11 succédait à M. Chevalier, prêtre capable et zélé, devenu curé de Villers-Bretonneux, ensuite doyen de Rosières, et depuis mort aveugle dans la maison du Blamont. « Le samedi suivant (2), écrit le Père, je fus au comble de la joie en voyant tous ces braves gens accourir en foule an saint tribunal : nulle part je n'avais trouvé tant de simplicité , tant de droiture. Je

(l)Les deux frères Alexandre et Frédéric de Viefville, neveux du propriétaire; Alexandre Pourcelet , Hilaire Deluclieux, Leconte et Laurent.

(2) Retraite de 1838.

bénissais le Seigneur de m'avoir donné un tel peuple. » Cette maladie contagieuse offrit à l'homme de Dieu une occasion de faire éclater, dés les premiers jours de son arrivée, son dévouement et sa charité. On le voyait sans cesse occupé de ceux qui avaient été attaqués par le fléau. Sans craindre le péril, il pénétrait partout, même dans de pauvres maisons où quatre, cinq ou six malades se trouvaient entassés, et il restait dans cette atmosphère corrompue jusqu'à ce que son cœur de père se fût pleinement satisfait. Mais ses forces physiques ne tinrent pas longtemps contre la fatigue et la contagion. Quinze jours n'étaient pas écoulés qu'il fut atteint par le mal, et bientôt réduit à l'extrémité. Sa patience , sa résignation, sa confiance en Dieu furent alors un grand sujet d'édification pour ses paroissiens et pour toutes les personnes qui l'approchaient.

Le doyen du canton de Villers-Bocage, dontRubempré fait partie, était le vénérable M. Demacliy, son oncle, vieillard plus qu'octogénaire. Il le fit prier de venir entendre sa confession générale, et de lui administrer les derniers secours de la religion. On conçoit tout ce que cette cérémonie dans de telles circonstances eut de touchant pour son peuple. Dieu, qui n'avait accompli qu'une faible partie de ses desseins sur son serviteur, le rappela des portes de la mort. ïl était à peine à la moitié de la carrière qu'il devait si bien parcourir pour la plus grande gloire de la xMajesté divine. Revenu à la santé, le saint homme disait que, si rapproche de la mort n'avait pas été

pour lui sans quelque terreur, du moins le souvenir des absolutions qu'il avriit données n était entré pour rien dans sa crainte ; ce qui paraîtra significatif à ceux qui savent avec quelle compatissante bonté il admettait les pécheurs à la pénitence.

Aussitôt que ses forces le lui permirent, le P. Sellier reprit avec une nouvelle activité ses exercices de zèle, et Dieu les bénit par les fruits les plus abondants.

Rubempré était une paroisse beaucoup plus populeuse que Plainval et Louvrcchy; elle comptait près de 1,400 âmes. Le bon curé n'y resta guère que dixhuit mois; mais on peut dire que pendant ce court espace de temps il y opéra des prodiges : c'était d'ailleurs une terre admirablement préparée par les soins de son pieux prédécesseur.

Nous ne répéterons pas ici les détails que nous avons donnés en parlant des deux premières paroisses évangélisées par le P. Sellier. Comme dans ces précédentes missions, il mit en œuvre toutes les industries d'un zèle à toute épreuve, les instructions réitérées, les catéchismes, la solennité des offices, la pompe des cérémonies, la prière du «oir faite en commun tous les jours, avec le chapelet et la lecture spirituelle, usage qui s'est perpétué jusqu'ici. Son attrait pour les cantiques en langue vulgaire, auxquels il attachait tant de prix , se manifesta à Rubempré plus encore qu'ailleurs par le soin qu'il avait pris de garder un de ses jeunes élèves d'une voix agréable (1 ),

(1) Le P. Pierre Cotel.

à qui il faisait lui-même la classe; et l'une de ses récréations les plus ordinaires après les repas était de chanter avec lui des cantiques. Il se servit aussi de ce jeune homme pour initier aux premiers éléments de la langue latine quelques enfants du village, dont un devint par la suite un excellent curé (1), et un autre (2) entra dans la Compagnie de Jésus.

L'emploi de tous ces moyens obtint les résultats qu'on avait lieu d'en attendre. Le P. Sellier eut la consolation de faire fleurir à Rubempré la fréquentation des sacrements, la dévotion au sacré Cœur et le culte de la sainte Vierge. La ferveur devint générale parmi ce bon peuple, et le pasteur, malgré un surcroît d'occupations qui aurait effrayé un courage moins éprouvé, était heureux de voir ses ouailles répondre à ses soins avec une si parfaite docilité. Ses fatigues en effet étaient grandes, excessives même aux jours de dimanches et de fêtes. Son travail commençait dès la veille, et se prolongeait bien avant dans la nuit, pour reprendre de grand matin et ne finir qu'avec le jour. C'était de longues heures au confessionnal, deux messes ayant chacune sa prédication, le catéchisme des enfants, les vêpres, le chapelet, les vêpres de la sainte Vierge pour les personnes pieuses, et enfin les vêpres du saint Sacrement ou celles des morts pour tous les paroissiens.

Par respect pour une des règles de la Compagnie

(1) M. Pierre Hurdequint, curé duQuesnelenSanterre.

(2) Le P. Cosme Lartigue.

de Jésus, il aurait désiré d'exercer gratuitement le saint minislère: toutefois, sur la représentation d'un sage curé qui lui lit envisager quels inconvénients cette conduite aurait pour ses successeurs, il consentit à accepter les honoraires d'usage; mais c'était pour les faire passer incontinent dans les mains des pauvres.

D'après cet exposé succinct du bien opéré par le P. Sellier pendant son séjour à Rubempré, on n'aura pas de peine à comprendre la haute opinion que ce peuple s'était formée de son pasteur, ou plutôt de son apôtre.

Laissons parler ici un enfant de Rubempré (I) qui a passé plusieurs jours à recueillir parmi ses concitoyens les souvenirs que le court passage de l'homme de Dieu avait laissés dans cette paroisse privilégiée : « Des vieillards de Rubempré qui vivent encore et qui ont le mieux connu le P. Sellier ou qui ont été le plus à portée de l'apprécier, s'accordent à lui rendre ce témoignage, que c'était un pasteur d'un dévouement incomparable, un bon pasteur dans toute la force du terme. Pauvre lui-même, il se dépouillait encore, et il se réduisait au plus strict nécessaire pour nourrir les pauvres. Au moyen d'une quête faite de porte en porte, et en y ajoutant du sien, il a fait rebâtir la maison d'un pauvre paralytique qui tombait en ruine.

« Il était craint et respecté comme le sont les

(1) Le P. Lartigue.

saints. Il imposait surtout aux enfants; et ceux de Rubempré sont renommés pour leur turbulence. Ce qu'avant lui pouvaient à peine obtenir les saintes colères de M. Chevalier, son prédécesseur, qui jouissait pourtant d'une grande autorité, la seule vue du P. Sellier le produisait comme par enchantement: il n'avait qu'à paraître, qu'à se montrer, et tout rentrait dans l'ordre; mais il était encore plus aimé et chéri que craint. Sa condescendance et son affabilité avec les villageois lui avaient gagné tous les cœurs , et la seule appréhension qu'il ne quittât^la paroisse si on ne faisait pas ce qu'il demandait, consternait tout le monde™ J'ose affirmer ici, car je n'ai pas oublié l'impression générale d'alors, que son départ eût été regardé comme un malheur irréparable et une véritable calamité publique. »

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