‹ Vie du R.P. Louis Sellier de la Compagnie de JésusChapitre 14 sur 44 · CHAPITRE XTI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XTI

Retraite donnée à Taisnil et au grand séminaire d'Amiens. — Jambe cassée.

Au mois de septembre de cette année 1815*, le P. Sellier réunit à Taisnil pour une retraite tous les anciens professeurs du collège de Montdidier, et quelques jeunes gens d'élite désireux de se consacrer à Dieu. 11 leur développa les Exercices de saint Ignace avec une force et Une onction qu'ils n'onî jamais oubliées. Durant le repas, on lisait la vie de

saint François Régis, un des saints de prédilection du P. Sellier. L'homme de Dieu en était si profondément ému , qu'il lui était comme impossible de prendre de la nourriture, et qu'il avait peine à retenir ses larmes. Aussi, après la visite au saint Sacrement, qui suivait le repas, il s'enfonçait dans le bois et allait y pleurer en liberté. Le P. Sellier termina cette retraite par un de ces actes d'humilité qui lui étaient ordinaires. Après avoir remercié Dieu des grâces qu'il avait accordées à tous les retraitants, il s'accusa de toutes ses fautes, qui avaient, disait-il, entravé le succès de la retraite, et se condamna à baiser les pieds de tous les assistants. Dès qu'il eut fini de parler, M. l'abbé Aubrelique, curé de Montdidier, que le P. Sellier avait admis à faire la retraite, prit la parole et dit à haute voix : « Non , Monsieur, nous ne le souffrirons pas ; vous êtes un homme de Dieu ; nous vous devons une éternelle reconnaissance, etc. » Le P. Sellier lui imposa silence, lui exprima la contrariété que lui faisait éprouver un pareil langage, et se prosterna aux pieds de chacun des assistants.

Cette retraite n'est pas la seule que, vers ce même temps, le P. Sellier fut appelé à diriger. A Rubempré, comme à Louvrechy, plusieurs élèves du séminaire d'Amiens, attirés par sa réputation, vinrent sous sa direction faire les Exercices de saint Ignace, pratique alors très-peu usitée dans le pays. Ils y puisèrent une ferveur qui devait bientôt se répandre dans le séminaire entier. C'étaient les jeunes professeurs de

Montdidier qui avaient fait connaître le P. Sellier dans le séminaire, où, comme je l'ai dit, il les avait envoyés pour suivre les cours de théologie. L'éloge qu'ils firent de leur pieux directeur excita le désir de l'entendre donner les exercices, et à la demande du supérieur du séminaire, il s'y rendit de Rubempré, au mois de décembre 1815. Cette retraite fut un événement dans cette maison. Le serviteur de Dieu éprouva d'abord je ne sais quelle pénible impression qui semblait paralyser sa parole. Je me sentais bridé, disait-il gaiement un peu plus lard. Plusieurs sermons furent donnés sous cette impression, et partant sans l'énergie ordinaire au prédicateur, sans fruits de la part des auditeurs. On était étonné de cette impuissance , on riait de ceux qui avaient provoqué la venue du Père: Eh bien! leur disaiton, votre P, Sellier, voilà donc tout ce dont il est capable. Le saint homme offrit à Dieu cette humiliation; mais il ne perdit rien de son calme et de sa sérénité. Il réunit à part ses frères de Montdidier, plus attristés que lui, leur demanda des prières et des pénitences pour attirer le secours d'en haut, et ajouta que, si le sermon suivant était encore sans résultats, il déclarerait publiquement que Dieu ne voulait pas se servir de lui pour cette œuvre, et qu'il se retirerait. Il n'en fut pas besoin; l'épreuve avait cfssé. Dans cette exhortation décisive, sa parole devint si entraînante, si victorieuse, que le succès de la retraite ne fut plus douteux. Durai» ( le reste des exercices, on retrouva le P. Sellier tel qu'il

était dans ces circonstances. Les cœurs gagnés se livrèrent^ et celle correspondance centupla ses forces; il y eut un ébranlement général. On ajoute qu'en conséciuence de ses prédications pathétiques, quelques séminaristes, effrayés des redoutables exigences du sacerdoce, auxquelles ils n'avaient pas assez mûrement réfléchi , et ne se sentant pas assez de forces pour en remplir dignement tous les devoirs, rentrèrent dans le monde, aimant mieux y être de bons laïques que de mauvais prêtres. Les autres, pleins d'ardeur pour leur avancement dans la piété, sollicitèrent même, et obtinrent que Louis Debussi, qui était, comme nous l'avons dit, à la tète de la petite colonie des jeunes gens venus de Monldidier, continuât de les initier chaque matin à la pratique de l'oraison mentale. Depuis ce moment le P. Sellier fut redemandé plusieurs années de suite pour la retraite annuelle du séminaire; et telle était l'impression produite sur l'auditoire, que le vénérable supérieur, M. Dewailly , depuis supérieur général de la congrégation de la Mission, montant quelquefois dans la chaire après le prédicateur, exprimait son émotion par ces paroles: « Messieurs, le saint a parlé : c'est à nous maintenant de faire ce qu'il a dit. » D^autres fois, avant que l'instruction commençât: « Le saint va paraître, disait-il : ipsum audite. »

A la suite de cette première retraite donnée au séminaire d'Amiens, le P. Sellier retournait à Rubempré , lorsqu'un accident imprévu vint mettre ses jours en danger, et lui fournit une nouvelle occasion de

faire éclater sa patience, son courage et l'énergie de son caractère dans les plus cruelles souffrances.

Le temps était très-froid, et une neige épaisse couvrait la terre. Il montait un cheval d'emprunt, récitant pieusement son rosaire. Parvenu, la nuit déjà close, à une certaine distance d'Amiens, il se trouvait sur le chemin de traverse qui conduit de Pierregot à Septenville, annexe de Rubempré, et où il devait remettre le cheval à M. Poiré, qui le lui avait prêté. Tout à coup l'animal fit un faux pas, et s'abattit violemment dans la neige, ayant son cavalier renversé sous lui. Cette chute détermina la fracture des deux os de la jambe droite. Le Père crut d'abord que l'accident était moins grave, et il essaya de se relever et de remonter à cheval : mais ses forces le trahirent; il retomba par terre et se vit forcé de laisser le cheval aller à sa fantaisie. Il resta ainsi dans la neige, au milieu des champs glacés et des ténèbres de la nuit, attendant avec une invincible patience ce que Dieu déciderait de lui. Il avait espéré que le cheval irait droit à la ferme qui lui était connue, et que sa vue exciterait peut-être de salutaires soupçons. C'est ce qui arriva. Le fermier, surpris de voir son cheval revenir seul, conçut des inquiétudes ; il sortit, et comme, en prêtant l'oreille, il crut entendredes cris lointains, il courut de ce côté. Quelles ne furent pas sa surprise et sa douleur, lorsqu'il rencontra son vénéré pasteur dans la triste situation que nous venons de décrire, mais résigné, calme, souriant, et ne laissant échapper aucune plainte. Un voiturier attiré par les

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cris de M. Poiré se joignit à lui pour porter le saint homme à sa charrette. Ils le conduisirent au presbytère, d'où le bruit du fatal accidentse répandit comme un éclair dans toute la paroisse. On l'étendit d'abord devant un grand feu pour le réchaufl'er, et tandis qu'onappelaitlechirurgien(l), et qu'on s'empressait de toute part pour préparer les choses nécessaires à l'opération, on vit le courageux P. Sellier demander son bréviaire et réciter tranquillement l'oflice divin. Quand on l'eut placé sur son lit, on se mit en devoir de réduire la fracture. L'opération fut longue, difficile, douloureuse, mais réussit parfaitement. Prenez des cordes pour moins vous faVguer, et four tirer plus à votre aise, dit le patient, à la grande surprise des villageois qui étaient présents. Durant cette cruelle opération, il ne fit pas même entendre un soupir : seulement on s'aperçut à la sueur qui coulait de son visage combien il souffrait. Comme on le plaignait : JSe me plaignez pas, d'iUW, Notre-Seigneur ria-t-il pas souffert bien davantage? On dit aussi que, l'opération terminée, on lui olTrit un verre d'eau sucrée pour le réconforter un peu. « Eh/ dit-il avec ce ton qui lui était propre, me pi'enez - vous donc pour une poupée? »

Il parut également impassible les premiers jours qui suivirent; on ne l'entendit gémir que pendant son sommeil, lorsqu'il put prendre un peu de repos.

(1) M. Lartigas^ père du célèbre prédicateur jésuite de ce nom. 11 s'est toujours félicité da\'oir eu le bonheur de remettre la jambe d'un saint, et resta pénétré d'admiration pour les exemples de patience et de résignation dont il avait été témoin.

Le lendemain de l'accident, M. d'Acqueville, l'un des plus anciens et des plus dévoués amis du P. Sellier, vint le voir avec un chirurgien distingué d'Amiens, et à leur grande satisfaction, ils constatèrent que la jambe du bon Père avait été bien remise, et qu'il n'y avait rien à changer à l'appareil.

Ses douleurs néanmoins se prolongèrent; et ce qui n*exerça pas moins sa patience, ce fut cette inaction forcée de plus de deux mois, si pénible pour une âme aussi ardente, et pour un zèle aussi brûlant que le sien. Du reste il ne perdit pas son temps : il consacra les heures de ce loisir obligé à l'étude des Pères de l'Église; et aussitôt qu'il le put, au bout de quinze jours environ , il commença à entendre les confessions dans son lit, exerçant ce ministère avec la même assiduité que s'il eût été sur pied. Cet empressement prématuré à reprendre les occupations du saint tribunal mit obstacle à sa parfaite guérison. Le mouvement que , pour être plus à portée d'entendre ses pénitents, il était obligé de faire, au lieu de garder constamment la même position, lui laissa une infirmité dont il s'est ressenti à peu près toute sa vie, celle de boiter un peu. C'est à cette circonstance que M. Lartigue, son chirurgien, faisait allusion lorsqu'il lui dit un jour en plaisantant : * Savez-vous, Père Sellier, que vous m'avez beaucoup d'obligation ? — Et de quoi donc? — De quoi? — De vous avoir rendu semblable à saint Ignace (i). »

(1) Ou sait que le saint fondateur de la Compagnie de Jésus

Non content d'entendre les confessions, le P. Sellier désira, après quelques semaines, avoir aussi la consolation de célébrer la sainte messe. Il s'adressa en conséquence à l'autorité ecclésiastique, qui lui permit de satisfaire sa dévotion dans une chambre du presbytère transformée en oratoire. C'était un grand sujet d'édification de voir d'un côté le vertueux prêtre, le genou sur un appui, soutenu par le bon frère Firmin(l), si connu des élèves de Saint-Acheul, offrante divin sacrifice avec une ferveur toute céleste; de l'autre la foule de ses paroissiens inondant les chambres, la cour et le jardin du presbytère pour y assister par les fenêtres et les portes ouvertes Le dimanche il faisait même une petite instruction aux pieux fidèles, réunis en aussi grand nombre que le local pouvait en contenir. Du reste, l'évêque d'Amiens s'empressa de lui donner un prêtre ("2) pour suppléer à ce que la maladie ne lui permettait pas de faire dans l'administration de sa paroisse; et cet ecclésiastique puisa dans ce contact avec le saint homme une ferveur, un zèle , un désintéressement dont Rubempré conti-

hoitait légèrement des suites de la blessure qu'il avait reçue à la jambe au siège de Pampelune.

(1) Firmin Heigny, aujourd'hui sacristain et portier de la maison de Saint-Acheul.

(2) Pierre-François Bullot, né le 7 août 1788, nommé curé desservant de Rubempré le l^r octobre 1S14. Il fit en 1824 quelques tentatives infructueuses pour entrer dans la Compagnie de Jésus. Après avoir ensuite rempli difterents postes dans le diocèse d'Amiens, il fut, le 1er janvier 1829, nommé à la cure de Rubempré, qu'il occupa jusqu'à sa mort, arrivée le 7 octobre 1843.

nua de profiter quand le P. Sellier, en se retirant , le lui laissa pour pasteur.

CilAPITKE XIII.

Le P. Sellier au petit séminaire de Saint-Acheul. — Fondation et organisation de cet établissement, — Première retraite donnée aux élèves.

Cependant l'époque approchait où le P. Sellier devait quitter sa chère paroisse de Rubempré. Le jour de cette séparation fut pour tous un jour de deuil.

De grands événements s'étaient accomplis en France et dans l'Europe entière. Au mois d'avril 1814, Louis XVIII était remonté sur le trône de saint Louis, Les Pères de la Foi dispersés crurent que le moment était venu de se rassembler et de fonder quelques établissements semblables à ceux qu'ilsavaient possédés de 1801 à 1808. Le P. Sellier, de concert avec ses collaborateurs dans le collège de Montdidier, avait, dès le mois de mai, jeté les yeux sur la ville d'Amiens pour réaliser ce projet. Il députa en conséquence, le premier dimanche de mai, un de ses élèves (1) chargé de présenter à Compiègne un placet à Louis XVIII, à l'effet d'obtenir l'autorisation nécessaire. Il lui fut répondu par le duc Eugène de Montmorency, gouver-

(1) Achille Guidée, alors simple clerc minoré, et professeur à la maîtrise du chapitre de la cathédrale d'Amiens.

neur du château, auquel il s'adressa, que la présen- Inlion du placet était une démarche tout à fait inutile ; qu'on en présentait de toute part et de toute sorte; que le roi n'y répondrait pas, qu'il ne serait pas même lu : mais que l'on pouvait commencer avec confiance; qu'une entreprise qui ne tendait qu'à donner de fidèles serviteurs à Dieu , et à former des citoyens dévoués à leur patrie, loin d'éprouver aucune contradiction, serait soutenue et protégée. Après une assurance aussi formelle, aurait-on pu prévoir les tracasseries auxquelles devait être exposé l'établissement projeté? De son côté, le P. Varin (1), supérieur de la Société de la Foi en France, s'était rendu à Paris, puis à Amiens, pour réunir ses anciens confrères, depuis longtemps retirés chacun dans son diocèse. Son but était de les incorporer enfin à la Compagnie de Jésus, et de préparer ainsi les voies au rétablissement de cette Compagnie en France, il était sur le point d'entreprendre à ce sujet le voyage de Russie, et d'aller mettre aux pieds du R. P. général Thaddée Brzozowski sa personne et toute la petite Société de la Foi, lorsqu'il apprit que la fin de son voyage était obtenue, et que le P. Picot deClorivière (2), ancien jésuite, demeurant à Paris, avait reçu la commission de travaillera faire revivre en France la Compagnie de Jésus. A l'instant il reprit le chemin de Paris , et se remit lui et tous les siens entre les mains du commissaire nommé par le R. P. général. Presque tous les membres qui avaient

(1) Vie du P. J. Varin j p. 113 et suiv.

{î) Vie du P. J. Vari7i. Notice du P, de Clorivière, p. 259.

fait partie de la Société delà Foi, lidéles à leur vocation, se hâtèrent de quitter les postes qu'ils occupaient dans leurs diocèses, et de solliciter leur admission.

Le P. Sellier fut un des plus empressés à s'enrôler dans cette sainte milice. Le P. de Clorivière l'y admit à Paris dès le 1 1 août 1814. Mais sur ces ejitrefaites l'académie d'Amiens ayant appris qu'il était question d'y ouvrir une maison d'éducation , et voulant prévenir le coup qu'un tel établissement pouvait porter au lycée de celte ville, fit offrir au P. Sellier, par l'entremise del'évêque, M?ï"de Mandolx, la place de proviseur du lycée. L'évèque transmit la proposition au P. Sellier. Celui-ci répondit sans hésiter qu'il se tenait fort honoré de cette marque de confiance, et du choix dont il était l'objet; mais qu'il ne pouvait accepter qu'à deux conditions, lesquelles probablement ne seraient pas agréées : 1° Il aurait le droit de ne garder parmi les maîtres et les élèves que ceux qui lui conviendraient. 2° Il jouirait d'une pleine et entière liberté dans le gouvernement intérieur du lycée. C'était, en d'autres termes, refuser la place. Le prélat s'y attendait bien : il ne fît que sourire à la réponse du P. Sellier, et notifia son refus au recteur de l'Académie.

Cependant les décrets concernant l'instruction publique n'ayant pas été révoqués, et ne paraissant pas devoir l'être de sitôt, il était dangereux, vu surtout les dispositions peu bienveillantes de l'Université, de former un établissement sous le titre de collège ou même de simple pensionnat. I/évèque d'Amiens, pour

lever cette difficulté, proposa de le former sous le litre de petit séminaire diocésain. Cette offre fut acceptée avec d'autant plus d'empressement, qu'outre les services qu'elle permettait de rendre au diocèse, on avait la certitude qu'une ordonnance royale allait exempter les petits séminaires de la juridiction universitaire, et les replacer sous la dépendance immédiate des évêques, leurs supérieurs naturels. Le P. Sellier s'occupa donc de chercher un local propre à cet établissement. Aucun ne parut réunir plus d'avantages que la grande et belle abbaye de Saint-Acheul sur la roule de Noyon, à un kilomètre seulement d'Amiens (1).

(1) L'église et la maison de Saint -Aclieul ont été bâties, suivant une ancienne tradition, sur l'emplacement d'un temple du paganisme et d'une maison de campagne nommée Abladène, qui apfjartenait au sénateur Faustinien, vers le milieu du nie siècle. Ce sénateur vivait encore lorsque saint Firmin, étant venu apporter la limiière de TÉvangile dans cette contrée, y reçut, vers l'an 288, la couronne du martyre. Faustinien , converti à la foi avec toute sa famille , changea le temple d'idoles en une église, et déposa le corps du saint apôtre dans le tombeau qu'il avait préparé pour lui-même. Saint Firmin, surnommé le Confesseur, flls de Faustinien , fut le second successeur de saint Firmin le martyr. 11 construisit sur son tombeau une église où les chrétiens du pays commencèrent à tenir leurs assemblées. Durant plusieurs siècles, le diocèse d'Amiens n'eut d'autre cathédrale que ce lieu , regardé par les peuples comme le berceau de leur foi , et consacré pai les cendres des deux saints Firmin, des deux saints martyrs Ache et Acheul, leurs contemporains , et de plusieurs autres saints personnages des premiers temps du christianisme dans les Gaules.

Vers le milieu du vu^ siècle, saint Salve, évêque d'Amiens, bâtit dans la ville une église avec l'intention d'y transporter son siège épiscopal. A peine eut-il terminé cet ouvrage, qu'il fut averti par une révélation de se rendre à l'ancienne église où re-

posaient les restes de saint Firmiu le martyr. Il y alla , et s'étant mis en prière, il vit im rayon himinenx descendre du ciel et se reposer sur un endroit du sanctuaire. Aussitôt il fit creuser la terre, et l'on trouva le corps du saint martyr, exhalant une odeur céleste. Ces précieuses reliques furent transportées solennellement à la nouvelle cathédrale, et déposées dans une châsse très-riche, où elles ont été honorées jusqu'à l'époque de la révolution.

L'ancienne église hàtie par saint Firmin le Confesseur avait été d'abord dédiée sous l'invocation de la très- sainte Vierge. Dans la suite, les miracles qui s'opérèrent au tombeau de saint Firmin le martyr lui firent donner son nom; mais après la translation dont nous venons^de parler elle prit le titre des saints Ache et Acheul, qui y étaient vénérés de temps immémorial, et continua d'être desservie par un chapitre nombreux.

L'église et la maison de Saint- Acheul éprouvèrent dans la suite des siècles bien des révolutions et même des calamités. En 1085, on y établit des chanoines réguliers qui prirent la place de l'ancien chapitre, et l'église reçut le nom de Saint- Acheul, qu'elle a conservé jusqu'à la révolution. Pendant le règne de Charles V, la maison et l'église furent ruinées de nouveau, ce qui donna lieu de transporter les reliques des saints martyrs Ache et Acheul à l'église cathédrale , où elles furent déposées dans une châsse d'argent.

Après avoir été rebâtie, l'abbaye de Saint- Acheul fut de nouveau abattue en 1634 , puis reconstruite par la congrégation de Sainte-Geneviève, à laquelle elle fut unie cette année-là, pour y rester jusqu'à la révolution. A peine sortie de ses ruines, elle servit d'hôpital à l'armée de Louis XIII, qui assiégait Corbie. En 1697, en travaillant aux fondations du maître -autel qu'il s'agissait d'élever au-dessus du tombeau de saint Firmin , on découvrit un caveau renfermant six tombeaux de pierre , que l'on croit, d'après une tradition constante, avoir été ceux des deux saints Firmin, de saint Euloge, prédécesseur de saint Firmin le Confesseur, et du pieux Faustinien. Les deux autres restèrent complètement inconnus. On y pratiqua une ' ouverture qui donnait dans le sanctuaire, et ce lieu, jadis consacré par les reliques de plusieurs saints , offrit dès lors un aliment de plus à la piété des fidèles. L'église où l'on fit cette précieuse découverte était celle qui avait succédé à l'ancienne

cathédrale bâtie par saint Fiimin le Confesseur, et.dont le chœur avait été construit en 1073.

De nouvelles transformations, nécessitées par de nouveaux malheurs, ne tardèrent pas à s'opérer à Notre-Dame de Saint- Acheul. En 1751. l'antique voûte du sanctuaire s'écroula; ce désastre et le mauvais état de la maison firent naître aux Génovéfains la pensée de rehàtir toute l'abbaye et l'église sur un plan nouveau. Ce projet fut exécuté dans son entier les années suivantes. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter la construction du caveau actuel, au-dessus des tombeaux des évéques, et l'embellissement de la crypte de Saint- Firmin. L'ouvrage était à peine terminé, que la révolution vint enlever l'abbaye à sa destination primitive. La maison et les terres furent vendues à vil prix ; l'église entra dans ce qu'on appelait le domaine national ; elle fut d'abord pillée et dévastée. Après le règne de la Terreur, elle fut rendue au culte divin en faveur des habitants de la Neuville, qui, depuis sa reconstruction, n'avaient plus eu d'autre paroisse. Mais à peine pouvait-on subvenir aux besoins les plus pressants du culte. L'église était dans un état de dénûment et de délabrement sans exemple : un pavé de mauvaises briques usées , ou même enlevées , des murs nus, sales et dégradés, une toiture qui ne défendait plus une voûte percée de toutes parts, des vitraux en désordre et à moitié détruits, point de sacristie; ni vases sacrés, ni linge, ni ornements dont on pût décemment se servir.

Tel était l'état des choses, lorsqu'au mois de novembre 1814, les Pères de la Compagnie de Jésus fondèrent à Saint-Acheul le petit séminaire de ce nom. L'église n'était pas leur propriété, ils n'en avaient que l'usage; néanmoins, comme c'était là que se célébraient les offices du petit séminaire, ils crurent qu'un de leurs premiers soins devait être de réparer la maison de Dieu, et de faire sortir en quelque sorte de ses ruines un monument si cher à la piété. Ils mirent donc la main à l'œuvre; chaque année vit exécuter de nouvelles restaurations, de nouveaux embellissements en tout genre; et longtemps avant que le petit séminaire cessât d'exister, on était parvenu â rendre cette église digne du culte de Dieu et des saints tombeaux qu'on y venait honorer. (Extrait des Annales inédites du petit séminaire de Saint-Acheul , et d'une Notice sur Notre-Dame de Saint- Acheul , imprimée à Amiens, en 1834, chez Caron et Lambert.)

On écrivit à ce sujet au P. de Clorivière, qui envoya le P. Nicolas Jennesseaux (i), avec le pouvoir de conclure un bail de location (2). Le contrat fut passé au mois de juillet 1814; et l'on se hâta de disposer la maison pour recevoir des élèves. Mais l'autorité universitaire ne put voir de sang-froid ces préparatifs. Elle prit des mesures pour les arrêter. Le recteur de l'Académie requit le procureur du roi de faire examiner par un commissaire de police s'il était vrai que l'on entreprit d'ouvrir une école publique à Saint- Acheul. Le commissaire y vint en effet , vérifia [l'état des choses, et dressa son procès-verbal. Il fallut suspendre les travaux intérieurs d'appropriation pendant quelques jours, après lesquels parut enfin l'ordonnance royale qui replaçait les petits séminaires sous la main des évêques.

Cet heureux incident calma toutes les inquiétudes, du moins pour le moment.

Dès que les réparations les plus indispensables furent à peu près terminées , le P. de Clorivière se rendit à Amiens, pour donner les exercices spirituels aux futurs directeurs de l'établissement. Pendant cette retraite, qui eut lieu au mois d'octobre, les

(1) Vie du P. J. Varin, Notice du P. Jennesseaux , p. 203.

(2) On nous pardonnera d'entrer dans ces détails multipliés , sur les commencements de la maison de Saint-Aclieul Les souvenirs qui s'y rattachent et qui nous seront toujours chers, la part si active que le P. Sellier prit à la formation de ce célèbre établissement, les bénédictions que Dieu y a répandues par son ministère, nous serviront d'excuse.

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