CHAPITRE XIV
Fruits merveilleux du ministère du P. Sellier auprès des élèves du petit séminaire de Saint-Acheul.
Nous avons dit que le P. Sellier remplissait les fonctions de père spirituel des élèves. Il nous serait difficile de rapporter ici tout le bien dont la maison de Saint-Acheul lui fut redevable. L'influence salutaire qu'il exerça ne contribua pas peu à former et à entretenir le bon esprit qui a toujours distingué ce célèbre établissement. Pendant bien des années il fut chargé de donner aux élèves la retraite, et de leur faire toutes les instructions , sans que cette voix toujours la même cessât de les intéresser et de les captiver : aucun prédicateur n'a joui au même degré que lui du privilège de ne pas s'user auprès d'eux, si je puis me servir de cette expression; ce qui paraîtra fort extraordinaire, et tout à fait exceptionnel à quiconque connaît le caractère de la jeunesse , et son attrait pour la nouveauté. Dans ses retraites, il électrisait les jeunes gens, il les remuait, il les bouleversait, et ne manquait jamais de triompher des volontés les plus rebelles, et d'opérer un renouvellement général. Il n'en est pas une qui n'ait été signalée par des conversions remarquables. Aussi, dans les premiers temps de Saint-Acheul surtout, le préféraient-ils à tous les autres prédicateurs.
Voici un trait de cette éloquence saisissante dont il avait éminemment le secret, et dont ses instructions offraient mille exemples. En 1824 ou 25, il prêchait dans une retraite sur le bonheur de servir Dieu , et avait développé à sa manière ce texte. Servire Beo regnareest, servir Dieu, c'est régner. En confirmation de cette vérité , il se mit à raconter, par forme de contraste et d'une manière pittoresque, l'histoire tragique et assez récente d'une jeune femme qui , le lendemain de ses noces, avait disparu tout à coup, et qu'après bien des recherches on avait enfin retrouvée au fond d'un puits où elle s'était précipitée. Puis, prenant l'air et le ton animés d'un apôtre : « Mes enfants, s'écria-t-il, avez-vous jamais entendu dire qu'une jeune personne se soit jetée dans un puits le lendemain de sa profession religieuse?» On peut juger de l'effet que produisit le sermon après un pareil exorde.
Lefait suivant, qui nous a été raconté par un témoin oculaire, prouvera jusqu'à quel point il savait se rendre maître de son jeune auditoire, et l'attacher aux vérités qu'il lui annonçait. C'était encore dans une retraite. 11 parlait sur la mort avec sa véhémence ordinaire, et il avait devant lui plus de sept cents élèves suspendus à sa parole. Tout à coup la houppe du bonnet carré qu'il tenait à la main se détache pendant qu'il gesticulait avec force, et elle va, en parcourant toute la largeur de la grande salle , atteindre l'autre mur opposé à celui contre lequel était adossée la chaire. Eh bien ! chose incroyable , mais vraie , l'émotion était si générale et si profonde , que pas une tète ne
se leva pour la regarder, pas un œil ne )a suivit dans son trajet. Seul le bon Père s'aperçut que son bonnet carré n'avait plus de houppe, et laissant échapper un léger sourire d'étonnement et de surprise, il s'interrompit un instant et fé'icita les élèves de leur attention et de leur recueillement.
Cependant la grande elïîcacité de l'action du P. Sellier sur les élèves de Saint-Acheul était dans sa direction individuelle. Plus de la moitié de cette nombreuse jeunesse s'adressait à lui au saint tribunal. Dans leurs difficultés et leurs peines spirituelles, tous recouraient avec un abandon filial à celui dont ils connaissaient la tendresse, l'expérience et le dévouement; et c'était surtout quand ils s'occupaient de leur vocation que leur confiance en ses lumières était plus prononcée. Les moins pieux pensaient et agissaient en ce point comme les plus fervents. Eh J bien, disait l'un à son condisciple approchant du terme de ses études, que deviens-tu l'année prochaine? — Ma foi, répondait l'autre, je ne le sais pas bien encore : je suis embarrassé / mais je vais me confesser pendant quelques tnois au P. Sellier , et il me dira cela.
Un jeune professeur auxiliaire se sentait attiré à la Compagnie ; mais d'un naturel bouillant et impétueux, il oubliait quelquefois les règles de la modestie et de la gravité religieuse. Le ministre, homme sévère à l'excès et peu expérimenté, voulait le faire éloigner de Saint-Acheul et l'envoyer au noviciat. Le confesseur du jeune homme, cédant aux insinuations du ministre, demanda à son pénitent ce qu'il voulait
devenir: Je crois, répondit-il, que je finirai par me faire Jésuite. — // faut donc en faire immédiatement la demande au Père provincial. Le jeune homme obéit, et déjà la lettre était commencée, lorsque se tournant vers lui: Vous avez peur du noviciat, n'esl-ce />a5 7luidit 'e confesseur. — Un peu, mon Père, mais j'obéirai, — Eh bien/ reprit le confesseur, allez consulter le P> Sellier : c'est un saint homme; nous nous en tiendrons àsa décision. ~ 11 y courut, et voici quelle fut la réponse de l'homme d'expérience : A'ow, mon enfant , vous n'irez pas au noviciat cette année : les fruits qui mûrissent trop tôt se gâtent. Il resta à Saint- Acheul , et n'alla au noviciat que Tannée suivante. C'est aujourd'hui un exce'lent religieux qui travaille avec zèle et succès au salut des âmes.
Le même professeur alla trouver un jour le bon Père pour lui communiquer quelques tentations importunes qui le fatiguaient : Allez donc, lui dit-il , c'est que le bon Dieu demande de vous une grande chasteté; et il se retira tout consolé.
11 est incroyable , pour le dire ici en passant, combien de jeunes gens il a, dans le cours de sa vie , dirigés vers les asiles de la religion. La Compagnie en particulier lui est redevable d'un grand nombre d'enfants. On aurait pu croire par ces résultats que c'était lui qui donnait cette impulsion vers l'état religieux ; mais ceux qu'il dirigeait savaient bien le contraire ; et quand on le suivait de plus près, on reconnaissait combien sa direction était discrète et surbordonnée à l'appel de Dieu même. « Un tel, disait-il un jour, vou-
cirait bien échapper à la vocation divine ; mais il a désiré savoir de moi ce que j'en pensais, et j'ai dû lui dire la vérité. » — Je désire ardemment entrer dans la Compagnie, répétait tout lia ut l'abbé duc de Rohan aux novices de Montrouge ; mais le P. Sellier s'y oppose. » — Un élève qui, pendant huit années, avait vécu de très-près avec le bon Père, parvenu à son cours de philosophie, alla s'ouvrir au P. Louis Debussi, alors son directeur, du projet qu'il mûrissait de se donner à la Compagnie. Le P. Debussi conduisit aussitôt ce jeune homme à celui qu'il regardait comme le grand directeur des vocations. « Enlin., s'écria le P. Sellier, il y a huit ans que je m'attends à ce dénoùment; » et cependant, malgré des relations intimes et continuelles, loin de hasarder aucune provocation, il ne lui en avait jamais dit un mot.
Voici un fait d'un autre genre qui prouve sa grande discrétion de confesseur; on l'a appris par celui-là même qui avait osé la mettre à cette épreuve. Un élève avait commis une faute qui avait mis les supérieurs dans la nécessité de le renvoyer, et, malgré ses dénégations, il avait été séparé du reste de la communauté, en attendant que l'arrêt fût exécuté. « Aussitôt, dit un de ses condisciples, le P. Guillaume Murphy, alors élève de rhétorique, qui nous a transmis ces détails, je demandai à le garder dans sa solitude ; ce qui me fut accordé. Un jour il me pria de le conduire à l'église pour se confesser. Quand il eut fini , nous sortîmes , et nous nous arrêtâmes un moment à la porte de la sacristie. Peu après le P. Sellier, qui
venait d'entendre sa confession, passa à côté de nous pour monter à sa chambre. Mon prisonnier l'aborde , et lui dit d'un ton animé : Mo7isieur, jusques à quand me persécutera-t-on ainsi? Dites , je vous prie ^ au supérieur quil examine enfin mon affaire. Je ne me reproche rien. Le P. Sellier lui répondit tranquillement qu'il pouvait compter sur la prudence et sur la justice du supérieur, et qu'on ne tarderait pas sans doute à prendre le parti convenable. Quel sangfroidl quelle présence d'esprit/ s'écria mon jeune homme quand nous fûmes seuls, je venais de lui tout dire en confession. »
Outre la direction spirituelle des élèves, le P. Sellier fut chargé pendant bien des années de celle des Pères , et il remplit cette tâche avec une supériorité que tous se plurent à reconnaître. Sa douceur et sa charité envers ses frères n'étaient pas moindres que son zèle pour leurs progrès dans la perfection. Autant on le savait mortifié pour lui-même, autant on le trouvait attentif à ménager leurs forces. Rien de plus entraînant que les exhortations qu'il adressait à la communauté : la piété, l'abnégation et le dévouement au service de Dieu y débordaient de son cœur, pour se répandre dans celui de ses frères, et l'impression en était si vive, que plus d'une fois, même après le repas qui suivait et au début de la récréation commune, on avait quelque peine à commencer les entretiens ordinaires. Il était encore plus remarquable dans les retraites annuelles qu'il donnait ta ses frères durant les vacances; et l'on a entendu des
Jésuites polonais, exilés de la Russie en 1820, se féliciter en quelque sorte de cette catastrophe, qui leur avait procuré l'avan'iage d'être guidés par un tel maître dans les exercices de saint Ignace.
Ce n'est pas seulement en qualité de père spirituel que le P. Sellier exerça à Saint-Aclieul cette heureuse influence. Ses avis, son expérience dans la conduite des jeunes gens furent plus d'une fois d'un grand secours pour triompher d'obstacles qui auraient pu entraver la marche du bien. Nous nous contenterons d'en citer un seul trait.
On sait que l'état plus ou moins satisfaisant d'un collège dépend ordinairement de l'activité qui règne dans les jeux, et que les conversations fréquentes entre élèves, trop fticilement tolérées pendant les récréations, aboutissent le plus souvent à dos liaisons suspectes, à des réunions de mécontents, à des plaintes et des murmures secrets contre quelqu'un des maîtres, contre la règle, contre l'ordre de la maison, enfin contre tout ce qui peut gêner un amour précoce de liberté. Dès les premiers jours de l'année scolaire I8JG-17, on eut à dissiper une réunion de ce genre formée par une douzaine de jeunes gens nouvellement admis à Saint- Acheul, et qui n'en con naissaient pas l'esprit. Ils semblaient affecter de faire bande à part, passaient ensemble les récréations, conversaient beaucoup et jouaient peu. Après plusieurs avertissements infructueux, le P. Sellier iniagina un expédient qui réussit. Il se chargea lui-même de l'exécution. Un jour donc on les appela tousj et on
leur déclara que, puisqu'ils se trouvaient si bien ensemble, on n'y mettrait plus d'obstacles; que même, pour favoriser une réunion si amicale, on allait les séparer entièrement des autres élèves; qu'en conséquence ils passeraient désormais leurs récréations dans une salle particulière, où ils pourraient converser aussi gravement et aussi gaiement qu'il leur plairait, avec l'un des maîtres, qui se ferait un plaisir de leur tenir compagnie. Il leur fallut se rendre à l'invitation : d'abord ils firent assez bonne contenance ; bientôt après la conversation languit, puis elle tomba; ce fut en vain que le P. Sellier les exborla à ne point se gêner, à causer en toute liberté; ils demeurèrent muets. Dès le lendemain, quelques-uns commencèrent à demander grâce. D'abord, on se montra dilïicile, ensuite on leur permit de quitter la salle de réunion, à condition qu'ils ne s'exposeraient plus à y revenir. Les jours suivants, il s'en détacha d'autres aux mêmes conditions. Avant la fin de la semaine, les plus obstinés, au nombre de trois ou quatre, se trouvèrent heureux qu'on voulût bien les recevoir aussi à composition ou plutôt à discrétion. Dès lors, cette bande si opposée à l'esprit général de la maison fut dissipée sans retour; et dans la suite la plupart de ces jeunes gens donnèrent par leur conduite autant de satisfaction qu'ils avaient d'abord causé d'inquiétude.