CHAPITRE XVI
Premiers vœux du P. Sellier. — Congrégation des sœurs de la Sainte-Famille.
Le P. Sellier ayant été admis dans la Compagnie de Jésus le 11 août 1814, ses deux années de noviciat étaient expirées le 12 du même mois 1810, et l'on avait d'abord choisi pour l'émission de ses premiers
de Saint- Firmiû. Nous verrons plus loin les notables accroissements de cette maison. Voisine de celle de Saint-Acheul, elle offrit l'avantage de pouvoir réunir dans les mêmes classes les élèves des deux maisons, et d'entretenir entre l'une et l'autre une émulation qui devait tourner, et qui tourna en effet au profit des études.
vœux le i5 août, fêle de la glorieuse Assomption de la sainte Vierge, pour laquelle il professait la plus filiale dévotion. Mais les occupations si multipliées de la fin de l'année scolaire déterminèrent les supérieurs à fixer une époque plus convenable, et à différer jusqu'au l^*" septembre de cette année. Ce fut à Paris, à la messe du R. P. Picot de Clorivière, supérieur de la Compagnie en France, qu'il prononça ses premiers engagements. Voici en quels termes, durant le cours de cette heureuse journée, il exprimait les sentiments d'humble reconnaissance dont il était pénétré: « Je vous rends grâces, ô mon Jésus, d'avoir permis ces délais, car je suis bien peu disposé; mais, hélas! je l'aurais été bien moins encore, si j'étais resté à mon premier poste. A Paris j'ai eu le bonheur de me recueillir un peu plus que je ne l'aurais fait à Saint -Acheul; j'ai été témoin de plusieurs exemples de vertu qui m'ont édifié, et qui n'ont pas peu contribué à me faire rentrer en moi-même, avantage que probablement je n'aurais pas rencontré ailleurs. C'est donc par un effet de cette providence d'amour, qui agit toujours avec sagesse et avec douceur, que tout s'est arrangé pour mon plus grand bien. Ce qui m'afflige, c'est la pensée que peut-être je ne profilerai pas plus de cette faveur que je n'ai fait de tant d'autres. »
On reconnaît encore ici ces sentiments d'humilité dont on retrouve l'expression à chaque page des écrits spirituels de l'homme de Dieu.
Après l'émission de ses premiers vœux , le P. Sel-
lier fut renvoyé à Saint -Acheul pour y continuer son fructueux ministère. Mais ces travaux et ces fonctions à l'intérieur ne suffisaient pas pour offrir un aliment au zèle brûlant dont il était dévoré pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.
Parmi 'plusieurs œuvres entreprises en dehors de ses occupations au petit séminaire, aucune n'a été plus bénie de Dieu dans le diocèse d'Amiens, ni laissé de traces plus profondes et plus durables, que la communauté de la Sainte -Famille. On nous permettra d'entrer dans quelques détails sur une œuvre si chère au cœur du P. Sellier, et l'objet constant de ses préoccupations, lors même que, sur la fin de sa vie, il cessa pour diverses causes de s'y employer aussi activement.
Nous avons raconté ailleurs (1) les circonstances qui amenèrent dans le diocèse de Besançon la création de cet institut. C'est en 1817 qu'il s'établit à Amiens, et voici à quelle occasion. Le P. Varin , qui en était comme le fondateur, avait éprouvé une vive peine du départ pour la Belgique des sœurs de la congrégation de Notre-Dame (^). Affligé de voir la France, et le diocèse d'Amiens en particulier, privés des services que ces religieuses rendaient à la religion par l'éducation de la classe peu aisée, il proposa au P. Sellier de faire remplacer la congrégation de Notre-Dame par une autre qui remplirait à peu près le même but: il lui indiqua l'institut de la
(1) Vie du P. J. Varin, p. 108.
(2) IWd., p. 93.
Sainte-Famille. Le P. Sellier entrevoyait de graves difïicuUés à l'exécution de ce dessein. La ville et le diocèse d'Amiens possédant déjà de nombreuses écoles dirigées par les sœurs de la Providence de Rouen, une nouvelle communauté du même genre ne lui paraissait pas nécessaire pour la Picardie. Le P. Varin ne laissa pas d'insister, et pressa le P. Sellier de soumettre le projet à l'autorité ecclésiastique. Më^ de Mandolx, évcque d'Amiens, auquel s'en ouvrit le P. Sellier, l'accueillit favorablement, et promit sa protection. Des sœurs furent demandées en conséquence à la Sainte-Famille de Besançon pour commencer l'établissement d'Amiens. La maison de Besançon se trouvait alors dans une très -grande pénurie sous tous les rapports, par suite des difficultés et des persécutions qu'elle avait eu à essuyer. La demande néanmoins ne fut pas repoussée, grâce à la recommandation du P. Varin, qui l'appuyait. M"'* Jacoulet, fondatrice et supérieure de la communauté de Besançon, dans un voyage qu'elle fit à Amiens en 181 G, se mit en rapport direct avec l'autorité ecclésiastique et avec le P. Sellier, et on détermina de concert les moyens à prendre pour assurer le succès de l'œuvre. Une personne charitable ayant promis les fonds nécessaires pour faire face aux premiers besoins, on fixa au commencement de l'année suivante l'envoi des sœurs. En effet, le 2o janvier 1817, la supérieure générale partit pour Amiens avec six de ses compagnes; mais un de ces incidents que Dieu permet pour éprouver la foi et la confiance de
ses serviteurs, faillit renverser toutes ces espérances. Pendant le voyage même des sœurs, le bienfaiteur qui avait offert son concours fut emporté en quelques jours par une maladie violente, sans avoir pu réaliser sa promesse. Le P. Sellier s'empressa d'annoncer cette fâcheuse nouvelle au P. Varin, qui luimême en instruisit M"'^ Jacoulet, au moment de son arrivée à Paris. Après un instant de recueillement, la pieuse fondatrice répondit au P. Varin : « Si cet accident avait eu lieu avant notre départ de Besançon, je n'aurais pas tenté cette fondation : car l'état de pauvreté de notre communauté ne nous permet de faire aucune avance; mais, puisque nous sommes parties, nous ne retournerons pas. Dieu me fait comprendre par là que la nouvelle communauté doit être fondée sur la plus entière pauvreté, et que la Providence seule se chargera de pourvoir à ses besoins; ■» et elle passa outre.
Les événements ont prouvé que sa confiance n'était pas vaine; et le P. Sellier fut l'instrument dont Dieu se servit pour conduire celte belle œuvre au point où nous la voyons aujourd'hui.
Dès que les sœurs furent arrivées à Amiens, il s'occupa de pourvoir à leurs premiers besoins. On peut dire qu'il se fit leur père spirituel et temporel ; il intéressa à cette œuvre plusieurs personnes chari- , tables qui fournirent tout ce qui était nécessaire pour que les sœurs pussent assister à la sainte messe sans sortir de la maison, qu'il leur avait procurée dans l'intérieur de la ville, cloître de la Barge.
Chaque jour il leur envoyait le pain quotidien, ce qui n'était pas facile dans l'année de disette i8l7.
Au reste, Mgr d'Amiens n'avait pas attendu jusquelà pour donner aux sœurs des preuves efficaces de sa bienveillance. A la prière du P. Sellier, il avait annoncé leur établissement dans le diocèse, et engagé les jeunes personnes qui se sentiraient la vocation, à se présenter comme postulantes ou comme pensionnaires. L'appel du digne prélat fut entendu: dès le premier mois de leur séjour à Amiens, les sœurs avaient déjà un certain nombre de postulantes, que le P. Sellier s'appliquait à former à la vie religieuse. Deux mois après, il leur procura à bail un logement commode dans le faubourg Noyon ; c'est celui-là même dont la communauté fit plus tard l'acquisition. En 1858, grâce aux libéralités de divers bienfaiteurs, ces bâtiments firent place à d'autres beaucoup plus spacieux, qui servent aujourd'hui au noviciat et à la maison mère (1).
(1) Eu 1836, la communauté d'Amiens fut détachée de la souche première par le concours de l'archevêque de Besançon et de l'évèque d'Amiens; et la maison établie dans cette dernière ville est devenue maison mère pour le diocèse d'Amiens et les diocèses voisins, où elle dirige de nombreux établissements. Mgr JNlioland, aujourd'hui archevêque de Toulouse, qui avait pu apprécier, lorsqu'il était évêque d'Amiens, les fruits.'attachés aux humbles travaux des sœurs de la Sainte -Famille, s'est adressé à la supérieure générale pour obtenir une colonie des sœurs de la maison d'Amiens , et implanter cette œuvre dans le diocèse de Toulouse. Trois sœurs y ont été envoyées en 1853. Depuis lors leur nombre s'est accru, et les heureux résultats de la nouvelle fondation commencent déjà à se faire sentir.
Un volume ne suffirait pas pour raconter tout ce que le P. Sellier a fait dans l'intérêt de la Sainte- Famille. Diriger vers cet institut les postulantes qu'il y croyait appelées, augmenter le nombre de ses établissements dans les villes et dans les campagnes, améliorer le temporel de la communauté, l'aider dans ses rapports avec l'autorité civile , son active sollicitude veillait à tout, s'étendait à tout. Il ne négligeait même pas le soin des études, et il procurait aux sœurs le moyen d'acquérir les connaissances nécessaires à l'accomplissement des devoirs de leur vocation. Rien n'égalait ses paternelles précautions pour la conservation et le rétablissement de la santé des sœurs; et lorsqu'il apprenait la maladie ou la mort de quelqu'une d'entre elles, il ne pouvait contenir la peine qu'il en ressentait. L'avancement spirituel des sœurs dans la perfection propre à leur genre de vie était particulièrement l'objet de son zèle; ce point capital excitait toute sa vigilance et toute son atten tion.
Il donnait les exercices des retraites annuelles ; il présidait aux cérémonies religieuses, et quand il n'était pas occupé dans les missions, il offrait très-sou vent le saint sacritice dans la chapelle, et faisait à la communauté des instructions particulières, dans lesquelles il inculquait les vrais principes d'une solide spiritualité. Disons en un mot que le P. Sellier fut à Amiens comme le fondateur de la Sainte - Famille ; qu'il en a été le père spirituel et temporel, le guide, le soutien et le protecteur le plus dévoué. Enfin il
s'est , pour ainsi dire , multiplié lui-même en sa faveur, la recommandant aux différents supérieurs qui se sont succédé à Saint -Acheul, et inspirant aux Pères de cette maison ses bienveillantes dispositions pour la communauté.
Quant aux fruits qu'a produits, et que produit encore tous lesjours cette admirable institution, nous ne craignons pas d'invoquer le témoignage des pasteurs et des populations au milieu desquels les sœurs de la Sainte-Famille exercent leurs utiles fonctions auprès des jeunes personnes. Ils peuvent dire si le but que se proposait le P. Sellier a été atteint.