CHAPITRE XÏX
Troisième an du P. Sellier au noviciat de Montrouge. — Retraite de trente jours.
Dix ans s'étaient écoulés dans ces œuvres de zèle et de charité soit au dedans, soit au dehors de Saint- Acheul; et le moment approchait où le P. Sellier, d'après les règles de la Compagnie de Jésus, devait être appelé à prononcer ses derniers vœux. Il n'avait cependant encore fait aucun séjour dans une maison de noviciat. Or les supérieurs avaient prescrit une mesure pleine de sagesse : tous les religieux de la Compagnie, à qui les difficultés des circonstances n'avaient pas permis de faire au moins un an de noviciat régulier, devaient, quels que fussent leur âge, leur mérite, leurs vertus et leurs emplois, y suppléer, s'ils étaient prêtres, par les exercices du troisième an faits dans une maison de probation, afln d'étudier les règles et constitutions de l'Ordre, et se bien pénétrer de son esprit. En conséquence de cette prescription,
le P. Sellier fut appelé au noviciat de Montrouge. Avant de s'y rendre pour commencer cette année de recueillement, il alla à Dôle en Franche-Comté donner la retraite aux élèves du petit séminaire de cette ville dirigé par les Pères de la Compagnie de Jésus. Parti d'Amiens le mardi 2 novembre 1824, il arriva à Dôle le samedi suivant. De retour à Amiens vers le 18, il quitta cette ville le 22 pour aller prendre part à la mission de Noyon. Au milieu des exagérations ordinaires de son humilité, il est forcé de convenir que Dieu répandit de grandes bénédictions sur cette œuvre, et en particulier sur son ministère. « J'eus, dit-il dans son journal du troisième an, j'eus la consolation de trouver des âmes vraiment touchées de la grâce, des pécheurs sincèrement pénitents. »
Le P. Sellier resta jusqu'au 27 décembre à Noyon. Delà il vint à Paris, puis à Montrouge, où il entra le 2 janvier 1825, et où il devait remplir l'office de compagnon du maître des novices (1) , en même temps qu'il se livrerait lui-même aux exercices de la troisième probation, que le pieux et spirituel évêque d'Amiens, Mgr de Chabons, appelait /e dernier coup de polissoir donné au Jésuite.
Sous la date du l^*" juin de cette année, le P. Sellier se rend compte à lui-même des impressions qu'il avait éprouvées pendant les cinq premiers mois de sa solitude souvent interrompus; écoutons parler l'humble religieux :
(1) C'était le P. Jean-Baptiste Gury, qui était aussi instructeur des Pères du troisième an.
« Je suis entré au noviciat du troisième an le dimanche 2 janvier de cette année 1825, il y a par conséquent cinq mois. Je puis dire dans toute la force du terme que je n'ai encore rien fait; d'abord parce que dans l'intervalle de ces cinq mois (1), je me suis absenté bien souvent, et que joignant ensemble tout le temps que j'ai passé au noviciat, on trouverait à peine six bonnes semaines. La seconde raison, c'est que je n'ai pas encore commencé à bien comprendre pourquoi je suis venu ici : quoiqu'il y ait déjà plus de dix ans que je suis dans la Société, que dès l'an 1801 j'aie été reçu dans celle des Pères de la Foi, je dois avouer à ma honte que j'ignore encore ce que c'est qu'un Jésuite. Je commence à m'en former une petite idée depuis que j'étudie nos saintes constitutions; mais que je suis encore éloigné de concevoir et la sublimité de celte vocation , et les vertus qu'elle exige! J'avais d'abord pensé que j'étais venu ici pour rentrer dans un saint recueillement : sous ce rapport je ne m'étais pas trop trompé; mais si j'avais cru que ce recueillement était la dernière fin du noviciat, que du reste je n'avais rien à acquérir ni à changer, ah! combien j'aurais été dans l'erreur ! Ce recueillement , 6 mon Dieu, n'est qu'un moyen d'arriver à la connaissance de moi-même et à la connaissance de vousmême, ô Vérité éternelle... I^overimme, noverim te; oui, Seigneur, voilà le but, voilà le terme... voilà pour-
(1) C'est dans l'intervalle de ces cinq mois que le P. Sellier fut envoyé pour prendre une part active à la mission d'Amiens, dans la paroisse de Saint-Leu,
quoi vous m'avez conduit dans cette solitude. « Hélas! Seigneur, ne puis-je pas, ou plutôt ne dois-je pas vous dire comme saint François d'Assise : Seigneur, défiezvous de moi, car je vous attraperai encore. Le cœur de l'homme est un abîme impénétrable. Pravum est cor omnium et inscrutabile (Jer., xvii, 9.); le mien l'est plus que tout autre, vous le savez bien. 11 n'a pas été droit devant vous. Redressez-le donc, ô mon Dieu, ou plutôt donnez-m'en un autre qui soit tout à la fois pur et droit : Cor mundum créa in me , Deus , et spiritum rectum innova in visceribus meis (Ps. l). »
« C'est aujourd'hui le premier jour de juin ; hier on a tiré les saints du mois, et j'ai eu le bonheur d'avoir saint Louis de Gonzague pour patron : il était difficile de mieux tomber. J'ai la confiance que ce jeune saint, qui avait tant d'ardeur pour la sanctification des âmes quand il était au collège Romain, s'intéressera pour moi , ne fût-ce que pour l'honneur de la Compagnie. Je sens que j'ai abusé de bien des grâces, que j'ai fait bien des fautes, même depuis que je suis dans la Société; mais puisque saint Louis a tant de crédit dans le ciel, qu'il a tant de charité pour les pécheurs, tant de zèle pour le salut et la perfection des membres de la société, j'espère que, tout indigne que je suis de son assistance, il m'aidera de sa puissante protection. Déjà il me semble que j'ai expérimenté l'effet de son secours, d'abord en ce que j'ai vu clairement qu'il ne fallait pas chercher à acquérir des connaissances, à composer, etc., mais à me corriger, à faire mes lectures, non pour devenir un peu
plus instruit, mais pour devenir meilleur. Puis je me suis senti fortement pressé aujourd'hui à me rendre compte à moi-même par écrit, de mon état intérieur, des lumières qu'il plairait à la bonté divine de m*envoyer, comme aussi des affections que je ressentirais; à noter pareillement mes manquements et mes fautes ; en un mot, de commencer à m' examiner, non plus superficiellement et par manière d'acquit, comme je l'ait fait jusqu'ici, mais en réalité, avec méthode et en toute conscience. »
D'après les lignes qui précèdent, on voit qu'aux exercices propres du trosiième an, le P. Sellier joignait les travaux du zèle. Il était employé au dehors à donner des retraites ou des instructions, à entendre les confessions , et au dedans à diriger les personnes qui venaient de temps en temps se recueillir pendant quelques jours dans la solitude de Montrouge.
Il trouvait aussi dans son office de compagnon du maître des novices l'occasion de se rendre utile aux jeunes gens qui peuplaient la maison du noviciat, et dont plusieurs, autrefois ses élèves, avaient en lui une confiance sans bornes. Ceux qui ont habité Montrouge en même temps que lui se rappellent encore combien ses conférences leur dilataient le cœur, et les animaient à marcher avec courage dans la voie de la perfection. Il en est qui furent redevables à ses avis, à ses encouragements et à son heureuse influence, de leur persévérance dans leur vocation.
Parmi les autres œuvres qui occupèrent le P. Sellier au dehors, nous nous contenterons de signaler la
retraite qu'il donna du 2 au 9 octobre à la communauté des dames du Sacré-Cœur de Paris. « Le Seigneur, écrit-il dans on journal, a paru bénir mes faibles efforts, ou plutôt les saintes dispositions où j'ai trouvé cette fervente communauté. Je ne me rappelle pas avoir jamais fait de retraite où les âmes aient paru pi us touchées; et moi-même j'ai ressenti une facilité, une certaine onction qui ne m'est pas ordinaire. C'est une grâce que le divin 3Iaître a bien voulu accorder à cette maison en récompense des bonnes dispositions où se trouvent toutes les personnes qui la composent. Je me suis senti surtout pressé de parler de la confiance en la bonté de Dieu ; et j'ai occasion de remarquer combien le démon s'efforce de détruire ce sentiment de la bonté divine, et combien il gagne à jeter les âmes dans l'abattement et la terreur. »
Cette retraite ne précéda que de quelques semaines celle que le serviteur de Dieu allait bientôt commencer pour lui-même. La Compagnie de Jésus demande en effet de ses enfants qu'ils consacrent, une fois au moins dans le cours de leur vie, trente jours entiers aux exercices spirituels de saint Ignace. Cette grande retraite se fait une fois durant le premier noviciat, et une seconde fois lors de la troisième probation. Le P. Sellier, qui, comme plusieurs autres de ses confrères, n'avait pu faire un premier noviciat en règle, devait, pendant le temps de son séjour à Montrouge, remplir cette prescription de la règle. C'est le 31 octobre 1825 que s'ouvrirent pour lui ces jours de grâce et de sanctification.
Voici comment il les apprécie lui-même dans le journal de sa retraite :
(.' Enfin les voici arrivés pour moi ces jours de salut! Seront-ils véritablement des jours de salut et de conversion? 11 me semble que je le désire sincèrement : mais quand je réfléchis sur la perversité de mon cœur, sur ce fonds d'amour- propre qui est chez moi comme une seconde nature, j'ai tout lieu de craindre que cette grâce insigne ne produise qu'un fruit bien imparfait. Je me suis jusqu'ici contenté de l'écorce de la vertu; irai-je cette fois jusqu'à la pierre ferme, c'est-à-dire jusqu'au véritable anéantissement de moimême? Car c'est là le fondement de toute vertu solide; sans cela on ne bâtit que sur le sable, comme j'ai fait jusqu'ici. Au reste je puis et dois regarder cette retraite comme décisive; c'est le remède critique; quand il ne profite pas, il n'y a plus de ressource. En effet, que peut -on espérer d'une âme qui se sera exercée pendant un mois entier à méditer ce que la religion a de plus terrible et de plus capable de faire impression, qui aura fait usage de tous les moyens que le Saint-Esprit a inspirés à notre saint fondateur pour la réforme de l'homme, moyens qui ont jusqu'ici opéré tant de merveilles, et qui n'en sera pas devenue meilleure, n'en sera pas plus détachée d'ellemême, plus zélée pour sa perfection, ou qui, après quelques mois de ferveur, retomberait dans la même langueur spirituelle?... 0 Marie! ô ma tendre Mère, ne permettez pas que j'aie ce malheur! C'est sous votre protection spéciale que j'entre dans cette soli-
tude; conduisez-moi vous-même comme par la main. Vous voyez tous les obstacles que mon méchant cœur peut encore mettre aux grâces que votre cher et divin Fils a méritées par sa mort; commencez par faire disparaître ces obstacles. Le plus grand, ou plutôt l'unique, c'est ma volonté perverse. Changez-la donc, vous le pouvez. Je vous l'abandonne tout entière. C'est à vous que je dis aujourd'hui ce que j'ai souvent répété à votre cher Fils : Suscipe univcrsam libertatem , accipe memoriam et intellectum; prœsertim accipe totam meam voluntatem ; hanc trado tibi, o Firgo potens , o Regina clementiœ, o mea Mater/ trado tibi domandam, guhernandam , sanctificandam (1). »
Vient ensuite l'invocation aux saints sous la protection desquels il place sa grande retraite.
« Je commence par invoquer tous les bienheureux habitants de la cour céleste dont nous célébrons demain la gloire et le triomphe : je m'adresse d'abord et avant tout à la Reine du ciel, à l'auguste et divine Marie; j'ai déjà dit que c'était entre ses mains que je remettais mon âme tout entière. J'invoque ensuite tous les ordres des élus, et parmi eux tous ceux qui me sont plus chers et ceux pour qui je me sens une plus tendre dévotion. Je mets à la tête saint Ignace. Comment se fait-il que j'aie le bonheur de me trouver
(1) Recevez toute ma liberté, ma mémoire, et mon intelligence. Recevez surtout toute ma volonté. Je vous la livre, ô Vierge puissante, ô Reine de clémence, ô ma Mère, je vous la livre pour la dompter, la gouverner, la sanctifier.
au nombre des enfants d'un tel père?... Saint François Xavier, saint Stanislas Kostka et tous les saints de la Compagnie, en particulier Berckmans, le bienheureux Alphonse Rodriguez , qui vient d'être solennellement reconnu pour bienheureux; ensuite saint Louis, mon glorieux patron; sainte Térèse et sainte Marie-Madeleine, l'une et l'autre parce qu'elles ont beaucoup aimé Notre-Seigneur Jésus-Christ... Le P. le Gaudier recommande qu'on choisisse des patrons pour chacune des quatre semaines. Pour cette semaine je prends avant tout ma tendre et divine Mère, l'immaculée Vierge Marie, puis saint Ignace, sainte Térèse, sainte Marie-Madeleine et le bienheureux Alphonse. Je me recommande aussi à mon saint ange , et j'invoque les neuf chœurs des anges. »
Nous ne multiplierons pas les citations du journal de cette retraite, où nous trouverions bien des sujets d'édification. Nous nous bornerons à un ou deux extraits qui mettront en lumière les sentiments de reconnaissance, d'amour de Dieu, de dévotion à 3Iarie, et surtout d'humilité et de componction dont était pénétré le serviteur de Dieu :
« La lecture de table me frappe toujours. Hier, il était question de tout ce que le divin Esprit opère pour notre justification, des marques auxquelles on peut reconnaître qu'il habite dans une âme. Il m'a semblé que je pouvais sans témérité reconnaître en moi quelques-unes de ces marques.
« Je dis sans témérité, car je n'ose souvent m'avouer à moi-même les grâces que le Seigneur m'a faites.
J'ai peur qu'il n'y ait en cela de l'illusion et de l'orgueil; mais, d'un autre côté, c'est une ingratitude de ne pas remercier ce souverain bienfaiteur. Si je m'attribuais quelque chose, à la bonne heure; c'est alors que je m'abuserais et que je l'offenserais; mais tant que je conviendrai sincèrement que tout vient de lui, il n'y a point de danger.
« La très -sainte Vierge m'en donne elle-même l'exemple. IN'a-t-elle pas publié hautement, à la face du ciel et de la terre, que le Tout-Puissant avait opéré en elle de grandes choses ? Fecit mihi magna quipotens est (Luc, 1, 49). Et loin d'avoir blessé en cela la vertu d'humilité qui lui était si chère, elle n'a fait que s'y affermir et la faire ressortir davantage, puisqu'elle reconnaît devoir tout à ce souverain 3Ionarque , qui a disposé d'elle comme il a voulu.
« Je puis donc aussi, ô mon Dieu, que dis-je? je dois reconnaître et publier vos bienfaits. Et, en un sens, ne sont-ils pas plus étonnants que ceux dont vous avez comblé la divine Marie? Voici en quel sens. Ce n'est pas du côté de la grandeur de vos dons : qu'y a-t-il de comparable au titre de Mère de Dieu que vous avez conféré à cette auguste Princesse, et que nul ne partagera avec elle tant que vous serez Dieu? Mais je veux parler des dispositions que vos bienfaits ont trouvées dans mon cœur et dans celui de Marie. Quelle effroyable différence! En Marie, fidélité parfaite : pas une grâce sans retour de reconnaissance; pas un bon mouvement sans fruit, pas une inspiration sans effet. En moi, au contraire, ce n'a
été que déloyauté, abus, résistance, mépris de vos avances. En Marie, vous trouviez tant de correspondance, que vous n'auriez pas pu vous empêcher d'ajouter faveurs sur faveurs; plus vous donniez, plus vous receviez: il y avait une espèce de combat entre vous et elle, à qui donnerait plus et rendrait davantage; voilà pourquoi vous lui prodiguiez les noms les plus tendres, de sœur, d'épouse, de colombe, de toute belle; vous lui disiez qu'elle avait blessé votre cœur. Moi aussi, j'ai blessé voire cœur; mais c'a été par mes perfidies, par mes iniquités, lesquelles surpassent en nombre les cheveux de ma tête. Et cependant vous ne m'avez pas rejeté; que dis-je? vous m'avez recherché! Vous en avez laissé une multitude d'autres qui vous auraient mieux servi, et vous m'avez pris! Oui, vous m'avez pris, le seul de ma classe, le seul de tant de jeunes gens qui étaient avec moi dans les administrations, le seul de chez M. Bicheron, le seul d'abord de la ville et de la province; et vous n'ignoriez ni ce que j'avais fait ni ce que je ferais encore. Et quand vous m'avez choisi, quand vous m'avez appelé, où étais-je? au centre de l'iniquité, dans le fond de l'abîme! Encore, si une fois revenu à vous j'avais été constant dans votre service ! Mais, hélas! ma vie, même depuis mon retour vers vous, n'a été qu'un tissu de bonnes résolutions et de tiédeur: disons mieux, d'offenses multipliées .. Voilà, Seigneur, ce que vous avez vu en moi; et rien de tout cela n'a arrêté le cours de vos faveurs. Ne suis-je donc pas dans l'obligation de les
reconnaître, et de bénir votre bonté inépuisable?
« Je reviens à la remarque que j'ai faite au commencement de cet article, lorsque j'ai dit que, d'après les observations du vénérable P. de Grenade, j'avais cru trouver quelques preuves de justification. Ce saint homme avance pour maxime qu'une marque que l'Esprit-Saint habite dans une âme, c'est quand elle déteste le mal qu'elle aimait, et dont elle se doutait à peine. Or, il est certain qu'il y a beaucoup de choses mauvaises dont, par la grâce de Dieu, je suis détaché. J'aimais les habits pompeux, les compliments; j'avais de l'attache pour les créatures; il me semble que tout cela est mort dans mon cœur. 11 me semble même que mes dispositions sont meilleures qu'en arrivant ici... A qui dois-je ces divers changements? à vous seul, ô Esprit d'amour! Marie, votre digne épouse, vous a prié pour moi, et vous avez écouté ses prières. Quid retribuam...
« Sur ces paroles : Facile fruclus dignos pœnitentiœ (l),je me suis comparé au figuier stérile. Quel fruit ai-je porté jusqu'ici? Aucun! aucun de détachement, d'humilité, de charité. Je n'ai rien fait qui vaille dans toutes les fonctions qui m'ont été confiées! Quel fruit, comme professeur, comme missionnaire, comme confesseur? Ne puis-je pas craindre avec raison de n'avoir porté pour moi et pour les autres que des fruits de mort? Déjà peut-être la cognée est à la racine de l'arbre. Ces considérations m'ont vivement ému; et je
. (1) Faites de dignes' fruits de pénitence. (Luc, m, 8.)
puis dire que cette méditation a été celle où j'ai été le plus touché. Rarement il m'est arrivé de l'être autant. Je me suis tourné vers mon refuge ordinaire, l'admirable Marie, asile des pécheurs. Je lui ai rappelé que toujours je lui ai confié mes intérêts; qu'elle devait me regarder comme son bien, ou plutôt son esclave; qu'elle devait disposer de moi selon son bon plaisir, sans avoir égard à mes goûts... Je me suis jeté dans ses bras, comme un enfant dans ceux de sa mère. Toutes ces effusions ont fait couler abondamment mes larmes. »
Plus loin, à propos de la méditation sur Notre-Seigneur au désert, il écrit :
a J'ai été touché par la pensée que notre divin Sauveur était là, priant pour son Église, pour sa Société et en particulier pour moi. 0 mon Jésus, estil possible que j'aie été présent à votre souvenir durant les quarante jours que vous avez passés dans le jeûne et la prière? En puis-je douter? C'est donc là, ô mon Dieu, que vous avez sollicité et préparé ces grâces innombrables qui doivent faire de moi un chrétien, un prêtre, un membre de votre Compagnie! grâces, hélas! dont j'ai si peu profité....
« En faisant mon oraison, j'ai pensé que Notre- Seigneur dans l'Eucharistie était à peu prés comme dans le désert durant sa vie mortelle. La différence, c'est qu'il n'a été que quarante jours dans la solitude du désert; et voilà dix-huit siècles qu'il supporte la solitude de nos églises, et il la supportera jusqu'à la consommation des siècles. Une autre différence, c'est
qu'au désert il ne fut pas outragé comme dans nos temples. Qui peut dire tout ce qu'il y endure? Dans le désert, il aima cette solitude, il la rechercha; il eût été fâché qu'on fût venu l'interrompre; dans nos églises, au contraire, il attend qu'on vienne lui tenir compagnie; il appelle tout le monde: Venite ad me omnes... 0 mon âme, que veux-tu faire pour consoler ton aimable Sauveur? J'ai pris la résolution de regarder nos églises comme autant de solitudes où se trouve sans cesse Notre-Seigneur; et là, de l'adorer en esprit, de lui tenir compagnie. Je puis faire cela en quelque lieu que je me trouve. J'aurai au moins ce désir quand j'irai à la chapelle. »
Parvenu à la fin de sa retraite, le P. Sellier la conclut en des termes où nous retrouvons ces sentiments d'humilité qui sont ceux de toute sa vie.
« Me voici arrivé au dernier jour de la retraite. Puis-je mieux faire que de le consacrer au divin Cœur démon Jésus et à celui de sa très-sainte Mère? C'est là que je le dépose ainsi que toute ma retraite , les conjurant par leur infinie charité de vouloir bien la bénir et mettre le comble aux grâces dont il leur a plu de me favoriser, en m'accordant celle de la persévérance. C'est dans cette intention que j'invoque aujourd'hui, non quelques patrons particuliers, mais tous ceux que j'ai pris durant ce mois de salut. Je nommerai toutefois en particulier saint François Xavier, attendu que cette retraite finit au jour de sa fête, et que c'est sous sa protection spéciale que je veux la placer. 0 grand Saint, vous qui avez eu tant de zèle
pour la conversion des pécheurs et leur persévérance dans le bien, soyez -moi favorable à ce titre de misérable pécheur. Je ne vous dirai pas de me secourir, parce que je suis membre d'une Société dont vous êtes une des plus inébranlables colonnes. Société qui vous a été et qui vous sera toujours si chère; non, je ne mérite pas de porter le nom d'enfant d'Ignace, mais souvenez -vous que je suis enfant de Dieu. S'il plaît à la divine miséricorde de se servir de ce vase d'iniquité et d'en faire un instrument pour sa gloire , que sa sainte volonté soit faite. Dans ce cas, priez pour que je ne mette plus d'obstacles à ses desseins... »
Le P. Sellier avait à peine terminé ses exercices de trente jours, qu'il fut envoyé à Versailles pour donner deux retraites, l'une au petit, l'autre au grand séminaire. Ces deux œuvres le retinrent du 3 au 20 décembre. Dieu les bénit d'une manière extraordinaire. C'était la première fois que depuis la révolution on donnait à Versailles une retraite diocésaine. Parmi les assistants se trouvaient un grand nombre de prêtres qui avaient adhéré au schisme constitutionnel, et dont la conduite ne répondait pas à la sainteté de leur état. Ils furent profondément émus par l'éloquence entraînante du P. Sellier, et par la haute opinion qu'ils conçurent de sa sainteté; la plupart rentrèrent en eux-mêmes. Il y en eut qui, effrayés d'une série d'anathèmes que l'homme de Dieu avait fulminés contre les mauvais prêtres, allèrent le réveiller au milieu de la nuit, et le conjurèrent de révoquer
ses anathémes : Convertissez-vous , leur répondit -il; sinon , pas de pitié.
A son retour à Montrouge, il reprit les exercices du troisième an, autant que le lui permirent les occupations auxquelles on l'appliquait, soit pour l'intérieur du noviciat, soit pour les œuvres extérieures. A raison de ses absences multipliées, ces exercices se prolongèrent pour lui au delà du terme ordinaire d'un an, et durèrent jusque vers la fin de février J826. Il nous a laissé par écrit les impressions qu'il emporta de cette année de solitude.
« Prière et mortification, voilà le double esprit dont j'ai besoin : sans cela, je serai bientôt comme une terre sans eau. 0 vous, divine Marie, vous ma tendre Mère, vous qui m'avez conduit comme par la main au travers de tant d'écueils, vous qui m'avez tant de fois ^auvé de l'enfer, vous qui m'avez amené dans le saint asile que je vais quitter, qui m'y avez ménagé toutes les grâces que j'y ai reçues, et qui m'en aviez encore préparé d'autres, si j'avais été plus fidèle; ah! je vous en conjure, ne m'abandonnez pas; venez avec moi, il y va de votre gloire, puisque je suis votre ouvrage. Ma vocation, ma persévérance dans cette vocation, malgré tant de péchés et d'infidélités , oui, c'est vous qui avez tout fait. Que dirait- on de vous, si vous n'acheviez pas ? Venez donc. Je vous dis comme Baruc à Débora : Sivenis mecum, vadam ; si nolueris venire mecum, non pergam (1).
(1) Si vous venez avec moi, j'irai : si vous ne voulez pas venir avec moi, je n'avancerai pas. ( Jud., iv, 8.)
« Il eût été bien à souhaiter que j'eusse pu me recueillir pendant quelques jours pour faire mes provisions, ou plutôt pour ramasser celles que je dois avoir faites durant cette année si précieuse. Je n'ai pas pu jouir de cet avantage; quand je l'aurais eu, hélas! peut-être n'en aurais-je pas encore profité. Le Seigneur au moins m'a fait sentir ce qui me manque et ce que je dois m'efforcer d'acquérir, si je ne veux pas faire encore une fois naufrage. C'est l'Esprit de foi... intention droite : rien par nature, rien pour me satisfaire... tout pour mon Dieu. Voilà en deux mots le résultat et l'essence de mon troisième an. Voilà le but unique auquel je dois viser, et viser constamment. Saint Louis, saint François Régis, saint Ange gardien, et vous saint Sulpice, patron de l'église par laquelle je vais débuter, je réclame instamment votre assistance pour obtenir cet esprit de foi et d'abnégation. Amen, »