CHAPITRE XX
Missions dans le diocèse de Chartres. -- Derniers vœux.
Au moment où le P. Sellier achevait son troisième an, Mgr Clausel de Montais, évéque de Chartres, qui l'avait connu à Amiens avant d'être promu à Tépiscopat, pria les supérieurs de le lui accorder pendant un certain temps, pour préparer par quelques instruc-
lions ses diocésains à la visite pastorale. H quitta donc Montrouge à la fin de février 1826, et vint passer à Paris près de six semaines. Pendant tout ce temps, il fut occupé à entendre les confessions afin de disposer les fidèles à un jubilé prêché à Saint-Sulpice. Puis il partit pour Chartres, le 5 avril. Il se sentait si pénétré de son impuissance , avant que de commencer cette mission , qu'il avait cru devoir en prévenir le prélat. Il lui disait que n'ayant jamais réussi dans la chaire, il était devenu encore plus inepte; qu'il le priait en conséquence de le dispenser de prêcher dans sa ville épiscopale , ajoutant qu'il n'était bon qu'à faire tout au plus le catéchisme aux peuples des campagnes. On n'eut pas égard aux défiances de son humilité ; et dès son arrivée on lui proposa de donner la retraite au séminaire. Il s'en acquitta à la satisfaction générale. On l'obligea même de parler à la cathédrale : « Je dois dire, écrit-il (journal , 1826), que vraiment le Seigneur m'aida : car il y avait bien longtemps que je n'avais ressenti cette chaleur de cœur, cette vigueur de poumons, cette netteté dans les idées, telle que je l'eus en cette occasion. Que Dieu en soit béni! Il est vrai, pour faire compensation, qu'il m'échappa quelques expressions triviales, quelques comparaisons de ma façon, qui ne furent pas goûtées. Tant mieux. Cela servit à m'humilier, et à faire voir ce qui venait de moi.... Chose étonnante! tant que dura la visite (et elle a duré depuis le 10 avril jusqu'au 22 mai), le Seigneur m'a laissé cette force de voix dont j'étais moi-même surpris... C'était vraiment un présent du
Ciel : car depuis que je suis de retour, je parle comme auparavant, et même plus faiblement. »
Ce temps de mission fut Irès-laborieux pour le serviteur de Dieu. Chaque jour nouveaux voyages, nouveaux embarras pour le logement, privation de repos, parce que le sermon ayant lieu le soir, et se prolongeant dans la nuit, il était souvent dix heures quand on sortait de l'église. Mais ce qui lui fut le plus pénible^ ce qui affligea sensiblement son cœur d'apôtre, ce fut de voir que cette course se réduisait presque à rien pour le salut des âmes, puisque tout se bornait à une prédication sans confessions; ce fut de rencontrer des peuples plongés dans la plus profonde ignorance, et dans tous les vices qui en sont la suite; ce fut de ne trouver presque plus de foi dans les campagnes, surtout dans la Beauce. Au milieu de ces travaux ingrats, la consolation du missionnaire était de penser qu'il était envoyé par l'obéissance; il reconnut du reste, et il avoua que cette mission, malgré sa stérilité pour les autres, avait élé pour lui une source de grâces. Il sut conserver l'esprit de prière parmi tant d'occasions distrayantes. La fidélité à l'oraison du matin , la confession qu'il put faire tous les quatre ou cinq jours, la visite au saint Sacrement , entretinrent en lui la ferveur du troisième an. Il était rare qu'il n'allât pas vers midi passer à peu près une heure devant le saint Sacrement; et cette visite, dit-il, le ranimait pour le reste de la journée. Le soir il avait soin de réciter les litanies des Saints et ses autres prières avant le sermon, de sorte qu'il ne lui restait plus que l'examen
de conscience avant de se mettre au lit. ïl pouvait ainsi, comme à son ordinaire, se lèvera trois heures du matin, pour vaquer à l'oraison. La dévotion à la sainte Vierge, qu'il ne manquait pas de prier devant ses autels partout où il s'en présentait dans ses courses, et en particulier la dévotion à Notre- Dame de Chartres lui (ut aussi d'un grand secours. Souvent il allait la prierdans l'église cathédrale devant l'image miraculeuse qui y est conservée; et comme il voyait les gens du peuple s'avancer pour baiser la colonne sur laquelle elle est placée, il prit sur lui, quoiqu'il lui en coûtât un peu, de faire comme eux; après avoir prié quelque temps, il finissait sa visite en collant ses lèvres sur cette colonne.
Au commencement de juin, le P. Sellier revint à Montrouge, non pas pour y reprendre les exercices du troisième an, mais pour continuer à préparer les matériaux d'une retraite ecclésiastique qu'il devait donner à Versailles au mois d'août suivant, et se disposer à l'émission de ses derniers vœux. Il les prononça le jour de la glorieuse Assomption de la bienheureuse Vierge Marie, pour laquelle il avait une si tendre dévotion, et il fut admis au degré de profès des trois vœux. C'est un degré intermédiaire entre celui de coadjuteur spirituel et de profès des quatre vœux. On l'accorde à ceux qui, faute de certaines études préparatoires , ne pouvant faire la profession des quatre vœux, se distinguent par une éminente vertu. A ce titre personne n'en était plus digne que le P. Sellier,