‹ Vie du R.P. Louis Sellier de la Compagnie de JésusChapitre 23 sur 44 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Retour du P. Sellier à Saint -Acheul. — Développements de la maison de Saint-Firmin. — Détails édifiants sur cette maison.

Au mois d'octobre 1826, le P. Sellier' reprit à Saint -Acheul ses fonctions de père spirituel des maîtres et des élèves , de missionnaire , et de directeur de la maison de Saint-Firmin.

On a déjà parlé plus haut de la maison de Saint- Firmin : mais le P. Sellier, qui en fut comme le fondateur, y exerça une si salutaire influence, que nous nous reprocherions de ne pas revenir ici sur cette intéressante succursale de Saint-Acheul.

Nous avons vu qu'en 1821 , dans la pensée de réaliser le bien que l'on s'était proposé dès 1816, en créant pour les élèves ecclésiastiques la maison du Blamont, on avait, d'après les inspirations du P. Sellier, formé un pensionnat qui leur était spécialement destiné. Cet établissement, oii le prix de la pension était moins élevé qu'à Saint-Acheul, fut placé, avons-nous dit, dans la maison de Saint- Firmin. Située sur la gauche de la route d'Amiens à Montdidier et à Noyon , cette maison était auparavant une espèce de cabaret, d'un voisinage d'autant plus incommode qu'il servait de rendez-vous aux buveurs des environs. Une personne pieuse l'acheta d'après le

conseil du P. Sellier : elle en donna d'abord l'usage pour un modique loyer. Quelque temps après, elle céda la propriété à un prix avantageux, c'est-à-dire pour une simple rente viagère. Cette acquisition délivra le petit séminaire,d'une fâcheuse servitude, et procura un local fort propre, qui se remplit rapidement.

Depuis i8:21, la maison de Saint-Firmin n'avait pas été notablement augmentée. Mais au retour du P. Sellier en 1826, une nouvelle salle d'étude et un dortoir y furent construits et permirent de porter le nombre des élèves de quatre-vingt-dix à cent soixante; et afin de pouvoir admettre de jeunes enfants, on ajouta deux classes élémentaires parallèles à celle du Blamont. Pendant les vacances de 1827, on fît des augmentations plus considérables encore. On y disposa, ou plutôt on y créa tous les lieux nécessaires k une communauté nombreuse, de sorte qu'au mois d'octobre, époque de la rentrée, Saint-Firmin se trouva sur un pied où il avait peu de chose à envier à Saint-Acheul, et pouvait recevoir jusqu'à deux cent vingt-cinq élèves. On put alors mettre fin complètement à la position pénible d'un certain nombre d'élèves ecclésiastiques logés peu convenablement aux environs de Saint-Acheul, dont ils fréquentaient les classes et où ils recevaient gratuitement l'instruction en qualité d'externes.

La maison de Saint-Firmin devint ainsi une succursale de Saint-Acheul aussi remarquable par la régularité que par le nombre des élèves. Comme les maisons voisines, elle fut, grâce à l'excellente direc-

tion imprimée p^rle P. Sellier, la pépinière cVoù sortirent un si grand nombre de sujets pour le séminaire d'Amiens. Ce nombre ne s'élevait pas à moins de quarante, année courante, dans les derniers temps de l'existence de Saint-Acheul.

Les détails dans lesquels nous allons entrer donneront une idée de l'esprit que le P. Sellier, secondé par le F. Hallu (I), et, après la mort de celui-ci, par le P. Cagnard (2), sut inspirer aux élèves qui habitaient la maison de Saint -Firmin. Leur caractère distinctif était la simplicité, la charité, l'obéissance.

(1) Voyez la Notice à la fin du volume.

(2) Le P. Charles Cagnard, né à Roye , diocèse d'Amiens, le 8 décembre 1799, fut reçu dans la Compagnie de Jésus le 20 septembre 1824. Il prononça les premiers vœux en 1826 , et les derniers le 2 février 1835. Il était déjà prêtre lorsqu'il entra dans la Compagnie. Sa constitution maladive et l'extrême délicatesse de sa santé furent pour lui pendant toute sa vie la matière d'un exercice continuel de patieuce et d'abnégation. Après avoir fait ses humanités en particulier, il avait suivi le cours de première année de philosophie au petit séminaire de Meaux. Admis comme auxiliaire dans la maison de Saint-Acheul deux ans après , il y consacra trois ans à l'étude de la théologie, remplissant en même temps les fonctions dci» surveillant. Ses études, on le comprend, se ressentirent inévitablement de ces occupations distrayantes; mais la pratique assidue des vertus solides , la maturité du jugement, une prudence au-dessus de son âge rachetaient ce qui pouvait lui manquer de ce côté,

Le P. Charles ne fut jamais appliqué à l'enseignement dan^ la Compagnie : il ne s'y rendit pas moins utile, soit par les exemples d'une vie parfaitement régulière , soit par les emplois qui lui furent donnés au dedans et au dehors. Dans la maison , on le vit presque toujours, en même temps ou tour à tour, ministre, sous -ministre, confesseur de la communauté, père

L'union la plus parfaite régnait parmi eux. On voyait percer tant de bienveillance dans leurs rapports réciproques, qu'ils semblaient ne former ensemble qu'une

spirituel, catéchiste des frères coadjuteurs, consulteur de la maison et de la province. Deux fois il eut la principale direction des élèves ecclésiastiques, d'abord à Saint-Acheul , pendant trois ans, dans la maison de Saint -Firmin; plus tard à Paris, aussi longtemps qu'exista l'établissement des hautes études ecclésiastiques De plus, à Amiens, depuis la suppression du petit séminaire de Saiat-Acheul jusqu'à la fin de 1833, puis à Paris jusqu'à sa mort, il se consacra, autant que le lui permettaient ses forces, au ministère de la prédication dans les communautés , dans les maisons d'éducation , dans les paroisses de la ville et des campagnes. 11 était assidu surtout au saint tribunal , où l'autorité et la sagesse de ses conseils lui concilièrent l'estime et le respect d'un grand nombre de personnes distinguées de l'un et de l'autre sexe.

A la fin de l'année 1845, ses forces s'affaiblirent de plus en plus : les poumons et les bronches furent gravement attaqués; et dès lors sa santé exigea les plus grands ménagements. Il ne renonça cependant jamais entièrement au ministère de la direction. C'était pour lui, au milieu des langueurs de la maladie, une diversion utile, et même une espèce de soulagement dont son âme retirait quelque profit.

Le P. Charles attendit ainsi avec calme la fin de sa carrière. Son unique désir, disait-il , était d'obtenir une mort précieuse par la méditation contmuelle des fins dernières. Ajoutons qu'il ne l'obtint pas moins par la pratique de toutes les vertus, et surtout par une ponctuelle obéissance jusque dans les moindres choses. Enrichi du mérite de ses bonnes œuvres, il rendit son âme à Dieu le 29 juillet J847, à neuf heures du soir, l'avant-veille de la fête de saint Ignace, comme si son bienheureux père eût voulu lui ménager le bonheur de célébrer cette solennité au sein de la Compagnie du ciel. Ses funérailles eurent lieu dans la chapelle de la maison de la rue des Postes, le jour même de saint Ignace, en présence du R. P. provincial, qui présida la cérémonie, et qui peu de jours auparavant lui avait administré le sacrement de l'extréme-onction.

seule famille toute composée de frères. Quelqu'un de leurs anciens condisciples venait -il les visiter pendant la récréation, ils laissaient là tous les jeux, et accouraient pour saluer le nouvel hôte. S'agissait-il de renoncer à une ou plusieurs récréations pour rendre un service, ou pour exercer une œuvre quelconque de zèle ou de charité, il n'était pas besoin de recommandation ; c'était assez de l'indiquer, ou seulement de l'insinuer; ils s'y offraient à l'envi, et regardaient comme un gain ce qui pour d'autres aurait été un pénible sacrifice. Les avis, les ordres, les réprimandes même étaient toujours reçus avec une religieuse soumission; et personne, parmi les plus étourdis et les plus vifs, n'aurait osé se permettre d'y trouver à redire, ou d'en murmurer. Pleins de confiance en leurs maîtres, ils aimaient à se réunir autour d'eux pendant les récréations, surtout à l'approche des solennités, pour entendre quelque chose d'édifiant de leur bouche, et réchauffer ainsi, comme ils disaient, la piété dans leurs cœurs. Durant la dernière année surtout, ils avaient tant gagné en ce qui concerne l'exacte observation du règlement, qu'ils n'eurent plus besoin de préfet dans les salles d'étude. Un simple élève désigné pour cet office montait en chaire , et présidait à la première division; un autre en faisait autant pour la seconde division : et cette surveillance, qui ne leur donnait ni peine ni embarras, ne nuisait nullement à leurs études.

Deux exemples feront voir à quel point la généralité des élèves de Saint -Firmin savaient garder la

plus difficile de toutes les règles, celle du silence. Un jour, pendant l'hiver, on avait oublié d'allumer les quinquets du réfectoire, au moment où la cloche les y appela pour le souper, et l'obscurité était si profonde, qu'on ne se voyait pas les uns les autres. Cependant, pressés par la pluie qui tombait à verse, les élèves continuent d'entrer, et se trouvent, au milieu des ténèbres, serrés, entassés les uns sur les autres. Le supérieur demande plusieurs fois, mais en vain, de la lumière; les lampadaires étaient absents. Ce ne fut qu'après bien du temps que la lumière parut. Dans tout cet intervalle si favorable à la légèreté, à la dissipation du jeune âge, on n'entendit pas un mot, pas le moindre chuchotement ; tous, grands et petits,, gardèrent un silence aussi profond qu'ils auraient pu faire dans le lieu saint. De même, pendant la retraite annuelle, le son d'une clochette dans les heures de récréation avertissait de temps en temps les élèves de se recueillir et d'élever leurs cœurs à Dieu. Au premier coup, ils s'arrêtaient subitement, sans achever ni la phrase, ni le mot commencé : tous semblaient avoir perdu l'usage de la parole, jusqu'au moment où un second signal venait le leur rendre.

Dès l'ouverture de la maison de Saint- Firmin en 1821, on avait érigé une congrégation en l'honneur du sacré Cœur de Jésus. On professait à Saint-Firmin une dévotion toute spéciale envers ce divin Cœur; et ce fut pour cet établissement une source abondante de grâces. Deux ans après, on jugea utile d'y joindre,

sous l'invocation des saints anges, une seconde congrégation, qui pût recevoir les plus jeunes élèves, et les préparer à entrer un jour dans celle du Sacré-Cœur. Mais ils manquaient de chapelle pour leurs réunions. Ce ne fut qu'en 4827, qu'au moyen des constructions entreprises, il fut possible de songer à leur procurer cette consolation. La chapelle se trouva prête dans les premiers jours de décembre, et reçut sa bénédiction solennelle des mains de Mgr de Chabons, évêque d'Amiens , qui lui accorda en même temps le privilège de conserver le saint Sacrement. Une fois en possession de leur chapelle, les deux congrégations semblèrent prendre un nouvel essor, et s'animer d'une nouvelle ferveur. Les jours et les heures des assemblées furent distribués et fixés de manière à leur laisser tour à tour l'usage du local; il en fut de même pour les fêtes propres à chaque congrégation; et c'était entre elles à qui ornerait mieux la chapelle aux jours de leurs solennités particulières. Les congréganistes du Sacré-Cœur se distinguèrent surtout par leur tendre dévotion au saint Sacrement. L'un d'eux, qui en ce point ne le cédait à personne, demandait souvent la permission de passer tout le temps de la promenade aux pieds de Notre-Seigneur. Elle était tantôt accordée, tantôt refusée. Dans le premier cas, on voyait briller sur son front et dans ses yeux plus de joie que d'autres n'en auraient fait éclater à la nouvelle d'un congé; dans le second cas, il se soumettait de bonne grâce et savait quitter Dieu pour Dieu.

Dans le principe, la congrégation du Sacré-Cœur jouissait seule du privilège de distribuer chaque jour aux pauvres les restes de la table, même de Saint- Acheul. Plus tard les congréganistes des Saints-Anges demandèrent et obtinrent à force d'instances d'être associés à cette œuvre de charité; et ils s'en acquittèrent avec un zèle qui ne le cédait guère à celui de leurs frères du Sacré-Cœur. Du reste il s'en trouva , principalement parmi ceux-ci, qui avaient tellement pris à cœur l'œuvre des distributions , que pour l'exercer ils n'hésitèrent pas à sacrilier pendant l'année entière toutes les récréations après le dîner. Un jour le directeur, voulant s'assurer de l'esprit dont était animé l'un d'eux encore plus ardent que les autres, lui dit : « Je ne vous vois jamais en récréation, que faites-vous donc de si pressant ? — Je sers les pauvres, répondit le congréganiste; si vous le permettez, je continuerai. — Fort bien! mais n'avouerez-vous pas qu'en passant au milieu de vos condisciples chargé de plats et de marmites, ou en rencontrant des étrangers, vous avez de temps en temps à vous défendre de l'ennui ou du respect humain, peut-être aussi de la vaine gloire? — Non, mon Père, je puis vous assurer en toute vérité que je ne me trouve jamais plus heureux et moins occupé de moi, que quand, ainsi chargé, et ceint de mon tablier de cuisine, j'ai à traverser la grande route et l'esplanade, et les cours de Saint- Acheul , parce que c'est pour les pauvres que je travaille. »

Mais ce qu'il y avait de plus admirable dans ces

eongréganistes , c'est le zèle dont ils se montraient animés pour le salut de leurs condisciples. Pendant les récréations, ils se dispersaient dans les différentes parties de jeux : leur but était de les animer, de prévenir ainsi tout désordre, d'entretenir partout l'esprit de douceur et de charité, en cédant toujours eux-mêmes les premiers dans les cas douteux. Ils demandaient grâce pour ceux qui avaient mérité quelque punition, et s'ouvraient ainsi la porte de leur cœur. Ils cherchaient à consoler ceux qui avaient essuyé quelque réprimande sévère, ou qui se trouvaient dans la peine. Ils se plaisaient surtout à exercer ce zèle envers les nouveaux venus; et il y en avait bien peu qui ne cédassent aux aimables attentions, aux charitables prévenances dont ils se voyaient environnés.

Ces édifiants détails sont peut-être un peu longs : on nous pardonnera de les avoir multipliés. Nous les devions à la mémoire du P. Sellier, qui donnait l'impulsion à tout ce qui se faisait de bien parmi ces vertueux jeunes gens : nous les devions à ces jeunes gens eux-mêmes, presque tous destinés par leur vocation à l'état ecclésiastique, et qui à ce titre formaient la plus précieuse portion du petit séminaire de Saint-Acheul (1).

(1) Après la suppression du petit séminaire, la maison de Saint- Firmin resta inhabitée jusqu'en 1832. Elle fut alors vendue, et elle est aujourd'hui occupée par une filature.

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