‹ Vie du R.P. Louis Sellier de la Compagnie de JésusChapitre 24 sur 44 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

GoDgrégation des Fidèles Compagnes de Jésus. — Ordonnances de 1828, et suppression du petit séminaire de Saint- Acheul. — Retraites de l'institution de Boulogne et du petit séminaire de Saint- Ricquier. — Missions de Franleu et de Gayeux.

Pendant les années 1827 et 1828, le P. Sellier continua de remplir les mêmes fonctions de père spirituel dans l'intérieur de Saint-Acheul , et celles de prédicateur, de confesseur et de missionnaire dans la ville et dans le diocèse d'Amiens; et il s'en acquitta avec le même zèle , le même dévouement et le même succès.

C'est à l'année 1828 que nous devons rapporter l'établissement d'une œuvre à laquelle l'homme de Dieu ne fut pas étranger. Il s'agit de la congrégation des Fidèles Compagnes de Jésus. Elle eut pour fondatrice une vertueuse dame, originaire du Berri, et appartenant à l'une des familles les plus distinguées de cette province. M^^^ d'Houet de Bonnault, c'est son nom, était restée veuve après quelques années de mariage. Désirant ne plus s'occuper que de sa propre sanctification, et voulant procurer une éducation véritablement chrétienne à son fils unique, elle vint se fixer à Amiens, et le plaça à Saint-Acheul au mois de novembre 1814. Elle se mit alors sous la

^, directifin du P. Sellier, et d'après ses conseils elle ^ '• s'appliqua uniquement aux bonnes œuvres. Son saint »^'* directeur lui suggéra la pensée de venir au secours de la classe la plus délaissée de la société. 11 l'engagea à réunir auprès d'elle de jeunes orphelines pauvres, exposées aux désordres qu'entraînent à leur suite l'indigence et l'abandon. Grâce aux soins de la fondatrice et de son directeur, cet établissement ne tarda pas à se développer. Pour assurer son existence et ses progrès, M^^ d'Houet s'associa quelques personnes pieuses qui s'unirent par les vœux de religion. Elles prirent le nom de Fidèles Compagnes de Jésus, et la fondatrice leur donna des règles empruntées en partie à celles de la Compagnie de Jésus. Cette congrégation se répandit bientôt de la Picardie dans d'autres provinces, et même jusque dans les pays étrangers, où furent fondées plusieurs maisons de cet institut sur le modèle de celle d'Amiens.

Cette année 1828 fut la dernière du petit séminaire de Saint-Acheul. La conjuration ourdie depuis plusieurs années en France contre la Compagnie de Jésus, ou plutôt contre la religion et la monarchie, finit par triompher des scrupules religieux du faible et malheureux Charles X, et par lui arracher la signature des fatales ordonnances du IG juin 1828, qui faisaient passer sous le régime universitaire les petits séminaires dirigés par les Jésuites. C'était, en d'autres termes, prononcer leur dissolution. Saint-Acheul partagea le sort des autres établissements. Cette maison qui avait jeté un si grand éclat, et dont le nom était

devenu européen, fut supprimée. Il n'entre pas dans notre sujet de peindre les scènes de douleur qui accompagnèrent le départ des élèves, et leur séparation d'avec leurs maîtres chéris. Contentons - nous de dire que ce fut un spectacle aussi extraordinaire que déchirant de voir huit cents jeunes gens de tout âge, de tout rang,, de tous pays, se réunir dans un même sentiment de douleur, embrasser tendrement leurs maîtres, les arroser de leurs larmes, ne pouvoir s'arracher de leurs bras; et cela le jour même oiii l'ouverture des vacances les rendait à leur patrie, à leurs parents, à leurs plaisirs, et à un repos dont la plupart avaient besoin après les travaux d'une année entière. Tout disparaissait à leurs yeux devant la triste pensée qu'ils ne reverraient plus ni leurs maîtres ni Saint-Acheul. Le spectacle de cette douleur parut encore plus sensible et plus frappant sur la route de Saint-Acheul à Amiens, dans les rues et les places de la ville, dans les auberges et aux bureaux des diligences. Quelques-uns des plus anciens dans la maison restèrent jusqu'au lendemain du départ général. Ils voulurent laisser passer tous les autres devant eux, pour pouvoir embrasser plus librement tous leurs maîtres ou plutôt (comme ils les appelaient) tous leurs pères sans en oublier aucun. Après avoir rempli ce triste devoir, reçu leurs derniers avis et s'être arrachés d'auprès d'eux, ils partirent, et leurs larmes attestèrent au dehors l'affliction profonde dont ils étaient pénétrés.

On comprend sans peine ce que dut souffrir le

P. Sellier dans ces douloureuses circonstances. Lui dont le cœur était si sensible, qu'il ne pouvait entendre un récit un peu touchant sans être attendri jusqu'à verser des larmes, il voyait ces jeunes gens, la plupart ses enfants spirituels, qu'il avait formés à la vertu et à la piété, obligés de quitter l'asile de leur innocence, et son cœur d'apôtre était déchiré à la vue des périls que leur réservait un avenir incertain. Au milieu de ces désolantes pensées, son unique consolation fut de s'abandonner sans réserve aux dispositions impénétrables de la divine Providence.

L'exercice du zèle offrit aussi à sa douleur une utile diversion. Désormais nous allons le voir presque continuellement donnant des instructions, des retraites, des missions, en un mot se livrant à tous les travaux du saint ministère. Ce fut son occupation presque unique de 1828 à 1851, époque où la surdité, la perte de la vue, l'âge et les infirmités le forcèrent d'y renoncer.

Saint-Acheul, en cessant d'être école secondaire ecclésiastique, était devenu maison de mission et séminaire pour les jeunes religieux de la Compagnie qui devaient étudier la théologie. Le P. Sellier y fut fixé par les supérieurs en qualité de missionnaire. La première œuvre qu'à cette époque de la vie du saint homme nous trouvons mentionnée dans les mémoires que nous avons sous les yeux, est une retraite donnée par lui vers la mi-janvier 18:^9 aux élèves de l'institution dirigée à Boulogne par le digne abbé Haffreingue, dont le nom seul est un

éloge (i). Ce vertueux ecclésiastique avait admis dans l'établissement qu'il dirigeait, et qu'il dirige encore avec tant de succès, un grand nombre d'élèves sortis de Saint-Acheul après la dissolution de cette maison. 11 crut avec raison qu'une voix connue et amie serait plus favorablement écoutée et produirait des fruits de salut plus abondants. Il appela donc le P. Sellier. Son attente ne fut pas déçue. Il serait impossible de peindre avec quel enthousiasme le P. Sellier fut accueilli par ces bons jeunes gens. Les marques d'attachement qu'ils donnèrent à leur P. Sellier , ainsi qu'ils l'appelaient, furent si franches et si cordiales, et en même temps si vives et si bruyantes, que tous les professeurs, peu accoutumés à un pareil spectacle, en étaient dans l'admiration. Cette multitude d'écoliers se jetaient en masse au cou du bon Père, l'embrassaient avec tendresse, et semblaient ne pouvoir s'éloigner de lui. Ceux mêmes qui n'avaient pas connu le P. Sellier partagèrent l'ivresse de leurs condisciples. Ces scènes touchantes préparèrent merveilleusement le succès de la retraite. De nombreuses conversions eurent lieu non -seulement parmi les pensionnaires, mais même parmi les externes, qui,

(1) Il n'est personne qui n'ait entendu parler de la magnifique église que cet homme vraiment extraordinaire a construite en l'honneur de Notre-Dame de Boulogne. Il commença ce grand ouvrage en 1827, et l'a continué jusqu'ici au milieu des révolutions qui se sont succédé, n'ayant pour faire face à cette colossale entreprise que ses ressources personnelles , les dons de la charité privée et une confiance sans bornes dans k Providence, qui ne lui a jamais fait défaut.

au sortir des exercices, reparaissaient dans la ville l'air modeste et recueilli, et comme absorbés dans une profonde méditation. « Le P. Sellier a opéré des prodiges, écrivait l'abbé Haffreingue. Aucune retraite précédente n'a produit autant d'effet. Aussi les maîtres et les élèves sont -ils tous dans la joie et pénétrés de reconnaissance : ils sont aussi pleins de l'espérance que leur a donnée le Père de les venir visiter au printemps. » Voici encore ce qu'écrivait un ancien élève de Saint-Acheul à l'un des Pères de cette maison : « Le P. Sellier vient de nous donner une retraite, mais une retraite admirable. Je ne sais vraiment s'il a mieux parlé que de coutume, ou si cette voix d'un de nos Pères que nous avons entendue dans l'exil et au milieu des regrets, nous a paru plus douce et plus éloquente; mais ce que je sais, c'est qu'ici on n'a plus de respect humain pour faire le bien. Loin de là, celui dont la conduite ne serait pas régulière et qui ne se montrerait pas foncièrement religieux serait fort mal venu auprès du reste des élèves. »

A la retraite de Boulogne succéda, dès les premiers jours de février, celle du petit séminaire de Saint- Ricquier. Le succès y fut complet comme dans le pensionnat de Boulogne. L'ancienne et célèbre abbaye de Saint-Ricquier avait été depuis quelques années relevée de ses ruines par M. l'abbé Padé (1). Il y avait établi un pensionnat ecclésiastique qui devint petit séminaire après la suppression de Saint-Acheul. Saint-

(1) M. rahhé Louis Padé, chanoine honoraire de la cathédrale d'Amiens, et aujourd'hui curé de Saint-Ricquier.

Ricquier renfermait, comme Boulogne, un grand nombre des anciens élèves de Saint-Acheul, deux cents environ sur quatre cents. Là se trouvait réunie presque tout entière celte fervente communauté de Saint-Firmin dont nous avons parlé plus haut. C'étaient les enfants de prédilection du P. Sellier. Aussi dès que l'homme de Dieu eut ouvert la bouche, l'esprit de prière, de recueillement et de componction prit un nouvel élan dans le cœur de tous ces jeunes gens. Pendant les récréations , ils se promenaient par petites bandes avec une modestie au-dessus de leur âge; ils s'entretenaient de sujets pieux, ou des discours qu'ils avaient entendus. Dans l'intervalle des instructions, on en voyait toujours un certain nombre prosternés devant le saint Sacrement, ou devant une relique de la vraie croix exposée à leur vénération. La plupart voulurent se préparer à la communion par une confession générale; et les larmes qu'ils répandaient, les sanglots qui s'échappaient de leur poitrine au sortir du saint tribunal étaient une preuve non équivoque des heureuses dispositions de leur cœur. Tous, sans exception, approchèrent de la sainte table avec une ferveur de dévotion vraiment extraordinaire. Les remercîments et les adieux eurent lieu le lendemain; ils offrirent un spectacle non moins touchant, surtout quand le supérieur, qui avait été autrefois élève du P. Sellier, se jetant à ses genoux, le pria de le bénir, lui et toute sa maison. Les assistants l'ayant imité par un mouvement spontané, le Père n'osa s'y refuser; mais, se

précipitant lui-même aux genoux du supérieur, il lui demanda à lui-même sa bénédiction et le pardon de tous les manquements dont il s'était rendu coupable pendant la retraite. Ce fut en vain. On ne répondit à sa prière que par de nouveaux embrassements, et on se sépara.

Le P. Sellier, dont le zèle infatigable ne connaissait pas le repos, donna, pendant tout le carême de cette année 18129, une mission dans le village de Franleu, où il s'était rendu après la retraite du petit séminaire de Saint-Ricquier. Le début ne fut pas heureux, et ne semblait guère promettre de grandes consolations; mais à partir du 25 mars, fête de l'Annonciation de la sainte Vierge, l'ébranlement commença : il se communiqua même aux environs, de sorte que le P. Sellier, un de ses confrères qui lui avait été donné comme compagnon (1), et les pasteurs des villages voisins recueillirent une abondante moisson. Les retours à Dieu furent très-nombreux à Franleu; et sur une population de sept cents âmes, on ne compta que quatre ou cinq habitants qui restèrent sourds à l'appel de la grâce. Une circonstance bien consolante pour l'homme de Dieu, c'est qu'étant retourné dans cette paroisse, il eut la joie de constater la persévérance de la plupart de ceux qui étaient revenus à Dieu. La plantation de la croix qui eut lieu le dimanche de la Trinité consolida le bien opéré quelques mois auparavant.

(1) Le P. Jean -Pierre Géleyrette, né le 9 juin 1795, entré dans la Compagnie le 4 avril 1810, et mort à Alger le 15 décemiDre 1849.

A douze kilomètres de Franleu est situé un village nommé Cayeux, qui fut, peu de temps après, le théâtre des travaux du P Sellier. Cayeux est moins un village qu'une agglomération de hameaux et de manoirs répandus sur les bords de la mer, et habites par des pêcheurs, formant une population d'environ trois mille âmes. 11 n'y avait pour le service religieux qu'une seule église; elle était vaste, mais différentes causes en rendaient l'accès difficile: son éloignement des habitations, le terrain qui n'était qu'un sable mouvant, et enfin les vents et les tempêtes très-fréquents dans ces parages. A ces obstacles venaient se joindre la cherté du pain, et le manque de poisson, principale nourriture de la classe pauvre. De plus les travaux de la journée ne permettaient de faire l'instruction que le soir; c'était dans les ténèbres que les fidèles devaient se rendre à l'église et en revenir. Ajoutez encore que le missionnaire paraissant au milieu d'eux ne leur offrait qu'un secours momentané; car la paroisse était depuis longtemps privée de pasteur; et les supérieurs ecclésiastiques refusaient de nommer un curé jusqu'à ce qu'on lui eût assuré un logement convenable. Les habitants y eussent été tout disposés; mais les autorités locales, peu favorables à la religion, opposaient une résistance opiniâtre, et surtout elles s'effrayaient au seul nom de mission. C'était un épouventail contre lequel rien ne pouvait les rassurer; et quelques apparitions préliminaires du P. Sellier ou de son compagnon avaient été constamment accueillies avec

une extrême froideur. Telles étaient les difficultés que présentait cette œuvre.

D'un autre côté la foi , la simplicité , la pureté des mœurs de la population faisaient bien augurer du succès. La plupart se portaient avec zèle et tout naturellement aux exercices religieux, et d'antiques usages fidèlement conservés faisaient autant d'honneur à leurs sentiments qu'à ceux de leurs pères. Ainsi, quand les hommes se mettent en mer pour la grande pêche, qui dure plusieurs mois, tous, hommes, femmes et enfants chantent à genoux sur le rivage le Veni Creator, qu'entonne le capitaine, et qui est suivi d'autres prières. Sur la mer il règne dans l'équipage un ordre parfait. La prière s'y fait en commun trois fois par jour. Si l'époque du retour est retardée, si quelque tempête soudaine vient à éclater, les femmes se précipitent vers l'église, et principalement aux autels de Marie; elles font dire en son honneur des messes votives, allument des cierges devant ses images, et promettent des pèlerinages. Le P. Sellier disait n'avoir remarqué nulle part une dévotion aussi tendre envers Celle que l'Église appelle l'Étoile de la mer; et c'est à cette source de bénédictions qu'il attribua le succès de ses travaux. Les jeunes filles ne le cédaient point sous ce rapport à leurs mères. On les voyait souvent prosternées devant une statue de Marie placée dans l'église et honorée sous le nom de Notre-Dame du Rosaire; sur le rivage on les entendait réciter le chapelet en commun , et chanter des cantiques. On jugera par un seul trait de la simplicité et

de la candeur des petits matelots. Un jour que beaucoup d'entre eux s'étaient confessés le matin au compagnon du P. Sellier, il en revenait à chaque instant quelques-uns pour faire connaître au Père des fautes oubliées, et sans détour ni respect humain ils avouaient à haute voix ce qu'ils avaient omis, souvent même en présence d'un ou de plusieurs témoins.

Ce fut vers le io du mois de mai que le P. Sellier arriva à Cayeux, non plus pour une visite passagère, mais pour y ouvrir la mission. Après dix jours de travaux et de fatigues, et quoique son compagnon eût préparé les voies par un séjour de deux mois environ, l'homme de Dieu n'avait obtenu que des résultats insignifiants : il ne laissait pas cependant de semer et d'arroser, abandonnant à Dieu le soin de donner l'accroissement. Sa providence ne tarda à se montrer d'une manière éclatante. Un vertueux prêtre du diocèse (1), qui avait formé le projet de se consacrer à Dieu dans la Compagnie, vint se joindre au P. Sellier, et en organisant des chœurs de cantiques et de pompeuses cérémonies, il attira un concours prodigieux. Dans le même temps une pêche presque miraculeuse mit lin à la cherté des subsistances, et fit cesser les craintes pour l'avenir. Une montagne, l'expression n'est pas exagérée, une montagne mouvante d'une espèce de poissons qu'on avait coutume de pêcher sur ces côtes , et qui cette année paraissaient les avoir désertées, vint tout à coup s'y

(1) M. Biillot, mort curé de Rubempré, dont nous avons déjà parlé.

précipiter, et même s'y fixer, tandis qu'elle abandonnait les côtes voisines. Bientôt la sainte parole annoncée avec feu, écoulée avec avidité, détermina un heureux ébranlement. Les autorités civiles ellesmêmes, cédant au mouvement général ou ramenées à des sentiments plus chrétiens, se décidèrent à faire l'acquisition du presbytère exigée par Ms^ l'évêque. Peu après le P. Sellier quitta ce peuple au milieu des bénédictions et des regrets universels. Avant de se rendre à Saint -Acheul, il passa par Franleu pour y planter la croix de la mission; et, de leur plein gré, malgré une distance de douze kilomètres, les habitants de Cnyeux vinrent en procession assister à cette pieuse cérémonie.

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