CHAPITRE XXIV
Révolution de 1830.— Séjour du P. Sellier à Montpellier. — Mission de Ghambéry.
La révolution de 1850 vint apporter des modifications assez importantes au genre de vie du P. Sellier, et le condamner pour quelque temps au repos. Ce fut à Metz que vinrent le surprendre ces tristes évé-
nements. Depuis le o juillet qu'il était arrivé dans cette ville, il avait consacré tout son temps à donner des retraites dans trois maisons religieuses. La révolution de juillet y causa peu de mouvement : cependant on dirigea quelques poursuites contre le P. Sellier; quoiqu'elles ne parussent pas très-sérieuses, ses amis jugèrent que la prudence commandait de le faire disparaître pour quelque temps. Il resta caché dans un petit village distant de Metz d'environ huit kilomètres chez de bonnes religieuses, les sœurs de Sainte-Chrétienne, qui lui prodiguèrent toute espèce de soins et qui pourvurent à ses besoins avec profusion. « Je n'oublierai jamais, écrit-il (1), les preuves de dévouement, d'intérêt et de charité qu'elles me donnèrent. Dans l'impuissance où je suis de reconnaître comme il convient les services que j'en ai reçus, je prie le Seigneur, pour l'amour duquel ces pieuses personnes ont exercé envers moi ces actes de miséricorde, de leur accorder la récompense qu'elles méritent. »
Après être resté une douzaine de jours dans ces lieux hospitaliers, le P. Sellier crut pouvoir reparaître à Metz la veille de l'Assomption. Il y passa le jour de la fête, mais dans une situation bien différente de celle où il s'était vu jusqu'alors. Il resta enfermé toute la journée, et ne se montra dans les rues que sous l'habit de laïque. Il conserva ce déguisement pendant son voyage : car, d'après l'assurance
(1) Retraite de 1830.
qui lui fut donnée que le calme commençait à se rétablir, il crut pouvoir se mettre en route pour Paris, et de là pour Amiens.
Pendant le séjour du P. Sellier à Metz, et dès les premiers moments de la révolution de juillet, la maison de Saint-Acheul avait été victime d'une attaque nocturne. Dans la journée du 29 juillet, une troupe de trois à quatre cents émeutiers, soudoyés par quelques révolutionnaires d'Amiens , avaient parcouru les rues de la ville, hurlant les cris de ; Five la Charte! A bas Charles X! brisant les réverbères, détruisant partout les écussons des notaires et les divers signes de l'autorité royale. Ils s'étaient ensuite portés à l'hôtel de la préfecture, puis au domicile du maire, le respectable M. Daveluy-Bellancourt; et enfin ils avaient marché sur Saint-Acheul, où ils arrivèrent à dix heures du soir environ. Après avoir fait voler en éclat les fenêtres extérieures de la maison , les uns escaladèrent les murailles, les autres enfoncèrent la porte cochère à coups redoublés de barres de fer, tous se répandirent comme un torrent dans la cour, saccageant, mutilant, mettant en pièces tout ce qui leur tombait sous la main au rez-de-chaussée. Enfin, après un sac de trois heures impossible à décrire, on parvint à les attirer dehors en promettant de leur donner à boire et de faire cesser le son du tocsin, qui les irritait. Un détachement de cavalerie arriva quand tout était tini, et les mit en fuite. La dévastation fut telle, que, d'après une expertise faite contradictoirement par l'autorité et par un des frères,
on évalua à 4,500 fr. le dégât causé par le seul bris des portes et des fenêtres. Dès lors le poste n'était plus tenable pour les habitants de Saint -Acheul. Force leur fut de se disperser, déguisés en laïques, et de chercher leur sûreté dans la fuite. Les scolastiques partirent les uns pour la Suisse, les autres pour l'Espagne. Il ne resta que quelques frères pour garder la maison et soigner l'exploitation de la ferme.
Telle était la situation , quand le P. Sellier reparut à Amiens vers la fin du mois d'août. Ne pouvant rentrer à Saint-Âcheul, il accepta l'asile que les sœurs de la Sainte- Famille s'estimèrent heureuses de lui offrir, aussi bien qu'à quelques-uns de ses confrères, avec un dévouement qui, dans ces moments d'effervescence , n'était peut-être pas sans quelque danger.
Ecoutons maintenant les réflexions qu'inspiraient à l'homme de Dieu les événements dont la France était le théâtre. Elles sont consignées dans la retraite qu'il fit alors à la Sainle-Famille : « N'est-ce pas dans les circonstances présentes que la pratique du renoncement devient plus nécessaire que jamais? La divine Providence semble nous faire un devoir à tous, et à moi plus qu'à un autre, de cet esprit d'indifférence, d'abnégation. Nous n'avons plus d'asiles certains. Les lieux mêmes qui, depuis les ordonnances du 16 juin 1828, étaient devenus comme autant de paisibles retraites où nous goûtions un calme, une paix si profonde, ces lieux, dis-je, nous sont maintenant interdits. Nous pouvons dire en un sens, à l'exemple du divin Maître : Les oiseaux du ciel ont des nids , les
renards ont des tanières; mais nous n'avons pas un endroit en France où nous puissions mettre le pied et rester avec une certaine sécurité. Il est vrai que quelques âmes charitables nous donnent l'hospitalité : car le bon Dieu ne permet pas encore que tous les cœurs soient de bronze à notre égard; mais qui sait si l'enfer, à qui le Seigneur a donné le pouvoir de persécuter la Compagnie, ne viendra pas bientôt à bout de nous bannir de ces asiles? Que la sainte volonté de Dieu soit faite I »
Le saint homme ne put voir sans une vive émotion les attentats qui souillèrent les premiers mois de la révolution de juillet. Il fut surtout profondément affecté de la profanation sacrilège de l'église Sainte- Geneviève redevenue le Panthéon , et de la destruction des croix tolérée par l'autorité publique. Voici comment il s'en explique dans sa retraite de 1850 : «Voyez, s'écrie-t-il avec cet accent de foi qui était comme inné en lui, voyez ce que les impies viennent de faire, en enlevant le premier temple de la capitale à la gloire de Jésus Christ et de ses saints, pour en faire un lieu de sépulture profane. Par ce seul acte , n'estce pas encore une fois chasser Dieu de ses tabernacles? N'est ce pas renouveler en abrégé l'apostasie générale qui a eu lieu au commencement de la révolution? N'a-t-on pas fait disparaître aussi le signe de la croix des lieux les plus éminents où la piété des fidèles l'avait érigé? Éveillez -vous, Seigneur, et prenez en main la cause de votre Fils... Malheur, trois fois malheur à ceux qui ont consommé cette œuvre
sacrilège! malheur même à ceux qui par faiblesse ou sous de spécieux prétextes l'ont laissé consommer ! La croix est l'abrégé de la religion, la lin, la réunion de tous les mystères : l'outrager, c'est outrager toute la religion; la détruire, c'est, pour ainsi dire, profaner tous nos mystères... Je ne puis dire combien je souffre de ces destructions. Ce qu'on a fait à Saint-Acheul n'est rien en comparaison. »
Retiré à la Sainte-Famille, où il était caché et à demi reclus, le P. Sellier ne laissa pas d'exercer encore le saint ministère, mais avec la prudente réserve qu'exigeaient les circonstances. Le reste du temps, il le donnait à la prière, à la lecture, à la méditation et à la composition.
Tel fut son genre de vie jusqu'au mois d'avril 1851, époque où les supérieurs l'envoyèrent à Montpellier pour y remplir les fonctions d'aumônier dans la maison dite de la Providence. Il y arriva le 50 avril, précisément pour l'ouverture du mois de Marie; et il mit son œuvre sous les auspices de Celle qu'il aimait avec une si filiale tendresse. On ne nous a transmis aucun document sur les travaux divers auxquels il se livra dans ce poste. D'après le compte qu'il se rend à lui-même de ses dispositions (I), nous avons lieu de croire qu'il y fut soumis à des épreuves assez pénibles, et que son zèle parfois un peu trop ardent lui suscita quelques désagréments. Quoi qu'il en soit, après un séjour de six mois environ à Montpellier, il
(1) Retraite de 1831.
quitta cette ville pour n'y plus revenir ; cependant des personnes dignes de toute confiance nous ont assuré que dans ce court espace de temps il y fit un bien immense ; et c'est le souvenir qu'a laissé l'odeur de ses vertus dans la partie la plus chrétienne de la population qui a préparé les voies à l'établissement d'une résidence de la Compagnie de Jésus formée dans cette ville en 1851.
En quittant Montpellier, le 20 novembre 1831, le P. Sellier se rendit à Avignon, où il fit sa retraite annuelle. Il apprit dans cette ville sa nouvelle destination. « Je dois aller d'abord à Grenoble pour une retraite, écrit-il (1); puis à Chambéry pour une mission. Je suis bien incapable de ces emplois, surtout de celui de missionnaire... Vous m'accompagnerez, ô Marie, ô mon refuge, bonne et tendre mère; alors je viendrai à bout de tout. Veillez sur moi comme sur une chose qui est à vous... Arrangez tout, disposez de tout comme il vous plaira. Faites-moi parler, rester, venir selon votre bon plaisir. Je ne veux m'appartenir en rien. Tout pour vous et pour la gloire de votre divin Fils. »
Après la retraite de Grenoble, le P. Sellier partit en effet pour Chambéry, où une mission devait être donnée par quelques Pères de la Compagnie de Jésus, sous la direction du P. Guyon. On ne s'attendait pas que dans un pays aussi religieux que la Savoie, les ennemis de la religion pussent avoir
(1) Retraite de 1831.
assez d'influence pour empêcher une mission. Ce fut néanmoins ce qui arriva; car si le fonds de la population était excellent, il se trouvait là comme ailleurs des ennemis de Tordre et de la paix. La Savoie ayant fait pendant plus de vingt ans partie de la France, l'esprit de la révolution y avait pénétré. Beaucoup de Savoyards avaient servi dans les armées de la République et de l'Empire, et, retournés dans leurs foyers, ils y avaient porté les préjugés alors malheureusement trop répandus. Les journaux français circulaient dans ce pays. 11 n'était donc pas étonnant que la propagande révolutionnaire y eût ses affidés. Une mission, et une mission donnée par des Jésuites, déplut à ces amis de la liberté qui se plaignaient de l'intolérance des prêtres. Cette mission était ordonnée par Ms^ l'archevêque; le gouvernement en avait été informé, et avait promis de la protéger , s'il en était besoin. Elle commença le jour de l'Epiphanie, l'ouverture s'en fit par une proceession solennelle, qui, sur la place de Saint-Léger, fut accueillie par les huées d'une centaine de jeunes gens. Aux cris de: A bas les Jésuites! A bas la mission! se mêlaient ceux de: Vive le roi! Vive le gouverneur! C'était une tactique alors en usage pour donner le change à l'autorité. La procession continua néanmoins; quand on fut rentré à l'église, le P. Guyon monta en chaire: aussitôt les cris de: A bas Guyon! A bas les Jésuites! retentirent de toutes parts. Le prédicateur chercha à se faire entendre : les cris recommencèrent avec plus de fureur; quelques ouvriers s'étaient joints aux jeunes gens;
des pétards éclatèrent dans plusieurs parties de l'église: les femmes eurent peur, et se précipitèrent vers les portes. Le lendemain le P. Guyon monta encore en chaire; mais il fut interrompu par les mêmes cris que la veille. Les auteurs du trouble avaient en outre de petites bouteilles d'eau forte qu'ils jetaient sur les habits, sur les châles et sur les soutanes. Ils essayèrent de forcer la porte du collège des Jésuites; et ils auraient peut-être réussi, sans un ofïicier d'artillerie qui survint, et qui prit des mesures de défense. C'est ainsi qu'avorta la mission de Chambéry, au grand regret de la majorité d'une population aussi religieuse que paisible; et les missionnaires français quittèrent la Savoie peu de temps après leur arrivée.