CHAPITRE XXV
Le P. Sellier à la Louvesc. — Mission de Rochepaule. — Congrégation des Sœurs de Saint-Régis. — Voyage en Picardie et retour à la Louvesc. — Hommage rendu aux vertus du Père. — Épreuves intérieures.
Rentré en France vers le milieu de janvier i832, je P. Sellier alla à Besançon, où il passa un mois environ prêchant, donnant des retraites et exerçant les autres fonctions du ministère sacré.
Cependant les supérieurs l'avaient choisi pour
fonder une résidence à la Louvesc (1), auprès du tombeau de saint François Régis, et pour être le
(1) La Louvesc est un petit village , dont on connaîtrait à peine le nom, s'il n'avait été illustré par la mort de saint Jean- François Régis, arrivée le 31 décembre 1640, et par la présence de ses reliques , qui y sont religieusement conservées. Ce village, célèbre par le concours des fidèles qui vont y vénérer le tombeau du Saint, Test encore plus par les miracles sans nombre obtenus par son intercession. Saint Régis , né à Fontcouverte, près de Narbonne, le 31 janvier 1597, après s'être consacré à Dieu dans la Compagnie de Jésus, se dévoua à la conversion des peuples du Vêlais et du Vivarais, qui le regardent comme un protecteur tout spécial , et ne le nomment pas autrement que le saint Père.
L'église où sont honorés ses restes fut souvent visitée pendant la révolution par les démagogues , et dépouillée successivement de tous les ornements dont la piété des peuples l'avait enrichie. On enleva jusqu'à la grille qui environnait la chapelle du Saint, et qui servait à contenir la foule des pèlerins. Là, comme ailleurs, les profanations de tous les genres avaient signalé le passage des Vandales modernes : mais leur audace s'était toujours arrêtée devant le corps vénéré du saint patron. Il était aisé cependant de prévoir le moment où , s'enhardissant dans le crime, ils finiraient par franchir cette dernière barrière. On les prévint. Une famille d'honnêtes propriétaires de la Louvesc , la famille Buisson , ancienne et très - considérée dans le pays, forma le dessein de faire disparaître ce précieux dépôt. Quatre fils de cette respectable famille, bravant tous les dangers attachés à cet enlèvement, se chargèrent de l'exécution. Ils proposèrent leur plan au curé, qui, caché dans ces montagnes, continuait d'exercer en secret son saint ministère. Le pasteur approuva et bénit leur projet, et les accompagna de ses prières.
Ils se rendirent donc de nuit dans l'église de la Louvesc, ouvrirent la châsse d'argent de saint Régis, placée sous l'autel, et en retirèrent le coffre scellé qui renfermait les ossements du Bienheureux. Pour déguiser ce pieux larcin, on avait apporté une caisse remplie d'ossements ramassés dans le cimetière, et qu'on substitua à ceux du Saint; et les quatre frères.
premier supérieur de cet établissement. Il y arriva le 25 février, veille du dimanche de la Sexagésime;
abandonnant la châsse d'argent à la rapacité des patriotes, emportèrent le corps du Bienheureux , trésor plus cher à leur chrétienne famille que l'or et les pierres précieuses. Ils étaient attendus par M. le curé et par M. Gartal, prêtre de Saint-Sulpice, et depuis vicaire général du diocèse de Vienne, dont la Louvesc faisait alors partie. Ces deux messieurs dressèrent procès-verbal de l'enlèvement, et le signèrent, ainsi que les quatre frères. Gomme on l'avait prévu, les spoliateurs ne purent résister longtemps à la tentation d'enlever la châsse de saint Régis. Un reste de pudeur les avait retenus jusque-là; mais, aveuglés par la cupidité , ils ne virent plus que l'argent dont ils pouvaient s'emparer, et consommèrent ce vol sacrilège. Dieu ne permit pas que les ossements profanes qui avaient remplacé ceux de son serviteur reçussent les honneurs dus à la dépouille mortelle des saints. Un des ravisseurs, pressé sans doute par le remords , enleva la caisse d'ossements substitués par les frères Buisson , et la porta chez lui , croyant conserver les véritables reliques et s'en faire comme un bouclier contre la vengeance qu'appelait son impiété; elle y resta en dépôt jusqu'à ce que, instruit de la vérité, il la fit reporter au cimetière.
Malgré la spoliation du sanctuaire de la Louvesc et l'absence de la précieuse relique, les pèlerinages continuèrent pendant la Terreur; la confiance dans les mérites du Saint était supérieure à la crainte qu'inspiraient les profanateurs des temples.
Enfin , le concordat conclu entre le souverain pontife Pie Vil et le premier consul Napoléon Bonaparte ayant rendu la paix à l'Église, on crut pouvoir reporter les saintes reliques dans la chapelle où elles étaient honorées avant la révolution. En conséquence , le 12 juillet 1802, Mgi* de Chabot, évèque de Mende, dont dépendait alors la paroisse de la Louvesc, se rendit dans la maison de la famille Buisson, accompagné de M. l'abbé Vernet, son vicaire général, et de son secrétaire. Là, en présence d'un certain nombre d'ecclésiastiques, du père et des enfants Buisson, et de plusieurs autres assistants, on commença par lire le procès -verbal de l'enlèvement. On ouvrit ensuite le
mais il ne fit qu'y paraître ; et dès le lendemain il ouvrit une mission à Rochepaule, village distant de deux heures environ de la Louvesc.
Le P. Sellier nous a tracé lui-même le récit de cette mission dans une lettre écrite à M"^ C*** le
coffret, et l'on reconnut l'identité des reliques qui y étaient contenues. On dressa un nouveau procès-verbal de cette ouverture. Il fut dicté par Mgr de Chabot, et signé par lui et partons les assistants; puis plié dans un linge, et dépesé avec la tête et les ossements du Saint dans le coffret, qui fut exactement fermé, et scellé en plusieurs endroits du sceau de l'évèque de Mende.
Le lendemain, 13 juillet, on organisa une procession solennelle, à laquelle présida Mgr de Chabot. Au milieu d'un concours nombreux de prêtres et de fidèles, et avec toute la pompe que comportait une époque où la religion se relevait à peine de ses ruines, on transféra le précieux dépôt de la maison des messieurs Buisson dans la chapelle du Saint.
Après la cérémonie, cette vertueuse famille recueillit les bénédictions de tous les assistants pour l'acte courageux qui valait à la commune de la Louvesc la conservation de ce riche trésor.
Depuis cette translation, le concours des pèlerins, qui n'avait pas cessé pendant la révolution, devint encore plus considérable qu'auparavant. On peut évaluer à cent vingt mille le nombre des fidèles qui accourent annuellement au saint tombeau; mais dans les années calamiteuses, ce nombre augmente : on le porte à environ deux cent mille.
Une nouvelle translation plus solennelle eut lieu le 3 septembre 183ï, lorsque les ossements du Saint furent placés dans une riche et élégante châsse gothique, en bronze doré, sortie des ateliers de M. Choiselat, à Paris.
Cette translation, à laquelle le P. Sellier prit une part active, fut un grand sujet de consolation pour son cœur apostolique. Il fut heureux du nombreux concours de pèlerins qu'un admirable élan conduisit alors au tombeau de saint Régis. Mgr de Bonnel , évêque de Viviers, au diocèse duquel avait été attachée en dernier lieu la paroisse de la Louvesc, Mgr Dévie,
212 mars i832. Nous la transcrivons ici d'autant plus volontiers, qu'elle donne d'intéressants détails sur Taspect du pays, sur les mœurs et le caractère des religieuses populations auprès desquelles son zèle allait s'exercer.
« Je suis au milieu des montagnes qu'a parcourues le Saint que vous aimez tant, le bienheureux Jean- François Régis. Ah! que n'ai-je son zèle, sa charité, sa palience I Si cet homme de Dieu revenait sur la terre, il opérerait encore les mêmes merveilles dans ces contrées à demi sauvages, mais où la foi n'a presque rien perdu de son empire sur ces âmes si simples , si droites. Il y a bien des vices; mais ils ne tiennent point contre l'autorité de la parole de Dieu. Jeunes et vieux, tous obéissent comme des enfants; le seul obstacle que nous rencontrions, c'est l'esprit d'intérêt. Ces pauvres gens tiennent beaucoup au peu qu'ils ont; mais pour les autres défauts, on n'a qu'à leur faire entendre que c'est un péché, ils vous répondent à l'instant, avec l'ingénuité qu'on rencontre à peine en d'autres pays dans les enfants qui vont faire leur première communion : Mon Père , je ne le ferai plus, je vous le promets de tout mon cœur ; je ne savions pas que c'était si défendu... » Des personnes de soixante, de quatre-vingts ans tiennent ce langage.
évèque de Belley, Mgr de Pins , archevêque d'Amasie , administrateur du diocèse de Lyon , y assistèrent entourés d'un cortège de plus de quatre cents prêtres.
La relation de la cérémonie est consignée dans la Vie de saint Jean- François Régis ^ édit. de Lyon; Pélagaud, 1851 ^ p. 398.
Voilà quatre semaines que nous avons commencé une espèce de mission dans un village situé sur la cime d'une des plus hautes montagnes du Vivarais, à deux lieues environ de la Louvesc, mais encore plus inaccessible que ce pays. L'église, le presbytère et quelques maisons sans jardins sont situés sur le plateau de la montagne; le reste des habitations est épars çà et là, à une et même à deux lieues de l'église, les unes sur le sommet d'autres montagnes, d'autres dans le creux des vallées, d'autres sur le penchant des ravins : on n'y peut arriver que par des sinuosités, par des sentiers étroits, pratiqués sur le bord des précipices. Les sommets des montagnes, ainsi que les chemins qui les coupent, sont presque toujours couverts de neige; dans le moment oii je vous écris, une bise piquante souille continuellement, et dure depuis plusieurs jours. La pluie se convertit en neige avant de tomber, ou, si elle arrive sur la terre, c'est pour se changer en verglas. Eh bien ! croiriez-vous que rien de tout cela n'arrête ces braves gens ? Le premier coup de la cloche se donne à quatre heures du matin : un grand nombre sont déjà arrivés à la porte de Téglise avant qu'on ait commencé à sonner; et souvent il faut ouvrir la porte dès trois heures, pour ne pas les laisser grelotter sur la place. Hier mardi, c'était le jour indiqué pour la communion générale des femmes ; un des missionnaires était resté jusqu'à deux heures et demie du matin pour confesser. Comme il sortait de l'église pour aller prendre un peu de repos, une troupe déjeunes lilles et de femmes
arrivèrent des quartiers les plus éloignés , afin de se préparera la communion qui ne devait se faire que vers huit heures du matin, de sorte que ce confrère n'eut pas la peine de fermer l'église. La pieuse caravane, qui avait dû se mettre en route dès minuit, s'empara du lieu saint, et y resta, ainsi que les autres personnes qui arrivèrent successivement, depuis deux heures et demie jusqu'à la fin de la cérémonie, laquelle ne fut terminée que vers dix heures et demie du matin. Les enfants le disputaient de zèle, d'assiduité avec les grandes personnes, les vieillards avec les jeunes gens. On a vu une vieille femme de quatrevingt-treize ans, qui, chaque jour, venait de près d'une lieue, à travers des chemins dont il est impossible de se faire une idée quand on ne les a pas parcourus; elle arrivait pour l'exercice du matin qui commençait vers cinq heures.
« La plantation de la croix doit se faire lundi dans l'après-dîner : un habitant a donné l'arbre, qui a plus de cinquante pieds de liant; plusieurs chevaux auraient eu peine à le traîner sur un terrain uni; mais danscepaySj où ce ne sont que précipices et montagnes, quel que soit le nombre de bœufs ou de chevaux qu'on eût employés, on n'aurait pu réussir à l'amener. Il a donc fallu le porter à bras : on a invité les jeunes gens à aller chercher cette énorme masse. Il y avait plusieurs lieues de chemin à faire; tous sont accourus. Après des fatigues incroyables, ils sont venus à bout de transporter cet arbre, au risque de s'estropier et d'être écrasés, tantôt à la descente des montagnes,
tantôt dans les sinuosités des sentiers étroits et irréguliers qu'ils avaient à parcourir; il leur a fallu une journée entière pour cette opération ; ils étaient partis dès le matin, et ne sont arrivés que la nuit close, avec celte masse, qu'ils avaient tantôt traînée avec des cordages, tantôt soulevée sur leurs épaules, ne faisant souvent pas un quart de lieue dans l'espace d'une heure; et comme c'était le temps du carême, et que dans ces contrées tout le monde jeûne , même ceux qui travaillent à la terre, même ceux qui seraient exempts dans tous les pays du monde, ces bons jeunes gens n'avaient pris un peu de nourriture que vers midi ; et beaucoup étaient encore à jeun à six heures du soir... Voilà de la foi, ou il n'y en a nulle part!... On avait parlé d'inviter les jeunes gens des paroisses voisines, qui avaient aussi pris part à la mission; la jeunesse de Rochepaule n'a point voulu de ce concours. Non , non , ont-ils dit , c'est à nous à forter notre arbre, nous ne voulons partager cette gloire avec personne,..
« La paroisse n'a qu'environ neuf cents communiants. On a fait deux communions générales, auxquelles participèrent les habitants des paroisses voisines : la première communion eut lieu pour les femmes, la seconde pour les hommes; il eût été impossible de réunir les deux sexes; l'église eût été trop petite. Celle des femmes était d'environ neuf cents personnes, celle des hommes de huit cents; voilà déjà au moins dix-sept cents personnes. Demain aura lieu la dernière communion générale pour l'un et l'autre
sexe : elle sera moins nombreuse que les précédentes ; mais, telle qu'elle sera, elle eût suffi pour me bien satisfaire dans d'autres missions... Les habitants des villages voisins ont été presque aussi empressés que ceux de Rochepaule à profiter de la mission. On appelle ici une paroisse voisine celle qui n'est éloignée que de deux à trois heures de chemin, et quels chemins!... Dans l'église il n'y a ni bancs ni chaises» on ne s'y tient qu'à genoux et debout. Les femmes sont toujours dans la première posture, et elles y persévèrent trois à quatre heures de suite; mais les jours de fête et de cérémonie, il faut qu'elles se tiennent debout comme les hommes; et tous sont si serrés, si pressés, que chaque individu occcupe à peine trente centimètres de terrain, pas un pouce de vide: le sanctuaire, le marche-pied de l'autel, tout est plein, tassé. Aussi, quelque froid qu'il fasse, on y étouffe de chaleur.
« Plus de deux cents jeunes personnes ont donné leurs noms pour la congrégation de la sainte Vierge, avec un empressement, une bonne volonté dont j'ai vu peu d'exemples. La messe de réception a duré plus de deux heures et demie, et cependant une seule de chaque groupe prononçait la formule de consécration : si toutes l'eussent répétée, nous n'eussions pas fini pour midi, quoique la cérémonie ait commencé à sept heures du matin... A une heure on s'est mis en marche pour la plantation de la croix. Bien que ce fût un jour ouvrable, le concours était aussi considérable que si c'eût été un dimanche. Au moment où, à force
de machines et de bras, la croix s'est trouvée droite sur sa base, après deux à trois heures d'attente , ce fut une explosion de cris : Vive la Croix! Vive les Missionnaires f Vive la Croix! P^ivela Religion!... Ces cris, répétés à chaque mouvement que les ouvriers faisaient faire à la croix, retentissaient sur toutes les montagnes voisines. Jusque sur les toits des maisons, jusque sur le sommet des montagnes, les spectateurs étaient tous pénétrés de respect, de joie et de reconnaissance, je dirai presque d'exaltation... Ce jour a été vraiment un jour de triomphe pour Notre- Seigneur et même pour les missions.
« Aujourd'hui nous avons fait la cérémonie pour les morts : même concours. Des larmes abondantes ont coulé, quand nous avons annoncé notre départ. Il y a encore eu de nombreuses communions pour les défunts. J'ai donné le scapulaire à plus de deux cents personnes, hommes et femmes... Je quitte ce pays avec regret et avec joie; avec joie, en voyant ce que le Seigneur y a opéré ; et avec regret, de ce qu'il y en a si peu qui lui ressemblent. Ce soir je retourne à la Louvesc, où j'aurai la consolation d'offrir le saint sacrifice à l'autel du saint Père, c'est le nom qu'on donne ici à saint Jean-François Régis... Je n'ai pas le temps de vous parler aujourd'hui de ce séjour de sainteté , ni de l'odeur de vertu que l'on semble respirer dans le sanctuaire où reposent les reliques de l'homme de Dieu, ni de la confiance que témoignent les pèlerins à ce protecteur si puissant auprès de Dieu; je vous dirai seulement : 1° Que j*ai été boire
de l'eau d'une fontaine auprès de laquelle on prétend qu'il s'est reposé lorsqu'il est arrivé de Vérène, où il contracta la maladie dont il mourut... Chaque pèlerin ne manque jamais d'y aller, et croirait avoir manqué son pèlerinage s'il se dispensait de cette cérémonie... 2° Que je suis entré dans la pauvre masure où il est mort. Celte maison subsiste encore; on y voit l'entaille faite dans un des appuis de la cheminée, sur laquelle le saint homme appuya son coude lorsque, déjà frappé à mort , il continuait à entendre les confessions, après avoir été rapporté mourant de l'église. Cette maison était alors le presbytère : il est difficile de rien voir de plus pauvre. Il est d'usage de baiser la terre de celte demeure où saint François a expiré, et d'emporter un peu de la terre et du pilier contre lequel il s'est appuyé. »
Après avoir terminé la mission de Rochepaule, le zélé missionnaire continua de se livrer sans relâche à l'exercice du ministère le plus actif, pendant près de quatre mois. Ce fut une suite non interrompue de missions, de retraites, de plantations de croix, de premières communions, en sorte qu'il ne put s'installer à la Louvesc avant le 5 du mois de juin suivant.
Laissons maintenant l'homme de Dieu s'épancher dans le secret de la méditation, et nous raconter les sentiments d'humble reconnaissance que lui inspirait la nouvelle position dans laquelle la Providence l'avait placé.
a La Louvesc (1), terme de ma destinalion, poste le plus désirable, puisqu'en m'y envoyant la divine Providence semble m'avoir choisi non - seulement pour habiter une terre sanctifiée par les travaux de saint Régis, mais pour recueillir quelques-uns des fruits de salut que ce saint homme a laissés partout où il a porté ses pas , et qui se font sentir à la Louvesc plus encore que partout ailleurs. Le sanctuaire où reposent les saintes reliques est un des lieux les plus vénérés de la France. Chaque année des milliers de pèlerins y viennent offrir leurs vœux et leurs hommages, et ce qu'il y a de particulier à ce pèlerinage, c'est la foi , la piété qu'il semble inspirer à tous ceux qui le font. Jamais je n'ai vu nulle part prier avec plus de ferveur ; dans aucun autre lieu de dévotion je n'ai vu autant de communions. C'est donc là que le Seigneur m'a envoyé. Ce bon maître a fait plus que je n'eusse jamais espéré et même souhaité. Je désirais seulement aller quelque jour visiter ce saint asile : il m'est donné non -seulement de le visiter, mais de demeurer à côté de la chapelle de l'homme de Dieu, de célébrer les divins mystères presque chaque jour à son autel. Les grâces que les autres viennent chercher de si loin, je les ai, pour ainsi dire, sous la main. Mais que j'ai lieu de craindre le sort de tous ceux qui sont cà la source et dans l'abondance des faveurs célestes! D'ordinaire, ce sont ceuxlà qui en profitent le moins. Ne permettez pas, ô mon
(1) Retraite de 1832.
Dieu, que je ressemble à rinficlèle Jérusaleni. A quoi lui a servi d'avoir été la plus privilégiée de toutes les villes d'Israël ? Elle n'a répondu à cet excès de faveur que par un excès d'ingratitude qui a attiré sur elle un déluge de malédictions,.. Les reliques du saint apôtre semblent me reprocher ma tiédeur, ma lâcheté, ma vie toute sensuelle, tout animale. Vousmême, Seigneur, semblez me répéter, en me montrant ces précieux ossements : Inspice, et fac secundum exemplar quod tibi monstratum est (1). Je t'ai appelé ici pour marcher sur les traces de ce serviteur fidèle... Hélas! ne puis-jepas répondre avec plus de fondement que Jérémie : A, a, a, Domine Deus ; puer ego sum (2)? Je ne suis qu'un enfant, et ce saint était un géant. Ah! faites au moins, 6 Dieu des vertus, que je le suive de loin. Heureux si, en sortant de cette retraite, je pouvais avoir quelques petits traits de ressemblance avec cet ouvrier incomparable! »
Plus loin, après avoir parlé des désirs que Dieu lui inspirait d'une vie encore plus parfaite, il ajoute :
« Un autre motif non moins puissant, c'est le bonheur que j'ai de vivre dans une terre de sainteté, dans cette terre où l'homme de Dieu , le glorieux , l'admirable saint François Régis a laissé sa dépouille mortelle, d'avoir été choisi pour être comme le gardien du sanctuaire où reposent ses saintes reliques, de respirer l'air qui est comme embaumé de l'odeur
(1) Regardez, et faites selon le modèle qui vous a été montré. (Exod., xxv, 40.)
(2) Jerem., i , 6.
de ses vertus, d'être le témoin de la dévotion des peuples qui viennent en foule, malgré la difficulté et la longueur des chemins, vénérer son tombeau, d'être le dépositaire de tant de merveilles corporelles et spirituelles qui s'opèrent par sa puissante intercession... 0 saint Régis, si puissant dans le ciel, vous dont le crédit se manifeste ici d'une manière si frappante, opérez le prodige de ma conversion : ce sera une des merveilles qui vous feront le plus d'honneur. Hélas! à quoi me servirait d'être venu habiter les lieux où vous êtes mort, où le Seigneur a voulu vous glorifier, si je restais toujours aussi imparfait, aussi mauvais religieux, aussi attaché à moi-même que je l'ai été jusqu'ici (1)? »
Pendant son séjour à la Louvesc, le P. Sellier s'intéressa .d'une manière toute particulière et contribua au développement d'une congrégation religieuse fondée, sous le nom de Sœurs de Saint -Régis, par le respectable M. Terme, missionnaire du diocèse de Viviers. Le but de cette congrégation était d'offrir un asile aux personnes qui désiraient passer quelques jours en retraite auprès du tombeau du saint apôtre des Cévennes. M. Terme, dont l'estime pour le P. Sellier allait jusqu'à la vénération, aimait à prendre ses conseils pour tout ce qui tenait à la conduite de sa congrégation. Aussi, lorsque, frappé dans la force de l'âge par une mort inattendue, le vertueux fondateur laissa ses filles orphelines, le P. Sellier se char-
(1) Retraite de 1833.
gea du soin de la communauté, et durant le peu de temps qu'il entretint des rapports avec ces pieuses filles, il eut l'occasion de leur rendre de grands services. Son souvenir est demeuré cher à celles qui l'ont connu, et qui ont pu apprécier ses éminentes vertus (1).
Au mois de mars 1853, le P. Sellier fit un voyage en Picardie pour des affaires qui y rendaient sa présence nécessaire. Pendant les trois semaines qu'il passa à Amiens, il sut rendre son séjour utile au bien des âmes, et prit une part active aux travaux de ses confrères dans le diocèse d'Amiens. Le jour de Pâques
(1) Cette congrégation fut autorisée en 1836 par Tévèque diocésain, Mgr Bonnel, évéque de Viviers; mais c'est à son successeur immédiat, Mgr Guibert, qu'elle a dû en 1844 l'approbation de ses constitutions et de ses règles , sous le nom de Congrégation de Notre-Dame de la Retraite ou ii^ Notre-Dame au Cénacle.
Son objet spécial est Tinstruction religieuse des femmes de toutes conditions : elle tend k ce but par le moyen des retraites, son œuvre principale, et par celui des catéchismes qui se font dans ses maisons , individuellement ou en commun , à toutes les personnes adultes qui y viennent dans cette intention.
Parmi les œuvres de la congrégation, on peut désigner, à Paris, l'Association des Institutrices^ et celle de l'Immaculée Conception, destinée à offrir aux jeunes personnes employées dans le commerce un soutien au milieu des dangers qui les environnent, A Lyon, elle est chargée de la Congrégation des jeunes Ouvrières de Notre-Dame de Fourvières.
La Congrégation de Notre-Dame de la Retraite compte jusqu'à ce moment ( 1857) quatre maisons, toutes soumises à la même supérieure générale : une à la Louvesc, près le tombeau de saint Régis, berceau de l'institut; une seconde à Tournon sur le Rhône; la troisième à Lyon. La quatrième a été établie en 1850 à Paris , rue du Regard, 15.
au soir, il préciia dans l'cglisc de Saint Acheul sur la résurrection avec un zèle et un feu qu'on ne s'attendait pas à retrouver dans un homme de son âge. Cette circonstance, jointe au bonheur que tous éprouvaient de le revoir, fit sur l'auditoire la plus salutaire impression. Le mardi suivant il se rendit à Hangestsur-Somme, son pays natal, pour y établir le chemin de la croix. La cérémonie commença vers le soir, et dura jusqu'à minuit, selon les uns; selon d'autres, jusqu'à une heure et deux heures du malin. Pendant ce temps, le Père prit la parole jusqu'à quinze fois; et le peuple, intéressé par le chant des cantiques et par la variété des exercices, ne donna pas le plus léger signe d'ennui ou de fatigue. L'homme de Dieu fut écouté avec la plus constante et la plus religieuse attention.
De retour à laLouvesc, le P. Sellier reprit le cours de ses travaux ordinaires, soit dans les missions et les retraites, soit pour le service du pèlerinage, s'employant sans relâche à instruire les pèlerins, à entendre leurs confessions , à prévenir ou à corriger les abus qui pouvaient s'introduire à l'occasion du prodigieux concours des fidèles au tombeau du saint apôtre. Mais il cessa de remplir les fonctions de supérieur au mois d'octobre 1855. Depuis cette époque jusqu'au mois de septembre 1856, il fut attaché comme simple missionnaire aux résidences de la Louvesc et de Vais près le Puy.
Il ne nous serait pas possible de le suivre dans chacune de ses courses apostoliques. Qu'il nous suf-
fisc de nommer quelques - uns des lieux qu'il a évangélisés. Outre Rochepaule , dont nous avons parlé, nous mentionnerons Saint- Victor (1)^ Ruons, Sorlhac, Langeac, Annonay, Saint- Julien -Vocance, Marcole; le Pont-d'Aubenas, Vaudevant, le Cheylard, ChandeyroUes (2), Chavignac, Josat, Borne, Polignac, Lempde, Issenge^ux, etc. etc. Au Puy, dans l'antique cathédrale de Notre-Dame, il donna
(1) Nous raconteroQs ici, d'apiès une lettre du P. Sellier, une des cerémouies de cette mission qu'on ne lira pas sans intérêt. Il s'agit de la cérémonie de l'amende honorable. « Il y avait environ deux mille personnes , dit-il ; presque toutes avaient un cierge à la main. Nous avons commencé par une procession. Il était nuit. Ou voyait deux files de cierges allâmes occupant un espace d'un quart de lieue environ. Le temps était fort calme, de sorte que les flambeaux ne s'éteignirent pas; les montagnes voisines réfléchissaient la lumière, et répétaient les cantiques en l'honneur de Marie ; une multitude de jeunes filles vêtues d'habits blancs accompagnaient la statue de leur bonne mère. D'un bout à l'autre de la procession on n'entendait que des Ave Maria ou de pieux cantiques. Je n'ai jamais rien vu de si frappant que cette procession nocturne, qui a duré environ une heure. Il y avait de jeunes enfants et des vieillards courbés sous le poids des années; ceux-ci avaient peine à marcher; on les voyait s'appuyant sur leurs bâtons noueux, en sabots, compter pour rien la fatigue qu'ils ressentaient bien plus que d'autres dans ces chemins si inégaux... Au retour, on a fait l'amende honorable au nom de toute la paroisse; l'église semblait en feu ; mais le plus ravissant spectacle, c'était la componction dont ces braves gens semblaient pénétrés... La cérémonie était déjà finie qu'à peine pouvaient-ils quitter le lieu saint. Aussi tous se sont approchés du saint tribunal. »
(2) ChandeyroUes, paroisse située sur le Mézin, l'une des montagnes des Cévennes. Le P. Sellier eut la consolation d'y planter une croix sur le pic le plus élevé , au milieu des populations protestantes,
en 1835, la retraite annuelle de la Pentecôte à cinq cents jeunes personnes réunies des campagnes voisines pour venir étudier leur vocation, selon une pieuse coutume établie au xvii*' siècle par Messieurs de Saint-Sulpice.
La charité sans bornes du fervent missionnaire, son zèle infatigable pour le salut des âmes, laissèrent dans ces contrées, comme partout où il a porté ses pas, un souvenir ineffaçable, et l'ont fait comparer par les populations au saint apôtre du Velay et du Vivarais. On en jugera par des extraits de lettres où des personnes qui avaient été en rapport avec l'homme de Dieu pendant son séjour dans le Midi, nous ont transmis l'expression de leur admiration pour ses vertus.
« Les travaux du P. Sellier dans ce pays, écrit M'"^ de Vazelhes de Montfaucon, ont été admirables; et quoiqu'il y ait près de vingt ans qu'ils ont eu lieu, leur souvenir en est encore vivant. On a vu à la Louvesc cet apôtre infatigable soutenir presque seul pendant plusieurs années tout le poids d'un travail qu'on ne peut comparer qu'à celui du pieux curé d'Ars. Aidé de M. Blachette (1), digne curé de la Louvesc, il passait sa vie en chaire, ou au saint tribunal, occupé à recevoir les confessions des nombreux pèlerins qui affluent de toutes parts, pendant la saison d'été, au tombeau de saint Régis: heureux d'y trouver un imitateur de son zèle, ils venaient avec plus d'ardeur pour
(1) Au nom de M. Blachette nous joindrons celui de M. l'abbé Terme^ dont nous avons déjà parlé.
entendre les instructions simples et pathétiques du P. Sellier, et pour lui faire leur confession. Après ces longs et pénibles travaux, le bon Père reprenait ses missions pendant l'hiver. S'il lui restait quelques moments, il les employait à sa correspondance, et jamais on ne le vit s'accorder le délassement d'une promenade à la suite de ses grandes occupations. Dieu soutenait visiblement ses forces. Un jeûne continuel, des macérations effrayantes ne parvenaient pas à l'affaiblir. Un de ses confrères, le P. Garnier (1), mort missionnaire au Maduré, entendant un jour d'une chambre voisine de celle du P. Sellier le bruit des coups multipliés de discipline dont l'homme de Dieu s'accablait, prit la liberté de l'engager à user de ménagement, vu son âge et ses travaux: L'âne , lorsqu'il est vieux, répondit le P. Sellier en riant, a besoin qu'on l'étrille davantage. Levé à trois heures du matin, il donnait un temps considérable à l'oraison, et se préparait par de fervents entretiens avec Dieu aux labeurs de l'apostolat.
< La réputation de sa sainteté s'étendait chaque jour de plus en plus. On venait le consulter de toutes parts, ou décharger à ses pieds le poids de sa conscience. Un homme du monde violemment tenté contre la foi, le pria de lui indiquer un remède à sa peine. L'homme de Dieu lui recommanda la récitation de cette prière : Sainte Vierge, souvenez-vous de moi:
(1) Louis Garnier, né le 12 février 1805, entré dans la Compagnie le 17 octobre 1825, et mort le 6 octobre 1843, victime de son zèle et de son dévouement pour le salut des Indiens.
jetez un regard de miséricorde sur moi. Présentezmoi à votre fils , et ne souffrez jyas que ma pauvre âme périsse. Fidèle à la redire chaque jour, celui-ci vit ses tentations se calnier. 11 mourut de la mort des justes en la répétant pour la dernière fois.
tt Ses avis furent encore très-utiles aux personnes qui souffraient de Tapplication des principes rigoristes d'après lesquels on les avait dirigées jusque-là. Les impressions qu'elles en avaient reçues leur faisaient méconnaître la bonté et la miséricorde de Dieu, pour ne voir en lui qu'un maître sévère et inflexible. Elles ignoraient la suavité du saint joug; il était réservé au P. Sellier d'apporter la lumière et la paix dans ces consciences troublées, et d'amener à la fréquente communion des âmes que d'imaginaires prétextes tenaient éloignées de la table sainte. »
« A la Louvesc, dit M. l'abbé de Serres, vicaire général de Lyon, et neveu de S. E. le cardinal de Bonald, les prêtres, comme les simples pèlerins, étaient pénétrés pour lui d'une grande vénération, et sa mémoire sera longtemps bénie au milieu de ces religieuses populations. Leur esprit de foi le touchait profondément. Il ne pouvait se lasser d'admirer un spectacle auquel le nord de la France ne l'avait pas habitué. J'eus le bonheur de le voir dans cette résidence en 1855; et je fus témoin de ce qu'inspirait à tout le monde sans exception sa réputation de sainteté. On avait en lui une confiance sans bornes, et il semblait quelquefois partager les honneurs du pèlerinage avec saint François Régis. »
Une autre personne, M"^ Elise Paschal du Puy, en exprimant le regret de ne pouvoir envoyer sur-lechamp les renseignements qui lui étaient demandés sur le séjour du saint homme dans le Midi, ajoute: a Plus tard je pourrai peut-être m'acquilter d'une manière plus satisfaisante pour vous et pour moi d'une chose que je regarde comme un hommage dû à la mémoire d'un saint que je ne crains pas de nommer la providence de mes jeunes années, et qui a toujours été pour moi un père tendre, un ami sincère autant que zélé, un consolateur même au besoin. Toujours simple et bon, son cœur s'oubliait pour n'oublier personne, consolait toutes les infortunes qui l'approchaient , et priait pour celles qu'il ne pouvait atteindre. J'ai eu pendant longtemps le bonheur d'être dirigée par le R. P. Sellier; et je m'estime heureuse d'avoir pu apprécier ce cœur noble et généreux, cette âme d'élite qui ne se montra jamais mieux qu'en se cachant. Je puis vous assurer que je n'ai jamais quitté le tribunal de la pénitence sans m'écrier: Oh! que je suis heureuse d'être dirigée par un saint! y>
Dans une autre lettre la même personne entre dans quelques détails biographiques que nous aimons à consigner ici :
« Les pécheurs furent toujours l'objet des prédilections du saint Père. Son cœur était tout à Dieu, et de cet amour pour le Sauveur découlait, comme d'une source, une ardente charité pour le prochain. Dans l'ardeur de son zèle il me disait souvent: Oh!
que je voudrais avoir à ma disposition les cœurs de tous tes hommes pour les porter à Dieu! On était généralement persuadé au Puy et à la Louvesc qu'il faisait pénitence pour les pécheurs qui s'adressaient à lui. Le trait suivant en est une preuve; il m'a été raconté par un Frère de la maison :
oc Un voyageur passant par la Louvesc, et ayant entendu parler du pèlerinage de saint Régis, conçut la pensée de visiter l'église dont il avait ouï dire tant de merveilles. Un simple mouvement de curiosité l'y poussait. Mais c'était là que la grâce de Dieu l'attendait. Il entre la tète couverte, sans même remarquer qu'il est dans un lieu saint. Ses regards s'arrêtent seulement sur quelques tableaux qui décorent la chapelle. Le P. Sellier, qui dans ce moment était à son confessionnal, aperçoit l'élégant voyageur qui continuait ses observations. Son cœur lui fait reconnaître une brebis égarée; et l'Esprit- Saint semble le pousser au secours de cette pauvre âme. Soudain il se lève, laisse la personne qu'il confesse^ et, s'approchant de l'étranger, lui dit avec douceur : Monsieur, vous voulez sans doute vous confesser}' A celte question inattendue, celui-ci se retourne, surpris de cette hardiesse; il considère durant quelques instants la figure pleine de bonté du P. Sellier, et se trouve tout à coup changé. Il répond : Je le veux bien, Monsieur. 11 s'avance vers le confessionnal. Mais, mon Père, reprit-il , il y a quarante ans au moins que je ne me suis confessé, et je ne suis point préparé. — Soyez tranquille , j'en réponds ; je me charge de tout, lui
dit le Père. Il fait sa confession, et reçoit pour pénitence de réciter quelques prières. Cette pénitence si légère le surprend, et, se rappelant le visage austère et mortifié du vénérable prêtre, il s'écrie : Oh! certainement, ce saint homme fera pénitence pour moi. M*** a été sincère el persévérant dans sa conversion. Depuis cette époque, il n'a jamais manqué d'approcher tous les mois du tribunal de la pénitence et de la sainte table. Il a fait la mort la plus édifiante, bénissant dans ses derniers moments le nom du bon P. Sellier. »
M°^e la comtesse de Montravel, née de la Rochette, en répondante quelques questions qui lui avaient été adressées sur le séjour du P. Sellier à la Louvesc, signale en ces termes une faveur dont elle se croyait * redevable aux prières du vertueux missionnaire : « Je pense bien, pour mon compte, lui devoir la guérison d'une de mes enfants âgée de dix-huit mois, attaquée d'une fièvre cérébrale et réduite à l'extrémité. Le bon Père se décida, non sans peine et sur nos instances, à prier auprès du berceau de l'enfant, et il dit avec etïusion de cœur : Pour ton bonheur, je voudrais que tu fusses au ciel : pour celui de tes parents , que Dieu te guérisse; et il commença une neuvaine à sainte Philomène : ma petite fille a été sauvée, et j'ai toujours aimé à attribuer cette guérison au P. Sellier, qui a laissé dans nos contrées une juste et grande réputation de sainteté. »
Ces témoignages prouvent de quelle vénération le serviteur de Dieu était environné ; et le P. Garnier,
qui partageait alors ses travaux, disait qu'il venait à la Louvesc autant de pèlerins pour le P. Sellier que pour saint Régis. Mais tandis qu'au dehors les populations le respectaient comme un saint, Dieu, pour l'entretenir dans l'humilité, l'éprouvait par des peines spirituelles et par une espèce d'agonie intérieure. C'est la marche ordinaire de la grâce à l'égard des âmes qu'elle veut élever à un haut degré de vertu.
« Ma manière de faire oraison, dit-il (1), est aujourd'hui pour moi un martyre. Toutes les facultés de mon âme sont comme liées et garrottées. Pas une pensée, pas un mouvement du cœur, pas une goutte de dévotion. Sans doute je ne dois pas m'attacher aux goûts sensibles : mais ne dois-je pas être effrayé de celte étrange impuissance de m'unir à Dieu? N'y a-t-il pas quelque cause secrète qui éloigne de moi le souverain bien, la souveraine lumière? Ne sont-ce pas mes péchés qui ont élevé cette barrière entre vous et moi, ô mon Dieu? Vous le savez, Vierge sainte; priez en ma faveur, et faites -moi connaître l'état de ma conscience. Après tant d'infidélités, ne dois-je pas craindre qu'il n'y ait en moi quelque serpent caché?»
« Vraiment, dit-il ailleurs (2), je ne sais plus où j'en suis : pas un mouvement, pas un sentiment. Les rochers qui bordent la Louvesc ne sont pas plus durs que mon pauvre cœur. 0 mon Jésus, m'auriez -vous donc délaissé? Oh! que cet état est crucifiant! Une heure d'oraison semblable est un vrai tourment. Ce
(1) Retraite de 1833.
m Ibid.
qu'il y a de plus déplorable, c'est que je sors de là sans lumière, sans goût pour les choses divines, froid, insensible comme le marbre. Je me trompe. Si je me laissais aller, je n'aurais de goût que pour tout ce qui lient à la \ie de la nature, à la vie animale. Je me plairais à voir les objets qui pourraient me distraire... Deus^ in adjutorium meum intende; Domine, ad adjuvandum me festina (1). 0 Marie, ayez pitié de moi ! Ad te clamo ; ad te suspiro gemens et flens in hac lacrymarum valle. Redde mihi lœtitiam salutaris mei, quod est Jésus Christus filius tuus benedictus (2). »
Plus loin il s'écrie (5) : « Que deviendrai-je, ô mon Dieu ! je n'ose presque plus prier. Je fais mes actes de religion presque comme une machine, parce qu'il faut les faire. Oh! que le joug me paraît pesant! J'ai encore recours à Marie; mais c'est sans ardeur, sans tendresse de cœur. Il me semble que je suis abandonné du ciel et de la terre. Mon cœur est dans une espèce d'agonie. La vie m'est à charge. Je crois bien qu'il y a de la diablerie là dedans; c'est vrai; oui, l'ennemi profite de ma peine pour me porter au découragement : mais toujours est-il que je suis dans cet état de tristesse , que les nuages les plus sombres m'environnent, que les dégoûts les plus amers se sont
(1) 0 Dieu! venez à mon aide : hâtez- vous, Seigneur, de me secourir. (Ps. lxix, 1-2.)
(2) J'élève mes cris vers vous; je soupire vers vous, gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes. Rendez -moi la joie de mon salut, qui est Jésus-Christ, votre fils béni.
(3) Retraite de 1833.
emparés de mon âme. Je puis dire avec le Prophète r Infixus sum in limo profundi. . . tempestas demersit me, » Ps. Lxviii , 5 (1).
Nous n'avons pas craint de reproduire ces extraits des écrits du fervent missionnaire pour la consolation des âmes que Dieu fait passer par le creuset des peines intérieures; comme c'est aussi pour leur consolation que nous citerons les paroles qui signalent la cessation de l'épreuve ('2) :
« Vive Jésus! Vive Marie! Gratias Deo et Mariœ et S. J. Francisco. Je me trouve en ce moment tout changé ! Ce n'est plus seulement mon esprit qui voit plus clair ; mon cœur, ma volonté sont dans des dispositions toutes contraires à celles où j'étais comme enchaîné... Il me semble que jusqu'ici j'étais comme ensorcelé. Plus de piété, plus d'amour de Dieu et du prochain, plus de zèle, sinon un zèle tout de nature. A qui donc dois-je attribuer ce prodige, qui s'est fait sentir durant que je récitais mon office, sinon à la puissante intercession du grand, du glorieux saint Régis. Oui, ô saint patron, après Dieu, c'est à vous que je dois ce changement que je n'espérais presque plus, que je ne désirais même que bien imparfaitement : Hœc mutalio dexterœ Excelsi, et signacuium potestatis et charitatis S. J, Francisci (3).
(1) Je suis plongé dans la vase de Tabîme... Les flots m'ont submergé.
(2) Retraite de 1833.
(3) Ce changement est l'ouvrage de la droite du Très-Haut et un témoignage de la puissance et de la charité de saint Jean-Francois.