CHAPITRE XXVIl
Missions du Portel et de Bernieulles. — Conversion remarquable. — Témoignages d'estime du cardinal de La Tour d'Auvergne.
Jusqu'en 1839, la Compagnie de Jésus avait peu travaillé dans le diocèse d'Arras. A l'exception de la retraite donnée chaque année par quelqu'un des Pères dans l'institution du digne abbé HalTreingue à Boulogne, ce diocèse paraissait comme fermé aux enfants de saint Ignace. Mais à dater de cette année, ils n'ont cessé d'y exercer le saint ministère, soit dans les missions, soit dans les retraites prèchées à toute espèce de personnes.
Le début des missions du P. Sellier dans le diocèse
d'Arras fut couronné du succès le plus complet. Il eut lieu dans un bourg de trois mille cinq cents âmes environ, appelé le Portel, san^ doute parce que les maisons qui le composent, construites sur le bord de la mer, forment comme une petite baie, d'où partent tous les jours neuf cents à mille pêcheurs. « Nulle part, disait le P. Sellier, je n'ai eu autant d'occupations, même dans les montagnes du Vêlai et du Vivarais. Nulle part je n'ai rencontré autant de foi et de simplicité. » On en jugera par un seul fait. Ces bons pêcheurs , dont tout l'avoir consiste en un petit bateau et quelques filets, étaient parvenus à bâtir à leurs propres frais une belle et vaste église, une maison d'école et un presbytère. Dans ce but ils s'étaient cotisés pendant plusieurs années, et avaient mis de côté ce qu'ils appelaient la part de Dieu. C'étaient de petits poissons dont la vente successive jointe aux sacrifices qu'ils s'étaient imposés et qu'ils s'imposaient encore tous les jours, avait suffi pour faire face à une dépense de soixante-dix mille francs. Comme ils n'avaient ni chevaux, ni mulets, ils portaient eux-mêmes sur leur dos les pierres de construction extraites des falaises qui bordent le bourg. C'était là l'ouvrage des hommes et des jeunes gens : les femmes et les filles portaient le sable pour faire le ciment. Il n'y avait pas jusqu'aux enfants de huit à dix ans qui ne prissent part à la bonne œuvre. On les voyait aller aussi chercher le sable dans de petites mannes et le porter aux ouvriers. L'ouvrage était terminé depuis trois ans, lorsque la mission
commença. Ce spectacle ne rappelle-t-il pas ces siècles de foi où les populations mettaient leur gloire et leur bonheur à bâtir des temples au Seigneur et à y travailler de leurs propres mains (1)? Au milieu de l'autel de cette église, on voit un précieux tableau de la pêche miraculeuse dans laquelle, sur la parole de Notre -Seigneur, saint Pierre et ses compagnons jetèrent leur filet du côté droit de la barque, et le retirèrent si rempli de poissons, qu'il courait risque de se rompre. Les pécheurs du Portel avaient acheté ce chef-d'œuvre au prix de trois mille francs.
Tel était le peuple que le P. Sellier était chargé d'évangéliser. La simplicité jointe à la force de ses paroles, les comparaisons familières et saisissantes dont ses discours étaient semés, lui eurent bientôt concilié le cœur de tous les habitants, même des plus éloignés des pratiques de la religion. Chaque fois que l'état de la mer rendait la pêche impossible, il prêchait dans l'église, où se réunissait un très-nombreux auditoire, en grande partie composé d'hommes. Ces pêcheurs couraient eux-mêmes à l'hameçon , et beaucoup d'entre eux s'y laissaient prendre. Aussi le P. Sellier écrivait- il qu'évidemment il avait été envoyé pour les grands pécheurs, que les personnes pieuses et les jeunes gens confiaient à leur curé le secret de leur conscience : que pour lui, il voyait les hommes éloignés de Dieu environner son confessionnal.
(1) Voyez Annales ^philosophiques ^ t. I, p. 422.
Un fait que les habitants du Portel regardèrent comme miraculeux, et où il est impossible de ne pas voir l'intervention d'une providence miséricordieuse en faveur de ce bon peuple, vint encore aider puissamment au succès de la mission , et achever de triompher des premières résistances. Déjà ils avaient éprouvé en bien des circonstances les effets merveilleux de la protection de Marie, pour laquelle ils pro fessaient une tendre dévotion. Depuis huit ans, quoique la mer eût été agitée dans ces parages par maintes tempêtes qui avaient fait périr quantité de navires, et que leurs petites barques fussent si frêles, qu'à peine on les eût crues capables de résister à un coup de vent, aucune de ces barques n'avait péri sur la mer. Cette protection se manifesta d'une manière plus visible encore pendant le cours de la mission. Le 28 février, trompés par un calme apparent, ces braves marins s'étaient embarqués à l'entrée de la nuit pour aller pêcher en pleine mer. Sur trente-six bateaux que la paroisse possédait, vingt-huit étaient sortis, ayant chacun neuf ou dix hommes d'équipage. Quelques heures après leur départ, une tempête furieuse s'éleva et sévit durant près de dix-huit heures.
Le vent était si violent dans la soirée , que sur terre il était impossible sans secours de soutenir l'effort de l'orage. Quatorze ans auparavant, une tempête semblable avait englouti tous les bateaux du Portel; et la plupart des familles avaient eu à déplorer la perte d'un ou même de plusieurs de leurs membres.
On craignait qu'il n'en fût de même cette fois. Dans presque toutes les maisons on passa la nuit en prière. A l'église on se joignit au P. Sellier, et on invoqua solennellement Celle qui est appelée l'Etoile de la mer : ce ne fut pas en vain. De grand matin , douze barques vinrent aborder au rivage, ou plutôt échouer sur les rochers, sans qu'aucun de ceux qui les montaient eût péri. Quant aux autres, qui étaient encore au nombre de seize, on n'en put avoir aucune nouvelle de toute la journée. Tous étaient en proie à la plus cruelle anxiété; et avec d'autant plus de raison , qu'un vent moins violent et une mer moins agitée permettaient de tendre les voiles. Mais Marie ne fut pas sourde à tant de prières. Les seize autres barques entrèrent le lendemain dans le Porlel; et les pêcheurs sains et saufs racontèrent avec une vive reconnaissance comment, poussés par la violence de la tempête, ils avaient été jetés sur divers points du rivage, d'où ils étaient repartis après le danger. Ceux qui étaient arrivés à l'heure où commençaient les exercices du matin , bien que trempés jusqu'aux os, au lieu d'aller prendre le repos dont ils avaient un si pressant besoin, se rendirent sur-le-champ à l'église pour y entendre la sainte messt; et quand ils furent tous réunis, ils firent un vœu à la très-sainte Vierge, à laquelle ils attribuaient leur salut. ' On comprend sans peine tout le parti que le P. Sellier sut tirer d'un pareil événement. 11 en profita pour ramener à Dieu ceux qui avaient résisté jusquelà, et que la joie d'un bienfait reçu et le souvenir
d*un péril récent avaient merveilleusement disposés à ouvrir leur cœur à la voix de la grâce. Aussi dès ce moment l'entraînement fut -il général. Le P. Sellier ne cessa de travailler la nuit comme le jour; et sans un secours particulier d'en haut, il eût infailliblement succombé à un tel excès de fatigue. Le nombre de ceux qui se dispensèrent du devoir pascal fut imperceptible. Inutile d'ajouter qu'à son départ les habitants ne savaient comment lui témoigner leur reconnaissance; et s'il ne se fût soustrait aux élans de leur enthousiasme, ils l'eussent porté en triomphe. D'après les lettres écrites plus tard par le curé , ces fruits de conversion ne furent pas éphémères.
La mission de BernieuUes en 1840 oifrit un remarquable exemple de zèle et d'empressement à entendre la parole de Dieu. BernieuUes est situé au fond d'une vallée. Pendant toute la durée de la mission, des pluies torrentielles descendant des montagnes qui environnent ce village de toutes parts, avaient changé les rues en rivières et la place publique en étang. Cette circonstance ne nuisit point au concours du peuple, ou, pour parler plus exactement, au concours des peuples. Une foule d'hommes accouraient chaque jour des pays voisins pour entendre le Père, pour lui confier, au saint tribunal, le secret de leurs consciences. On voyait arriver en même temps des curés, des messieurs, et même des dames qui ne pouvaient, tant la foule était grande, être placés convenablement qu'en se mêlant aux jeunes filles de la campagne pour chanter des cantiques avec elles.
Durant le cours de cette même année 1840, dans une paroisse de l'arrondissement de Montreuil que nos mémoires ne nomment pas, on vit revenir à Dieu un brave et loyal officier qui vivait dans l'oubli de ses devoirs religieux. Tl exerçait par sa position sociale une grande influence, et il appartenait à une famille chrétienne; mais, dominé par des préjugés malheureusement trop répandus, il ne voulait pas entendre parler de mission, ni surtout de mission donnée par un Jésuite. Il prit donc le parti de s'absenter pendant la durée des exercices. Après quelque temps, les croyant terminés, il revint; mais, à son grand désappointement, le prédicateur était précisément alors au fort du travail. Notre militaire voulut voir par lui-même comment les choses se passaient, et se hasarda d'assister à une instruction. C'était là que la grâce l'attendait, et que les prières de sa pieuse famille allaient être exaucées. Il fut si vivement frappé du zèle, de la piété, et des exhortations du missionnaire, qu'il éprouva une faiblesse et perdit connaissance. Bientôt ayant repris l'usage de ses sens, il ne put se résoudre à sortir de l'église avant d'avoir reçu la bénédiction du saint Sacrement. Quelques jours après, il s'approcha de la table sainte, et offrit à toute la paroisse, à tous ceux qui le connaissaient, et surtout à sa pieuse famille, le consolant spectacle de son retour à Dieu. Jusqu'à la mort du P. Sellier, le brave capitaine continua de recourir à lui pour la direction de sa conscience; et lorsque l'homme de Dieu reparaissait dans le Boulonnais, et
même en Artois, notre converti allait pendant deux jours se retremper auprès de son père spirituel, pour lequel il a conservé le souvenir le plus reconnaissant. Dès qu'il apprit la nouvelle de sa mort, il s'empressa de faire chanter un service solennel pour le repos de son âme. Ajoutons que depuis sa conversion le pieux capitaine récite chaque jour le chapelet, et ne voyage jamais sans emporter avec lui son Imitation. Aujourd'hui il s'adresse au curé de sa paroisse, et donne l'exemple de l'assiduité aux offices de l'Église et aux exercices du mois de Marie.
. Cependant les travaux du P. Sellier dans le diocèse d'Arras ne cessaient d'être bénis de Dieu, et la confiance s'établissait de plus en plus. Pour assurer le fruit de la mission, on ouvrait dans la plupart des paroisses des écoles de filles dirigées par des soeurs, à la grande satisfaction du pasteur et des mères de famille. Des rapports de direction se formaient entre le missionnaire et les prêtres du voisinage. Des curés, des doyens venaient prendre ses conseils, et s'adressaient à lui pour la confession.
Après la mission de Parenty en 1840, le cardinal de La Tour d'Auvergne voulut témoigner authentiquement au P. Sellier sa satisfaction pour tout le bien qui s'opérait au milieu de son troupeau, et la haute estime que lui inspiraient les vertus de l'homme apostolique. Il fit en conséquence expédier des lettres munies de son sceau, dans lesquelles il confirmait tout de nouveau le pouvoir qu'il lui avait accordé précédemment de travailler dans tout le diocèse
d'Arras, et lui conférait le titre de missionnaire diocésain. « Le P. Sellier, écrivait-on de Boulogne au directeur de VUnivers le 5 mai 1841 , le P. Sellier, l'apôtre du Boulonnais depuis quelques années déjà, va semant partout la parole divine, et partout recueillant la moisson la plus abondante. Nos populations maritimes surtout, animées de la reconnaissance la plus vive, conserveront longtemps un précieux souvenir de son zèle infatigable. »