CHAPITRE XXVIII
Mission de Desvies.
Après plusieurs excursions dont les détails offriraient peu d'intérêt, le P. Sellier se rendit à Desvres, bourg d'environ trois mille âmes, pour y donner la mission pendant le carême de 1841. Les résultats qu'il obtint dépassèrent toutes les espérances.
Cette paroisse était, sous le rapport religieux, dans l'état le plus déplorable. On gémissait de voir les mariages purement civils se multiplier de plus en plus, un grand nombre d'adultes n'avaient pas fait leur première communion. L'ignorance était extrême, et avec l'ignorance régnaient les abus et les désordres qui en ' sont la conséquence inévitable. Le respectable ecclé- V siaslique (1), nommé doyen de ce chef-lieu de canton
(1) M. l'abbé du Royer.
en 1840, avait accompagné le P. Sellier dans plusieurs missions. Témoin des merveilles que Dieu opérait par son ministère, il s'était promis que, si un jour son évêque lui confiait un poste quelconque, son premier soin serait d'appeler pour évangéliser son troupeau, l'apôtre dont le Seigneur bénissait les travaux d'une manière si extraordinaire. En effet, dès que le doyen de Desvres eut pris connaissance des besoins immenses de ses paroissiens, il n'eut rien de plus pressé que de les exposer à Ms^ l' évêque d'Arras, et de se faire autoriser par lui à recourir au P. Sellier. Celui-ci, malgré l'intrépidité de son zèle, redoutait une mission hérissée de mille difficultés. 11 hésitait à l'entreprendre, et il ne fallut rien moins qu'une lettre du prélat pour le déterminer à passer par dessus ses répugnances, et à seconder les désirs du vénérable doyen. Fort de la lettre du cardinal, et du consentement du P. Sellier, le doyen s'adressa au supérieur de Saint-Acheul pour obtenir un auxiliaire, qui devait par des instructions préliminaires préparer les voies au missionnaire. Le choix tomba sur le P. Michel, qui venait de quitter la direction du petit séminaire de Chalons-sur-Marne, pour entrer au noviciat de Saint-Acheul. Les instructions commencèrent la première semaine de carême'; elles furent trèssuivies, et dès le quatrième dimanche 21 mars, le P. Sellier ouvrit solennellement la mission de Desvres. L'église, quoique très -spacieuse, était remplie , et l'affluence ne cessa d'être la même pendant six semaines. Les paroisses voisines accouraient aux exer-
cices; et quinze jours seulement après l'ouverture, les deux missionnaires étaient toute la journée au confessionnal pour entendre non -seulement les habitants de Desvres, mais ceux des villages voisins.
Un incident qui eût pu entraver le succès de la mission , vint en troubler les commencements. Dieu permit qu'il produisît un effet tout contraire. Le lendemain de rouverturCj à peine l'instruction était-elle commencée, qu'un coup de sifflet se fit entendre visà-vis de la chaire. Grande rumeur dans l'église : le bon doyen fut consterné. Le P. Michel, qui remarqua sa peine et son embarras, s'approcha de lui et lui dit tout bas : « Courage, Monsieur le curé, c'est le diable aux abois qui rend les armes. Ne nous alarmons pas. » Quelques instants après, le P. Sellier continua son instruction, qui fut écoutée avec plus d'attention que jamais. Au moment de donner la bénédiction du trèssaint Sacrement, il vint trouver le doyen, et l'engagea à adresser un mot à l'assistance sur ce qui venait de se passer. Le doyen n'osait se hasarder : « Allez, mon cher curé, lui dit le Père, ne vous inquiétez pas, je vais dire un Ai^e Maria pour vous, et vous parlerez. » Le conseil fut suivi. Le doyen, malgré son émotion , parla avec une grande force, fit une profonde impression , et dès lors le succès de la mission fut as sure. Tous les soirs quinze cents à deux mille personnes assistaient à l'instruction, et le matin trois cents à la messe, à la prière et à la méditation. Plus de douze à quinze cents personnes qui ne s'étaient pas approchées des sacrements depuis bien des an-
nées communièrent pendant la quinzaine de Pâques. Le jour de Pâques à une messe seulement on vit deux cents fidèles venir s'asseoir à la table sainte, et de ce nombre étaient plusieurs hommes éloignés des sacrements depuis trente ans.
Mais le fruit le plus consolant de cette mission, ce fut la première communion de cinquante hommes ou jeunes gens qui avaient négligé de remplir ce devoir, et la réhabilitation de soixante mariages contractés civilement les uns depuis dix, les autres depuis quinze, vingt, trente ans; d'autres enfin depuis un temps moins considérable. Le P. Michel faisait au presbytère, tous les soirs après l'instruction, un catéchisme spécial pour les préparer aux deux sacrements de mariage et d'eucharistie , tandis que le P. Sellier siégeait au confessionnal jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, pour y retourner le lendemain de grand matin.
Un vieux soldat nommé Jean -Pierre, qui n'était lui-même marié que civilement, contribua aussi pour sa part à cette œuvre de réhabilitation. Cet homme , malgré sa réputation assez équivoque, jouissait d'un certain crédit dans le pays. Le P. Sellier se présenta à son domicile pendant son absence. Tandis qu'on le cherchait : « Je ne sais vraiment ce qu'a Pierre , dit sa femme dans son langage naïf, on ne le reconnaît plus depuis qu'il vous a entendu prêcher. Je crois que le Saint-Esprit lui est descendu sur la tête, » Depuis lors en effet une révolution complète s'était opérée dans ses idées et dans sa manière d'agir. Il en
était redevable sans aucun doute à la protectfôn maternelle de Marie, à laquelle il ne manquait pas, on l'a su depuis, d'adresser chaque jour une prière. Lorsqu'il fut rentré au logis, le P. Sellier l'examina , le fît causer, lui trouva de l'esprit naturel, de l'entrain, et crut pouvoir user de son influence dans l'intérêt de la mission. Pierre lui promit de se trouver au catéchisme. On eut peine à croire d'abord à la conversion de Pierre, mais les faits ne tardèrent pas à donner un démenti à ces soupçons malveillants. Fidèle à sa promesse d'assister aux instructions du soir, il devint l'auxiliaire ardent des missionnaires dans la conquête des âmes, et il s'acquittait admirablement de cet office de zèle. Quand le catéchiste se taisait, il répétait ses paroles dans le patois du pays, et les mettait à la portée de ceux qui pouvaient ne les avoir pas assez bien comprises.
Idus étant suffisamment préparés, on fixa le 15 et le 22 avril pour la bénédiction de cinquante-six mariages; vingt-six furent bénis le 15, et trente autres le jeudi suivant. Le zélé pasteur de la paroisse ne négligea rien de ce qui pouvait donner de la solennité à cette double fête. Tout ce que la localité comptait de personnes notables se fit un devoir de s'y rendre, ainsi que M. Poulques d'Ilerbinghem, procureur du roi, qui se prêta de la meilleure grâce à aider les missionnaires en tout ce qui était de son ressort. M. le grand doyen de l'arrondissement de Boulogne, vicaire général du diocèse, vint présider la première cérémonie; le digne abbé Haffreingue présida la seconde.
Mais que dire de ces cent douze époux qui furent l'objet de la bénédiction? C'était un contraste frappant de voir là le père à côté de son fils, la fille à côté de sa mère; car il fut constaté qu'il s'y trouvait au moins une double génération. Au reste, s'il y avait tant de disproportion sous le rapport de l'âge, un sentiment commun les rapprochait tous pour ne faire qu'un cœur et qu'une âme : c'était celui d'une piété et d'un recueillement profond qui se peignaient sur tous les visages.
La messe finie, le clergé conduisit processionnellement, au son des cloches et au chant du Te Deum, les nouveaux mariés à la maison curiale. Là les attendait un festin frugal, mais soigneusement préparé, qui rappelait les agapes des premiers siècles de l'Eglise. Les contractants furent servis à table le premier jour par les PP. Sellier et Michel, et par M. le doyen et son vicaire; le second par une dizaine de jeunes^personnes appartenant aux familles les plus riches et les plus considérées de la commune , qui avaient rempli les fonctions de chanteuses pendant la mission. Après le repas, où tout se passa avec la plus grande décence, ils se réunirent aux pieds d'un calvaire planté à l'entrée de la paroisse pour réciter le chapelet tous ensemble ; ils reconduisirent ensuite dans sa demeure leur doyen d'âge, et chacun se retira paisiblement dans sa maison.
Le dimanche suivant 25 avril, la première communion de toutes les personnes qui avaient reçu la bénédiction nuptiale vint mettre le comble à la joie. Ce
fut M. Delcroix, curé de Saint- Joseph de Boulogne, chanoine d'Arras, qui fil la cérémonie. Tous offrirent le spectacle de la plus édifiante piété. On les vit, non sans attendrissement, même les plus âgés porter dévotement leur cierge, et s'avancer avec un air recueilli et pénétré vers la table sainte, sans aucune crainte du qu'en dira-t-on '.&ho\\?> mieux le respect humain avait changé de camp. Un nombre considérable de paroissiens les accompagnèrent à la communion.
Au salut chanté solennellement, on fit la clôture de la mission, qui fut suspendue jusqu'au 18 mai. La foule s'était portée à l'église plus nombreuse et plus fervente que jamais. Vu la position exceptionnelle de ces premiers communiants d'un âge mûr, on hésitait, pour le renouvellement des promesses du baptême, à les conduire aux fonts baptismaux; mais ils en firent eux-mêmes la proposition; et foulant aux pieds tout respect humain, ils s'y rendirent processionnellement, tenant un cierge d'une main, et de l'autre une image comme souvenir de cette grande action.
Une circonstance ajouta encore un nouveau prix à la solennité. M. l'abbé Haffreingue avait depuis quelque temps fait frapper des médailles en l'honneur de Notre-Dame de Boulogne. Témoin de ces touchantes solennités , il voulut en laisser un souvenir aux cent douze époux en leur donnant à chacun une de ces médailles. Ils s'avancèrent donc vers l'autel, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, pour la recevoir, et on la leur passait au cou au moyen d'un ruban auquel elle était attachée.
Le mardi 27 avril, jour du départ, le P. Sellier bénit encore quelques mariages. Ce départ fut un véri table triomphe. Toutes les cloches furent mises en branle. Les habitants inondaient la place publique, portant suspendus au cou des chapelets et des médailles. Une troupe de petites filles habillées de blanc précédaient les missionnaires, jonchant de fleurs le chemin par où ils devaient passer. D'autres jetaient des bouquets dans la voiture. C'était une espèce de char qu'on avait orné de feuillages et de fleurs. Il était surmonté d'une croix entrelacée de la couronne de la sainte Vierge. Le cocher portait comme un trophée la croix et le rosaire; et Pierre, le iidèle Pierre se tenait près de la voiture. Dès que les Pères furent montés, la foule se précipita à genoux, demandant une dernière bénédiction que les missionnaires donnèrent les larmes aux yeux. Le P. Sellier embrassa quelques hommes au nom de tous ; et une décharge de mousqueterie fît retentir les échos d'alentour. Une députation nombreuse de jeunes gens s'offrit pour escorter les missionnaires, les suivit à une distance de deux lieues, et ne consentit à se retirer qu'après avoir reçu encore une bénédiction.
Cependant trois cérémonies qui avaient été ajournées, devaient couronner une mission déjà si féconde en fruits de salut : la confirmation pour tous les nouveaux mariés et pour les jeunes gens, la première communion des enfants et la plantation de la croix.
Le 30 mai, jour de la Pentecôte, le premier de cet
sacrements fut administré à plus de trois cents adultes. Le 10 juin suivant, fête du Saint-Sacrement, les enfants, préparés avec soin par des instructions spéciales, furent admis à la première communion. Mais à la joie de cette solennité vint se mêler un sujet de vives inquiétudes. Le P. Sellier, épuisé de tant de fatigues, ne se sentit pas la force d'assister à la rénovation des promesses du baptême. M. le doyen, usant alors de son autorité, le força de se mettre au lit, et lui interdit l'entrée de l'église. La nuit, il fut saisi d'une fièvre violente. Le vendredi et le samedi son état empira; et on désespérait presque de le sauver, lorsque le lendemain dimanche , jour désigné pour la plantation de la croix, on le vit levé de grand matin et se disposer à célébrer la sainte messe. Le doyen exigea néanmoins que l'intrépide apôtre se remît au lit aussitôt après la célébration des saints mystères. Mais à l'heure des vêpres il avait si bien recouvré ses forces, qu'il put diriger la procession de la croix. Cinq mille personnes et plus y assistèrent avec un recueillement parfait. Le brancard sur lequel reposait l'image du Sauveur était porté par la jeunesse de Desvres; et toutes les personnes adultes ou enfants qui avaient fait la première communion ou reçu la confirmation faisaient partie de la procession, une oriflamme à la main. Le P. Sellier était partout, veillait à toiît; et par un bonheur inespéré et providentiel, le temps, qui, les jours précédents, avait été sombre et pluvieux, s'éclaircit comme pour favoriser cette belle cérémonie. Au retour de la
procession , l'infatigable missionnaire fit dans le cimetière au pied de la croix un discours pathétique qui émut tout son auditoire. Il dut après la cérémonie se remettre au lit ; et le lendemain il se reposa en préparant par la confession la réhabilitation de deux mariages. Le mardi , avant de partir il bénit ces nouveaux époux, et il quitta Desvres, emportant les regrets des habitants, qui organisèrent une démonstration semblable à celle du premier départ.
Deux ans après, le P. Sellier fit une apparition à Desvres. C'était la veille de la Nativité de la sainte Vierge. Dès que la nouvelle de sa présence fut répandue, l'église se remplit comme par enchantement. M. le doyen donna un salut solennel du saint Sacrement. Le P. Sellier ne laissa pas échapper cette occasion d'adresser quelques paroles d'exhortation à ce bon peuple, qui fut heureux d'entendre encore une fois la voix de son apôtre.