‹ Vie du R.P. Louis Sellier de la Compagnie de JésusChapitre 3 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le P. Sellier commis au district d'Amiens. — Son obligeance, son désintéressement et sa charité. — Il donne des leçons <à quelques élèves.

Cependant la révolution , dont les excès allaient toujours croissant, ne permit pas au jeune Sellier de

(1) Retraite de 1846.

continuer sa vie champêtre au delà de trois ans. La guerre, qui éclata de toutes parts, rendit nécessaire une levée en masse de tous les jeunes gens depuis dix-huit jusqu'à vingt-cinq ans. Louis, alors âgé de dix-neuf ans, y était compris. Il quitta donc Hangest au mois d'octobre 1795, et se rendit à Amiens, pour suivre le régiment dans lequel il devait être incorporé. Mais la Providence, qui veillait sur lui avec une sollicitude toute maternelle, lui avait préparé par avance le moyen de se soustraire aux périls de la carrière militaire. C'était la tache qu'il avait conservée dans l'œil droit à la suite de la maladie dont il a été parlé plus haut. Grâce à cette infirmité et à In protection d'un nommé llullin, notaire à Flixocourt, et l'un des administrateurs du district d'Amiens, i! fut rayé du contrôle la veille du départ. Hullin prit même le jeune Louis sous sa protection, et lui olïrit connue première épreuve de son savoir-faire un modeste emploi de commis. Louis ne crut pas devoir refuser un poste qui, en le dérobant aux tracasseries que ses opinions connues lui eussent peut-être attirées dans son pays natal, lui procurait l'occasion de se rendre utile à bien des familles.

3Ialgré la nouveauté d'une position si étrangère à ses habitudes, il ne tarda pas à y faire apprécier son mérite et son habileté. Bientôt il eut gagné la confiance de ses chefs; et on le mit à la tête d'un bureau militaire, où il ne cessa d'exercer la plus salutaire influence par l'autorité de ses talents et de sa probité. A une époque où les rapports avec l'administration pu-

blique devenaient parfois rcdoutajbles, il sut, sans manquer aux obligations de sa charge, se montrer plein d'égards pour les personnes qui traitaient avec lui.

On admira surtout son obligeance, son désintéressement et sa charité envers les pauvres. Sans parler des services nombreux qu'il s'estima toujours heureux de rendre à ceux que leurs affaires conduisaient à son bureau, et qu'il accueillait avec un empressement sans égal, sans parler d'un bon nombre de prêtres et de personnes de distinction qu'à cette époque de sang il préserva des persécutions révolutionnaires, il sut profiter de sa position pour sauver beaucoup d'objets qui servaient au culte. L'église des Prémontrés (1) avait été transformée en magasin, où l'on entassait pêle-mêle les dépouilles enlevées aux lieux saints: llambeaux, chandeliers, croix, statues, ornements, etc. Louis, pour favoriser quelques églises ou quelques prêtres cachés, acceptait souvent en échange et plaçait dans la balance de vieux métaux, et de vieilles ferrailles de peu de valeur. C'est ainsi qu'il enrichit la paroisse d'Hangest de précieux objets d'ornementation qui y figurent encore aujourd'hui; et celte paroisse regarde avec raison le P. Sellier comme un de ses insignes bienfaiteurs. Il se reprocha plus tard comme des crimes ces actes qui mériteraient plutôt des éloges, puisqu'en même temps qu'il

(1) Le couvent des Prémontrés était placé dans les bâtiments occupés aujourd'hui par le lycée impérial. L'église dont il est ici question a été détruite depuis la révolution.

arrachait ces objets à la rapacité sacrilège des démagogues, il les rendait au culte de Dieu auquel ils étaient consacrés.

Les personnes auxquelles il avait eu le bonheur de se rendre utile auraient désiré dans bien des circonstances lui témoigner leur gratitude. Mais on connaissait l'élévation de ses sentiments. On savait combien il était difficile de lui persuader d'accepter directement le plus léger dédommagement en retour des/services reçus. On usait donc d'adroits subterfuges pour triompher de sa délicatesse. On déposait dans sa chambre, sur son bureau, sur sa table de nuit, sur sa cheminée, de l'or, de l'argent, des assignats qu'il était tout étonné d'y trouver, et qu'il s'empressait de distribuer aux pauvres, sans en rien conserver pour lui.

On nous a raconté plusieurs traits de ce genre qui lui font le plus grand honneur.

MM. Diimesnil et Gamain, delà commune de Soues, voisine d'Hangest, avaient reçu de lui un service signalé. Sommés de fournir des chevaux pour le service de la République, ils eurent recours à Louis pour être délivrés de cette corvée. Louis trouva le moyen de les en exempter. Comme témoignage de reconnaissance, ces Messieurs lui offrirent une bourse remplie d'or. Il ne crut pas cette fois devoir la refuser; mais il en distribua aussitôt le contenu aux pauvres de Soues et d'Hangest.

Un habitant d'Hangest, nommé Charles Cauchy, • vint un jour avec sa mère solliciter quelques secours

— socle notre jeune commis : il ne réclama pas en vain la charité de son compatriote ; et à son retour celuici se fît un plaisir et un devoir de publier les preuves qu'il rapportait de la libéralité de son bienfaiteur.

Un autre, également habitant d'Hangest, avait obtenu par l'entremise de Louis que son fils appelé par la réquisition entrât à l'hôtel-Dieu pour y soigner sa santé : le jeune homme échappait ainsi à un prompt départ pour l'armée, exposée alors à de si périlleux combats. Cet homme voulut faire accepter à Louis quelque argent pour lui marquer sa gratitude. N'ayant pu y parvenir, il glissa dans la poche du commis un assignai d'une certaine valeur. Peu de temps après celui-ci trouva ce papier, et aussitôt il le donna à un pauvre qui lui demandait l'aumône.

Le fait suivant est encore plus remarquable. 11 prouve la bonté de son cœur, et en même temps comment il savait pratiquer l'oubli des injures.

Bien qu'il eût accepté un emploi dans les bureaux du district pour se soustraire au service militaire, et se rendre utile à ses concitoyens , Louis détestait les principes de la révolution et les actes qui en étaient la suite. Nous l'avons entendu nous-même raconter qu'en apprenant l'horrible attentat commis le 21 janvier 1795 sur la personne du vertueux Louis XVI, il avait versé d'abondantes larmes, comme s'il eût appris la moit de ce qu'il avait de plus cher au monde. Or, un habitant d'Hangest, grand partisan des idées du jour, et c|ui connaissait les sentiments politiques de Louis, voulut le forcer de coopérer à l'érection de

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Parbre de la liberté. Le jour même où l'on réalisait à Haiigest cette farce insensée , il vint tout en colère trouver Louis, alors caché chez ses parents : il le saisit au collet, le menace, le somme de venir, en tirant la corde, contribuer pour sa part à la plantation de l'arbre si fécond en heureux fruits. Aucune résistance n'était possible. Il fallut obtempérer à cette injonction patriotique, et, comme les autres, faire au moins semblant de tirer la corde. Quelques années plus tard ce même homme , malgré son dévouement républicain, eut à subir les conséquences de la révolution: il se vit contraint de fournir à l'Etat l'impôt d'un cheval. Dans cette circonstance, il fut heureux de recourir au crédit de celui dont il avait si grossièrement blessé les affections. Sellier, oubliant l'injure qu'il avait reçue, s'employa si activement en sa faveur, qu'il parvint à le faire exempter de cette contribution.

Cependant Louis ne passait pas, comme il arrive trop souvent, dans l'inaction, le jeu ou les plaisirs, les heures que lui laissait le travail de son bureau. 11 se rend à lui-même le témoignage qu'il ne s'égara Jamais dans les voies du libertinage, qu'une main invisible le préserva des vices honteux (i). Après s'être fidèlement acquitté des devoirs que lui imposaient ses fonctions au district, il donnait des leçons particulières de littérature.

M. de La Tour d'Auvergne-Lauraguais, alors prêtre,

(1) Retraite de 1846.

et depuis éYêque d'Arras et cardinal, avait trouvé asile pendant la révolution dans la famille Poujol, une des plus notables et des plus chrétiennes de la ville d'Amiens, et se livrait en secret aux fonctions du saint ministère : les lois révolutionnaires commandaient la plus grande prudence. M. Poujol était trop bon catholique pour ne pas se préoccuper des moyens de procurer une éducation religieuse à ses trois fils, âgés de onze à seize ans. M. de La Tour d'Auvergne, qui connaissait le jeune Sellier, l'indiqua à ses hôtes charitables pour leur rendre cet important service. « M. Sellier, écrit M. P. d'Acqueville, le seul des trois frères qui ait survécu, 31. Sellier voulut bien nous consacrer«une partie du temps que ses fonctions lui laissaient libre. Je n'ai pas de termes pour exprimer les soins^ la patience et le zèle qu'il apportait à notre éducation morale et littéraire. Il semble que déjà il eût adopté pour règle de sa conduite cette devise : Ad majorem Dei gloriam (1). On en pourra juger par le désintéressement dont il fit preuve. Mon père, en réclamant les soins de M. Sellier, avait voulu, suivant l'usage, arrêter avec lui les conventions pécuniaires. N'ayant pu obtenir qu'il en fut ainsi , il se réserva de lui offrir de temps en temps quelques cadeaux d'objets à son usage. La difliculté se représenta, quand il s'agit de les lui faire accepter : combien de fois il arriva que ces objets étaient envoyés, renvoyés^ puis envoyés de nouveau!

(1) Pour la plus grande gloire de Dieu»

a Ses leçons avaient lieu de bonne heure. Lorsqu'il donnait le matin son coup de sonnette, si parfois ses élèves ne i-épondaient pas tout de suite, et avaient quelque peine à s'arracher des bras du sommeil, sans se plaindre il allait faire une promenade d'un quart d'heure; après quoi il revenait comme s'il ne se fût pas déjà présenté.

« Si mes frères et moi avons eu le bonheur de conserver nos principes religieux , nous le devons à la sollicitude de nos bons parents; mais surtout aux leçons et aux exemples de M. Sellier. Sa vie en efifet était exemplaire. »

Le service qu'il rendit à la famille de M. Poujol, il le rendit à peu près dans le même temps à la famille de M. de Septenville , qui lui en a gardé un souvenir reconnaissant. Ainsi Dieu continuait- il à préparer Louis, sans qu'il s'en doutât, à l'enseignement des belles-lettres, auquel il devait se livrer plus tard par vocation et par état.

Ce fut pendant le cours de sa carrière administrative qu'en 1793 Louis perdit sa mère. Un peu plus tard Dieu lui enleva son respectable père, qui vint mourir à Amiens à la suite d'une longue infirmité. L'un et l'autre eurent la consolation , trop rare dans ces temps désastreux, de recevoir les secours de la religion.

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