‹ Vie du R.P. Louis Sellier de la Compagnie de JésusChapitre 4 sur 44 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Le P. Sellier revient à la pratique des devoirs religieux. — Association avec M. Biclieron, puis avec ISI. Cortie.

Malgré l'estime dont il jouissait auprès des gens de bien dans un poste si délicat, et les services sans nombre qu'il aimait à rendre, Louis, ferme croyant, ayant en horreur le schisme et l'impiété, vivait éloigné des pratiques de la religion. « Mon plus grand mal , écrit-il lui-même , c'était de ne pas fréquenter les sacrements. J'essayai une fois ou deux d'aller à confesse. Alors les bons prêtres étaient enfermés ou cachés. J'aurais pu cependant trouver le moyen de me confesser, si j'avais été plus hardi, plus empressé pour mon salut; mais j'étais comme engourdi. D'une part la difficulté , de l'autre la crainte de mal faire ma confession , tout cela me retenait. Hélas! si j'étais mort à cette époque, que serais -je devenu? Les yeux du Seigneur étaient encore sur moi (I). »

Ailleurs, se rappelant dans l'amertume de son cœur ces années, qu'il nommait les années de ses égarements, il s'écrie :

ft Hélas ! combien d'œuvres coupables, surtout dans le temps où j'étais dans ces administrations

(1) Retraite de 1846.

toutes vouées au mal! Puis-je me rappeler ces années sans gémir et même sans frémir?... Je ne commettais pas, il est vrai, de profanations sacrilèges, en mutilant les images et les statues des saints, même celle de mon Sauveur en croix, en les livrant aux flammes, en mettant en vente et souvent en pièces les ornements d'église, en faisant servir à des usages profanes les vases sacrés, etc.; mais je vivais avec ceux qui se rendaient coupables de toutes ces horreurs; je faisais plus, je coopérais à leurs fonctions, à leurs actes administratifs, à leurs proclamations républicaines... Puis-je trop déplorer ces jours d'abominations? Il est écrit au premier Psaume de David : Beatus vir qui non abiit in consilio impiorum, et in via peccatorum non stetit , et in cathedra pestilentiœ non sedit (1) : Je ne me suis pas assis dans la chaire de pestilence, in cathedra pestilentiœ non sedi; mais ahii in co7isiiio impiorum, je me suis trouvé dans le conseil des impies, j'ai assisté à leurs délibérations, j'ai pris part à leurs résolutions administratives, j'ai même servi de secrétaire lorsqu'on a enlevé les ornements du collège, lesquels provenaient probablement de nos Pères. Ils étaient déposés dans une des salles de cet ancien collège... Cette salle était celle de la congrégation des bourgeois de la ville... Combien cet acte me répugnait! Je l'ai accompli néanmoins, et je suis resté quatre ans dans ces fonctions; je puis donc

(1) Heureux l'homme qui n'est pas entré dans le conseil des impies, qui ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs, et qui ne s'est point assis dans la chaire de pestilence. (Ps. i ;, 1. )

ajouter v Et in viapcccaloruw sleli C^est un vrai malheur pour moi (1). »

Le moment approchait où devaient se briser les liens qui attachaient au monde notre chef de bureau. Dans le courant d'octobre ou de novembre 1797, il fut, avec seize autres employés, congédié du département, aujourd'hui la préfecture. Cet événement, dont nous ignorons la cause, était préparé par la divine Providence pour l'accomplissement de ses desseins sur son serviteur. Il conçut le projet de s'associer avec M. Bicheron {"2), ecclésiastique vénérable du diocèse de Soissons, que la révolution avait conduit à Amiens, et qui venait de terminer l'éducation de M. le marquis de Clermont-Tonnerre. Ils établirent de concert un petit pensionnat composé de jeunes gens choisis. Louis comprit dès lors la nécessité de mettre sa conduite en harmonie avec ses principes et de se réconcilier avec Dieu. Le 17 janvier 1798, fête de saint Antoine, l'un de ses patrons, il eut le bonheur de participer à la table sainte.

Ecoutons maintenant notre nouveau converti, s'il est permis de lui donner ce nom, raconter lui-même l'histoire de ses égarements et de son retour à Dieu sous l'emblème du bon pasteur courant après la brebis égarée. Voici ce que nous lisons dans le journal de sa retraite de 1842 : on nous pardonnera la longueur

(1) Retraite de 1841.

(2) Antoine-Joseph Bicheron , mort curé de Saint - Rémi à Amiens, le 19 mars 1824, et prédécesseur immédiat deM. Léraillé, aujourd'hui doyen de cette paroisse.

de la citation en faveur des cliarmCvS que sa riche imagination et son cœur sensible ont su répandre dans cette touchante allégorie :

« l'» Cette pauvre brebis s'est égarée en s'éloignant du troupeau : elle s'est arrêtée à une fleur, à une plante qui lui a paru agréable au goût. Le pasteur Ta rappelée; les chiens ont aboyé : elle n'a fait nulle attention à tous ces avertissements. Le plaisir qu'elle trouvait à savourer celle touffe d'herbe lavait rendue insensible. Hélas! qu'est-ce qui nous éloigne de Dieu? Les vaines délices de la vie, et souvent les satisfactions charnelles. On veut contenter cette chair de péché, une vile créature... La conscience parle; les saintes Écritures disent : No7i licet... On n'écoute rien... On se contente de répondre : Pourquoi ces inquiétudes sur mon compte? Je sais ce que j'ai à faire. Je n'ai pas envie de me perdre : est-il défendu de goûter quelques satisfactions honnêtes? Si je voyais du danger, certes je ne voudrais pas m'y exposer. Je connais les règles; et là-dessus on se rassure; on continue : l'affection est formée....

ft 2° La brebis s'égare... Le pasteur a quitté le pâturage... Il est parti. La brebis qui s'est délectée à sa pâture n'a pas même fait attention au départ du troupeau... Où est- il? Elle n'en sait rien. La nuit approche... Les ténèbres couvrent la terre... Plus elle avance, plus elle s'égare... Elle gravit les montagnes, tombe dans les précipices, s'engage dans les bois épineux, sa toison y reste en partie... Elle veut se reposer; elle ne rencontre que des roches toutes nues ou

des reptiles venimeux : heureuse de n'êlre pas rencontrée par des animaux carnassiers!

« 5® Le pasteur s'aperçoit qu'elle a disparu du nombre de ses ouailles... Il s'inquiète. Avant que le soleil ait commencé d'éclairer la terre, le voilà qui se met en devoir de la chercher. .. Il l'appelle; il monte sur les hauteurs, descend dans les fondrières; il s'enfonce dans les bois. Il ne la découvre pas> Enfin il entend ses bêlements... Quelle joie dans son cœur! Il l'ajipelle de nouveau , mais d'une voix toute d'affection et de tendresse... La pauvre brebis redouble ses cris... 11 la trouve enfin... En quel état?... Sans forces, étendue par terre, blessée, meurtrie, à moitié écorchée... A cette vue, il ne peut retenir ses larmes... Pas de reproches. A!i! loin de la maltraiter, il la soulève, et la prend sur ses épaules .. Il oublie ses propres fatigues; il la rapporte plein de joie... jl compte pour rien tout ce qu'il lui en a coûté de peines, de sueurs. Il n'est sensible qu'au bonheur d'avoir retrouvé sa pauvre brebis... Est-ce là le cœur de mon Jésus à l'égard du pécheur qui revient à lui, ou plutôt du pécheur que la grâce ramène au bercail? Qui peut en douter? C'est lui-même qui s'est peint sous ces traits : Eyo sum pastor bonus; bonus pastor animam suam dat pro ovibus sms\i).

« 4" Que fait-il après l'avoir ainsi rapportée? Il panse ses plaies... Il la fait reposer; il ne l'oblige pas à aller comme les autres brouter l'herbe des champs.

(1) Je suis le bon pasteur : le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (Joaii.^io.)

Non, il apporte lui-même la nourriture dont elle a besoin. 11 choisit la plus délicate, partage avec elle le pain destiné à son propre repas : il la fait boire dans son calice. 0 amour! ô charité I Voilà comme vous en avez agi envers moi, envers cet ingrat, ce blasphémateur, ce monstre d'orgueil, quand je suis revenu à vous en 1798... Comment m'avez-vous traité, ô Dieu d'amour? Pendant plus d'un an, vous m'avez inondé de délices spirituelles, comme si j'avais été le plus fidèle, le plus généreux de vos serviteurs... Vous dissimuliez mes iniquités; vous épanchiez toutes vos caresses sur un être dont la place était au fond des abîmes, sous les pieds de Lucifer... Dans mes communions , c'était une source de douceurs accompagnées de larmes de dévotion, larmes si délicieuses... 0 Dieu bon! souverainement bon! voilà comme vous traitiez un esclave révolté que vousmême aviez été chercher : car quelle providence a ménagé les événements qui ont déterminé mon retour? Qui m'a fait rencontrer ce charitable ecclésiastique^ instrument de vos infinies miséricordes? Vous seul, ô mon Sauveur. Et je ne vous aimerais pas! Quid ultra facere potuisti, et non fecisti (i)? Et ce qu'il y a de plus touchant , c'est que vous ne m'avez pas 'fait sentir alors combien je vous avais outragé par mes blasphèmes horribles. Ce n'a été que par la suite , avec une suavité plus merveilleuse encore que toutes ces voies de miséricorde, que vous m'avez

(1) Qu'avez- vons pu faire de rlns que vous n ayez fait?

fait sentir petit à petit l'énormité de ces outrages impardonnables envers votre Majesté suradorable... J'aurais dû mourir de regret et de reconnaissance. Ce n'est pas tout... Puis -je oublier cette attention non moins admirable, non moins digne d'une éternelle gratitude, avec laquelle vous m'avez gardé au milieu des dangers qui n'ont cessé de m'environner lorsque j'étais engagé dans le siècle, quoique je ne fréquentasse pas les sacrements? Quelle main m'a défendu contre cet écueil? La vôtre, ô divin Rédempteur... 0 faveur toute divine accordée dans un temps où mon orgueil méritait d'être puni! Marie, puis-je méconnaître votre intercession? Vous vous étiez chargée de moi... Vous me réserviez pour la Compagnie tie votre Fils, pour le sacerdoce... Encore une fois achevez votre œuvre. »

Voilà donc noire commis au district entré dans une voie nouvelle. Il ne cessera plus d'y marcher, d'y avancer chaque jour jusqu'à ce qu'il soit parvenu au terme que les desseins de Dieu avaient marqué.

Le pensionnat qu'il avait formé avec M. Bicheron ne fut composé d'abord que de cinq élèves : M. Albert de Brache, qui n'existe plus, MM. Hippolyte et Théodore de Rumigny, M. Adrien de Calonne et M. Isidore Daveluy. Le nom seul de ces messieurs était une garantie suffisante de l'esprit qui animait leurs directeurs, et inspira une entière confiance aux parents d'autres jeunes gens. Un certain nombre de familles distinguées étaient venues, pendant les orages de la révolution, cherclier un asile à Amiens,

dont le séjour, vu le caractère de ses habitants, leur offrait quelque sécurité. Elles se trouvèrent heureuses de pouvoir coniier leurs enfants à des maîtres dont les principes religieux étaient connus. M. d'Aster de Grammont, fils et frère des dames de Grammont qui se consacrèrent à Dieu dans la société des religieuses du Sacré-Cœur, MM. d'Harcourt, de Choiseul d'Aillecourt, de Machault, neveu de l'ancien évèque d'Amiens, de Franqueville d'Abancourt et beaucoup d'autres vinrent augmenter le nombre des pensionnaires. Louis enseignait les humanités et les mathématiques à cette jeunesse choisie ; il le faisait toujours, dit M. Daveluy, d'une manière intéressante, sachant entretenir une vive émulation parmi ses élèves. « Il avait, ajoute-t-il, une mémoire prodigieuse. 11 apportait, pour faire ses explications, un Virgile du P. La Rue ad usumDelphîni. 11 lui arrivait quelquefois, par oubli ou pour toute autre cause, de venir en classe sans son auteur. Il nous demandait alors où s'était arrêtée l'explication précédente; à l'instant il expliquait de mémoire, et bien rarement nous avions besoin de le remettre sur la voie, n

Louis passa environ trois ans en société avec M. Bicheron; et ce temps écoulé, vers les fêtes de Pâques 1799, il s'unit avec M. Corbie (1) pour former un pensionnat particulier, différent de celui de M. Bicheron , qui fut transféré dans la maison des douze pairs de France, devenue depuis l'hospice des incu-

(1) Laïque respectable , bien connu k Amiens , et qui a cousacré une partie de sa vie à réducaliou de la jeunesse.

râbles. MM. Corbic et Sellier établirenl leur pensionnat dans les bâtiments occupés avant la révolution par les Pères de l'Oratoire (1). Nous ignorons les motifs qui engagèrent Louis à rompre son association avec M. Bicheron, pour en contracter une nouvelle avec M. Corbie. Nous savons seulement que dans cette affaire il n'agit pas sans conseil; et il a remarqué lui-même que le jour où il alla à Bétlïencourt consulter l'abbé, depuis le P. Thomas (2), de la Compagnie de Jésus, était précisément le 14 janvier, fête du saint Nom de Jésus, et que ce fut le 2 février, fête de la Purification de la sainte Vierge, qu'il s'aboucha avec M. Corbie poiir la location de la maison de l'Oratoire. Sans prétendre scruter ici les desseins secrets de Dieu, n'est-il pas permis de reconnaître dans ces incidents une disposition spéciale de la Providence qui, sous les auspices de Jésus et de Marie, préparait ainsi les voies à l'introduction des Pères de la Foi, et plus tard de la Compagnie de Jésus dans la ville d'Amiens, introduction à laquelle Louis devait avoir une si large part.

(1) C'est la maison où se sont fixées plus tard les Dames du Sacré-Cœur.

(2) Vie du P. Joseph Varin , de la Compagnie de Jésus, p. 91. ye Poussielîîue-Rusaiid.

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