CHAPITRE XXX
Appréciation des talents oratoires du P. Sellier. ~ Causes de ses succès dans les missions.
Avant de raconter l'emploi des dernières années de l'homme de Dieu et sa bienheureuse mort, qu'il nous soit permis de jeter un coup d'œil rétrospectif sur ses talents oratoires, incontestables, et cependant si diversement appréciés, et sur les causes des succès qu'il a obtenus dans le ministère de la parole.
Le P. Druilhet (1), si bon juge en cette matière, disait qu'il le regardait comme l'un des hommes les plus naturellement éloquents qu'il eût connus, et il ne parlait qu'avec admiration même des instructions dominicales qu'il lui avait entendu adresser aux élèves du collège de Montdidier. Clarté, solidité, force et véhémence : tel était le cachet particulier de sa parole. C'était surtout dans les retraites et les missions, c'est-à-dire quand il s'emparait de quelque grand sujet de la chaire que son talent apparaissait dans toute sa vigueur. Alors on voyait combien cette imagination était vive et brillante, combien ce cœur était chaud, et cette sensibilité, profonde, combien ce talent était flexible, varié, entraînant. Alors ses improvisations (car le P. Sellier, quoiqu'il eût beau-
(1) Vie du P. J. Varin, p. 349.
coup de notes écrites, ne prêchait que des inspirations méditées au pied du crucifix), alors ses improvisations étincelaient de beautés neuves, saisissantes, toujours populaires, et marquées au coin de la plus piquante originalité , souvent même du génie. Le P. Louis Debussi (1), dans sa chaire de rhétorique, appuyait sans cesse ses leçons oratoires de traits et de mouvements qu'il avait entendus dans les prédications du P. Sellier. Un prêtre qui l'avait secondé dans plusieurs missions regrettait qu'il ne fût pas appliqué exclusivement à ce ministère : Autant le P. Sellier a d'auditeurs, disait-il , autant on compte de cœurs terrassés qui se rendent à la grâce. Quant à moi, disait un autre (2), je l'ai trouvé admirable par un fonds inépuisable d'instructions solides. L'un de mes regrets, c'est de n'avoir pas été libre de suivre pendant deux années le P. Sellier dans ses missions. J'en aurais rapporté des matériaux pour faire grand nombre d'instructions aux personnes de tout âge et de tout état. Le peu de notes que j'ai recueillies ma déjà beaucoup servi. Pour les retraites dans les collèges, j'ai déjà entendu bien des hommes capables; à mon avis, aucun dans l'ensemble ne vaut le bon Père ! »
a L'amour de Dieu et des âmes , dit un troisième , M. le curé de Crécy-sur-Serre, animait sensiblement la parole de ce saint homme, et lui inspirait les plus touchantes protestations de dévouement. « 0 mon
(1) Vie duP. J. Varin, p. 395.
(2) M. l'abbé Dumetz, supérieur du collège de Saint-Bertin , à Saint-Omer.
Dieu, s'écriait-il à la fin d'un sermon dont son zèle n'était pas satisfait, mon Dieu, pardonnez-moi: je n'ai pas rempli les intentions de votre amour. Mais vous savez pourtant ce que mon cœur désire faire pour le salut de ces âmes. J'irai me prosterner au pied de votre croix ; et j'y resterai la face contre terre , toute ma vie, si vous voulez, jusqu'à ce que vous m'ayez accordé la conversion de ces pécheurs. »
« Son éloquence, son cœur apostolique avaient des élans admirables, quand il parlait du prix de Tàme. Voici un de ces mouvements oratoires qui saisissaient si vivement les auditeurs. Suivant une gradation ascendante, il avait successivement invoqué en faveur du prix de l'âme, le témoignage de la création entière, des œuvres même du génie de l'homme, de sa nature et de ses destinées éternelles; puis le témoignage des œuvres surnaturelles de Dieu : un Dieu fait chair, ce Dieu expirant sur une croix, ce Dieu constamment immolé et anéanti jusqu'à la fin des siècles dans l'Eucharistie, voilant sa Majesté pour se donner à chaque homme dans le temps , découvrant sa face avec toute sa gloire et tout son bonheur dans l'éternité. Arrivé à ce dernier terme, il semblait n'avoir plus rien à ajouter. Et en effet il paraissait chercher, et se demandait s'il n'avait pas encore quelque autre témoignage à produire. Il s'arrêtait un instant avant de répondre : « Oui, s'écriaitil d'une voix tonnante, accompagnée d'un geste plein d'énergie : oui, viens, toi aussi, Satan, sors de l'abîme au nom de Jésus -Christ. Dis -nous ce que vaut
pour toi rame de ce pécheur que tu désires passionnément de perdre. Écoute, pécheur, l'aveu de ton ennemi : Chaque âme que je perds me vaut un enfer de plus : mais que m'importe de décupler, de centupler ma malédiction, si à ce prix j'arrache au dernier des pécheurs son âme, son bonheur et son Dieu! »
a Je frémis encore, ajoutait le curé, au souvenir de cette apostrophe vive et soudaine, dont je ne puis rapporter que le sens. Pour en reproduire les paroles, le tour et l'expression animée, il faudrait avoir l'âme du P. Sellier. »
Son ardent désir de faire plus de bien au peuple et son humilité l'avaient fait peu à peu descendre à un genre où la dignité de la chaire n'était pas toujours suffisamment sauvegardée. Mais si l'on regrettait de voir çà et là des idées moins nobles, des traits plaisants ou même un peu burlesques, on était étonné aussi de le voir profiter de l'hilarité même qu'il venait d'exciter, pour frapper les coups les plus imprévus. Souvent alors, au milieu de certaines excentricités, brillaient de ces étincelles de génie qui annonçaient ce qu'il pouvait être, s'il n'eût comme pris à tâche d'étouffer, par un principe d'humilité, les talents extraordinaires que le Ciel lui avait départis.
Aux qualités qui font le grand orateur cet homme apostolique joignait une force corporelle parfaitement en harmonie avec l'ardeur de son zèle. 11 était vraiment infatigable; et ses austérités, comme ses tra-
vaux, ne pouvaient rien lui ôter de sa vigueur. J'ai fait, disait-il en riant, ce que fai pu pour me tuer, et je ny ai pas réussi. Un jour qu'il revenait d'une mission où durant plus d'une semaine il n'avait pris aucun relâche ni le jour ni la nuit, on le vit reparaître à Saint-Acheul harassé, défait et les yeux éteints. Eh bien! Père Sellier, lui dit quelqu'un, enfin vous êtes à bout! — Attendez, reprit-il, que faie reposé une bonne nuit jusqu'à quatre heures^ et demain vous verrez qu'il n'y paraîtra plus.
Au reste, le P. Sellier travaillait à la conversion des pécheurs plus encore par sa mortification et par ses prières que par ses prédications. Après avoir passé la journée au confessionnal ou en chaire, il employait une bonne partie de la nuit à l'oraison et aux pratiques de la pénitence. Pendant qu'il donnait une mission dans une campagne des environs de Saint-Omer, quelques jeunes gens qui sortaient de la veillée, vers onze heures du soir, aperçurent de la lumière dans la chambre du missionnaire. Tiens ^ se dirent-ils, voyons donc ce que fait ce bon vieux. Et aussitôt de franchir le mur qui fermait la cour du presbytère et de regarder à travers un trou du volet. Que virent-ils? Le missionnaire agenouillé devant son crucifix. Après l'avoir quelque temps considéré, ils se retirèrent. La même nuit, s'étant levés vers trois heures pour aller battre le blé, ils repassaient devant le presbytère, quand ils remarquèrent de nouveau que la chambre du Père était éclairée. De nouveau ils franchirent le mur, pour s'assurer de ce qu'il faisait. Et que faisait-
il ? Il était agenouillé devant son crucifix. La vue de ce vieillard, qui pendant le jour était occupé des exercices de la mission, et qui la nuit s'occupait encore de son âme et de celle des autres devant l'image du Sauveur, toucha ces jeunes gens. Le saint homme, dit l'un d'eux, prie pour notre conversion. — Oui, reprit un autre, et puisqu'il y met tant de zèle, nous devrions bien y mettre un peu plus de bonne volonté. Ils s'en allèrent, résolus de faire leur mission. Le lendemain, ils racontèrent ce qui s'était passé , et à partir de ce moment le succès de la mission fut assuré.
CHAPITKE XXXI.
Dernières lannées du P. Sellier
Le travail des missions était devenu impossible au P. Sellier à raison de sa surdité et de l'affaiblissement progressif de sa vue, qui finit par s'éteindre entièrement. Il se renferma donc dans l'intérieur de Saint Acheul et s'y rendit encore utile, autant qu'il le pouvait, en donnant la plupart des exhortations domestiques à la communauté, et en remplissant avec assiduité les fonctions de père spirituel, qu'il conserva jusqu'à sa mort. Ce repos forcé n'eut pour lui rien de pénible. Homme de mouvement et d'action par zèle et par obéissance, il sut, quand l'heure de
la retraite eut sonné, se concentrer dans la vie de solitude et de prière. Plusieurs années avant cette époque, dès 1840, voici comment il exprimait ses sentiments à cet égard :
« Quoique les missions dans les villages me conviennent et aient quelque attrait pour moi, cependant je resterais volontiers caché à Saint-Acheul , travaillant dans ma chambre, si la sainte obéissance jugeait à propos de m'y laisser. Je vais dans quelques jours partir pour le diocèse d'Arras : c'est le pays que la divine Providence semble m'avoir réservé pour la fin de ma carrière. Je n'éprouve pas de répugnance à m'engager encore cette année dans ce ministère; mais je préférerais rester ici, si la chose était à mon choix : j'ai tant besoin de m'occuper de moi-même ! »
Ces dernières années de la vie du P. Sellier à Saint-Acheul furent pour toute la communauté ua grand sujet d'édification. Sa ferveur, loin de se ressentir des glaces de l'âge, prit alors un nouvel accroissement. Levé tous les jours à deux heures et demie, il arrivait à la chapelle quelques minutes après quatre heures. Il entrait et avançait à tâtons jusque vers le milieu du sanctuaire. Là il se prosternait tout de son long devant le saint Sacrement, baisait la terre; puis il se relevait et allait chercher une place, où il commençait ses pieux monologues, que chacun a pu entendre.
« Puis -je passer sous silence, ajoute celui de qui nous tenons ces détails, la manière dont il se rendait de sa chambre à la chapelle, quand il y allait seul?
On le voyait marcher d'un pas calme et confiant, les mains jointes sur la poitrine, le sourire sur les lèvres, avec l'expression d'une indicible résignation dans les mains paternelles de la Providence. »
Malgré la cécité presque complète dont il fut atteint dès 1852, il avait obtenu à force d'instances qu'on le laissât célébrer, mais toujours accompagné d'un prêtre. Un de ses confrères (1) regardait comme une précieuse faveur d'avoir pu remplir auprès de lui pendant six mois cet office de charité , et il nous a transmis un touchant récit de la manière dont le vénérable vieillard s'acquittait de cette sainte action.
« Il célébrait à quatre heures et demie, et arrivait quelques instants auparavant. Avant et après la messe, il lavait et essuyait les mains qui touchent le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ; et il accompagnait cet acte, ainsi que tous ceux qui précèdent le sacrifice, de la récitation des prières liturgiques, et de soupirs affectueux tels que ceux-ci : 0 mon Dieu !. . mon Dieu!... Pour votre plus grande gloire... Seigneur!... Seigneur! Il revêtait pieusment les ornements, les baisait avec respect et amour, faisait profondément les salutations et les génuflexions ordonnées; et, une fois arrivé à l'autel, il éidMtout entier aux sublimes fonctions qu'il remplissait.
« Je le vois encore récitant affectueusement la messe de Beata, et quelquefois répétant mot à mot
(1) Le P. Emile Jardinier, aujourd'hui aumônier des transportés à Cayenne.
après moi les paroles de l'oraison du saint dont on faisait la fête , et auquel il avait dévotion.
« Mais au moment de l'élévation de la sainte hostie , on lisait la foi sur sa figure enflammée, dans son extérieur ému et tremblant. Après s'être recueilli, il prononçait lentement, distinctement les paroles sacramentelles; à la génuflexion, il frappait fortement du genou la dalle du sanctuaire ; et en levant la sainte hostie, il disait chaque jour d'un ton pénétré et quelquefois assez haut: Pour votre plus grande gloire , ô mon Dieu! ... Mon Dieu /... et puis des soupirs, et des exclamations Ah ! ah! ah! Au Mémento des morts toujours on l'entendait prononcer ces deux paroles: Mon père.,. Ma mère...
a Quand il touchait la sainte hostie, ou pour la rompre, ou pour faire les signes de croix prescrits, ou pour communier, c'était avec des précautions, un respect, une délicatesse de manières qui me rappelaient Marie touchant les membres divins de l'enfant Jésus dans la crèche. Toujours avant de communier, il se recueillait, et croyait dire bas: Mon Dieu, je renouvelle mes vœux de pauvreté^ de chasteté et d'obéissance. Puis immobilité complète.
« De retour à la sacristie, il remerciait celui qui l'avait assisté, et toujours avec affection et humilité.»
On peut juger par ces détails avec quel respect le vertueux prêtre avait pendant toute sa vie traité les choses saintes.
Parmi les novices qui l'aidaient dans son travail du secours de leurs yeux , il en est qui attribuèrent
à ses prières la conservation du bienfait de la vocation. Un d'entre eux, qui paraissait n'être pas appelé à la Compagnie de Jésus, fut atteint d'une infirmité qui avait à peu près déterminé sa sortie. C'était pour le jeune homme un grand sujet de peine. Il eut recours au P. Sellier. « Mon Père, dit-il après avoir exposé sa situation, oserais-je vous demander une grâce? — Dites. — Il me semble que si vous aviez la bonté de réciter un Memorare pour moi, je sortirais d'embarras. — Oh! s'il ne s'agit que de cela, volontiers. — Mais, mon Père, je voudrais bien que vous le récitassiez pendant que l'on vous cautérisera l'œil. — Cher frère, que me demandez-vous? Je n'ai pas même alors la force de prier pour moi ; et vous voulez que je prie pour vous ? Cependant j'essaierai.» Et le bon Père fit sibien par sa prière, que dès le lendemain le novice put annoncer au Père maître une amélioration notable dans sa santé.
Jusque dans Tàge le plus avancé, il continua à exercer sur son corps les plus rudes pénitences. S'adressant un jour à l'un de ses jeunes confrères : «Je voudrais, dit-il, qu'on raccommodât ma discipline, qui ne peut plus me servir : mais soyez discret. » Le Père remit alors son instrument de pénitence au jeune homme, et en le lui confiant il redoubla ses instructions sur le secret qui devait être gardé , sur les nœuds qu'il fallait doubler et rendre le plus âpres possible. «A mon âge, ajouta le saint vieillard , on ne sent plus rien, et les bras sont trop faibles. »
Mais ce qui excita surtout l'admiration de ceux qui le pratiquèrent pendant ces dernières années, ce fut la patiente résignation avec laquelle un homme de son caractère supporta la perte de la vue.
« Vous me plaignez trop , écrivait-il le 8 décembre 1850 à une personne pieuse qui le consultait souvent. Grâce à Dieu , les infirmités attachées à la vieillesse ne me pèsent pas autant que vous vous Timaginez. Je trouve à Saint-Acheul, dans la charité de mes frères, des amis toujours prêts à me prêter secours, pour me faire des lectures et pour répondre aux lettres qu'on m'adresse. D'ailleurs il y a des grâces pour toutes les situations : le Seigneur est si bon, qu'il adoucit les privations qu'il impose; et, quoique la perte de la vue soit pour moi une des plus sensibles, le divin Maître daigne encore me la rendre très -supportable. Aidez-moi par vos bonnes prières à la rendre profitable pour le bien de mon âme, et à faire que ce temps que le Seigneur me ménage, dans son infinie bonté, soit pour moi un temps de sanctification et de préparation au grand voyage de l'éternité. Malheureusement je ne profite pas assez de ce bienfait si précieux ajouté à tant d'autres : c'est ce qui fait ma seule peine : je réclame donc un souvenir spécial devant Dieu pour obtenir une plus grande fidélité à répondre aux vues de la Providence. »
Ces sentiments de parfaite résignation n'empêchaient pas le P. Sellier de sentir vivement tout ce que la privation de la vue avait de pénible.
Dans une occasion où l'on avait prononcé devant lui le mot de dimanche : « Ah! reprit-il avec un ton de tristesse qui allait au cœur, les dimanches et les jours ouvriers, c'est la même chose pour moi depuis que je suis aveugle. A la chapelle, je ne vois plus les ornements, ni les cérémonies. Je ne vois plus le saint Sacrement ! »
On l'a souvent entendu s'écrier au sujet de la perte de ses yeux : « Seigneur, vous me les aviez donnés; vous me les avez enlevés : que votre saint nom soit béni ! »
Cependant les supérieurs, ne voulant négliger aucun des moyens humains qui pouvaient procurer la guérison du saint vieillard, jugèrent à propos de l'envoyer à Paris au mois de juillet 1851, afin qu'il s'y fit opérer de la cataracte : mais la cataracte n'étant pas assez formée, l'oculiste ne crut pas que le moment fût venu. Au mois de septembre de la même année, on fit une nouvelle tentative auprès d'un autre oculiste de Mons, qui jouissait en Belgique d'une grande célébrité. Il trouva comme le premier que la cataracte n'était pas assez complète, et refusa de faire l'opération. Dans ce voyage, le compagnon du P. Sellier fut singulièrement édifié de sa vive et humble reconnaissance envers la Compagnie, qui lui fournissait avec une si généreuse tendresse des moyens de guérison. Le bon Père ne cessait de se récrier sur la charité dont on usait à son égard, et il l'exprimait dans les termes les plus touchants et les mieux sentis.
L'année suivante, on crut pouvoir tenter encore un essai. Un oculiste dont on vantait l'habileté passa par Amiens. Le P. Sellier, avec l'autorisation des supérieurs, se présenta pour le consulter. Celui-ci sans attendre le consentement du vénérable vieillard, ni celui de ses supérieurs, saisit tout à coup ses instruments et lit une légère incision dans l'organe. Ce ne fut pas d'abord sans succès , et le Père eut la consolation de revoir la lumière du jour. Il s'en réjouissait et en remerciait le Seigneur comme d'une faveur signalée, surtout par l'espérance de pouvoir terminer plus tôt la Vie de sainte Colette, dont la composition occupa ses dernières années. Mais cette joie fut de courte durée. Bientôt l'inflammation se déclara accompagnée de vives douleurs, et détruisit tout espoir de guérison.
Il donna dans cette circonstance une preuve remarquable de son obéissance et de son respect pour la règle. Quelque temps après avoir subi celte opération, il voulait enlever le bandeau qui lui couvrait les yeux. « Mais, mon Père, lui dit le frère qui le soignait, l'oculiste l'a défendu. — N'importe, repartit le P. Sellier dans un premier mouvement, qu'est-ce que cela peut faire au succès de l'opération , puisque je vois maintenant? » Et comme le frère insistait : t Vous avez raison, ajouta le Père. La règle veut qu'on obéisse au médecin comme au supérieur. »
Cette inflammation et le traitement qu'il dut suivre en conséquence mirent sa patience à une rude épreuve.
Le médecin avait ordonné qu'on lui fit couler dans l'œil une solution de la pierre infernale. « La douleur, dit le frère chargé de lui faire alors la lecture de l'Écriture sainte, la douleur devait être atroce, autant que j'en ai pu juger par les crispations des mains du bon Père. Il saisissait convulsivement le bord de la table, ses genoux s'entrechoquaient; mais pas une plainte ne sortait de sa bouche. Puis au bout de quelques instants, il poussait un soupir, et continuait à écouter la lecture. Dans les commencements, à la vue de ce qu'il souffrait, je crus devoir interrompre la lecture. 3Iais dès que la douleur un peu apaisée lui permettait de proférer un mot : Vite, vite, frère, me disait -il : pourquoi vous arrêtezvous? Fous devez continuer : j'entends toujours, et j'ai besoin d'être soutenu.
L'état de ses yeux ne fut jamais pour lui un motif d'interrompre le travail de cabinet. On lui faisait des lectures, on écrivait sous sa dictée; et il trouvait toujours les journées trop courtes.
Il avait à diverses époques contribué à la publication de quelques opuscules de piété, et il avait aidé le P. Louis Debussi dans la rédaction de son Nouveau mois de Marie (1), qui ne fut publié par le P. Maxime Debussi qu'en 1828, et qui depuis a été si souvent réimprimé. En 1841, il avait donné une Fie rfe sainte Vlplie, vierge et patronne de l'église d'Amiens, suivie
(1) Amiens, typographie de Caron et Lambert, place du Grand-Marché.
- 297 ~ de divers exercices de dévotion en son honneur (t).
Dès 181^, étant curé de Louvrechy, il s'était occupé à former un recueil de cantiques, et il y travailla encore pendant son séjour à Rubempré. Il ne le fit imprimer cependant qu'en 1815. Le débit en fut considérable. Bientôt il se répandit au delà même des limites du diocèse d'Amiens, et il servit de modèle à des ouvrages du même genre publiés dans bien des diocèses. Il parut sous le titre de Recueil de cantiques pour les retraites et les missions, précédé de divers exercices de piété (2). Ce recueil, approuvé en 1848 par S. E. Mg"^ le cardinal de La Tour d'Auvergne, évéque d'Arras, a eu jusqu'à sept éditions.
Les dernières années du saint homme furent consacrées à la composition d'une Vie de sainte Colette, originaire de Corbie en Picardie , et réformatrice des trois ordres de Saint -François, en particulier des pauvres filles de Sainte-Claire. Il se livra à ce travail avec un courage et une assiduité à peine concevables dans un homme privé de la vue. Mais quel exercice de patience ce fut pour lui dans certains moments! Car les novices de Saint -Acheul qui se succédaient pour remplir l'office de secrétaires étant continuellement changés , il se voyait forcé de dicter le même article trois ou quatre fois de suite. On remarquait la violence qu'il se faisait pour ne pas se
(1) Chez Leclieu fils, im[irimeur- libraire, rue des Rabaissons, 10, à Amiens.
(2) Amiens, chez Garon et Lambert, éditeurs , imprimeurslibraires, place du Grand -Marché.
plaindre, lorsqu'il lui fallait attendre pendant plusieurs heures un secrétaire, sans le secours duquel il ne pouvait rien faire. Au contraire, quelle joie, quelle aniabilité, quelle reconnaissance, quand, après le dîner des jours de congé, plusieurs de ces bons jeunes gens venaient de la maison de campagne pour passer le reste du jour avec lui ! Avec quel air souriant il les recevait! Que d'actions de grâces! Qu'il était heureux de ce qu'on eût bien voulu penser à un pauvre misérable comme lui! Ce sont des expressions qu'il répétait à tout propos.
La composition de cet ouvrage fut l'objet de toutes les pensées du P. Sellier, et occupa tous ses instants jusqu'à son dernier soupir. 11 s'était comme passionné pour son héroïne, et n'en parlait qu'avec enthousiasme. On lui lisait un jour un manuscrit où était racontée l'expulsion des filles de Sainte- Claire de la Belgique. Dès qu'on arrivait à un passage tant soit peu émouvant, ses larmes coulaient en abondance : il sanglotait. Tout ce qui se rapportait à sa sainte le touchait au vif. Il semblait qu'il ressentît les persécutions dont elle était l'objet; il faisait éclater son indignation contre ses persécuteurs; et ce qui arrivait à la sainte d'heureux et de consolant était pour lui un sujet de joie.
Enfin le premier volume de cet ouvrage si impatiemment attendu parut en 1855 (1), un an environ
(1) A Amiens, chez Alfred Garou, imprimeur -éditeur. A Lyon, rue Mercière, 33 ; et à Paris, rue Saint-Sulpice, 18, librairie catholique de Périsse frères,
avant la mort de rhomme de Dieu. Ecrit avec simplicité, intérêt et onction, il fut favorablement accueilli par le public religieux. La seconde partie, dont le P. Sellier avait préparé les matériaux, ne fut publiée qu'après sa mort, dans le courant de l'année 4855, mais telle qu'elle était sortie des mains du pieux auteur.
« Nous avons, dit l'éditeur, respecté avec le plus grand soin, en vue des personnes pour lesquelles il écrivait particulièrement, les conseils dont il a semé son récit. Tout au plus nous sommes-nous permis de revoir l'ensemble et de retrancher quelques redites sans importance que l'auteur lui-même aurait fait disparaître. »