‹ Vie du R.P. Louis Sellier de la Compagnie de JésusChapitre 33 sur 44 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Mort du P. Sellier.

Quoique le P. Sellier parût s'affaisser depuis quelque temps, et que déjà il eût atteint sa quatrevingtième année et plus, sa verte vieillesse et son tempérament robuste, bien qu'éprouvé par tant de travaux, d'accidents et de pénitences, semblaient lui présager des jours encore plus longs. On ne s'attendait pas à le voir tomber sitôt, et lui-même ne pensait pas qu'il touchât de si près au terme de son existence. Il ne pouvait croire que Dieu l'appelât à

lui avant qu'il eût terminé la Vie de sainte Colette. Il comptait même, après ce travail, avoir le loisir de composer un cours de méditations à Tusage des sœurs de la Sainte-Famille.

Mais au milieu de ses projets, qui n'avaient pour but que la gloire de Dieu, il n'oubliait pas le souvenir de ses fins dernières : la pensée de la mort l'occupait de plus en plus à mesure qu'il avançait dans la carrière de la vie. Les réflexions que nous trouvons consignées dans le journal de ses retraites nous en fournissent de fréquents et incontestables témoignages, a La mort ! écrivait-il le 29 septembre -1840, la mort! ce sujet m'effraie toujours. Il a bien effrayé les Hilarion, les Arsène, les Jérôme : comment n'épouvanterait-il pas un pécheur comme moi ?.. Puis-je ne pas trembler au souvenir de tant d'iniquités dans tous les âges de ma vie?... Je n'ai pour me rassurer que le recours à Marie : Bœc tota fiducia mea; hœc tota ratio spei meœ (1). Oh! oui, ô tendre mère , priez pour moi , mais surtout à V heure de ma mort. Quand viendra-t-elle? Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle ne peut tarder : Egojam delibor, et tempus resolutionis meœ instat{'2). Me voilà à ma soixante-huitième année commencée depuis plusieurs mois. Il y en a même bien peu qui voient cet âge. Il faut donc plus que jamais me pré-

(1) En elle est toute ma confiance; en elle est tout le fondement de mon espérance.

(2) Je suis près d'être immolé, et le temps de ma mort approche. (lITim., iv, 6.)

parer à ce dernier et terrible passage qui fixera mon sort pour l'éternité. Dès l'an dernier j'ai tâché de me préparer à la mort : j'ai fait ma confession pour cette tin. Il faut que je fasse de même cette année. Pour cela, me juger moi-même avec le plus d'exactitude possible. Venez, ô saints patrons; et vous surtout, ô divine Marie, venez m'aider. Je me suis arrêté ce soir à considérer comme la mort sépare de tout. Cette considération ne me fait pas grande impression : car il me semble que je puis dire avec saint François de Sales : « J'aime peu de choses; et le peu que j'aime, « je l'aime bien peu : Pauca parum amo. » Ce sont les suites de la mort qui me font trembler. y>

Au mois d'août 1842, il disait : « Me voilà arrivé à ma soixante -dixième année; c'est le terme de la vie humaine : Dies annorum nostrorum in ipsis septuaginta anni (Ps. lxxxix, 10) (1). Je ne puis être loin de ma tombe. A cette pensée je me sens bouleversé. Que de choses je voudrais n'avoir pas faites! Il ne me reste d'autre espoir que le souvenir de Marie. Sans la sainte Vierge, que deviendrais-je? Je commence cette retraite par me jeter dans les bras de cette Mère du bel amour... Tendre mère, n'est-il pas vrai que mon espoir ne sera pas confondu? »

Plus loin, en méditant sur la mort et sur les séparations qu'elle opère, il se rend compte à lui-même des sacrifices que Dieu lui avait demandés à certaines époques : « La mort en elle-même ne me fait pas peur.

(1) Soixante-dix ans sont le nombre de nos jours.

Il me semble même que par moments je la désire. La vie me devient de plus en plus un véritable exil. La divine Providence me fait mourir à tout. Je puis dire comme l'Apôtre : Quotidie morior (I Cor. xv, 31) (1). Sans parler de mes études que j'ai été obligé d'abandonner en 1790, ni de mes travaux champêtres au mois de septembre 1793, je parle seulement de toutes les séparations déclarantes qui ont coupé le cours de ma pauvre vie. En 1799, après Pâques, il a fallu m'arracher d'avec le bon M. Biclieron pour aller me réunir avec M. Corbie. En 1801, quitter M. Corbie pour aller me réunir aux Pères de la Foi. En i804, quitter l'Oratoire pour le faubourg de Noyon. Au mois d'août 180(), quitter le faubourg pour Montdidier. En décembre 1807, quitter Montdidier pour être curé à Plainval. Oh! que mon cœur a souffert en quittant les enfants! Que de larmes! En 1809, 13 février, retour à Montdidier. En 181'2, au mois de novembre, il a fallu congédier une seconde fois tous les élèves. En février 1813, desservant à Louvrechy. Au 20 juin, à Rubempré. Au commencement de juillet, fièvre maligne. En 1814, 15 janvier, jambe cassée; 15 septembre, quitté Rubempré, entré à Saint- Acheul. Oh ! que de séparations! Blamont .. Saint-Firmin... La Louvesc... Sainte-Famille... Combien d'autres séparations que le temps a amenées! d'autres que la Providence a opérées!... Combien donc de morts particulières avant celle qui doit frapper le dernier coup !...

(1) Je meurs chaque jour.

C'est vous, ô mon souverain Maître, qui tranchez successivement tous ces liens pour me préparer à la mort : soyez-en béni, ô mon Dieu. Aussi il me semble que rien ne m'attache plus en ce monde. Ce n'est donc pas \h ce qui m'effraie, mais ce sont mes offenses. Il est vrai que je les ai confessées, que je les ai détestées: mais cela suffit-il pour me rassurer?... Dieu est si saint, si parfait!... J'ai peur que le démon à ma dernière heure ne se serve de cette pensée pour m'abattre et me porter au désespoir. Voilà pourquoi je souhaite parfois une mort subite; mais d'un autre côté, je sais tout ce qu'il y a de grâces et de force attachées aux derniers sacrements de l'Eglise, tout ce qu'il y a de mérite dans l'acceptation de la mort et de la destruction de notre corps, pour honorer la majesté divine. Cette dernière réflexion me fait encore plus désirer de mourir en pleine connaissance. J'ai Marie pour mère ; je me jetterai dans ses bras; j'ai mon bon ange, il me défendra contre l'ange des ténèbres; j'ai mon bon et très-doux Jésus; je lui répéterai les mêmes paroles qu'il a prononcées sur la croix : In inanus tuas. Domine Jesu, commendo spiritum meum (1). Si sa justice m'effraie, sa bonté me rassure ; et je suis encore plus rassuré qu'effrayé. »

Nous allons voir en effet que la mort du P. Sellier fut exempte de frayeurs et d'angoisses.

La maladie qui l'emporta inopinément se déclara vers le milieu du mois de mars 4854, et elle ne dura

(1) Seigneur Jésus, je remets mou âme entre vos mains.

que trois à quatre jours. Le 9 de ce mois était le cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale. 11 n'eut pas la consolation de pouvoir célébrer la sainte messe. Il la dit cependant encore le vendredi 10, mais ce fut pour la dernière fois. Dès le lendemain, sa position fut jugée assez grave pour que, d'après l'avis du médecin, on lui proposât de recevoir les derniers sacrements. 11 eut quelque peine à y consentir : non qu'il éprouvât aucune répugnance à remplir ce devoir religieux, sa vie tout entière avait été une préparation à la mort; mais parce qu'il ne se sentait pas assez malade, qu'il n'était plus à jeun, et que, selon lui, on se trompait sur son état.

« Passe encore pour l'extrême -onction, disait -il; mais le saint viatique!... Moi mourir! mais je n'ai jamais été aussi fort. Oh! saintes règles de l'Église! qu'êtes-vous donc devenues? Donner le viatique à un homme qui se porte si bien! »

Toutefois, en véritable enfant d'obéissance, il reçut l'un et l'autre, plutôt par déférence pour les désirs de son supérieur que par conviction de la gravité de son état, et avec cet esprit de foi et d'humilité qu'il apportait à l'accomplissement de tous ses devoirs religieux. L'émotion fut générale pendant la cérémonie, lorsqu'on l'entendit demander très-humblement pardon à la communauté réunie de tous les scandales, ce furent ses expressions, qu'il avait donnés.

Même alors sa gaieté naturelle et la vivacité de ses réparties ne l'abandonnèrent pas. Immédiatement avant qu'on l'administrât, il voulait encore recevoir

l'absolution. Mais, mon Père, lui dit son confesseur, vous oubliez donc que je viens de vous la donner tout à rheure? — Eh bien! reprit le malade en souriant, et du ton le plus décidé : Quod abundat non vitiat (1).

Un de ceux qui le veillèrent pendant la nuit du samedi au dimanche, lui dit en le quittant que le novice qui allait le remplacer était un ancien soldat de l'armée d'Afrique : // va donc monter la garde près de moi , répondit-il en riant.

Après la réception des derniers sacrements, l'état du bon Père parut s'améliorer, et sembla, pendant quelque temps du moins, lui donner raison, et rendre l'espérance de le conserver. Le lendemain dimanche, il se leva d'assez bonne heure; et en se rendant à la chapelle domestique pour y entendre la messe et pour y communier : Voyez-vous , disait-il au frère infirmier qui l'accompagnait, le médecin et le P, Solente ne connaissent point mon tempérament , et n'entendent rien à ma santé : je leur disais bien que je n'en étais pas là. Après la messe, il dicta encore une longue lettre.

La nuit du dimanche au lundi fut bonne. Il se leva à six heures pour aller à la messe, mais les forces lui manquèrent; il ne put arriver jusqu'à la chapelle. Ramené à sa chambre, il voulut, après deux heures de repos, se remettre à l'ouvrage pour avancer son travail sur sainte Colette. La faiblesse, qui allait croissant, ne permit pas de condescendre à son désir. Ce

(1) Ce qui abonde ne nuit pas.

fut un sacrifice pour lui. Il avait des moments de délire. Cependant il passa cette journée, comme il avait passé la précédente, sans accident grave, s'affaiblissant de plus en plus, tantôt couché, tantôt assis sur son fauteuil, priant, récitant son chapelet, se faisant lire comme à l'ordinaire par les novices , soit des sujets de méditation , soit des documents sur la vie de sainte Colette. Mais, pendant la nuit suivante, le malade fut très-agité. Le mal avait gagné le cerveau. 11 tomba dans un complet délire et dans un tel état d'exaltation , que deux frères avaient peine à le retenir dans son lit, et à l'empêcher de se jeter par terre. Tout présageait une lin prochaine. Néanmoins jusque dans les plus violents transports^ il laissait éclater, et il exprimait dans les termes les plus énergiques et les mieux sentis les vifs sentiments de piété et de foi dont son cœur était rempli; il ne demandait qu'une chose, qu'on le laissât aller devant le saint Sacrement. Donnez-moi mes souliers, répétait-il sans cesse, avec un accent qui pénétrait l'àme des témoins de cette scène, donnez-moi 7nes souliers, et laissez-moi aller à la chapelle. Je ne dirai pas la messe , puisque vous ne le voulez pas, mais du moins fy assisterai. DonneZ" moi me s soulier s.,. Bar h are s, pour quoi vous acharner ainsi sur un pauvre vieillard à cheveux blancs y et l'abreuver d'amertume ?...

Puis se repliant sur lui-même, il ajoutait de la manière la plus touchante : Pauvre P. Sellier, leur père à tous!

Pourtant il surmonta encore cette violente crise, et

le matin il recouvra l'usage des facultés morales. 11 put même se lever et recevoir quelques visites. Mais à deux heures après midi il éprouva de nouveau une crise très-forte, pendant laquelle on lui récita les prières de l'agonie. Dans son délire, il ne cessa pas un instant de rouler son chapelet entre ses doigts, et de répéter : Ave, Maria... Sancta Maria. Étant un peu revenu à lui vers quatre heures, il demanda encore instamment d'être conduit à la chapelle pour y faire le chemin de la croix : il pouvait à peine se tenir debout. Après l'avoir promené quelques instants dans sa chambre, un des novices qui le soutenaient lui prit la main et lui fit plonger le doigt dans son bénitier. Le Père, se croyant arrivé à la chapelle, fit le signe de la croix et resta quelque temps en prière, profondément incliné. Il paraissait tenir si fortement à faire le chemin de la croix, qu'on crut devoir le laisser dans son illusion. Il fit donc plusieurs fois le tour de sa chambre, toujours appuyé sur les bras des deux novices, s'arrêtant après trois ou quatre pas, et faisant sa station à genoux, les mains jointes, les yeux tantôt baissés, tantôt tournés vers le ciel, avec cette expression de piété affectueuse qui lui était ordinaire quand il se trouvait devant le saint Sacrement, ou qu'on lui racontait quelque trait édifiant. Il voulait se mettre à genoux par terre. Il fallut pour l'en empêcher lui présenter un fauteuil assez bas, sur lequel il se laissait tomber de tout son poids. Quand il crut avoir terminé, il parut si épuisé, que le P. Solente, arrivé sur ces entre-

faites, jugea à propos de lui renouveler l'absolution. Il lui parla ensuite de saint Joseph, et lui énuméra tous les titres qu'il avait à sa confiance et à son amour. Il en est un qui avait été omis; le P. Sellier se hâta d'ajouter : Et c'est aussi le grand maître dans Vart de faire oraison. On le remit au lit, mais il n'y put rester longtemps : ses forces l'abandonnaient visiblement par suite de la crise qu'il avait éprouvée de deux à quatre heures, et ses souffrances allaient en augmentant. On le replaça donc dans son vieux fauteuil de bois : son amour pour la pauvreté n'en pouvait souffrir d'autre. Dans l'espoir de lui procurer un peu de soulagement, on lui avait glissé derrière le dos un coussin de plumes : à peine s'en fut-il aperçu, que, voulant pratiquer la mortification jusqu'à son dernier soupir, il le saisit et le jeta loin de lui. Dans un autre moment où, épuisé par la souffrance, il était assis sur ce même fauteuil, et se plaignait de vives douleurs dans le dos, rentrant en lui-même un instant après, il ajouta : Que seraitce donc, mon Dieu, si j'étais cloué à ce fauteuil comme Notre -Seigneur sur la croix? Ajoutons en passant que le Père qui le veillait pendant la nuit précédente remarqua que le matelas du lit était placé sous la paillasse, et qu'il reposait immédiatement sur la paille.

Entre cinq et six heures du soir, on lui annonça la visite de M. le curé de Camon : il comprit aussitôt qu'il venait pour se confesser, et, malgré les observations de ceux qui étaient présents et de M. le curé

lui-même, il persista à vouloir accomplir son ministère jusqu'à la lin. S'étant assuré que le malade jouissait de toute sa raison, le digne prêtre se mit à genoux, ému jusqu'aux larmes, et tout le monde sortit. Le P. Sellier reçut sa confession, et eut encore la force et la présence d'esprit de lui adresser une exhortation. Cette confession fut la dernière qu'il entendit. C'était un nouveau trait de ressemblance avec saint François Régis, sur les traces duquel il s'était efforcé de marcher, et qui, touchant au moment de l'agonie, avait aussi exercé ce ministère de réconciliation.

Dès que M. le curé de Camon se fut retiré, le R. P. provincial (1) et un des élèves du P. Sellier (2) furent introduits. Le Père leur exprima toute sa reconnaissance de cette bonne visite, parla pendant presque tout le temps de son attachement à la Compagnie, dont il avait la consolation de voir le représentant; puis, s'étant levé, il se découvrit la tête, et se mit à genoux pour demander la bénédiction de son supérieur. Le Père qui accompagnait le provincial rappela ensuite au mourant qu'il était son enfant, ainsi qu'une foule d'autres qui ne l'oublieraient jamais, et lui exprima le désir de recevoir sa bénédiction. Il la donna avec une grande effusion et en s'humiliant beaucoup, ainsi qu'il avait coutume de faire quand il bénissait quelqu'un.

Un peu plus tard, en se mettant au lit, et avant

(1) Le R, P. Studer.

(2) Aujourd'hui supérieur du collège de la. Providence, à Amiens.

que de perdre tout à fait connaissance, sa dernière préoccupation fut la pensée de la Vie de sainte Colette , à laquelle il avait à cœur de mettre la dernière main. Il disait au P. Solentc, son confesseur, qui le veillait : a Mettez mon réveil à deux hernies et demie du matin, f ai 'perdu beaucoup de temps depuis trois jours, et je n'ai pu faire toutes mes prières. Je vais me reposer cette nuit; demain je pourrai les suppléer et travailler à /a Vie de sainte Colette. » Ce furent ses dernières paroles. «Oui, mon Père, répondit le confesseur; soyez tranquille. Le réveil est à deux heures et demie. » Et le mourant^ alors même, ne pensait pas que ce dût être pour lui le réveil dans l'éternité. Car quelque temps après le délire recommença; mais dans ce délire il n'était occupé que de l'exercice du saint ministère : il entendait des confessions, il donnait des conseils, il prononçait la formule de l'absolution. Les paroles expirèrent enfin sur ses lèvres, et, après une heure et demie environ d'une paisible agonie, il rendit le dernier soupir vers neuf heures et demie du soir^ le 14 mars i854, à l'âge de quatre-vingt-un ans et sept mois.

Ainsi la mort du P. Sellier ressembla- t-elle à sa vie. Ce fut la mort d'un héros de la foi qui tombe sur la brèche les armes à la main. Il avait toujours demandé à Dieu de vivre et de mourir dans l'oubli et le mépris des hommes. Dieu lui accorda une mort précieuse devant lui, mais que rien ne relève aux yeux du monde.

Après sa mort, son visage prit une expression toute

céleste, qu'il conservait encore quand on le déposa dans la bière.

Le corps du vertueux prêtre, revêtu des ornements sacerdotaux, fut exposé à découvert dans le parloir de la maison de Saint- Acheul, et les novices se succédèrent sans interruption pour réciter auprès de lui l'office des morts. Pendant les deux jours que dura cette exposition, grand nombre de ses élèves, de ses amis, de ses connaissances, de personnes dont il avait dirigé la conscience, vinrent de la ville et des environs prier pour le repos de son âme, et faire toucher au corps du défunt des chapelets, des croix, des médailles et autres objets de dévotion. Un de ses amis lui donna dans cette circonstance une marque toute particulière d'attachement et de vénération.

Étant entré tout ému dans le parloir, il saisit la main du P. Sellier, la pressa contre ses lèvres; puis, la quittant pour prendre la tête vénérable du saint homme, il la fixa en laissant tomber de grosses larmes, et finit par l'embrasser avec l'affection du fils le plus aimant.

Le service eut lieu dans l'église paroissiale de Saint -Acheul, au milieu d'un concours nombreux d'amis et d'anciens élèves ecclésiastiques et laïques , qui se firent un devoir de payer au bon Père ce tribut de pieux souvenir. Le deuil était conduit par M. l'abbé Brunel , son petit - neveu , vicaire de Bray. Les prières de l'absoute furent faites par M. l'abbé Petit, vicaire général, et l'on procéda ensuite à l'inhumation dans le cimetière de la paroisse.

Les religieuses Clarisses d'Amiens n'oublièrent pas dans cette circonstance l'auteur de la f^ie de sainte Colette, leur mère : elles regardèrent comme un devoir de reconnaissance de célébrer un service et de faire dire une messe pour le P. Sellier ; elles demandèrent aussi pour chacune d'elles quelque objet qui eût servi à son usage, ne fût-ce qu'un morceau de sa soutane.

Ses amis, de leur côté, se concertèrent pour faire placer sur son tombeau une pierre sépulcrale où sont gravés ces mots :

LuDOvicus Antonius

Sellier, Presb\ter S. J.

Obiit

Die XIV martii A. D. 185i.

ego LIBENTISSIME IMPENDAM ET SrPERlMPENDÀR IPSE PRO ANIMABUS VESTRIS.

Pour moi , je donnerai tout très- volontiers ,

et je me donnerai encore moi-même

pour le salut de vos âmes.

II Cor. xu. 15.

Hommage de vénération

et de reconnaissance.

Priez pour lui.

M. Amédée Jourdain, neveu du P. Sellier, avait composé en style lapidaire une élégante épitaplie latine : elle parut un peu trop longue pour pouvoir être gravée sur la tombe du saint homme; mais

les amateurs de la belle latinité nous sauront gré de la publier ici. C'est un monument du souvenir affectueux que lui a conservé sa famille.

Ludovicus Antonius Fabianus Sellier

Hangesti juxta Samaram nains est

die 20 jul. ann. 1772.

Primarum Utteraruin stadium

summâ cum laude Amhiani emensus ,

sequentibus annis,

cum dlvina humanaque omnia

in Gallia 'perturbarentur,

periclitanlibus multis clericis et laicis

piâ industriâ saluti fait,

AUaribus restiluiis

operam educandœ juventuti cœpit impendere.

Mox Congregationi Patrum Fidei

nomen dedltet inchoatum collegium.

Sacerdoiio initiatus,

ad Mondiderinense gymnasium missus,

deinde eidem regendo prœpositus ,

Lucerna ardens et lucens ,

Scient iam pietaii ^ pietatem scientiœ

nobill conjunxit fœdere.

Pastorale officium

mirabili zelo et successu

aliquandiù exercuit.

Restauratâ Societate Jesu ,

inier primas adscriptus socios ,

ejusdem exstitit

decus et ornamenfum.

Ackeolani Seminarii mogistris et alumnis

regularum observantiâ ,

rigidlssimâ vitœ austeritate ,

rerum cœlesiium siti , terrenarum contempla

obedientiâ et humilitaie,

tenero erga Deiparam affectu

exemplar se prœbuit omnium virtutum

quas verbo commendabat.

Missionarius

muîtas multarum diœceseon parochias

incredibili labore lustravit,

ad christianos mores revocavit,

famâ suce sanctitatis implevit.

Scriptis in ultimâ senectute libris,

sanctorum Nostratum

Ulphiœ, Bomitii , Coletœ

cultum promovere siuduit.

Denique cœlo maturus,

terram jampridem despiciens

Ambiani ad Sanctum Acheoluni

pios inter sodales

Obiit die 14 mart. ann. 1854.

Fratri , avuncido superstiles

soror utraque^ sororumque fdii ac nepoiex

hœc una coUacrymando scribebant.

Louis-Antoine-Fabien Sellier

naquit a Hangest - sur- Somme

le 20 juillet 1772.

Il parcourut a Amiens,

avec les plus brillants succès ,

la carrière des premières études.

Quand la révolu lion

eut renversé le trône et l'autel ,

livré la France k Tanarcliie ,

grand nombre de prêtres et de laïques,

par sa pieuse industrie,

échappèrent a la mort.

Les temples ayant été rendus à la religion ,

il consacra ses soins h l'éducation de la jeunesse.

Bienlôl il céda son collège

a la Société des Pères de la Foi ,

puis entra dans leurs rangs.

Admis au sacerdoce ,

il fut envoyé au collège de Montdidier,

qu'il eut ensuite a diriger.

Lumière vive et brillante,

il unit dans une heureuse alliance

la science a la piété, la piété a la science.

Il exerça quelque temps le ministère pastoral

avec un zèle et un succès admirables

Lorsque la Compagnie de Jésus fut rétablie,

un des premiers il y donna son nom ;

il en fut l'ornement et la gloire.

Exact observateur des règles ,

religieux d'une rigoureuse austérité,

ne respirant que pour le ciel

et plein de mépris pour la terre,

modèle d'obéissance et d'humilité,

dévot enfant de la Mère de Dieu,

il offrit aux maîtres et aux élèves

du petit séminaire de Saint -Acheul

le tableau fidèle

de toutes les vertus qu'il prêchait.

Missionnaire infatigable ,

grand nombre de paroisses de plusieurs diocèses

devinrent tour à tour

le théâtre de ses incroyables travaux ;

il y fit refleurir les mœurs chrétiennes,

et les remplit de la réputation de sa sainteté.

Dans son extrême vieillesse,

par ses écrits il s'eflbrça de promouvoir le cul le

de sainte Ulphe, de saint Domice, de sainte Colette ,

saints que notre province a vus naître.

Enfin, mûr pour le ciel,

et depuis longtemps dégoûté de la terre,

il mourut a Saint-Acheul-lez-Amiens,

entouré de ses pieux confrères ,

le li mars 1854.

A un frère , h un oncle chéri ,

Ses deux sœurs , leurs fils et leurs petits-fils

ont fait cette épitaphe

qu'ils ont arrosée de leurs larmes.

Avant que de parler en particulier de quelques vertus qui ont surtout signalé la vie du P. Sellier, on nous permettra de rappeler ici certains témoignages qui honorent sa mémoire, certains faits plus ou m'feins extraordinaires qui nous ont été racontés.

Un prêtre respectable du diocèse d'Arras, que nous avons déjà nommé, M l'abbé Dumetz, supérieur du collège de Saint-Bertin à Saint-Omer, parlait en ces termes de la mort du P. Sellier dans une lettre écrite à Saint-Acheul vers la fin d'avril : « Vous avez donc laissé partir pour le ciel le saint P. Sellier. Il y a trouvé une bien riche collection de mérites. Qui n'a été édifié par cet admirable prêtre? On eût dit que l'âme de saint François Xavier avait passé dans son corps... Sa mort, bien que prévue, a produit une vive impression de tristesse, parce que nous le perdons; de joie, parce qu'il y a un élu de plus dans le ciel. Je suis convaincu qu'un grand nombre de messes ont été célébrées à son intention dans le diocèse d'Arras, qu'il a beaucoup évangélisé, aimé et édifié. Nous apprendrons avec grand plaisir et sans surprise que

des merveilles s'opèrenl à son tombeau, ou au loin, par son intercession. »

Un des Pères de Saint- Acheul, le P. Picardal, donnait à Roye la station du carême. Le 14 mars au matin, il apprit par une lettre du P. Mallet, son supérieur, que le P. Sellier avait reçu les derniers sacrements. On ne perdait pas cependant encore tout espoir de le conserver. Ah! s'écria tout à coup M. le doyen de Roye, ce bon Père, qui me dirige depuis plus de quarante ans, je ne le reverrai donc plus! Il n'en reviendra pas. M. le doyen parut toute la journée plongé dans la plus amère tristesse : il ne pouvait s'entretenir que du P. Sellier, de ses œuvres, de ses talents, de ses mortifications, de ses vertu^ et du regret de ne plus le revoir. Il était convaincu que la dernière heure du saint religieux allait sonner. Ici nous laissons parler le P. Picardat.

a Le lendemain matin vers les neuf heures, M. le doyen vint me trouver au salon, et me dit avec une inébranlable conviction : Le P. Sellier est mort ; je puis vous l'alfirmer .- j'ai entendu sa voix qui me V annonçait. C'était le 15 mars que M. le doyen me donnait cette nouvelle : la poste n'était pas encore arrivée, et nous n'avions reçu aucun exprès de Saint- Acheul. (La lettre annonçant la mort du bon Père n'arriva que le 16 au matin.) Or, le même jour 15 mars, à trois heures après midi, je vois arriver M. le doyen : il me dit avec la plus vive émotion que le P. Sellier venait de monter au ciel. Et comment pouvez-vous le savoir? demandai-je aussitôt. — J'étais

dans le jardin, me répondit M. le doyen : je récitais mon bréviaire; et j'ai entendu la voix du P. Sellier qui me disait : Enfin j'y sws. Ce n'est pas seulement à moi que M. le doyen de Roye a tenu ce langage : il a redit les mêmes choses à MM. ses vicaires, et au P. Mallet dans un voyage qu'il fit à Amiens. »

Voici encore quelques autres faits qui nous ont été racontés par des personnes dignes de foi. Nous ne prétendons pas les qualifier de miraculeux : on conviendra toutefois qu'ils sont assez remarquables pour mériter de n'être pas passés sous silence.

Une personne atteinte d'une maladie de la moelle épinière était réduite à l'état de santé le plus déplorable, et, au jugement des médecins, elle ne pouvait espérer sa guérison. Les personnes qui avaient des rapports avec elle, et son médecin en particulier, ne lui donnaient plus que fort peu de temps à vivre. Pleine de confiance dans l'intercession du P. Sellier, qu'elle avait connu, elle conçut l'espérance de recouvrer la santé à son tombeau. S'étant donc fait conduire à Saint-Acheul , elle s'adressa pour la confession au P. Solente, qui, en la voyant, la jugea dans un état désespéré. Quant à la malade, elle ne doutait nullement qu'elle ne dût obtenir sa guérison. Elle commença sur la tombe du vertueux prêtre une neuvaine qu'elle alla continuer ensuite dans son pays.

Dieu ne laissa pas sans récompense la vivacité de sa foi. De retour dans son village, elle pria, supplia avec tant de ferveur et d'instances, que ses prières furent exaucées. Quelque temps après, dans les pre-

miers jours du mois de septembre 1855, elle revint à Saint-Acheul, pour commencer une neuvaine d'action de grâces sur le tombeau du Père. On ne peut sans doute affirmer que cette guérison ait été instantanée. Elle ne Vest opérée que peu à peu et successivemenL Mais le médecin et les personnes qui avaient suivi les progrès de la maladie n'hésitent pas à déclarer que cette guérison est surnaturelle.

« Je l'ai vue, dit le P. Solente, de qui nous tenons ce récit; je lui ai parlé : je ne la reconnaissais pas, tant elle était différente d'elle-même. Elle a dû m'affirmer que c'était bien elle qui était venue solliciter le rétablissement de sa santé, avec la même personne qui l'accompagnait encore. Le P. Mallet, qui l'avait vue aussi la première fois, a comme moi constaté la guérison , et nous n'avons pu que répéter après son médecin : A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris (Ps. cxvii, 23) (1).

Une sœur de la Sainte -Famille éprouvait depuis longtemps de grands maux d'estomac, et des douleurs dans les jambes. Elle était aussi privée depuis six mois de l'usage d'un de ses bras. A la suite d'un traitement prescrit par le médecin, elle se sentit un peu soulagée. Mais le 7 juillet 4856 elle fut attaquée d'une fièvre cérébrale, et la maladie parut si grave, qu'on crut devoir lui administrer sans délai les derniers sacrements.

La tête était fortement prise et brûlante, et pour

(1) C'est ici l'œuvre du Seigneur^ et une merveille pour tous les yeux.

neutraliser l'effet de la maladie, on était forcé de lui appliquer continuellement sur le front des linges trempés dans l'eau froide. Le mercredi 9 juillet, la fièvre s'apaisa un peu ; mais il se manifesta dans la bouche et suf la figure une enflure telle, que la pauvre sœur ne voyait plus que d'un œil. Le jeudi matin elle éprouva un soulagement qui fut de courte durée : car, vers deux heures après midi, elle se trouva de nouveau plus souffrante, et atteinte d'un violent point de côté qui lui était la respiration. Les douleurs de tête ne diminuaient pas : la langue était paralysée : elle ressentait des douleurs dans tous les membres, des étouffements et un malaise général. Sur ces entrefaites une des sœurs lui présenta de l'herbe cueillie sur la tombe du P. Sellier. Elle se l'appliqua sur l'estomac, et fit quelques prières. Ses souffrances augmentèrent pendant une heure; après quoi, s'étant endormie, il lui sembla voir le P. Sellier revêtu d'un rochet et d'une étole blanche. Il paraissait moins âgé que dans les derniers mois de sa vie, et il dit à la sœur : Ma fille, tu ne mourras pas; tu guériras de cette maladie : puis la vision disparut. A l'instant même la sœur sortit de son assoupissement , et s'écria : Je n'ai plus de mal. Elle s'agenouilla sur son lit, et se mit en prière. Pendant ce temps, on alla chercher trois des sœurs qui, en adoration devant le saint Sacrement, recommandaient la malade au P. Sellier, et sollicitaient sa guérison. Lorsqu'elles furent de retour, elles présentèrent à la sœur ses habits, dont elle se revêtit, et elle put marcher seule, tandis qu'une

heure auparavant elle n'avait pu regagner son lit sans le secours de deux personnes. Elle-même se rendit alors devant le saint Sacrement, et y resta à genoux pendant un quart d'heure, remerciant Dieu de la grâce qu'il venait de lui accorder. Le lendemain elle assista à la messe et y reçut la sainte communion. Depuis lors ses douleurs ont disparu entièrement.

Sept ans auparavant, la même sœur avait eu une autre preuve du crédit du P. Sellier auprès de Dieu. Depuis un mois elle avait perdu la vue, et elle l'avait recouvrée à la suite d'une neuvaine dans laquelle elle s'était recommandée aux prières du bon Père.

Une autre sœur, novice de la même congrégation, éprouvait une douleur très-violente dans le dos et dans la poitrine, sans pouvoir obtenir aucun soulagement; et depuis deux mois le mal était si tenace, que le médecin semblait désespérer de la guérison. 11 pensa que l'air natal contribuerait au rétablissement de la malade peut être plus efficacement que les remèdes, et il conseilla à la supérieure de la renvoyer dans son pays. La sœur quitta donc la maison de la Sainte-Famille dans les premiers jours d'août ISoO.

Arrivée chez ses parents, elle passa encore trois semaines dans les plus cruelles souffrances, ne pouvant marcher sans être soutenue, ni supporter aucune nourriture. Comme elle avait été dirigée autrefois par le P. Sellier, il lui vint en pensée de recourir à son intercession ; et elle commença une neuvaine en son honneur de concert avec plusieurs autres personnes qui unirent leurs prières aux siennes. En même temps

elle joignit au scapulaire qu'elle avait reçu des mains du saint homme un peu de l'herbe cueillie sur sa tombe.

Dans le courant de la neuvaine, elle souffrit encore beaucoup. Mais le dernier jour, 14 septembre, elle sentit le besoin pressant de prendre de la nourriture; et à partir de ce moment elle continua à manger avec appétit, sans en être nullement incommodée; les douleurs dans le dos diminuèrent, celles de la poitrine disparurent, et elle recouvra ses forces.

Elle resta dans son pays deux mois après sa guérison. Enlin , voyant que sa santé lui permettait de se livrer à des travaux assez pénibles, elle sollicita la permission de retourner dans la communauté. On y consentit, et elle rentra au noviciat dans les premiers jours de décembre de la même année. Depuis lors, elle put en suivre tous les exercices, et le 20 avril 1857 elle eut le bonheur d'être admise à la profession.

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