CHAPITRE XXXIII
Vertus du P. Sellier. — Son amour envers Dieu.
Pour montrer jusqu'à quel degré de perfection le P. Sellier a porté la pratique des vertus chrétiennes et religieuses durant le cours de sa longue carrière , il suffirait sans nul doute de se rappeler la suite des
faits édifiants que nous avons racontés jusqu'ici. Mais comme il en est qui n'ont pu trouver place dans notre récit, et que l'ordre des événements nous a forcés d'omettre, nous avons cru qu'on les verrait, avec plaisir et profit spirituel, réunis ici et classés sous certains chefs auxquels ils semblent tout naturellement se rapporter.
Les personnes qui ont vécu le plus habituellement avec le P. Sellier ont remarqué que l'esprit dominant de toute sa conduite, Tàme de sa vie, si je puis ainsi parler, ce fut un ardent amour pour Dieu. Cet amour était dans le saint homme tendre et généreux tout à la fois. 11 y avait dans son cœur surabondance de dévouement pratique et désintéressé pour Notre -Seigneur, pour ses frères en religion, et pour le prochain quel qu'il fût.
On rapporte qu'à Montdidier, vers l'âge de trente ans, il se retirait souvent dans une allée solitaire, ayant à la main la vie de saiiit François Régis ; les larmes coulaient de ses yeux à la lecture de cette vie, que nous l'avons vu retracer d'une manière si frappante. Il avoua de plus qu'après son élévation au sacerdoce. Dieu l'avait durant plusieurs années favorisé d'un sentiment si vif et si continu de sa présence, que rien n'était capable de l'en distraire, et que, même au milieu de la foule qui le pressait, il lui semblait toujours sentir Notre-Seigneur auprès de lui.
Sa figure embrasée pendant la prière, les paroles de feu qui sortaient de sa bouche ou plutôt de son cœur lorsqu'il parlait de l'amour de Dieu, ne pou-
vaient laisser aucun doute sur les dispositions habituelles de son âme.
Nous les trouvons d'ailleurs consignées dans les revues de son intérieur. Je ne sais si la vie des saints offre rien de plus héroïque en fait d'abnégation de soimême , d'abandon à Dieu et de dévouement absolu.
« Pendant quelques instants de rccoUection , écrivait-il en 1806, en me promenant dans le jardin, le bon Jésus est venu m'accorder quelques-unes de ses faveurs. Il m'a demandé si je voulais être à lui. — Oh! oui, tout à vous, et tellement à vous, que je ne m'appartiens plus. 11 m'a montré tout de suite combien il avait encore à faire pour me détruire. — Ah ! que rien ne vous arrête. Coupez, arrachez, détruisez. Vous voulez que je ne tienne à rien de créé... 0 mon Jésus , travaillez sur mon cœur comme sur un fonds qui vous appartient. Vous avez peur que je me reprenne encore. Mais, Seigneur, qu'est-ce qui vous empêche de me passer une chaîne de fer, de diamant à travers le cœur? 0 mon Jésus! je vous parle comme si vous deviez gagner quelque chose à m'avoir à vous. Wais n'est-ce pas à moi que reviendra tout le profit? Eh bien! non. Je veux que tout ce que vous ferez de moi, souffrances, travaux, tout, absolument tout soit pour votre gloire... Me voilà entre vos mains comme un esclave : comme un esclave, non pas comme un domestique. Un domestique est payé : il peut sortir de la maison de son maître. Mais moi, je ne gagnerai rien, et je demeurerai avec vous. Et à qui serais-je, Seigneur, ô bon maître? »
Un peu plus loin : « Il m'a semblé, écril-il, que j'étais disposé à promettre de ne plus me rechercher en rien. Et pourquoi ne ferais-je pas cette promesse? La grâce me manquera-t-elle? Non : allons donc, du courage... Oh! qui pourrait dire à quel degré doit aller cette nudité?... Plus une seule pensée sur soimême... ne prier que par Jésus -Christ... ne penser que par Jésus-Christ, c'est-à-dire, n'être continuellement occupé que de Jésus-Christ : et là attendre toute lumière, toute connaissance pour Vagir, le penser, le vouloir, Jésus-Christ comme un miroir où tout me sera rendu sensible... Ne compter ni sur talents naturels ni sur science acquise; mais tout remettre à Jésus-Christ, qui me rendra ce qu'il voudra, quand il le voudra , comme il le voudra. »
Eniin, en 1847, au milieu des glaces de l'âge, après avoir gémi avec humilité sur ce qu'il appelle ses misères, il ajoute : «Toutefois, je dois le dire à la gloire de mon Dieu , il me semble que depuis assez longtemps, même du temps que j'étais avec M. Corbie, je ne voulais rien faire pour obtenir l'estime ou du moins les applaudissements des hommes. H me serait comme impossible de vouloir rien entreprendre dans un autre but que la gloire de mon Dieu. Sans doute ce que je fais, je le fais bien imparfaitement ; mais toujours est-il que celte gloire de mon adorable Maitre et le salut des âmes sont le principe de mes œuvres, toutes misérables qu'elles sont. Cela est si vrai, que je ne pourrais pas composer un discours, pas même arranger une phrase uniquement pour
plaire aux hommes. Au reste, je n'ai pas grand mérite en cela; car quand je viens à considérer ce que c'est que l'estime, les éloges du monde, il me semble que ses compliments ne valent pas plus que le vent qui siffle. Malgré cette disposition, je n'en vaux pas mieux. »