CHAPITRE XXXV
Esprit de foi du P. Sellier.
Ces sentiments d'amour pour Notre-Seigneur Jésus- Christ, la sainte Vierge et les saints, le P. Sellier les puisait dans l'esprit d une foi vive et agissante qui dirigeait toute sa conduite. Nous avons vu cet esprit de foi se produire dès ses premières années : il l'avait sucé avec le lait de sa pieuse mère. Plus tard, lorsque
des circonstances malheureuses le retinrent pendant quelques années éloigné des sacrements, sa foi ne souffrit aucune atteinte, et lui inspira toujours l'horreur la plus prononcée pour le schisme de l'église constitutionnelle, auquel il ne voulut jamais participer.
L'esprit de foi était tel en ce saint homme, que je l'appellerais volontiers instinct catholique . Ainsi, respect et affection pour toutes les pratiques consacrées par l'usage de l'Église : l'eau bénite, le signe de la croix, la splendeur et la pompe des cérémonies, etc. Il avait coutume de faire le signe de la croix quand il entendait sonner l'heure. Il n'y manquait pas au milieu même de la prédication, et tout l'auditoire se signait alors avec lui et comme lui. Ainsi, attachement filial à la sainte Église romaine, \énération profonde pour la personne de son chef, le vicaire de Jésus- Christ, qu'il ne nommait jamais que notre saisit Père le Pape; dévotion toute spéciale aux saints apôtres Pierre et Paul. Inspiré par ce même sentiment, il continua de réciter le bréviaire romain , lors même qu'après la dispersion des Pères de la Foi , il fut obligé de remplir les fonctions de curé.
En 1809, le désir de soustraire le collège de iMontdidier aux chances d'une destruction qui lui paraissait inévitable, le porta à faire une démarche pour entrer dans l'Université impériale. La délicatesse de sa conscience en fait de doctrine ne tarda pas à s'en alarmer. Dans sa retraite du mois d'août de cette année, il se fit un devoir d'examiner sérieusement la
chose devant Dieu, et là encore on voit percer l'attachement profond qu'il avait voué à l'Église et à ses divins enseignements. « Jusqu'ici, écrit-il, je n'ai pu découvrir que ma démarche fût contraire aux principes de la religion, et je proteste devant le Seigneur que, si j'avais lieu de croire avec fondement qu'il en est ainsi, je me retirerais à l'instant, ne voulant jamais être séparé de notre mère, la sainte Église catholique apostolique et romaine, ni même faire la moindre chose capable de lui déplaire. Je verrai même s'il ne vaut pas mieux, en toute hypothèse, me désister entièrement aussitôt après la retraite. Je me demande d'un autre côté si des craintes incertaines doivent empêcher un bien certain. J'espère, ô mon Dieu, que vous m'éclairerez. » Il retira en effet sa demande quelque temps après, ne voulant pas contracter des engagements qui lui auraient laissé des inquiétudes de conscience.
Si on l'entendit gémir souvent sur la direction funeste donnée à l'éducation de la jeunesse , c'est qu'il était convaincu , et il l'exprimait sans déguisement, qu'elle devait amener infailliblement la diminution progressive, et pour dernier résultat, la ruine de la foi dans les âmes. U découvrait en effet sur-le-champ et comme par inspiration, ce qu'une doctrine, ce qu'un système avait d'opposé à la foi ou à l'enseignement commun; et il éprouvait pour tout ce qui sentait la nouveauté une horreur (le mot n'est pas exagéré) qui donnait à l'expression de ses répugnances une énergie admirable.
Le jansénisme était à ses yeux la plus pernicieuse hérésie, celle qui avait fait le plus de mal en France , en parvenant à infiltrer dans l'enseignement théologique des maximes propres à éloigner les fidèles de la fréquentation des sacrements. Aussi soutint -il des luttes très-vives en faveur de la morale de saint Liguori, à une époque où elle était taxée de relâchement, et où le rigorisme menaçait de prévaloir dans le diocèse d'Amiens.
Son opposition au gallicanisme était bien connue; ,,^^t longtemps avant le jour où les doctrines romaines triomphèrent presque partout, il n'hésitait pas à se prononcer hautement en leur faveur contre les quatre articles de la Déclaration de 1682. « Ce que j'ai demandé, écrivait-il en 1825, le jour de la fête de saint Pierre, c'est le triomphe de l'Église, l'augmentation des ouvriers évangéliques, et surtout l'accroissement de la Compagnie de Jésus... Combien je souffre que l'Église de France n'ait pas toujours été parfaitement soumise à l'autorité de Pierre ! Qu'a-t-elle prétendu avec ce nom étrange de Gallicane, avec ses libertés, et surtout avec sa fatale Déclaration de 1C82? Ah! que de grâces elle a perdues ! 0 mon Dieu , ne la rendrez -vous jamais telle qu'elle devrait être? 0 Marie, vous avez obtenu pour cette Église le plus grand des miracles, celui de son rétablissement ; il en reste encore un à opérer, c'est de détruire ce levain funeste d'insubordination. »
Dès 1825, l'instinct catholique du P. Sellier lui avait fait pressentir le danger du système de La Men-
nais. Vers cette époque, une discussion assez vive s'étant élevée à Saint-Achcul entre deux Pères sur les doctrines du trop fameux écrivain , le P. Sellier, présent à l'entretien, prit parti contre le défenseur du système, et répéta ouvertement à plusieurs reprises : Cet homme-là est un hérétique. La vérité ne se défend jamais comme il Va défendue. M. de La Mennais venait alors de publier ses lettres à l'archevêque de Paris, et de s'exprimer de la manière la plus irrévérencieuse contre d'autres prélats.
Les systèmes philosophiques qui dérivaient du Lamennaisianisme, et semblaient le faire revivre sous une autre forme, lui paraissaient renfermer pour la France, et surtout pour le clergé, d'immenses périls.
Il jugeait avec la même sévérité le dénigrement des classiques anciens, le romantisme, le style guindé, alfecté et nuageux, introduit par ce genre de littérature. Les compositions où il remarquait la manière de cette école excitaient sa pitié, souvent même son indignation. On l'a entendu déclarer plus d'une fois , et avec l'accent d'une conviction profonde, qu'il regarderait comme une calamité l'invasion, dans la Compagnie, de cette littérature bâtarde; qu'on ne devait aucunement l'y lolérer, qu'elle était un effet de la corruption des esprits, qu'elle pouvait même favoriser la corruption des cœurs. Aussi engageait-il ceux qui par leur position exerçaient quelque influence sur les jeunes gens à s'opposer de toutes leurs forces à cette déplorable tendance.
Mais autant le P. Sellier avait d'éloignement pour tout ce qui sentait la recherche et l'affectation, autant il aimait les productions qui portaient le cachet du naturel et de la simplicité. Il louait surtout avec effusion le style des anciens, il en recommandait sans cesse la lecture et l'imitation. Il ne parlait qu'avec enthousiasme de Bossuet et de Bourdaloue. Les sermons de Bellarmin avaient aussi pour lui un charme indéfinissable. Dans ses dernières années, il se les faisait lire la veille des dimanches et des fêtes ; et il ne se lassait pas d'admirer dans le saint cardinal, la lucidité et l'abondance des idées et de la diction. On peut juger par là, pour le dire en passant, combien son goût en fait de littérature était juste et sûr, et on a remarqué jusque dans sa vieillesse^ qu'ayant à revenir sur des pages qu'il avait dictées plus de six mois auparavant, il retrouvait mot à mot les expressions dont il s'était servi ; et s'il les remplaçait par d'autres, on comprenait sans peine le motif de cette substitution.
Son esprit de foi se manifestait encore par une exquise sensibilité, une fraîcheur de sentiment qui ne l'a pas abandonné même dans l'âge le plus avancé. Des larmes abondantes coulaient de ses yeux quand il entendait la lecture de quelque beau morceau de prose ou de poésie religieuse, quand on citait en sa présence des pensées touchantes sur Notre-Seigneur et sur la sainte Vierge. La même émotion se produisait lorsque l'on racontait devant lui quelque beau Irait de vertu, quelque circonstance frappante de la
■vie des anciens patriarches ou des saints, ou lorsque la conversation tombait sur les persécutions de l'Eglise, sur la canonisation de quelque nouveau saint, sur les miracles opérés par l'intercession de la sainte Vierge, sur les conversions qui se renouvellent chaque jour en Angleterre, en un mot sur tous les sujets propres à réveiller la foi et à enflammer le zèle. Ses larmes ne tarirent pas pendant tout le temps qu'on lui lut dans un journal deux articles sur la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception.