CHAPITRE XXXVf
Attachement du P. Sellier à la Compagnie île Jésus.
L'esprit de foi inspira au P. Sellier une haute estime, un attachement profond, une vive reconnaissance pour le bienfait de sa vocation à la vie religieuse. « Qu'exige de moi, écrivait- il au mois d'octobre 18o5, qu'exige de moi une telle vocation? Toutes les vertus marquées dans nos constitutions : Paupertas apostolica, castitas angelicn , obedkntia cœca , intentio in omnibus seinper pur a et recta, oratio assidua , continua in omnibus mortificatio , perfecta indifferentia ad loca, ad munia, ad gradum superioritatis vel subjectionis , imo sincera propensio ad munia humilia, ad subjectionem (I). Ah î que j'ai été loin de ces dispositions ! »
(1) Pauvreté apostolique, chasteté angélique, ubéissance
Au mois de juillet 1825 , sa reconnaissance s'exhale en ces termes : « Le soir dans mon oraison le Seigneur m'a encore fait sentir le bienfait de ma Yocation : Non me elegisti , sed ego elegi te (I). Ah! combien cela est vrai! Tout ce que j'ai fait était propre à m'éloigner de cette précieuse, de cette inestimable vocation. Enfant, adolescent, jeune laïque, prêtre même; oui, mon Dieu, je le confesse à ma honte, en quelque état que je me considère, à quelque époque de ma vie que je m'examine, partout je trouve en moi un esclave fugitif, un insensé, un furieux qui n'a cherché qu'à s'arracher de vos bras; et vous n'avez été, ce semble, occupé qu'à me retenir, qu'à me remettre dans la voie , comme si vous eussiez eu quelque chose à perdre en me laissant aller. 0 Dieu bon, ô Dieu clément, ô Dieu miséricordieux : Quo tua processit pistas! quo tua descendit charifas (2) !
En 1845, nous voyons le filial amour du bon Père pour la Compagnie s'alarmer à la pensée des mesures que le gouvernement paraissait déterminé à prendre en conséquence d'un ordre du jour de la chambre des députés. « Il est probable, écrit-il, que dans peu nous serons dispersés ; si toutes les maisons ne sont pas
aveugle, intention toujours droite et pure en toutes choses, prière non interrompue, mortification continuelle en tout, indifférence parfaite par rapport aux lieux, aux emplois, au .rang de supérieur ou d'inférieur, ou plutôt propension pour les emplois humiliants, pour la dépendance. (1) Ce n'est pas toi qui m'as choisi, c'est moi qui t'ai cliiùsi, (2j A quel excès votre bonté s'est-elle portée! jusqu'à quel degré votre charité a-t-elle daigné descendre !
fermées, au moins elles seront fractionnées... plus de noviciats. — Si le bon Dieu n'y met la main, tout cela tend à l'extinction de la Société en France. Quel triste avenir cette perspective nous annonce! Marie, abandonnerez -vous cette malheureuse France? Souvenez-vous que dans ce pays, où l'impiété domine, vous avez encore des milliers de serviteurs. Voyez comme presque partout on vous honore, surtout dans le mois qui vous est consacré. Que de congrégations en votre honneur! Souvenez- vous surtout que c'est en France qu'a commencé l'œuvre admirable de la Propagation de la Foi. Souvenez-vous des martyrs de la Cochinchine ; un grand nombre étaient Français. Souvenez -vous de tant de fervents missionnaires du Maduré, de l'Océanie, de l'Amérique, de la Chine, pour la plupart partis de cette France si coupable, il est vrai, mais encore si catholique, si charitable, si généreuse. Je ne vous demande pas sa prospérité temporelle : elle est assez protégée de ce côté; mais, je vous le demande au nom de tous les catholiques, au nom de tous vos enfants, vous en savez le nombre, conservez la foi romaine dans le royaume de saint Louis... Exterminez cette bête féroce de l'incrédulité qui est prête à dévorer votre héritage. Souffrir, pour nous membres de la Société de Jésus, c'est notre sort, notre héritage; mais ne permettez pas que les générations qui s'élèvent soient plus longtemps sous l'empire de Satan ; rendez inutiles toutes les machinations des méchants ; en un mot, sauvez votre peuple. »
Vers le même temps, on eut lieu d'admirer tout à la fois l'attachement du fervent religieux à son état et sa pieuse résignation à la volonté divine. Durant la négociation dont fut chargé M. Rossi auprès du Saint-Siège, le P. Sellier demeura jusqu'à la fin inébranlable dans la persuasion que le pape Grégoire XVI ne frapperait pas la Compagnie. Cependant, dans les premiers jours de juillet, les journaux de toutes les nuances annoncèrent en termes identiques, avec tous les caractères plausibles d'aulhenlicilé, le résultat de celte fameuse négociation. La note insérée au Moniteur élMi très -explicite. Les individus devaient être dispersés, les maisons fermées, les noviciats dissous. C'était l'anéantissement de la Compagnie en France prononcé par l'autorité du Saint-Siège. Le supérieur de Saint-Acheul réunit les Pères de la^-*^ maison , et leur communiqua cette fatale nouvelle. Frappé au cœur, le vénérable vieillard baisse la tête, et dit d'abord en sanglotant : Quoi! Seigneur, encore une fois! puis, avec un accent de piété et de résignation ineffable, il ajoute : Sit nomen Domini benedictum (I). Son sacrifice élait fait : il acceptait un nouvel exil à soixante -treize ans. Pas une parole amère, pas un murmure. Dieu se contenta de la préparation de son cœur! Bientôt une leltre de Rome \ini dissiper les nuages. La note du Moniteur cl les commentaires auxquels elle avait donné lieu s'évanouissaient devant le simple exposé des faits. Il était
(1) Que le saint nom de Dieu soit béni. (Ps. cxii.)
faux que le Pape eût frappé la Compagnie; il était faux qu'elle dût se disperser. Le R. P. général seul, par une prudente condescendance, avait adopté quelques mesures provisoires qui n'atteignaient en rien l'existence de la Compagnie en France. Cette heureuse nouvelle fut accueillie de tous avec une consolation inexprimable. Le P. Sellier pleura de reconnaissance; et sa messe le lendemain fut une messe d'actions de grâces.
Deux ans après, à la fin de sa retraite de 1847, ses transports de joie et de reconnaissance éclatent à la vue des faveurs que Dieu continue de répandre sur la Compagnie au milieu des persécutions dont elle était l'objet :
« Je dois ici mentionner, écrit- il, une remarque Vbien consolante. Elle regarde la situation actuelle de la Compagnie... Humainement parlant, notre condition n'a rien de ilatleur. Nous sommes toujours en butte aux calomnies, aux persécutions de nos ennemis. Les écrits publiés en notre faveur n'ont pas changé la disposition des esprits... Le mauvais vouloir est toujours le même. Voilà pour le dehors. Mais pour l'intérieur, jamais les recrues n'ont été plus abondantes. De toutes parts les sujets se présentent. Jamais la régularité, je puis ajouter la ferveur du noviciat, n'a été plus soutenue et plus édifiante. Avec de semblables dispositions, un seul supérieur suffirait pour gouverner une maison de plusieurs centaines de sujets. La main de Dieu est évidemment sur la Société de son Fils... Ce qu'il y a de déplorable
pour moi, c'est qu'étant témoin de ces merveilles, je n'en profite pas. ■»