CHAPITRE XXXVIII
Zèle du P. Sellier pour le salut des âmes. — Sa tendre compassion pour les peines d'autrui.
Nous avons admiré jusqu'à présent dans le P. Sellier les merveilles opérées par l'amour de Dieu, l'esprit de foi et l'esprit de prière. Ce serait ici le lieu de parler de son zèle pour la gloire de Dieu; mais sa vie religieuse tout entière, nous l'avons vu, en a été un long et laborieux exercice. Il semble n'avoir respiré que pour glorifier le divin Maître, et lui gagner des âmes, prêt à tout faire, à tout souffrir, à tout sacrifier pour parvenir à ce but. Cette disposition nous est de plus révélée par les élans de son cœur apostolique, consignés à chaque page de ses écrits spirituels.
Voici ce que nous lisons dans son journal de 1806, à la date du 6 mars :
« Ayant réfléchi sur Jésus au jardin des Oliviers, la vue de mon bien-aimé Seigneur et ami (il veut que je lui donne ce nom) , la vue de ce cher objet laissé seul dans son agonie, m'avait beaucoup attendri... il me semblait qu'il me montrait son cœur noyé dans la
douleur, sans que personne y prît part. 0 mon bon Maître, que je voudrais bien vous dédommager de ce délaissement si pénible à votre tendre cœur! Je ferai tout ce que vous voudrez pour cela. 0 l'amour de mon âme, faites que je vous puisse offrir beaucoup de cœurs! Je me disais : Ah ! comme je vous demanderai cela à la sainte messe! .. Oui! oui! beaucoup de petits enfants que nous mènerons à votre cœur, que nous arracherons à la corruption, quoi qu'il en puisse coûter.
« Par intervalles, écrit-il le 25 mai de la même année, par intervalles, j'ai ressenti de l'amour pour cet esprit consolateur (c'était le jour de la Pentecôte). Dans la préparation au saint sacritice, je me suis senti pressé de prier pour ceux de la maison que Dieu appelle à l'apostolat, et en particulier j'ai prié le bon Dieu qu'il me choisît pour ce ministère. Je lui ai répété ce que je lui ai déjà dit bien souvent : Tenez, mon Dieu, vous ne pouvez pas faire autrement que de me prendre. Je sais bien que je ne vaux rien , et vous le savez encore mieux que moi; mais n'est-il pas vrai que vous m'avez déjà un peu changé? Eh bien! il ne tient qu'à vous de me changer encore davantage. D'ailleurs, ce n'est pas pour moi que je vous le demande. Non, si j'ai le bonheur de travailler au salut des âmes, de beaucoup souffrir, la faim, le froid, les rebuts, les opprobres, c'est une convention faite entre vous et moi, tout cela ne me sera compté pour rien, et tout sera uniquement pour vous. — Mais si je n'ai besoin de rien étant Dieu? — Oui, vous; mais les
pauvres âmes que vous avez rachetées. Oui, mon Jésus, tout cela sera pour convertir, quand ce ne serait qu'une seule âme, quand ce ne serait que pour empêcher un seul péché mortel. Vous n'avez donc pas de motif pour me refuser. Je suis déjà votre esclave : s'il faut que je sois quelque chose de plus, j'y consens. Vous pouvez tout, quoique je sois un abîme de corruption , vous pouvez me rendre propre à ce ministère. Et que ferais-je sur la terre, si je ne pouvais travailler à votre gloire? »
En 1847, son àme brûlante éprouve ces mêmes transports de zèle et de dévouement pour le salut de ses frères :
« J'ai senti se renouveler en moi le même dévouement, écrit-il, le même désir de contribuer, de me consumer au service de Dieu, de faire régner Jésus- Christ dans les cœurs, d'arracher à Satan le plus d'âmes qu'il me sera possible. Il me semble que , si je regrette d'être avancé en âge, et même de mourir, c'est principalement parce que je ne pourrai plus rien faire pour la gloire de mon Dieu, de ce Dieu qui m'a tant aimé... Il me semble encore, et je ne crois pas m'abuser en parlant ainsi, il me semble que /aimerat^ mieux rester sur la terre -pour travailler à sa gloire 'plutôt que d'aller en paradis jouir de son bonheur. Non, je ne m'en impose pas à moi-même en écrivant ces mots, que je souligne à dessein. Cette disposition est vraiment dans mon cœur. »
Plus loin il ajoute : « A l'âge où je suis arrivé, je ne puis plus faire grand'chose. Néanmoins, comme il
me reste encore assez de forces pour continuer l'œuvre des missions, et que, contre mon attente, il se présente encore quelques paroisses à évangéliser, je dirai comme saint Martin : Si adhuc populo tua sum necessarius , non recuso laborem (1).
Au milieu de ces élans de zèle et des travaux qui en étaient le fruit pratique , le P. Sellier n'oubliait pas le soin de sa sanctification personnelle. Voici les précautions qu'il se prescrivait en 1828 pour prévenir la dissipation et l'entraînement auxquels expose trop souvent le ministère des missions :
1"" Régler les occupations durant les missions aussi bien que les heures des repas, du sommeil; sans cela on nuit à sa santé, on ne met aucun ordre dans ses fonctions. Ne pas avoir peur de renvoyer les pénitents , à moins que ce ne soit la veille d'une communion générale. Ainsi, ne jamais passer neuf heures du soir.
2^ Ne jamais négliger l'oraison ni l'examen du soir.
5*" Préparer d'avance son cahier de notes avec les numéros à donner aux pénitents.
4* Inscrire exactement les pénilents dès le commencement de la mission ou d'une retraite.
5° Éviter la précipitation, comme cela m'arrive quand je vois beaucoup de monde autour du confessionnal.
6° Prendre garde à ce que le pénitent seul entende.
(1) Si je suis encore nécessaire à votre peuple , je ne refuse pas le travail. (Office de l'Eglise.)
7° Ne rester à table, surtout le soir, que le temps nécessaire.
8*" Vivre avec sobriété, et même avec mortification. Je n'aurai qu'à me rappeler ce que faisait saint François Régis.
9° Mais toujours et avant tout, dévotion, confiance en ma bonne mère, la divine Marie. Oui, ô Vierge toute-puissante, c'est bien alors que je yous dirai, comme autrefois Barac à Débora : Si veneris inecum, vadam; si nolueris venire, non pergam (1). Et comment'refuseriez-vous de m'accompagner, puisque je croirai toujours que ce sera vous qui avez tout ordonné ?
Au reste, dans ce difficile ministère et dans ses rapports avec MM. les curés qui lui donnaient l'hospitalité, le P. Sellier, dit un de ses confrères qui l'a accompagné dans plusieurs missions, « avait l'art de se faire pardonner aisément les observations que son zèle apostolique le portait à faire dans l'occasion. La vénération qu'il inspirait était le passeport des avis qu'il croyait devoir donner, et qu'il présentait avec une franchise si pleine de simplicité, qu'il ne venait à l'esprit de personne de le trouver mauvais. Prêtres et laïques professaient pour lui la plus haute estime, comme le respect le plus profond. » On venait le consulter quelquefois de très-loin, et les personnes qui traitaient avec lui les affaires de leur conscience se
(1) Si vous venez avec moi, j'irai; si vous ne voulez pas venir avec moi, je n'irai pas. ( Jud., iv, 8.)
félicitaient d'avoir eu recours à ses conseils. Elles admiraient avec quel discernement, souvent dès un premier entretien, il lisait dans leur intérieur, et leur donnait les avis les plus appropriés à leurs besoins.
Le P, Sellier avait surtout un don tout particulier pour guérir les âmes travaillées par les scrupules. Lui-même n'avait pas été à l'abri de cette maladie, et il ne put jamais en triompher entièrement. Ce que l'on ne croira pas sans peine d'un homme dont l'indulgence pour les pécheurs élait presque proverbiale, c'est que dans l'exercice du ministère il ne pouvait se défendre de certaines inquiétudes qui lui étaient très-pénibles. « Pour moi, dit-il un jour dans une réunion de prêtres, ce qui me fatigue dans une mission, ce ne sont point les exhortations journalières prolongées; ce ne sont pas les longues heures à passer au confessionnal, même quand il s'agit d'y consacrer des nuits entières; ce ne sont pas même les contradictions, les difficultés, l'insuccès, qui se trouvent mêlés au bien. Ce qui me fatigue, ce qui me tourmente, c'est l'incertitude où je me vois bien souvent, me disant à moi-même : Puis-je ou non donner ici l'absolution? Je la donne néanmoins presque toujours en dernière analyse : je me suis même reproché plus d'une fois de l'avoir refusée. Alors je me forme la conscience; je fais ce que je puis. Dieu fait le reste.
Ces inqui(^tudes se reproduisaient dans ses retraites. Il sentait alors le besoin de s'encourager luimême, de s'exciter à la confiance : « Il me semble,
écrivait-il en 1845, que j'aurai beau rechercher mes fautes et m'en accuser, il m'en restera toujours à découvrir et à expliquer. Ce sera là probablement la peine de toute ma vie. Puisse-t-elle ne pas me jeter dans le découragement au moment de la mort! 0 Marie, ô vous qui avez déjà tant fait pour mon salut, ne permettez pas que je perde jamais confiance. Ne permettez pas que je reste en mauvais état si j'avais le malheur d'y être. Il me semble que j'ai la bonne volonté d'accomplir toute justice. Aidez-moi à remplir ce devoir^ qui renferme tous les autres : Munstra te esse matrem. Mater Verhi , noli verha mea despicere (1). »
L'expérience qu'il avait de ces tourments de conscience le rendait, comme cela arrive d'ordinaire, plus propre à en guérir les autres. 11 les écoutait avec patience et charité dans lescommencements surtout : mais il exigeait ensuite une obéissance entière. Il savait que c'est là le remède le plus efficace, et souvent l'unique qui puisse triompher de cette maladie.
Le zèle du P. Sellier ne se bornait pas au soulagement des maux spirituels du prochain. Les besoins temporels ne le trouvaient ni moins tendre ni moins compatissant. 11 avait la pitié la plus touchante pour les personnes souffrantes. Il s'alarmait pour la santé des autres, et s'en occupait avec des détails pleins de
(1) Montrez que vous êtes ma mère. 0 Mère du Verbe, ne rejetez pas ma prière.
bonté. En un mot, il était heureux de pouvoir soulager les maux, quels qu'ils fussent, et de rendre tous les services qui étaient en son pouvoir. On rapporte que, dans un pèlerinage qu'il fit à une lieue de Plainval, dont il était curé, il donna ses souliers à un pauvre qu'il avait rencontré, et qu'il revint au presbytère nu-pieds.
A la suite de la mission de Rochepaule, les missionnaires, pressés de partir, avaient refusé une invitation. Le chef de la pieuse famille où la réunion devait avoir lieu dit alors au P. Sellier : Ma famille sera affligée de votre refus. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer le saint homme: Oh! répondit-il aussitôt, puisque ce refus contriste votre pieuse famille, j'irai. Il y alla en effet dans la compagnie du curé et du vicaire, et il se montra dans cette réunion ce qu'il était toujours en pareille circonstance, plein d'aménité et de bonne grâce.
La sensibilité de cœur était portée si loin dans le P. Sellier, qu'il avouait ne pouvoir se décider à Tire les lettres dans lesquelles il craignait de trouver des nouvelles affligeantes, et il se le reprochait comme un acte de faiblesse et d'immortification.
Nous citerons encore, comme témoignage de cette exquise sensibilité, deux lettres qui nous ont été communiquées. Dans l'une il se réjouit avec un de ses amis les plus dévoués (1) de la naissance d'un petit-fils. L'autre est une lettre de condoléance à la
(1)'M. Poujol d'Acqueville.
mère de cet enfant, mort moins d'un an après sa naissance :
" Verschoq, 22 décembre 1846. J. M. J.
« Monsieur et tendre ami, je vous remercie beaucoup de l'attention que vous avez mise à me faire part de l'heureux événement qui réjouit votre cœur, et comble les vœux de votre bonne et chère Amélie. Sa confiance en Dieu n'a donc pas été confondue (Ps. n). J'unis mes actions de grâces à celles de toute la famille, et en particulier à celles de la vertueuse mère, qui, j'en suis sûr, remercie doublement l'Auteur de tout bien de l'avoir rendue mère , et mère d'un fils, après dix années d'attente. Daigne le Seigneur bénir l'enfant et celle qui l'a mis au monde ! Qu'il croisse comme un autre Samuel, pour être la joie de ses parents, et pour tempérer l'amertume des épreuves par lesquelles il a plu à la divine Providence de vous faire passer !
« Au reste les croix, quand on les envisage en chrétien, sont aussi un sujet bien réel de consolation : car elles sont le gage de la bonté divine envers nous. C'est par la voie des souffrances que Notre-Seigneur fait marcher ses élus : Parce que vous étiez agréable à Dieu, dit l'ange Raphaël à Tobie, il a fallu que les afflictions vinssent vous éprouver. N'est-ce pas ainsi qu'il a traité les chefs de tous les prédestinés, Jésus et Marie? La nature trouve ce langage bien rude; elle dit comme les Capharnaïtes : Durus est hic sermo. Mais la foi, qui ne peut jamais
nous tromper, nous dit avec l'auteur de Vlmitation : In cruce salus , in cruce vita , in cruce protectio ah hostihus, in cruce infusio supernœ suavitatis (l). Ces sentiments yous feront apprécier les événements douloureux qui ont déchiré votre cœur. Vous bénirez même la main qui vous a frappé. Mais, de quelque manière que le souverain Maître en use envers nous, soit qu'il nous afflige ou qu'il nous console, faisons tout servir à notre salut éternel.
« Je reçois avec reconnaissance les vœux que vous formez pour moi : vous savez ceux que j'adresse au Ciel pour vous et votre chère famille. Je vous en renouvelle l'assurance en cette circonstance. Agréez-les avec l'expression de l'affectueux dévouement avec lequel je suis en Notre-Seigneur, etc. »
« Saint-Acheul , 22 avril 1847.
« Madame, la paix de Notre-Seigneur. Votre cher et si tendre papa a pris hier la peine de venir à Saint- Acheul, où je ne fais que de rentrer, pour m'annoncer sa douleur et la perte cruelle que vous venez de faire de votre premier-né, de cet enfant si désiré que la divine Providence avait accordé à vos désirs après dix années d'attente. Hélas! avant d'arriver à Amiens je savais déjà celte déchirante nouvelle. Une de vos anciennes amies de pension, alors M^^e Emilie d'Os-
(1) Dans la croix est le salut; dans la croix est la vie; dans la croix est la protection contre nos ennemis; dans la croix est l'abondance des consolations célestes. {Imit.,\\y, ii, chap. 12.)
trel, aujourd'hui épouse de M. le marquis de Maries, près Auxi - Château , m'a appris ce triste événement. J'avais pris une bien grande part à votre joie et à celle de toute la famille lors de la naissance de cet enfant chéri : il me semble que la part que j'ai prise à votre affliction est encore plus grande, parce que je sais tout ce que cette épreuve a d'accablant pour voire cœur et d'épouse et de mère. Aussi ai-je prié le Dieu de toute consolation de venir à votre secours; et je ne doute pas que sa bonté n'ait déjà adouci l'amertume de votre douleur. Quand un tel père frappe, sa grâce ne manque jamais de cicatriser les plaies qu'il a faites : j'entends quand ses coups tombent sur une âme qu'il aime; et vous êtes de ce nombre, n'en doutez pas, ma bonne Amélie. La première pensée qu'il vous aura inspirée , j'en suis sûr, aura été celle-ci : « Je ne condamne pas tes larmes... « Elles sont bien légitimes... Un jour tu les changea ras en plerirs de joie, quand tu verras ton cher « enfant dans ma gloire et mon bonheur... Le voilà « pour toujours en possession de cette félicité qu'au- « cune puissance, aucun événement ne saurait lui « ravir... Quand tu aurais pu lui léguer un trône, « qu'est-ce qu'un trône sur la terre comparé à celui « qu'il occupe déjà dans le paradis?,.. C'est parce que « je l'aimais, que je l'ai soustrait aux périls de ce « monde avant que le souffle empesté du siècle ait K terni sa robe d'innocence. »
« Ces réflexions, ma chère enfant, ne sont pas de vaines suppositions : c'est le langage de la foi, de
cette foi dont vous faites profession, de cette foi aussi infaillible que Dieu même.
« Aussi suis-je persuadé qu'au milieu de vos profondes douleurs vous trouverez encore des paroles pour remercier ce Père céleste d'en avoir ainsi agi envers vous. Il vous avait donné un Isaac; il vous l'a été, afin que \ous puissiez par votre résignation lui olFrir un sacrifice qui ait quelque rapport avec celui d'Abraham. Ne peut -il pas vous donner d'autres enfants? Oui, il le peut; et qui sait si ce n'est pas à cet acquiescement parfait à son adorable et toujours aimable volonté qu'il attache la grâce de votre fécondité? Confiance donc, ma bonne Amélie; votre confiance ne sera pas confondue. Continuez surtout à recourir à Marie, consolatrice des affligés!
« Agréez, s'il vous plaît, l'assurance de mon respectueux dévouement en Notre-Seigneur. »
Ajoutons ce dernier trait de la bonté de cœur du P. Sellier, que dans les missions il était plein de sollicitude pour celui de ses confrères qui raccomj)a gnait. C'était le seul point pour lequel il se montrait quelquefois exigeant chez MM. les curés. On le voyait prodiguer à son collègue milie attentions, mille soins vraiment maternels; et cependant celui-ci, beaucoup plus jeune, pouvait se passer bien mieux que lui des petites douceurs qu'il lui procurait , et qui n'étaient pourtant pas indispensables.