CHAPITRE XXXIX
MortiflcatioD du P. Sellier.
A Texemple de tous les saints, autant le P. Sellier avait d'indulgence et de compassion pour le prochain, autant il était dur et sévère pour lui-même. Si l'on ne savait que Dieu se plaît à dérober à ses élus la connaissance de leurs vertus, on ne comprendrait pas comment un homme qui a porté si loin l'esprit de mortification, dont les austérités étaient manifestes aux yeux de tous, se reproche sans cesse dans ses écrits sa délicatesse et son immorlification, et revient constamment dans ses retraites sur la nécessité de vaincre son penchant à la sensualité.
Donnons d'abord les résolutions qu'il prit par rapport à cette vertu dans sa retraite d'un mois en 18-25 :
« Tout bien considéré devant le Seigneur, je crois devoir m'arrèter à l'acquisition et à la pratique d'une seule vertu : la mortification. Je crois que mes défauts n'ont été si nombreux et si tenaces que parce que j'ai négligé cette vertu, et si je la pratique, il me semble que j'aurai tout le reste. Quelles règles à suivre? Pas d'autres que celle qui est renfermée dans le douzième article du sommaire des constitutions : Quœrere in Domino majorem met abnegationem et
continuam in rehus omnibus, quoad fieripoterit, mortificationem (1). Ainsi, mortification continuelle et universelle. i° Lever avant trois heures. Emploi exact du temps : observer soigneusement les règles de modestie. Comme c'est du côté de la nourriture que je suis plus tente en certains temps de l'année, et que c'est aussi de ce côté que j'ai été plus faible, je me ferai un devoir, 1° de garder exactement les règles de tempérance tracées par saint Ignace ; 2^ de ne jamais sortir de table , à l'exemple de saint François de Borgia, sans m'être imposé quelques privations. Pour les délicatesses, je ne les rechercherai pas; je les éviterai même autant que je pourrai, sans me singulariser et sans qu'on s'en aperçoive trop. Pour les invitations au dehors, je les fuirai, et ne les accepterai qu'autant que je ne pourrai faire autrement. Dans les travaux, je prendrai sans scrupule ce qu'on me donnera en fait de nourriture, mais seulement le nécessaire. Quant aux mortifications corporelles, je pratiquerai celles que l'obéissance m'a permises.
ft 2° Mortification intérieure. Dépendance absolue de mes supérieurs; renoncement à ma volonté, me conserver dans une parfaite indifférence pour toute espèce d'emplois, de fonctions, de lieux. Patience au tribunal de la pénitence à l'égard des personnes qui pourront me rebuter ; m'y rendre indistinctement pour qui que ce soit, riche ou pauvre, et plutôt pour
(1) Chercher selon Dieu la plus grande abnégation, et une mortification contiuuelle en toutes choses, autant qu'il sera possible.
les pauvres que pour les autres. Mortification surtout pour couper court à une conversation, pour cesser une occupation aussitôt que la voix de Dieu intérieure ou extérieure m'appelle à autre chose. Mortification pour ne pas résister au Saint- Esprit. ^>
Voici maintenant Tapplication de ces principes dans les différents actes de pénitence que le P. Sellier ne cessa de s'imposer pendant toute sa vie.
Son sommeil était fort court; il se levait chaque jour à trois heures au plus tard, selon la résolution qu'il en avait prise, afin de pouvoir prolonger ses oraisons. Il s'avoue à lui-même en 184i , à l'âge de près de soixante- dix ans, qu'il ne se rappelait pas, durant le cours de l'année précédente, être resté au lit une seule fois après avoir entendu son réveil, et cela en toute saison, et en quelque lieu que ce fût; que même^ quand il avait pu se coucher à neuf heures, il s'était souvent levé un quart d'heure avant trois heures. Son lit se composait d'une dure paillasse, avec un seul drap et la couverture; il y dormait la plupart du temps tout habillé. Habituellement il n'usait point de feu dans sa chambre, quelque rigoureux que fût le froid. Pendant longtemps il s'abstint de déjeuner; et durant le carême, il se contentait du repas de midi. Disons plutôt que toute sa vie fut comme un jeûne continuel.
' Non -seulement il faisait ses longues prières à genoux ou prosterné, sans appui, au milieu de sa chambre, et le crucifix à la main; mais on le voyait presque toujours à genoux à sa table pour lire, écrire
et travailler; et il passait encore des temps considérables à l'église, toujours à genoux et sans appui, occupé soit à réciter l'office divin , soit à méditer, soit surtout à préparer ses instructions.
Ses disciplines étaient fréquentes, et souvent sanglantes. Il y ajoutait les chaînes de fer, et l'usage presque continuel du cillce. Lorsqu'il habitait le petit séminaire de Saint-Acheul, il confiait de temps en temps, quand il s'absentait, la clef de sa chambre à un jeune ecclésiastique en qui il avait confiance. Certains élèves profitaient de cette circonstance pour obtenir du jeune lévite le privilège de pénétrer dans la chambre de l'homme de Dieu , et y faire une espèce d'inventaire de ses instruments de pénitence. Les plus légers eux-mêmes s'estimaient heureux de les baiser avec respect comme les reliques d'un saint; et il en est qui , pour avoir part à cette faveur, s'imposaient de pénibles sacrifices.
« Je l'entendais quelquefois au milieu de la nuit, écrit un des Pères qui l'accompagna dans ses missions , exhaler vers le Dieu de son cœur ses sentiments de pénitence et d'amour, en se frappant durement et longtemps avec une petite chaîne de fer que j'ai découverte par hasard. »
Un Frère de Saint-Acheul eut la singulière idée de compter montre en main les coups de discipline dont il se frappait en cinq minutes : il en compta cent soixante-deux, et la pénitence dura un quart d'heure.
Le même Frère chargé de le conduire au réfectoire après qu'il eut perdu la vue, a remarqué que
chaque jour, à la fin de l'examen de midi, le Père baisant la terre sous la table, se relevait brusquement comme par distraction, et donnait un grand coup de tête à la table.
A Saint-Acheul encore, dans les derniers temps de sa vie, le Fr. tailleur s'aperçut que son gilet de flanelle, sa chemise, et jusqu'à la doublure de sa soutane étaient imprégnés de sang. Autour des reins, la chemise et la ceinture de la culotte en étaient également tachées.
Voici un autre genre de mortification qui peut paraître plus pénible encore. On raconte que durant une mission qu'il donna dans une pauvre paroisse des montagnes du Vivarais pendant l'hiver de 1834 à 1853, il prit de la vermine, et que, par esprit de mortification, il ne s'en débarrassa pas. Ce ne fut que deux ou trois mois après qu'on s'en aperçut : son scapulaire, sa soutane en étaient garnis, et lorsque le P. supérieur lui témoigna son étonnement de ce qu'il avait pu supporter si longtemps une pareille souffrance, il répondit en souriant: Ce cilice en vaut bien un autre. Cette mortification était d'autant plus méritoire qu'avant ce qu'il appelait sa conversion il était d'une propreté remarquable.
Ce ne fut pas la seule circonstance où il eut à endurer cette sorte de pénitence. Lorsqu'il allait visiter les pauvres ou les prisonniers, il lui arrivait souvent de rapporter ces hôtes importuns; et il devait en souffrir cruellement. Jamais néanmoins il ne se plaignait, et il ne faisait rien pour être délivré
de cette incommodité : il fallait que les infirmiers en fissent la remarque pour l'obliger à prendre les précautions usitées en pareil cas.