‹ Vie du R.P. Louis Sellier de la Compagnie de JésusChapitre 6 sur 44 · SB · texte numérisé non relu

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gnie excîlait en lui. *Nom de Jésus, s'écrie-t-il, nom au-dessus de tout nom, nom puissant, qui fait trembler l'enfer; nom qui fait fléchir tout genou de gré ou de force. Malheur à moi, si j'attendais dans l'autre monde à en reconnaître la puissance ! Nom efficace, qui a renversé les idoles, terrassé les démons, vaincu les tyrans, qui a fait triompher des vierges timides, de petits enfants; nom qu'on n'a jamais invoqué en vain, qui est l'asile des pécheurs, la consolation des justes, la force des faibles; nom qui sera un jour révéré dans tout l'univers. Ah I puissé-je être du nombre de ceux qui coopéreront à ce grand œuvre! Elles existent encore ces congrégations que l'impiété avait voulu éteindre, ces congrégations vouées au nom de Jésus. Dans le moment où l'empire de l'Antéchrist expire, la main puissante de Dieu semble vouloir ressusciter les Jésuites. Que je serais heureux si la Providence m'appelait dans cet institut! Dès ce moment je consacre au nom de Jésus tout ce que j'ai reçu de dons du ciel , tout ce que j'ai de forces et de facultés pour être employés à la gloire de ce nom de Jésus, que je voudrais voir connu et aimé par tous les hommes. »

Un an environ après le jour où Louis traçait ces lignes, le 10 octobre 1800, jour où l'Église célèbre la fête de saint François de Borgia , la Providence fit tomber entre ses mains un écrit contenant le récit de la conversion de Paccanari, du projet qu'il avait formé de travailler au rétablissement de la Compagnie de Jésus sous le nom de la Foi de Jésus, des encourage-

ments et des faveurs particulières qu'il avait reçues du pape Pie VI, et du désir que ce pontife avait exprimé de voir cette société se réunir avec celle du Sacré-Cœu!" de Jésus, réunion opérée depuis le 18 avril 1799 (i). La lecture de cet écrit fit sur Louis une impression profonde, et enflamma de plus en plus ses désirs. C'est sous le coup de cette impression que trois jours après, encore tout plein des souvenirs du récit qu'il avait lu, il écrivit ces paroles remarquables : « 0 mon Dieu, serait-ce donc là ceux que vous destinez à régénérer le monde? Tout semble le faire croire. Dans l'institution et les progrès de cette société, on ne peut s'empêcher de reconnaître le doigt de Dieu. Que j'aime à me persuader que ces hommes vont être les nouveaux apôtres que vous préparez à la France, à tout l'univers !

« J'ai toujours aimé les Jésuites. 0 Jésus, il suffit qu'ils portent votre adorable nom. Dans mes moments de ferveur, il m'est arrivé de ne vouloir me consacrer qu'à ce divin nom. Nom de Jésus, nom d'amour, nom de paix, nom de bonté! Ah! si vous vouliez agréer mes services, si vous me destiniez à être utile aux autres, je vous demande à entrer dans un ordre qui portera votre nom, qui aura votre esprit. Je ne suis pas venu pour perdre , mais pour sauver. Ah ! que je serais heureux si j'étais un jour du nombre de ceux qui n'auront d'autre maxime que celle-ci : Tout à Jésus, tout pour Jésus, tout avec Jésus, mon

(1) Vie du P. J. Varin , chap. 8 , p. 48 e+ suiv.

adorable, mon aimable Maître. Voilà ma devise! Quand je considère ce que je suis, je reconnais que je ne suis pas digne d'une aussi grande faveur. J'ai mille défauts, malgré tant de bienfaits, tant de grâces extraordinaires; et je n'ai point acquis de bonnes qualités, après tant de communions, après tant de faveurs incompréhensibles. »

L'année suivante, Louis eut la consolation d'apprendre qu'une colonie des Pères de la Foi était arrivée à Paris sous la conduite du P. Varin (\), et s'employait avec un zèle et des succès merveilleux au salut des âmes, soit dans l'exercice du saint ministère, soit dans l'éducation de la jeunesse. Cette nouvelle le combla de joie, et vint le confirmer dans les sentiments que Dieu lui avait précédemment inspirés. Il se hâta donc d'offrir aux Pères rétabl',ssement qu'il dirigeait conjointement avec M. Corbie. Sa demande ne fut pas repoussée. Au mois de juin 1801 le P. Varin se rendit à Amiens pour traiter cette affaire, et il fut convenu qu'au mois d'octobre suivant la maison serait remise entre les mains des Pères de la Foi. « C'a été, écrivait le P. Sellier (journal de 1825), c'a été le lundi de la Pentecôte, jour où saint Ignace fut blessé au siège de Pampelune, que cet envoyé du ciel (puis-je lui donner un autre nom?) me dit ces paroles à l'Oratoire en m'embras. sant : Dès ce jour, je vous compte pour un des Nôtres. » Malgré la satisfaction que fit éprouver

(l) Vie du P. J. Varin. chap. 10, p. 61.

à Louis une faveur qu'il avait si vivement désirée, au moment d'accomplir le sacrifice, la nature, ainsi qu'il arrive quelquefois, réclama ses droits. Comment, se disait -il, quitter une position qui ne manquait pas d'agréments? Sans vouloir précisément reculer en arrière, il pria le P. Varin de s'en rapporter, quant à sa vocation, à la décision du P. Thomas, qui était alors retiré à la campagne avec M^'^ Blin de Bourdon et la Mère Julie, fondatrice de la congrégation de Notre-Dame (1). Le P. Varin y consentit, fit à pied le voyage de Saint-Ouen, petite bourgade située à vingt-quatre kilomètres environ d'Amiens, et à son retour il admit définitivement Louis dans la Société de la Foi. Celui-ci n'en continua pas moins de remplir jusqu'à la fin de l'année les fonctions dont il était cha^^^é dans le pensionnat de l'Oratoire , et ce fut lui qui prononça le discours avant la distribution des prix.

Au commencement de septembre , le P. Varin, qui avait fait un voyage à Amiens pour régler quelques affaires relatives au pensionnat, ramena Louis à Paris pour lui donner, ainsi qu'à plusieurs autres Pères, les Exercices spirituels de saint Ignace. Louis nous a transmis une circonstance dont il fut vivement touché. La petite communauté des Pères, qui habitait la rue de Tournon, n'était pas riche, tant s'en faut. Notre postulant , peu accoutumé à une manière de vivre aussi pauvre, s'y habitua cependant

(1) Vie du P. J. Varin, chap. 10, p. 93.

au bout de quelques joui s. Quant au logement, on avait pu le caser passablement. Le P. Varin lui avait assigné une chambre où l'on ne voyait rien d'élégant, mais qui renfermait au moins le nécessaire. Le lendemain matin , il alla rendre une visite au P. Varin. Quel ne fut pas son étonncment quand il trouva sou supérieur dans un réduit obscur, sous la tuile, à côté d'un pauvre grabat, sans draps ni matelas, garni seulement d'une paillasse et d'une simple couverture de laine!

Le spectacle de cette charité, et d'une pau\reté si absolue dans un supérieur, lit sur notre retraitant une impression qu'il n'oublia jamais, et dont il parlait encore avec admiration à l'âge de près de quatrevingts ans. Cette leçon muette le prépara merveilleusement à la retraite, qui n'eut lieu cependant que quinze jours plus tard.

11 est facile de conjecturer avec quel fruit le fervent

postulant se livra à ces saints exercices. C'était son

premier pas dans la carrière de la vie religieuse. Il y

marcha depuis avec une ardeur toujours renaissante,

et ne cessa d'y faire chaque jour de nouveaux progrès.

Nous avons entre les mains le journal de cette

retraite, comme de toutes celles qu'il fit dans la suite.

Nous nous contenterons d'en donner quelques extraits.

Voici comment il s'exprime en parlnnt de l'humilité :

« 0 amour-propre, jusqu'à quand vivras-tu dans

mon cœur? Mon Dieu, j'ai beau réfléchir sur ce qui

se passe en moi à l'égard de ce vice odieux : je ne

l'effleure même pas. Vous seul connaissez toute la

profondeur de ce cloaque , de ce bourbier, de cette fange. Faites-m'en découvrir encore quelque partie, afin que j'apprenne à ne plus vouloir être compté que pour rien, à désirer d'être foulé aux pieds, d'être traîné dans les ruisseaux, comme un animal mort. » Puis il continue : « Quelle est l'humilité qui convient 1° à un disciple d'un Dieu anéanti dans l'Incarnation ; 2° à un pauvre , à un misérable , à un pécheur? Vous seul, ô mon Dieu, pouvez m'éclairer là-dessus. Le mystère de votre Incarnation me présente l'idée de ce que vous devez attendre de moi. Qui est descendu de plus haut que le Verbe ? Qui s'est abaissé plus bas qu'il ne l'a fait en se revêtant de notre chair? 0 mon Dieu, votre abaissement, ou plutôt votre anéantissement, réunit ici deux infinis : infini en néant ; vous avez pris celte nature humaine qui, chargée de péchés, est plus vile que la chair des plus vils animaux, et qui, sous ce rapport de péché, est au-dessous du néant, puisque le néant ne déplaît point à Dieu. Infini par l'endroit d'où vous descendez: In principio erat f^erbum (1), etc.. On pourrait donc appeler ce mystère le double mystère de l'anéantissement. Ce qui convient à un de vos disciples, c'est donc de chercher à chaque instant un nouveau moyen de s'anéantir; et quand il s'anéantirait pendant l'éternité, il devrait toujours dire : Ce n'est pas encore assez ; je n*y suis pas encore; et je ne parviendrai jamais, ô mon Dieu, à me mettre au point où je

(1) Au commencement était le Verbe, etc.

devrais être pour conserver entre vous et moi une proportion convenable... Ainsi abaissons-nous, abaissons-nous sans cesse; mettons -nous dans la boue, abaissons-nous sans mesure, sans fin, et disons toujours : Ce n'est pas encore assez...

« Que puis-je faire à l'avenir pour pratiquer l'humilité? i° A l'égard de Dieu; je me regarderai toujours comme Tètre le plus misérable qu'il y ait en ce monde. Je lui dirai chaque jour, et le plus souvent que je pourrai : Seigneur, faites que je vous connaisse, et que je me connaisse. Domine, noverim te, noverim me.

« 2" Je couperai dans sa racine tout sentiment de vanité, de complaisance, qui pourrait s'élever au dedans de moi-même, en m'imposant quelque pénitence que j'effectuerai sur-le-champ, si je le puis; et je m'habituerai , avec la grâce de Dieu , à des actes d*humilité. Que je serais heureux si je pouvais devenir insensiblement capable d'endurer des affronts, des humiliations!

« 5° S'il m'arrivait d'offenser quelqu'un, j'en demanderais pardon aussitôt à Dieu, et j'irais ensuite faire mes excuses, tâchant d'employer la posture la plus humble.

« Mais comme je ne puis exécuter toutes ces résolutions sans de grands secours du Ciel, je demanderai particulièrement cette vertu dans mes prières au Dieu humble, par l'entremise de la plus humble de ses créatures. »

Plus loin, il exprime ses sentiments sur la pauvreté religieuse qu'il allait embrasser.

« Comment Jésns-Clii'isl notre Maître, noire Sanveur et notre Roi, a-t-il embrassé, aimé et pratiqué la pauvreté, et jusqu'où?»

Que l'on suive Jésus-Christ depuis sa naissance jusqu'à sa mort, on verra qu'il pousse la pratique de la pauvreté jusqu'à ses dernières limites. Sa pauvreté eut trois caractères: elle fut extrême, constante et volontaire.

Pauvreté extrême : Il naquit dans une crèche, sur la paille, ayant à peine pour se couvrir de misérables lambeaux. IVon, non, mon Maître, vous ne pouviez pas naître dans un dénûment plus absolu.

Pauvreté constante: Tel il fut dans la crèche, tel il fut toute sa vie. Une chaumière fut le réduit du Maître de l'univers. Jusqu'à l'âge de trente ans, il ne vécut que du travail de ses mains. Un Dieu occupé à des travaux mécaniques; un Dieu rece\ant un salaire de ses créatures, quel myslère! Durant sa mission, il ne vivait que d'aumônes. 11 aurait pu se dispenser des besoins de la vie; mais il aima mieux les supporter, et ne devoir son existence qu'à la charité des fidèles. Un Dieu demander l'aumône, un Dieu recevoir l'aumône de ses créatures, et souvent ces créatures la lui refuser, quel mystère!

Pauvreté volontaire: Il était le maître de tout ce qui existe; rien de ce qui a élé fait n'a été fait sans lui. Il n'avait qu'à le vouloir, et toutes les créatures inanimées se seraient empressées à lui servir tout en abondaîîce; il fallait qu'il les retînt dans une espèce de captivité pour qu'elles le laissassent manquer

du plus absolu nécessaire; comme de fait cela est arrivé. Ainsi la pauvreté fut votre compagne fidèle, ô mon Sauveur, ô mon Dieu! Vous n'eûtes jamais rien de commun avec les richesses : votre premier sermon fut pour les anathématiser, comme votre première entrée dans le monde les avait déjà proscrites. Vous eûtes une mère pauvre, des disciples pauvres; quand vous parliez des pauvres, quand vous vous intéressiez en leur faveur, vous les proclamiez d'autres vous-mêmes. Leur cause devra être la vôtre; c'est ainsi que vous la traitez, et que vous nous assurez que vous la ferez valoir au jugement dernier. Votre conduite même prouve toujours le mépris ou plutôt l'horreur que vous eûtes pour les richesses. Vous êtes le Dieu de la chasteté; cependant vous vous laissiez approcher des personnes dont le commerce est toujours dangereux ; vous conversiez avec la Samaritaine; Madeleine embrassa vos pieds chez Simon. Vous êtes aussi le Dieu de l'humilité; cependant vous avez souffert qu'on vous introduisît en triomphe dans la ville de Jérusalem, et que les enfants criassent Hosanna : salut et gloire au plus haut des cieux. Mais pour les richesses, on ne remarque nulle part dans l'Évangile que vous les ayez jamais touchées. Au contraire, c'était Judas qui portait les aumônes, et vous avez mieux aimé faire un miracle que d'avoir avec vous de quoi payer le tribut pour vous et pour Pierre. 0 mon Sauveur, ô mon modèle , inspirez-moi ce détachement parfait. Jusqu'ici j'ai estimé les richesses, j'ai aimé l'aisance, je n'ai pas encore

pu me réjouir de ne posséder rien, j'ai toujours cherché à me ménager quelque chose. Il faut maintenant que je préfère les pauvres comme les amis de mon Dieu, que je ne possède plus rien, que je ne tienne plus à rien. Ah! quand viendra le jour où j'aurai assez de courage et d'humilité pour vivre d'aumônes, et mendier de porte en porte! » •

A la suite de la méditation sur le bonheur des saints dans le ciel, il laisse échapper un de ces élans d'amour de Dieu où son âme ardente se peint tout entière. Je ne sais si l'on trouve rien de plus Jifûlant dans les Exclamations de sainte Térèse : « Vous aimer, ô mon Jésus; me perdre , m'abimer dans votre amour, voilà tout ce que je veux, voilà tout ce que je vous demande, il me semble que pour moimême, pour mon propre bonheur je ne ferais jamais de grands efforts; je ne suis pas en état d'endurer de grands travaux, de grandes fatigues pour arriver à ma propre félicité. Mais pour plaire à mon Jésus, pour lui prouver que je l'aime, je me sens disposé à faire tout ce qui dépendra de moi. Dites seulement à mon cœur cette parole, ô mon Sauveur, ô mon tout: Tiens, fais cela, je le demande par V amour que je te porte. Si je me connais bien, il me semble que je ne pourrai jamais résister à un tel langage. 3Iais, ô mon Jésus, que je suis hardi! Est-ce à moi à vous tracer des lois? Est-ce à moi à vous dicter ce que vous avez à faire? Pardon, Seigneur, si j'en ai trop dit: mais vous m'avez donné un cœur, et je dirai volontiers que je n'ai plus d'autre faculté que celle d'aimer. Aimer,

toujours aimer, voilà ma devise. Aimer Jésus, brûler pour Jésus, fondre pour Jésus: voilà tout mon bonheur, je n'en veux pas d'autre, je laisse le reste à ceux à qui cela fait plaisir. Ravissements, extases, plaisirs, je vous abandonne pour l'amour de Jésus. 11 me semble encore que ce qui me plaira le plus dans le ciel, ce sera de vous y aimer. Au moins, que je vous aime à chaque instant, toujours un peu plus sur la terre. Quis me separabit a charitate Christi ( 1 ) ? Éteignez, étouffez, abîmez tout autre amour; vous aimer, voilà tout. Ah! quand l'amour de Jésus ferat-il ma nourriture, mon repos^ mon tout, mon être, mon délassement! Vive Jésus! vive Jésus! vive Jésus! Je ne suis qu'à lui. »

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