CHAPITRE VI
Promotion du P. Sellier au sacerdoce. — Sa' première messe.
Cependant le P. Sellier n'était pas encore prêtre. Depuis son entrée dans la société des Pères de la Foi, il avait étudié en particulier la théologie, sur-
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tout la théologie morale, en même temps qu'il se livrait à l'enseignement des lettres et des sciences. Le 51 mars 1804, il avait reçu les ordres mineurs et le sous-diaconat dans la cathédrale d'Arras, des mains de Më"^ de la Tour d'Auvergne-Lauraguais, évêque de cette ville, et le diaconat le 2 avril suivant, dans la chapelle de ce prélat. Au commencement de l'année 1805, il reçut ordre de se préparer au sacerdoce, et le samedi l^^'mars, il commença sa retraite, sous la protection, écrit-il, de la très-sainte et très-immaculée Mère de Dieu, de son saint ange gardien, de saint Joseph, de saint Ignace, de saint Louis de Gonzaguc et de sainte Térèse : car ce fut pour lui un usage invariable jusqu'à la fin de sa vie de placer chacune de ses retraites sous la protection de la très -sainte Vierge, et d'un certain nombre de saints pour lesquels il avait une dévotion particulière, et qu'il invoque dans une espèce de préambule consacré a jeter un coup d'œil sur l'année qui \ient de s'écouler.
Voici comment il s'exprime au début de cette retraite d'ordination : « J'ai fait mes premières méditations sur la lin de l'homme. Beaucoup de difficultés, de distractions : sécheresse, engourdissement, nullement touché... 0 mon Dieu, c'est une punition de mes dernières infidélités. Je l'accepte avec reconnaissance. Souvenez -vous. Seigneur, que cette retraite est la plus importante pour moi. Vous m'appelez par l'organe de mes supérieurs au plus saint, au plus auguste, au plus sacré des ministères. Voici toute la prière que je vous fais. Xe permettez pas que ma
profonde malice s'oppose à vos desseins. Eli quoi ! n'êtes-vous pas le maître? Il faut que vous le soyez encore de ma volonté toujours rebelle. Vous voyez comme je suis misérable, pauvre, nu, estropié^ couvert de plaies. Il est clair que je suis au-dessous du néant : le néant ne vous résiste pas. Parlez donc, Seigneur, et bientôt je serai tel que vous désirez.
« J'ai considéré aujourd'hui pourquoi j'étais au monde. Dieu m'a fait voir que je n'y étais que pour faire sa très -sainte el^très- adorable volonté. Depuis que tu as Tâge de raison, tu l'as contrariée cette divine volonté. Tu y as substitué... quoi? Est-ce celle d'un ange, celle de Marie? Non, la tienne, vil pécheur. C'est à-dire, tu as substitué une volonté criminelle à une volonté toute sainte, une volonté toute folle à la volonté de la suprême sagesse. Mais qu'as-tu donc espéré? Est-ce que tu as cru que ta volonté aveugle, impuissante, diabolique, s'accomplirait en dépit de la volonté divine? 0 l'étrange folie! comme si le néant pouvait jamais prévaloir contre Dieu. Qu'as -tu résolu? Etudier la sainte volonté de Dieu, et la faire en tout. »
Plus loin, en parlant de la mort, il écrit : « Ce sujet m'a peu touché en lui-même, excepté ces deux réflexions: 1° Que penserai -je à la mort des souffrances, des humiliations, des croix? Que penserai-je du succès dans les études, de mes travaux purement humains? Que penserai-je de ces jours que j'ai appelés quelquefois jours de plaisir et d'honneur?
« 2° Si Dieu me donnait le choix d'un genre de
mort, il me semble que je demanderais le martyre. Cette pensée m'a beaucoup attendri. J'ai répété plusieurs fois: Oui, mon Jésus, je serais bien aise de mourir pour vous. Je serais bien aise que mon corps fût haché par morceaux, qu'il fût détruit, donné en pâture aux bêtes, pour réparer les outrages que j'ai faits à votre Majesté... Mais^ vil pécheur, boue infâme, as-tu mérité cette insigne faveur? Sais-tu bien que Dieu ne la donne qu'à ses amis... Et toi!... 0 mon Dieu , je n'ai rien à vous dire, si ce n'est: Que votre très-sainte volonté soit faite! »
A propos de la méditation de l'enfer, il se reproche la sécheresse qu'il ressent : « Pardonnez-la-moi , ô mon Dieu; ce qui me console, c'est qu'il me semble que je m'abandonne à votre esprit. Je ne demande ni peu, ni beaucoup de visites spirituelles. Faites tout comme il vous plaira, ô mon bien doux Maître! je suis à vous... à vous... à vous tout seul... Cette pensée me remplit d'une certaine douceur intérieure, qui, sans être bien forte, est cependant très-différente de tous ces moments de sensibilité passagère que j'ai quelquefois éprouvés pour votre gloire...
« Si j'étais en enfer, quelle pénitence accepterais-je pour en sortir?... quelle reconnaissance envers mon libérateur! Je vous dois plus, ô Dieu de miséricorde, que si vous m'en aviez arraché.. . Que veux-tu faire?... Travailler jour et nuit à vous sauver des âmes; pour une seule vous en gagner autant qu'il s'est écoulé de secondes, de millièmes parties de seconde durant lesquelles j'ai pu tomber en enfer... Je n'ai plus droit à
rien de ce qui est agréable dans le monde... Peines, souffrances, voilà mon partage, et tout cela sans rétribution, sans droit à aucune récompense... Me voilà, ô mon Jésus, faites de moi tout ce qu'il tous plaira... Quelle insigne bonté! non-seulement ne pas me damner, quoique je l'aie mérité une inlinité de fois ; mais m'élever à la dignité du sacerdoce ! «
Enfin, car il faut mettre un terme à ces citations déjà bien longues , le cinquième jour de sa retraite : « Ce matin, dit-il, m'étantmis à méditer, le Seigneur Jésus et sa sainte Mère m'ont fait connaître quelle dignité c'était que l'état de prêtre : 1° substitut de Jésus-Christ; 2° apôtre de Jésus-Christ; 5** dispensateur des trésors de Dieu. Un prêtre est en quelque sorte un autre Jésus-Christ. ïl est appelé aux mêmes fonctions. Qu'il doit être saint , dégagé de tout ce qu'il y a de terrestre! qu'il doit être mort à tout ce qui n'est pas DieuîO mon Dieu, où en suis-je ? Je suis encore tout péché. Et cependant vous voulez que j'approche de votre autel sacré. Renouvelez-moi; créez, oui, créezmoi un cœur neuf. Celui que j'ai est tellement gâté . qu'il n'y a plus moyen de le réparer: Cor mundum créa in me , Deus.
« En méditant sur la vocation des apôtres, la sainte Vierge m'a fait comprendre que le sacerdoce était le plus grand des états après la qualité de Mère de Dieu. Elle m'a aussi donné le désir de considérer le Cœur de Jésus et le sien dans l'hostie toutes les fois que j'aurais le bonheur de dire la sainte messe.
« Je voudrais maintenant la faire aimer, la faire
connaître davantage. Je pratiquerai toujours quelque pénitence en son honneur chaque semaine et la veille de ses fêtes, avec l'approbation du supérieur. Je prononcerai son nom avec le plus de respect qu'il me sera possible. Je tâcherai d'inspirer cet amour et ce respect aux personnes avec lesquelles j'aurai à vivre, principalement aux enfants. J'honorerai surtout son Immaculée Conception, et je procurerai que ce privilège soit honoré, ainsi que le faisait le bon F. Alphonse Kodriguez. Elle sera mon appui, mon refuge, mon tout. 0 douce mère, que je voudrais vous aimer et vous faire aimer! C'est vous qui avez ménagé toutes les grâces qui m'ont appelé au sacerdoce. Je veux être prêtre de Marie, consacré à l'Immaculée Conception. Ainsi soit-il.
« Ce soir, j'ai considéré les fonctions du saint minitère et la manière de m'en acquitter. 1° Les fonctions du sacerdoce, dit saint Jean Chrysostome, s'exercent sur la terre, mais elles viennent du ciel , elles se réfèrent au ciel, 'elles ne concernent que le ciel. Tout en elles est céleste, divin. Guérir les plaies de l'âme, ouvrir le ciel, fermer l'abîme, appliquer le sang de Jésus-Christ, répandre les trésors de la grâce, les faire couler sur les âmes : tout cela est de l'attribut du saint ministère. Aussi ne faut -il pas s'étonner si les anges environnent partout un prêtre. 0 mon Dieu, que devrai-je penser de moi- même après que j'aurai été élevé au sacerdoce? De moi-même, je suis un néant, un abîme de corruption, qui devrait habiter dans les entrailles de l'enfer ; mais par votre onction
sainte, ô mon Dieu, je serai au-dessus des anges. Ce n'est que dans le ciel que je connaîtrai tout le prix de cet état. Par le baptême, je suis uni à Jésus-Christ comme membre; mais par le sacerdoce, je lui serai uni comme co-rédempteur. 0 mon Jésus, que"puis-je vous demander autre chose, sinon de faire de moi tout ce que vous voudrez? Avant tout accordez-moi l'humilité , sans laquelle je ne serai jamais un prêtre selon votre cœur.
« 1" Je me regarderai comme ambassadeur, lieutenant, représentant de Jésus-Christ... Quelles étaient ses pensées , ses affections, sa manière d'agir? L'ambassadeur doit représenter son maître.
a 2** Je dirai mon office avec toute la dévotion dont je serai capable , me représentant la sainte Vierge présente avec l'Enfant-Dieu, la conjurant d'offrir à son divin Fils mes prières. Je dirai les Gloria Patri avec toute la ferveur qui dépendra de moi.
« 5" Pour le saint sacrifice, je le célébrerai avec le plus de ferveur qu'il me sera possible. Je ferai chaque jour ma préparation, en m'imaginant que je vais assister à la sainte cène ou à la mort du Sauveur sur le Calvaire. Je tâcherai de m'humilier aussi profondément que possible, en me rappelant les péchés de ma vie passée, mes imperfections présentes, mes ingratitudes.
« Pendant le sacrifice, je tâcherai de me bien pénétrer l'esprit des cérémonies et des prières relatives à chaque partie.
« A la communion, je m'imaginerai le Calvaire
planté dans mon àme. J'élargirai mon cœur pour qu'il reçoive tout le déluge des grâces de mon bienaimé, de mon tout. 0 Jésus! ô Marie! ô Joseph! Ainsi soit-il. »
C'est dans ces sentiments de foi, d'humilité, d'amour et de reconnaissance, que le P. Sellier reçut à Arras l'onction sacerdotale, le 9 mars 1805, des mains de M='' de la Tour d'Auvergne, dans la chapelle du palais épiscopal. Le prélat avouait depuis qu'en lui conférant le sacerdoce il avait éprouvé je ne sais quelle impression intérieure inspirée par la vue du vertueux prêtre auquel il imposait les mains.
Quinze à vingt élèves conduits par le P. Leblanc, supérieur de la maison , firent le voyage d'Arras pour être les témoins de cette touchante cérémonie. La députation reçut la plus gracieuse hospitalité chez les parents de l'un des élèves , la famille Vahé. Vers la fin du dîner, un ecclésiastique (1) venu d'Amiens pour assister à cette cérémonie , eut l'heureuse idée de partager le ruban violet qui avait servi à soutenir la chasuble jusqu'au moment où elle se déploie entièrement sur le dos du nouveau prêtre, et d'en distribuer un fragment à chacun des élèves, qui le conservèrent comme un précieux souvenir et une espèce de relique.
Nous mentionnerons ici une circonstance peu im
(1) M. Fabbé Duminy l'ainé, frère de M. Tabbé Diiminy, curé de Sainti-Michel avant la révolution, puis curé de la cathédrale, vicaire général, et mort chanoine titulaire d'Amiens le 5 décembre 1838, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.
portante en elle-même, mais qui doit être signalée, parce qu'elle fournit à notre fervent ministre de Jésus-Christ une occasion de s'entretenir dans ces bas sentiments de lui-même qui étaient la disposition ordinaire de son âme. Dans la cérémonie de son ordination , on oublia de réciter les litanies des Saints, Cette omission lui fit peine, et lui causa souvent de vives alarmes: non pas qu'il crût que la validité du sacrement pût y être attachée... Cependant il craignait de se ressentir des suites de cet oubli. « Qui sait, se dit-il plus d'une fois à lui-même, qui sait si le Seigneur n'a pas permis cette inadvertance à dessein, pour montrer que les saints du paradis ne prenaient point de part à mon ordination?» Mais pendant sa grande retraite du troisième an, en 1825, une pensée le frappa, et fut pour lui une source de consolation : c'est que, si les saints n'avaient point été invoqués dans cette cérémonie, c'était pour que Marie, sa tendre mère, se chargeât seule du soin de le protéger. « Dans ce cas, ajoute-t-il dans son journal, j'aurais plus gagné que perdu; au moins c'est là l'objet de mes plus ardents désirs; c'est aussi le fondement de tout mon espoir. Je me rappelle encore que quand le pontife récita le répons qui termine la cérémonie cHr l'ordination : Jam non dicam vos servos, sed amicos meos (1)^ comme j'étais seul prêtre, je m'appliquai ces paroles avec un sentiment si pénétrant et si vif, que je puis dire que ces paroles entrèrent
(1) Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais je vous nommerai mes amis.
jusque clans le fond de mon cœur. Je les écoutai comme venant du ciel , et je sentais une espèce de voix intérieure qui me les répétait et les gravait en mon âme à mesure qu'elles frappaient mes oreilles. 0 mon Dieu, ne puis-je pas regarder cette impression qui n'était pas ex voluntate viri, mais qui venait d'en haut, ne puis-je pas y voir une preuve que vous ne me rejetiez pas alors? »
Le 25 mars suivant, le P. Sellier eut le bonheur de célébrer sa première messe dans la petite chapelle du pensionnat du faubourg Noyon. Ce fut un grand jour de fête pour la maison entière , et pour le P. Sellier un jour d'immenses consolations.
Tous les élèves communièrent de la main du nouveau prêtre. Il adressa trois fois la parole à son jeune auditoire, avant la messe, au moment de la communion, et après la communion. 11 parla avant In messe sur le mystère du jour, celui de l'Incarnation, avec cette richesse de sentiments et de pensées, avec cette force et cette énergie de style qui était le propre de son éloquence. Son cœur était plein et débordait. Ceux qui l'ont entendu n'ont pas oublié qu'il fut obligé de s'interrompre, sutîoqué par l'abondance de ses larmes , qui ne cessèrent de couler pendant tout le temps du saint sacrifice.
Mais l'impression fut surtout vive et profonde lorsque, sur le point de distribuer la sainte communion, le visage embrasé d'un feu céleste, et tenant la sainte hostie entre les mains, il s'écria :
« Voilà le Dieu de l'amour! je tiens en mes mains
Celui qui a créé la terre et les cieux, Celui qui soutient l'univers sur trois doigts, qui, etc .. Le croyezvous?... S'il en est ainsi, dans quelle religieuse frayeur ne devez-vous pas entrer! Oui, voilà le Juge des vivants et des morts, voilà Celui qui nous jugera vous et moi; n'êtes -vous pas tentés de vous écrier avec saint Pierre : Retirez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur !
« Mais ce n'est pas l'effroi qu'il veut vous inspirer; non, mes enfants : tous ces titres terribles de Conquérant, de Juge, de Maître puissant, de Roi de gloire, il les rejette; il ne garde que celui d'ami, de frère, d'époux... Ecoutez les paroles qu'il m'ordonne de vous adresser : Ecce Agnus Dei, ecce qui toUit peccata mundi (1). Ne parlez plus de mes vengeances; non, dites seulement que je suis une victime, un tendre agneau. 0 sainte Victime, l'amour vous fait oublier tout ce que vous êtes, et ce que nous sommes... » Et il continua pendant quelques instants cette brûlante apostrophe.
La ferveur du serviteur de Dieu pendant les premiers mois qui suivirent sa première messe fut extraordinaire. Malgré le mal qu'il se complaît à dire de lui-même, son humilité est forcée d'en convenir dans ses écrits.
(1) Voici l'Agneau de Dieu, voici Cehii qui efface les péchés du monde.