LA .MILICE LT LA MAGISTHATURE
aussi avec une profonde expression (i'étonuement et de tristesse; ne faudrait-il pas monter sur les toits pour leur crier : Vous êtes des fous: à quoi pensezvous ? »
A ers le commencement d'avril, il annonce à sa mère une absence qu'il se propose de faire bientôt. Quelques jours après, il lui déclare que le moment approche. Celle-ci s'émeut, s'inquiète, le j)resse de questions; il la prie de ne pas l'interroger, lui laisse croire qu'il a une mission, et que son voyage se rattache à des raisons politiques.
Le jeudi i5 avril, il consentit à accompagner une dernière fois sa famille, qui allait en soirée chez madame de \atimesnil. Il demeura presque tout le temps assis à coté d'une pauvre jeune femme déjà souffrante, et qui mourut bientôt après. Il regardait tout ce monde, et se tournant vers la malade, plusieurs fois il lui dit en souriant : « En vérité, il n'y a que vous et moi de raisonnables ici. »
Lelendemaiiî et lesurleiidemain, il s'absenta longlemps; c'était Theure des préparatifs, et on ne savait encore ri(.Mi. Pendant le repas, il paraissait bien préoccupé, mangeait à peine ; mais on l'iittiibiiait à son antipathie pour le maigre. Après l'événement, on se souvint d'avoii- vu pins d'iuie fois des larmes dans sf's yeux.
o6 CHAPITRE
Le cliiiiancho, i! tliiia en \ille eUlii a sa luei'e (ju'il irait la rejoindre dans une maison on elle devait passer la soirée. Il n'y parut pas. Sa mère inquiète, sans savoir pourquoi, rentre ])lus tôt que de coutume. Eu arrivant, elle ai)preud qu'il est déjà couché; elle ^a aussitôt à sa chambre, y reste quelque temps, et en sort très-agitée, (lustave venait de lui déclarer cpi'il partait définitivement le lendemain matin pour ce voyage dont il lui avait déjà parlé, qu'il serait absent huit jours, qu'il ne donnerait pas de nouvelles pendant cet intervalle, mais cpi'il écrirait, s'il ne revenait pas le huitième jour, La pauvre mère passa la nuit dans l'anxiété; je ne sais pas si le fils la passa dans le calme.
ciiAriTPiE m.
LA SOLITUDE D ISSV,
(Jiijlavc (le llavignaii annonce son entrée aa séminaire, reçoit la tonsure tourne ses regards vers Montrougc, renonce à ses biens.
Une letli'e du 5 mai 1822 va nous initier au secfet de (iustave de llavignan et nous introduire du parquet dans le sanctuaii'e :
« Ma bien elièi'e mèi'C,
« Uieu, vous le savez, m'avait inspii'é, il y a déjà longtemps, et dans plusiein's occasions, le désir de me vouer entièrement à son service ; eî sa jjonté ne s'est pas lassée de me protéger. »
« Le temps était venu de prendre un parti. D'après l'avis de M, Frayssinous et d'autres ecclésiasli- (pies éclairés, j'ai dû cherclier dans la reli'aite les lumières cpii me manquaient. Je hk; suis rendu a la
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maison (1(> c;imj);igiK' du séminaire de SLiinl-Sulpice, à Issy. J^a honte et l'améiiiîé les pins chrétiennes m'y ont acciieilh. Pardonnez-moi, mon excellente mère, de vous avoir caché h; motif de mon ahsence : il le fallait hien ; voire tendresse extrême pour le plus indigne de vos enfants m'était trop connue. »
u Je ne vous dirai point tout ce que la considération de ma vie, la contemplation des vérités suhlimes de la religion, m'ont fait éprouver, par la grâce de Dieu, d'impressions fortes et consolantes, entre les mains d'un humble ])rèlre, animé de l'esprit d'en haut et doué de tout ce que le monde estime et encore de ce qu'il ne sait pas estimer. Mes réflexions et mes ardentes prières ont suivi une marche sage et prudente. Croyez bien qu'en présence d'un avenir aussi redoutable que la vie d'un prêtre, les illusions disparaissent. )•
« ]\î. Molievaut, le sulpicien, dont je viens de vous parler, est d'ailleurs cet homme de Dieu, désintéressé comme la conscience, qu'il me fallait trouver; et M. Frayssinous m'avait dit à Paris, en m'envoyant vers lui : Quand il aura dit quelle est votre vocation, je serai aussi tranquille que si Dieu lui-même avait parlé, »
« Dieu a parlé, ma hien bonne mère, j'obéis avec joie. Je le remercie de me retirer du monde. Je
LA SOLirUDE D'ISSV. 5'J
le remercie profondément de mon repentir et de la vie paisible, j'espère, qu'il me destine. Vous, ma mère, souffrez que votre fîls vous le dise, obéissez aussi. Permettez-moi de croire et de savoir mieux que vous-même que les prières d'une mère chrétienne ont appelé de Dieu sur moi la protection spéciale que je ressens. «
« Tout entier à mes devoirs et à mes occupations sacrées, j'a})partiendrai plus aussi à ma tendresse pour vous; loin des dissipations et du tumulte du monde et des affaires, près de vous, loin de vous, je vous porterai dans mon cœur et je presserai Dieu de mes prières pour votre conservation, pour votre salut, ce que j'ai de plus cher au monde, w
« Coii.sacré aussi d'une manière spéciale au culte du modèle le plus auguste des mères selon la religion, je lui recommanderai, en fils pieux, ma mère chérie, et les bénédictions du Ciel descendront sur vous et sur toute la famille. Voilà, ma clière maman, ce que j'av;us à vous dire. Tout est décidé! ma résolution sera en Dlcn inébranlable. ))
« Il me reste à remplir un devoir que votre indulgence et votre bonté rendent moins pénible : c'est de vous demander humblement pardon de toutes les peines qne je vous ai causées, de ma rudesse, de
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mon orgueil, de mes impiétés euveis vous, m;i boiuie mère. Pardonnez (H béniss(v,-moi. »
La première désolation de la baromie de Kavignan, à la lecture de cette lettre si fdiale (^t si chrétienne, ne peut s'exprimer, mais elle peut bien s'excuser dans une mère. Dieu pardonne beaucoup aux saillies delà nature. ToutefoiSj dans sa douleur même, cette mère trop tendre trouva de Ténergie ; elle écrivit immédiatement à Mgr Frayssinous, évéfpie nommé d'Ilermopolis, pour lui demander une audience. Le prélat la reçut, dèsl(> lendemain, a\ec une incomparable bonté, s'employa tout entier à la consoler, lui assurant que son fils ne la quittait pas sans retour, et répétant à plusieurs reprises : «Je vieillis, madame; votre fils est destiné à me remplacer. » La prophétie, on lésait, fut vérifiée.
Gustave, à la manière des grandes âmes, croyait n'avoir rien fait et demeurait maître de son cœur; mais il sentait tout ce que souffraient les autres. c( Ne va pas t'imaginer, disait-il à son frère, qu'il y ait vertu, sacrifice, mérite. Non... je ne sacrifie rien à Dieu ; il fait tout pour moi. » — « Des sacrifices, disait il encore à un ami, je n'en aurais fait qu'en retournant dans le monde. » J\Lais il ajoutait quelquefois : " Ma pauvre mère m'occupe bien!... Si mes yeux ont eu des larmes, ce n'a ja-
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mais été qiio pour aimer les miens. » Eiifiii, il en appelait au Ciel : « J'ai la confiance que Dieu, tpie la patioiuie touchante des mères, protégeront et soutiendront ma mèi-e. Je vais lui causer des embarras, des peines ; j'en suis moi-même fâché, mais ce n'est pas uiie considération flans la balance de l'éternelle justice, w
Le magistrat devenu séminariste, afin de rompre d'un seul coup avec le monde, avait écrit le même jour, 5 mai 182:^, à sa mère, à ses chefs et à ses collègues. Tous fiuent avertis à la fois, quand tout était consommé. Le caractère du jésuite futur se ré\'èle dans ces étranges lettres de faire part, si raj)ides et si calmes : voilà bien le plus humble des religieux, le plus fidèle des amis, le plus résolu des hommes ; c'est déjà le P. de Ravignan
« Vous qui me connaissez, mais pas bien encore, écrit-il à un collègue, vous concevrez difficilement cette vocation; certes, je suis bien le dernier sur (pii Dieu pouvait jeter les yeux. Mais son adorable volonté se joue même de notre indignité : il m'a brisé dans le monde, tout est fini; ma résolution est prise. Je connais trop votre amitié pour moi pour ne pas croire ii la joie de votre conscience de savoir la mieinie tranquille et contente sur son avenir Je vous laisse avec tout le zèle de la force et de la vei'tu
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dans la mêlée dos inlérèts ])olitiqites. Ayez courage, Dieu vous soutiendra. Iluinble élève du sanctuaire, je lèverai les mains au ci( 1 pour qu'il vous accorde la victoii'e. »
Gustave avait écrit toute la journée ; vers le soir, il commençait à se sentir lil)re, il ne lui restait plus qu'à désigner son légataire au Palais; il finit donc par ce dernier message : « J'entre au séminaire ; que direz-vous ? Que le plus indigne, le plus infidèle, le moins charitable des serviteurs de Dieu est appelé par lui au {)liis redoutable des ministères... Oui, et mon repentir, ma conviction, font ma joie. Pardonnez-moi encore, vous en particulier, mon cher collègue, de vous avoir déplu et offensé par une exaltation qui ne convient pas à un chrétien. Mais je parle à un frère indulgent. »
« Me voilà fatigué de toutes les lettres que j'ai été obligé d'écrire. Mille choses à tous nos anciens et excellents collègues de la cour : demandez-leur pour moi souvenir et prières. »
« Vous avez, mon cher ami, ma robe rouge; faitesmoi le plaisir de l'accepter comme une marque de votre bonne amitié. Je vais aussi abuser de votre complaisance. J'ai au tribunal de première instance deux robes noires, dont l'une toute neuve, deux veste?, un livre, une toque, une ceinture;
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(îeiuandez tout cela et disposez-eii coiume il vous plaira. Faites des cadeaux à des amis, ou à des gens de service : tout ce que vous ferez sera bien fait. Si vous aimiez mieux vendre quelcjue ciiose et enrichir la maison de refuge, faites-le entièiement à votre guise. »
« Adieu, mon cher ami, pensez un peu a moi, priez pour moi et croyez-moi votre tout dévoué pour la vie. »
La robe rouge léguée à M. Jules Gossin, conseiller à la cour royale de Paris, est devenue comme un héritage de famille.
Mgr l'évéque d'Orléans, avec cette délicatesse de tact qui sait tout dire en disant tout bien, n'a pas craint, en présence d'un cercueil, de citer un mot dont la simplicité, presque triviale, avait été relevée par la grandeur des circonstances. « Je m'en souviens encore; j'étais jeune alors, j'avais vingt ans, je venais de me dévouer au Seigneur. Loi'squc je vis ari'iver dans le séminaire que j'habitais ce jeune magistrat, si giave, si doux et si ferme, je fus saisi et invinciblement attiié... et je n'oubiierai jamais celte parole, cet accent, qui retentissent encore dans mon âme et qui y resteront à jamais. »
« C'était un (Hmanche : à l'heure de noti'e récréation, nous vîmes arriver de Paris de jeunes magis-
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trats, des jiirisconsultos, dos avocats déjà célèbres; ils venaient réclamer, reprendre cehiiqii'ilscroyaient avoir perdu. 'J'oiit à coup, il ap|)arut au haut d'un petit escalier, que je vois encore, dans ce parc, au penchant de la colline, dans cette charmante solitude d'Issy, et les saluant de loin avec un soin-ire céleste, il leur dit : Eh bien., Je vous ai donc plantés là! c'est fini! C'était tout dire dans cette aimable et vive énei'gie du plus familier langage. »
Dans les premiers join-s, bien des lettres et bien des visites affluèrent à la solitude. « Quelques amis songent encore à moi, disait simj)lement le nouveau séminariste ; bientôt le nombre en diminuera encore. On vient ici pour être oublié, mais pour ]>enser à Dieu. »
M. Hellart, procureur général, réjvondait le G mai 1822 au jeune substitut, qui lui avait écrit la veille. Clette lettre, déjà plusieurs fois pidjliée, est trop honoraljle à l'un et à l'autre pour que nous ne la citions pas à notre tour : l'histoire du P. de Ravignan doit cet hommage à la mémoire de M. Bellart. «Mon bon et cher Ravignan,
(( Si je n'étais pas comme vous détrompé de toutes les illusions humaines, votre lettre m'affligerait profondément; je regretterais pour le monde et pour moi un bon et aimable jeune homme qui pro-
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mettait d'être l'ornement de la magistrature et de rendre des services distingués à son pays. Je regretterais que vous missiez vous-même un terme à une carrière que tout présageait devoir être briliaute, et procurera votre orgueil bien placé de nobles jouissances, en même temps qu'elle vous aurait fourni de grandes occasions d'être ntile à la religion, à la société, au roi, par une haute profession de bonnes doctrines et par nue distribution éclairée de la jns' tice »
« Tout en étant donc fort enclin à vous applaudir par mes dispositions personnelles et par le dégoût que me donne si souvent le spectacle do démence et de perversité auquel j'assiste, je crois dcvoir m'élever au-dessus de cette espèce d'égoïsme qui me fait envier plutôt que désapprouver votre résolution, pour vous inviter pourtant, mon cher Ravignan, à la méditer de nouveau. Elle est grave, elle va vous imposer des devoirs très -austères, beaucoup de privations surhumaines, auxquelles il faut que vous soyez bien sûr de vous ployer aujourd'hui, demain, des années, à jamais, votre vie entière, sans murnuu'es et surtout sans regrets. »
« Je comprends un courage, un grand courage soutenu durant un temps donné ; mais l'engagement de renoncer aux plus sérieuses impulsions de la I. •>
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de s'eimiser. Ma^ si cette ;5r»ce xous ah»iKioiiiyiît.
>ï »x^e nf«ts4»DC^ ne sw: - s au combat : si un
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68 ClIAPITHl-: m.
tombe, si on redcviciir liomine, on devient moins qu'un homme.
« Ma tendre et vérital^le amitié ponr vous, mon cher Ravignan, m'a suggéré ces réflexions ; méditez-les. Il peut bien se faire que, parce (jue je n'étais pas digne de tenter de si grands efforts, ils effraient trop, pour vous qui êtes phis fort, mon imagination; mais mon affection paternelle vous (levait cet acte de franchise. Je ne combats pas votre projet; je vous engage seulement à le bien nu'irir. L'engagement n'est pas pris encore; s'il l'est jamais, je ne saurai plus que vous y affermir, et former le vœu que dans votre nouvel état vous fassiez autant de bien que dans celui que vous quittez. »
a Je vous embrasse.
Bellvrt. »
M. de Peyronnet avouait qu'il avait tout fait lui aussi pour disputer à Dieu sa conquête; et, en présence de ce dédain de la fortune et de la gloire, Lacretelle s'écriait : « Pour celui-là, on le voit bien, il ne cherche pas les dignités ecclésiastiques. »
Au milieu de ces manifestations , le généreux fugitif n'était pas insensible, mais inébranlable. « J'ai été touché des témoignages que j'ai reçus de mes chefs et de mes amis, écrivait-il le i3 mai.