LA SOLITUDE D'ISSY
J);u)s mon lieiirctise solitude, sans peine, je ii';ii pas eu besoin de consolation. Il ne me fallait piis non pins d'adoucissement à un sacrifice cpie je ne me sentais pas faire; mais j'éprouvais du regret de m'éloigner de maîtres et d'amis respectables, et leur souvenir m'a apporté de douces jouissauces. M. Bellarl, dont la lettre m'a bien touché en particulier, me parle en véritable père ; je lui du'ais volontiers en fils qu'il se trompe sur ma situation. Il y a trois ans, et même plus, que ma vocation a commencé. Dieu m'a donné de la nu'irii' et de l'éprouver. Par sa volonté je me suis décidé, et je suis calme dans ma résolution. Priez bien le ('.iel qu'il m'accorde, à moi misérable pécheur, tontes les grâces dont j'ai besoin, ))
« Mes très-humbles hommages à jM. le procureur général, mille choses à tous nos collègues. »
« Croyez-moi bien ])our la vie votre sincère et
lulele ami et ancien collègue. »
A])rèsquelqnesjours, madame la baronne de Ilavignan, un peu remise de sa première émotion, vin! elle-même avec sa famille visiter le jeune solitaire. Cette entr(>vue fut encore pleine de larmes; mais, comme il arrive tl'ordinairc dans les saciifices demandés par Dieu, la consolation se trouva bientôt où naguère il n'y avait que de l'aiiiertiune. Les
70 CUAPITKl-: III.
visilcs à Issy devinrent des tètes de Jamillc. Lu jour le séminariste sut ménager aux siens une gracieuse surprise : il leur avait donné à tous rendez-vous pendant une ])romenade de la communauté, et d'avance il avait obtenu la permission de les introduire dans sa chère solitude ; il leur montra avec complaisance, et sa petite cellule, et les grands jardins et le doux sanctuaire de Notre- Dame de Lorette. Le (ils paraissait heureux, et la mère était consolée.
Le c) juin, dans un billet, Gustave donnait une bonne nouvelle : « Je serai tonsuré ici même, aprèsdemain le 1 1 , par Mgr Frayssinous, immédiatement après son sacre. Priez bien pour moi... » En effet, au jour indiqué, en présence de toute la communauté réunie et de quelques nobles témoins, le nouvel évéque d'Hermopolis donna la tonsure cléricale à ce fils spirituel, qui sera dans quelques années l'hélitier de son apostolat. « jMon cher ami, lui dit-il alors, vous n'êtes plus à vous, vous êtes tout entier à Dieu. Vous venez de lui consacrer tout ce que vous avez et tout ce que vous êtes. Le monde parlera de vos sacrifices, le monde n'entend rien aux choses de Dieu. Vous n'avez rien quitté, ou plutôt vous avez quitté le trouble pour la paix, les illusions pour la vérité, le monde pour Dieu. Certes,
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votre partage esi; assez beau. Je vous laisse pour retourner au milieu de ce monde ; priez pour moi, et jouissez des biens que la Providence vient de vous accorder. »
K J^a cérémonie acli(^vée, raconte Mgr d'Orléans, ces deux grands liommes se promenaient avec nous sous les ombrages de notre solitude. Nous nous pressions autour d'eux... Nous recueillions avec un cœur avide toutes les paroles de grâces qui sortaient de leurs lèvres. Tout à coup le pieux évéque, nous montrant le jeune abbé de Ravignan qui s'était éloigné un moment et marcbait à quelque distance, nous dit d'une voix: émue, en levant vers le ciel un regard ou nous vîmes briller une larme : Ah! mes amis, s'il y a un(> Providence, le rovaume des cieux lui appartieiit! »
Le i()juin, le jeune clerc rendait ainsi compte de sa journée du i r . « Me voilà donc enfin de fora Ecclesùv, mon clier confrère. .T<» ne saurais vous exprimer l'effet qu'a produit sur uioi la cérémonie tle la tonsure. J'ai été lieureuN: de la recevoir du respectable é\é(jue d'IIermopolis; il m'a adressé quelques paroles (pii p.i'ont fait fondre en larmes. Adieu, priez j)our moi, aimez-moi. Je j)iie l)ien }>our vous et vous aime de tout mon cœur en Notre-Seiuneur. »
Le nouvel éliidiant d'fssy n'était pas homme à
pertlrc du tL'iii[)s en délibérations. Dés le ^ mai, il se traçait un plan de travail en rapport avec sa vocation. IVous retrouvons parmi ses papiers un cahier d'études ecclésiastiques, daté de ce jour. Ce sont des notes sur l'histoire de l'Église et des fragments assez considérables sur la vie des saints. On remarque sur ces pages les initiales de ces mots y^c/ Majorein Dei Gloriam, qui sont comme lui augure; le séminariste est par le cœur déjà novice de la Compagnie de Jésus. Nous citerons seulement quelques ligiies qui terminent une étude sur saint Paul, premier ermite, afin de donner dans ces })rémices comme le ])oint de départ du P. de Ravignan. Sa parole est déjà grave et sobre comme sa pensée. « On comprend un j)eu ces honuiies qui eurent le bonheur d'être choisis de Dieu pour aller l'adorer au fond des déserts, et réparer par nne contemplation assidue sa glon'e outragée par un indigne oubli. Mais ce dégoût du monde, salutaire si on sait en piofjter, ne rencontre que peu d'àmes fidèles aux conseils qu'il donne. Non, assurément, qu'il faille obéir à je ne sais quelle lassitude naturelle que les passions mêmes éprouvent quelquefois, et chercher une paix molle et oisive, ni un bonheur chimérique que nous ne devons point trouver sur la terre : ce serait étrangement se méprendre. Mais détester les
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erreurs et les excès des hommes; déplorer vivement sa j)ro|)re honte et sa faiblesse; rompre toutes les chaînes d'un pénible esclavage; s'isoler de tout ce qui n'est que vain bruit et illusion funeste; embrasser généreusement, en quelque position que l'on soit, une vie intérieure et véritablement utile; ne jamais craindre iii refuser la peine, l'utile travail ; bannir l'ambition et secouer les folles gènes du monde : voilà cet esprit de retraite et de saint détachement que pourra justement réveiller en nous la vie admirable d'un saint Paul ermite, et des nombreux solitaires qui l'ont imité. Heureux si nous savons estimer leurs mœurs laborieuses! j)lus heureux encore si nous savons puiser à leur école ce souverain mépris de tout ce qui passe, pour dévouer toutes nos affections à ces âmes qui, luie fois conquises, ne nous échapperont jamais ! »
La science ecclésiastitpie n'était pas précisément ce que l'abbé de llavignan était venu ch(M'chei' a la solitude d Iss\ ; il voulait surtout acquérir les nciIus qui font le prêtre. Il connnenra donc à hiKer contre lui-même, et principalement contre celle rigidité ou se trahissait la force encore intem])érante de son caractère. M. l'abbé INIoreau, le vénérable fondateur de la Congrégation de Sainte-Croix du Mans, lui a rendu ce témoignage que son amabilité croissait
Ti CIIA1MT!{|-: m.
en ])i'0|K)rtioii de ses })rogi"ès dans le renoiiceiïiei)t, et ([lie, malgré l'austérité de sa parole et de sa figure, la simplicité, la paix de son âme, apparaissaient de plus en plus. ].e même témoin laconte une petite aventure où la gravité de l'ancien magistrat fut mise en défaut. « Je me ra))pelle, dit-il, qu'il nous avait trouvés un peu enfants, peut-être même légers, surtout quand il nous arrivait de rire en entendant certains noms de saints au réfectoire. J'eus le plaisir de lui dire, dès son arrivée à la solitude : Quand vous aurez fini votre confession générale et que vous lirez le martyrologe à la fin du dîner, nous verrons si vous conserverez votre sérieux. En effet, l'excellent confrèi'e, ayant été chargé de la lecture à son tour, se prit d\\u /bu ri/c, qui lui fit dire à la ré^ création suivante : ('/est une vraie maladie que je ne connaissais pas encore; mais c'est la maladie des amis de Dieu. »
Je retrouve une lettre où le jeune solitaire répond à des inquiétudes manifestées sur sa santé par madame la baronne de Ravignan. Les motifs qu il apporte pour la rassurer montrent combien l'esprit de foi dominait dès lors toutes ses pensées : « Si ma santé n'est pas roljuste, dit-il, je la préfère bien à une force qui m'embarrasserait, Tous les hommes (pie l'Kglise offre pour modèles se sont mal portés,
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et je ne me porte pas mal encore ; j(; me soigne même, on le veut et je le veux avec vous. Tranquillisez - vous donc bien, ma bonne mère, ne ])ensez jamais à moi pour me plaindre, vous m'affligeriez et vous vous tromperiez. » Ne devine- t-on pas déjà le religieux pour qui la maladie deviendra un repos, la douleur une jouissance?
En effet, pour le nouvel élu du sanctuaire, la solitude n'était qu'un vestibule du noviciat, le séminaire une transition entre le monde et la religion. L'abbé deRavignan aspirait au renoncement absolu : il s'était séparé du monde, il s'était consacré à Dieu, et son cœur disait av(>c saint François Xavier : Amplius, ainpUiisl Encore plus ^encore plnsl II reste encore à mourir au monde et à s'immoler jiour Dieu, Sa nature même le poussait, autant que la grâce le sollicitait; il était né poi-r être jésuite.
L'attrait du séminariste pour la Compagnie n'était point un mystère. Tous les mercredis, il (lem;;ndail la permission d'aller à Monlrouge; ses pas le portaient là où étaient ses désirs. MaisINL TabbéMoreau nous a raconté une anecdote plus signilicative : « Selon l'usage de la maison, il iallaii à i\L de llavignan, sim|)le tonsuré, un prétie pour compnagnon chaque fois (ju'd \oulait, pendant les vacances, aller à la promenade, .le fus honoré de son choix,
76 uiAi'irni- m.
cl Ions les jours nous allions dans le bois de jMcndon passer la s()ii('-(\ L;'i, assis sur \\\\ fngot, le cIut confrère me lisait la vie de saint Fi'anrois Xavier pendant prés d'une heure; et je me souviens qu'interrompant une fois sa lecture, il se leva en m(; disant : / oiilcz - vous ? voulez-vous? Alors il me montrait de la main gauche le noviciat de ÏMonlrouge, me demandant du geste et de ses regards étincelants, plus encore que de la voix, si je voulais raccom])aguer où il ne tarda pas à se rendre, n On remarqua de phis que l'abbé de Bavignan avait congédié le domesticpie qui faisait sa chambre, et qu'il se livrait lui-même aux soins les phis bas. Ainsi le jeune clerc voulait-il essayer })ar avance les saintes pratiques de l'humilité religieuse. Jl avait choisi pour son guide le vénérable M. Mollevaut, ce vrai sulpicien qu'on appelait le saint prêtre, homme aussi éminent en science qu'en humilité ; il l'avait déjà consulté sur sa vocation, et c'est de lui qu'il reçut les derniers conseils qui le menèrent au noviciat. Celte décision nous est connue par une lettre cpi'il écrivit le 27 octobre 1822, cinq jours seulement avant son entrée à Montrouge, et qu'U adi'esse au 1\. l\ llonsin, directeur de la congrégation de la sainte Vierge dont il avait fait partie.
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« ]M. Mollevaiit avait jugé sage de réfléchir et de prier encore quelques jours... Une dernière explication a eu lieu : voici ses pensées, qui sont aussi les niieniies. »
« En premier lien. Je suis appeléà l'état de jésuite ; il n'v a plus de doutes ni d'inquiétudes à avoir làdessus ; c'est ma vocation, autant qu'on peut être assuré d'une chose dans les voies de Dieu. »
'■( En second lieu. La volonté de Dieu s'accomplira sur moi, quelques obstacles qui surviennent; et, quoi qu'il arrive, je dois espérer, avec la grâce de Dieu, de me sanctifier dans la Compagnie de Jésus. Je dois néanmoins bannir de moi toute illusion et tout motif humain, m'attendre à des peines intérieures, à des combats, à des tentations ; car tel est l'ordre présumé et comme nécessaire de la Providence. »
a Je ne veux pas vous parler aujourd'hui des sentiments de mon cœur, de ma vocation elle-même, dont je bénis mille fois le Ciel, de mon impatience involontaire et cachée, de ce trop d'empressement auquel je renonce. Je ne veux que vous demander votre bénédiction. »
Le jeune homme avait dû condjattre des enti'aînemonts naturels, c[ui tendaient à devancer le travail de la grâce. INTais il avait triomphé ; la grâce restait
seule, et M. MoUevaiit avait [)n se pi-ouoiicer. T/avenir prouvera que la réponse de riioiniiic de Dieu avait élé un oracle de Dieu même. J.e digne fds de M. Olier se complaisait à donner un di^ne fils à saint Ignace. Toute sa vie, le P. de Ravignan a conservé une vénération tendre et profonde pour celui qui l'avait connue enfanté à la Compagnie de Jésus ; il se tenait j)our son Dis, et il étendait sa reconnaissance à toute la con2:ré2:atioji de Saint-Snljiice, qui avait été son berceau.
La question d'avenir était donc irrévocablement tranchée, et le futur jésuite ne reculait jamais devant une résolution prise. Il se hâte, le 3r octobre 1822, d'aïuioncer à Mgr d'TTermopolis son généreux projet. Cette lettre autograj)he a été retrouvée, au pillage des Tuileries en i83o, dans un volume des conférences de Mgr Frayssinous, magnifiquement relié aux armes du Dauphin. x4près la mort du P. de Piavignan, ce document précieux s'est l'encontré entre les mains d'une ])auvr(' femme de la banlieue. Je cite et i'al)iége :
(' Issy, 3i octol)re 1822.
« Monseigneur,
« Tout est encore, et une dernière fois, décidé : j(> serai à Montrouge samedi 2 dans la journée. M. Mollevaut avait remis la décision après la re-
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traite; mais après la retraite, il ne s'est plus agi que (le l'exécution. Nous avons concerté les moyens de parer aux obstacles extérieurs. Dieu soit mille fois béni et glorifié ! Sa volonté m'a été connue et j'obéis avec joie et sécurité. »
« J'accomplis enfin le besoin que j'avais de doiiner tout ce que je possède à mon frère; l'acte inévocable en sera dressé demain... Je serai l)ient(')t. grâce à Dieu, tout à fait pauvre et content. »
« Recevez, Monseigneur, l'bommage démon éternelle reconnaissance poui' vos bontés à mon égard ; vous connaissez tous les sentiments de mon cœur et mes pi'ières, permetlez moi décompter sur les vôtres. »
]M. le baron de Ravignan arrivait en même temps de Bordeaux à Paris, mandé par son frère pour une affaire urgente et mystérieuse. Celui-ci s'explicpie sur sa résolution et lui déclare qu'il va le faire son héritier. Il y eut alors entre les deux frères un combat bien rare eu ce monde. Le généreux donateur, ])ien plus compressé que l'acquéreur, court aussitôt à l'étude de M'' Chapelier, un des j)lus honorables notaires de Paris, et le prie de rédigei", séance tenante, l'acte de renonciation en faveur de son frère. ]\P' Chapelier connaissait le jeune mai^istrat : étouué de cette étrange démarche, il hésite,
il vont faire des représentations, en appel(>r d'un premier mouvement à la réflexion ; mais l'abbé de Ravignan insiste et coupe court à toute léplique avec le Ion d'un homme qui sait bien ce qu'il fait. L'acte est donc écrit et signé. Le digne notaire, tout ému de cette scène pour lui si nouvelle, reconduit le noble transfuge du monde jusqu'à la porte de son étude. Là se rencontre un mendiant ; à sa vue le pauvre volontaire fouille dans sa poche et en tire une dernière pièce de monnaie, la donne, et comme s'il avait secoué de la poussière , il lève joyeusement ses mains et s'écrie : « Enfui, je n'ai plus rien en ce monde ! »
niAFITRE IV.
NOVICI.VT DE MO.MROLGE.
■J.'alihc de Ravii'iian anivc à Montroiiire. Son tléitiit dans la \\c: idi^iousc, ses essais de prédication, ses virux.
l.e leiuleiUciin, 2 nove!iil)re 1S2?. , une voiîiiro (.'inporfait deux jeunes gens dans la dirccîioii d(î Paris à Issy : c'était un frère qui conduisait son irèi'c partant pour un autre monde. A moitié chemin, à la hauteur de hi barrière, ce dernier fait arrêter, end)rasse son compagnon qui pleure, et saute k terre en disant : « ^ oici la limite; a'îieu, mon cher: maintenant je suis (piitte de tout. » Et cela dit, l1 s'achemine d'un pas rapide et va frapper une dcvîîière fois à la solitude. Quelques préparatifs l'v appelaient encore.
( hiand tout fut t(M"miné, ^l. 3ï')llevaut ouvrit la 1. G
porte du parc, eL l'aljLé de Ravignan partit seul dans ]a direction de Yanvres. T^es séminaristes, ses confrères, ignoraient le fait accompli ; le saint directeur s'était chargé de le leur apprendre : « INIessieurs^ leur dit-il (pielques heures après, j'ai à vous faircî les adieux de M. de Ravignan. H avait soif d'obéissance; il est allé se rassasier chez les jésuites. »
L'aspirant a la vie religieuse n'avait pas non plus ])révcnu sa mère, afin d'écarter des oppositions inutiles et pénibles. Avertie seulement après coup, dans le premier mouvement de la douleur, elle écrit à l'évèque de Bayonne de ne point accorder l'excorj)oration qui lui serait demandée. Mais il était trop tard : la prévoyance du fils s'était numie d'avance contre les poursuites maternelles. Mgr d'Astros, alors évéque de Rayonne, avait répoiulu au novice, 1er) novembre 18:22 ; « Je vons félicite d'être appelé de Dieu à un état aussi saint que l'état religieux, et dans une société oii les vertus et les conseils évangéliques sont si bien mis en pratique. Je n'ai garde de m'y opposer. Priez pour moi et croyez à mou parfait altaclicment. »
On a parlé dans le monde, où l'on parle de tour, de je ue sais quel mécompte secret qui aurait été le principe ou l'occasion de cette vocation soudaine, conune s'il était besoin d'une déception pour quit-
1er la vanité. On veut du roman partout; mais, à moins d'en mettre, on n'en trouvera pas dans l'histoire du P. de Ravignan. Et n'a-t-il pas livré lui-même à la publicité le secret de sa vocation, lorsqu'il éciivait ces lignes ?
« .l'ai eu des préventions contre la Compagnie de Jésus; Pascal et les traditions parlementaires m'avaient trompé comme bien d'autres. Et je dois le dire, c'est en quelcpie sorte malgré moi c[ug je connus la véiité sur les jésuites. Je ne veux point occuper le public de mon histoire; je n'ai point à raconter ici ni par quelle voie il plut à la divine Providence de me faire passer alors, ni quel fut ce tiavail intérieur de la conscience dont Dieu seul a le secret, dont le souvenir est ineffaçable dans, mon âme, et qui, en m'ajiportant la lumière, amena pour moi un changement si entier d'existence. Mais cecjue je puis bien déclarer, c'est que ma conscience fut formée et ma décision prise alors dans la situation la plus complètement libre de toute influence; il n'a guère été jamais dans ma nature d'en accepter aucune. »
« Ce que je puis encore affirmer, c'est que ce sont lesclioses qu'on méconnaît, qu'on défigure et qu'on attaque le plus dans les jésuites, cpii me détermilièrent à me faire l'un d'eux. »
81 ClIAriTRI' IV.
Dans une lolti'c iiUimc écrite ]X\v lo novice à son ami, le vénérable INI. Jules (îossin, se révèle aussi le sentiment qui avait motivé sa démarche.
« Les aijitations. les folies du monde m'ont éloigné, il est vrai ; mais j'ai trou\é lji(!n davantage encore en moi-même un indicible pencha rit à la vie l'eligieuse. Priez bien le ciel qu'il m'accorde à moi, misérable pécheur, toutes les grâces dont j'ai besoin. »
I.e 2 noNcmbrc fut à jamais noté comme une fètc dans les fastes de sa reliaicuse reconnaissance : et au dernier anniversaire de ce joiu', en iSS^, il écrivait encore : « Aujourd'hui trente-cinq ans que Dieu m'appela dans la solitude et me fit la grâce de quitter le monde : aidez-moi à le bénir, w
Le l)on frère qui lui ouvrit la porte du p.oviciat se rapi)elle encore aujourd'hui l'avoir entendu prononcer ces hun.djles paroles en se présentant au supérieur : « Voici un pauvre qui vient vous demander l'hospitalité; je n'ai que ma personne, daignez me recevoir par charité, w Du reste, le nouvel hôte put s'écrier avec le prophète : C'est ici le lieu (le mou repos! Son idéal se réalisait enfin, il allait se plonger à souhait dans son élément. Gustave devenait Xavier î
Nul n'a connu, s'il ne l'a goùlé, le charme tran-
N'OVICIAT DE MONTROUGE. 85
quille de l'enfance religieuse. Cependant la Compagnie ne gâte point ses novices, elle les éprouve autant cpi'elle les chérit; avec une suave énergie, elle les prépare aux plus grandes choses par les plus petites, et les élève par une perpétuelle abnégation pour l'apostolat et, au besoin, pour le martyre. Mais c'est précisément cette éducation laborieuse de rame cpii, pour un cœur généreux, devient aussi pleine d'attraits qu'elle est remplie de sacrifices.
C'est bien l'impression que le P. de Ravignan exprimait, vingt ans plus tard, dans cet épanchcment de son âme : « On me pardonnera, en parlant de ce temps déjà bien éloigné de moi, d'y retrouver mes plus doux souvenirs; alors s'accomplirent les jou)s les plus heureux de ma vie. berceau chéri de mon enfance religieuse, creuset laborieux de mon âme, épuration féconde de l'intelligence et du cœur, non, je ne vous oïdjlierai jamais 1 »
C'est qu'à l'entrée même de la carrière, le jeune athlète avait adopté la maxime fameuse que la main de saint Ignace écrivit en tète de ses Exercices : il résolut une fois pour toutes de se vaincre luinieitie et d ordoimer sa vie sans aucune influence des ajl'ections déréglées de la nature. Il mérita donc la récompense promise aussi par saint Ignace à ceux qui se donnent à Dieu avec un cœur grand
et libéral. Ceux-là seulement jouissent autant qu'ils profitent, et trouvent avec le progrès clans la lutte la paix dans le sacrifice.
A cette époque, il y avait une grande rumeur autour de Montrouge ; mille terreurs et mille menaces environnaient la demeure pacifique. La calomnie exploitait lacrcdulité etfaisaitdu bruit pour donner l'épouvante ; c'était un acte de la comédie de quinze ans. Mais tous les bruits et toutes les épouvantes venaient expirer au seuil du noviciat; et, dans l'enceinte heureusement fermée du côté du monde et seulement ouverte du côté du ciel, avec le silence de la prière régnait la paix de Dieu.
Le P. Gury,clief de cette jeune famille, avec le titre de Père-maître, qui définit si bien son office, était par excellence un homme d'une simplicité antique, j^lein de droiture et craignant Dieu. Autour de lui, dans une maison pauvre et étroite, se groupaient de jeunes hommes redevenus enfants à l'école de la perfection évangélique, n'ayant plus d'autre étendard que la croix, d'autre arme qu'une discipline, d'autre ambition et d'autre politique que le zèle de la gloire de Dieu et l'humilité. Assurément le noviciat n'était pas plus agressif que le cénacle.
Quoi qu'il en soit, ces contrastes allaient à merveille aux attraits et même aux instincts naturels du
NOVICIAT DE MOXTROUGE. 87
nouveau Xavier. Depuis que Dieu l'avait si puissamment appelé, rien n'attirait son cœur comme le silence au milieu du bruit; il lui fallait de la paix et de la guerre : pour son âme, la paix avec Dieu ; pour son caractère, la guerre contre le monde et contre lui-même. Il se hâta donc de descendre dans le tombeau mystique où, suivant l'expression de saint Paul, il devait se dépouiller du vieil homme pour se revêtir du nouveau; il disparut comme s'il était mort; et, dix années durant, le monde ne le vit plus, ne l'entendit phis, ne parla plus de lui.
Xavier deRavignan, en changeant de profession, avait plus d'une fois déjà changé de titre ; en si peu de temps, il avait usé bien des noms ; après les avoir noblement portés, il les avait déposés plus noblement encore. Le lieutenant, le magistrat, le séminariste enfin devenu novice, signe aujourd'hui le frère de Ravignan, car c'est ce nom modeste et bien doux que toute famille religieuse donne à ses fils qui ne sont pas encore prêtres. Nous écrivons dans cette langue qui est la nôtre ; et désormais^ pour un temps, nous ne connaîtrons que le F. de Ravignan.
L'arrivée d'un nouveau frère était un événement et une fête dans ce petit monde tranquille et fortuné ; l'aj^parilion du jeune magistrat, (pie sa re-
S.8 CUAPITRE IV.
nommée avait devancé, y fit grande sensation. INovicf, à peine d'un jour, il avait déjà l'air d'un vétéran. Il ne lui restait plus rien du milieu d'où il sortait, si. ce n'est sans doute qu'il méprisait plus que tous les. autres un monde qu'il avait mieux connu. On l'eût dit tout fait d'avance à la vie l'eligieusc et commeidentifié avec elle. On aurait pu croire, tant il sc^ prétait docilement ;i toutes ses exigences, qu'il allait atteindre en (juelqiies mois la perfection •.. mais dans la vérité il y eut ici, comme partout, uncommencement, un milieu et une fin ; seulement onpeut dire que le F. de Piavignan commença vraiment à la manière des saints, c'est-à-dire, qu'il tomba d'abord dans le défaut d'un pieux excès, et que plus d'une fois, dans son élan, il franchit l;t borne pour être plus sur de saisir la palme. C'est que, prenant sa vocation en homme de cœur, il. croyait n'en faire jamais assez ])oin' Dieu.
Ceux qui virent alors le généreux novice nous 1(? représentent à peu pi'ès tel que nous l'avons conmL plus tard. Déjà sa physionomie se dessinait nettement , mais avec une exj)ression plus sévère. Ijib force en était le trait saillant, force exorbitante encore, qui le rendait très-âpre pour lui-même, et très-rigide pour les autres. Avec le temps, avec lît grâce, on verra se mûrir cette première crudité d'iu\
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trop niàle courage ; à l'intempérance succédera la modération ; et, comme il y a une fdiation dans les vertus, la force enfantera l'humilité d'abord, la cliarilé ensuite, la douceur enfin ; et son autorité dominera d'autant plus qu'elle sera moins impérieuse.
Fa d'abord la force caractérisait sa piété. Rarement son oraison était consolée : Dieu le traitait déjà en soldat aguerri. Par les labeurs dans la prière, il le fortifiait pour les combats de la vie, il le détachait des jouissances même spirituelles, afin de l'élever jusqu'à ce dévouement sincère et pur dont le calme surpasse tout sentiment. L'athlète imperturbable s'en allait par ces voies rudes, toujours droit, toujours en avant, affermi par les difficultés, encouragé j)ar l'humiliation, et pour Dieu luttant contre Dieu même. Au premier signal, il était à son poste ; et, quand l'oraison s'était passée lentement dans la sécheresse, la fin du pénible exercice venait-elle à sonner, il ne manquait jamais^, fidèle à la leçon de sou père à Manrèse et à l'exemple de son Dieu au jardin des OHves, de prolonger l'épreuve au delà du teuqis, afin de vaincre par la patience. Du reste, le condjat fut couronné ; il concpiit, par sa constance, un don éminent d'oraison : ce saint travail de l'àme tlcvint le repos de son cœur et le be-
soin (le sa vie. En Dieu par la foi il se délassait de tout, se préparait à tout; et si son oratoire fut d'abord un calvaire, il devint pour lui dans la suite un paradis.
L'énergie dans le devoir suivait naturellement la force dans la piété. Nul, je crois, n'a porté plus haut que le P. de Ravignan cette grande idée du devoir ; dès son noviciat il y mit sa joie et son repos : chez lui, c'était une religion. H lui avait dédié tout son être, volontiers il lui eût sacrifié sa vie. Ce sentiment, si profondément chrétien, vivifiait tous ses actes, et donnait à l'ensemble de sa conduite je ne sais quel air de générosité ferme et consciencieuse. Ij'impulsion du noviciat fut si puissante en lui que son élan vers la perfection ne se ralentit jamais : à la fin connue au début, l'exactitude et la diligence semblèrent passer dans sa nature. Il n'oubliait rien, surtout il ne négligeait rien et n'ajournait rien. La distraction dénote peut-être une faiblesse physique, mais la nonchalance, qui ne f^iit les choses qu'à moitié ou qu'après l'heure, accuse, sans aucun doute, une faiblesse morale. Aussi avait-il de l'antipathie pour le laisser-aller du caprice et les atermoiements de la paresse. Je ne me souviens pas de l'avoir vu remettre au lendemain ce qu'il pouvait, et surtout ce
qu'il devait faire le jour même. Si les affaires étaient hérissées d'obstacles, si le devoir était plein de sacrifices, c'était une raison de plus pour accélérer son action ; il marchait en avant, passait sur les difficultés et les répugnances, et, son devoir accompli, se reposait, dans la paix de sa conscience, sous la bénédiction de Dieu.
Mais c'est surtout dans son intérieur que le novice déploya une incroyable énergie ; il se replia en quelque sorte et se tourna tout entier contre lui-même. La vie religieuse est au fond une vie toute belliqueuse : c'est la guerre ouverte entre la grâce et la nature, entre l'esprit et la chair; et dans cette milice sans trêve ni repos on ne dépose le glaive que pour prendre la couronne. Le F. de Ravignan savait qu'une initiative courageuse assure un plus facile combat, une plus complète victoire. Se faisant donc son propre ennemi, il se prit, avec toute l'énergie dont il était capable, à se mépriser, à se haïr, à se persécuter; ou plutôt, pour parler selon l'Evangile, il estima, il aima, il servit vraiment son âme, en combattant pour sa liberté et sa grandeur contie la sensualité et la vanité qui la tyrannisent et la dégradent; et lorsqu'il fut dcveini vainqueur et maître de lui-même, comme un autre Samson, il recueilHt le rayon de miel dans la gueule du lion terrassé.
02 CHAPITllE IV.
Enfin la force clans faniour signala ciè.s lors le novice destiné à devenir apùlre. Son cœur contenait des trésors de généreuse tendresse; le plus aimant des fds, le plus dévoué des amis, se montra sans peine le })lus reconnaissant et le plus fidèle des religieux. Après noire Seigneur, après Marie et l'Eglise, il n'aima rien tant que la Compagnie de Jésus. Laissons-le parler : il sera lui-même son meilleur interprète. Il écrit à sa mère :
« Oh ! de combien de grâces n'ai-je pas à remercier le Seigneur, quand ce ne serait que d'avoir connu ce qui doit essentiellement occuj)er mon esprit et mon cœur! Je les ai entièrement consacrés à Dieu qui me les a donnés. Daignez donc ne plus me redemander pour le monde. Je m'occupe ici à réparer le mal que j'y ai fait, et à rendre mes prières pour vous un peu moins mauvaises. Cela vaut bien mieux que d'être ensemble de corps, ce qui n'est réellement que bien peu de chose. J'ai mieux ici, croyez-le bien, le cœur à tous mes devoirs envers ma famille. »
« La vie religieuse et une vocation remplie ne sont autre chose qu'une vie de foi plus intime, une connaissance plus juste de la vérité, et une plus parfaite union avec Dieu. Les affections légitimes se fortifient et s'épurent en cet état et forment un objet
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piV'fifiix de prières. On sent peu à peu un goût vrai pour les choses du ciel; et l'on n'a quitté de la terre que les occasions de mal faire, de déplaire aux personnes qu'on aime et qu'on révère, et de s'inquiéter soi-même. On conçoit ce que c'est que la paix; et au milieu du lra\ail de la sanctification, qui n'est pas peu de chose, on possède réellement tout ce qui peut et doit rendre heureux. Je voudrais vous faire mieux comprendre mon bonheur, pour que votre tendresse consolée put bien le partager, lîientùt vous confondrez dans votre bienveillance pour votre fds la société dont il aspire à être membre. »
K Le cœur d'une mère est le siège presque haln- (uel de la douleur; le cœur d'une mère tendi'c et ijoiuie connue vous, le cœ-ur d'une mère chrétienne comme vous l'êtes, sait où trouver la consolation, ilippolvte est mihtaire et moi religieux; vos deux fds doivent ainsi accomplir la volonté de Dieu et suivre leur état. Tous un jour nous oublierons les chagrins de famille, h's séparations, les pertes; ce sera dans la patrie commune; et si le chemin est parfois pénible, il n'est pas bien long. »
i.e r. de Ravignan ne tarda pas à être investi, non pas d'une dignité, grâce à Dieu, il n'}- en a pas dans la Compagnie, ni de grande ni de petite, mais ^l'une charge, encore légère. En (pialité de frère
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adiiioiiitcur, il eut pour attributions de garder le dépôt des règles et des usages, de transmettre les ordres du maître des novices, de distribuer les travaux et de veiller à mille détails. On put pressentir avec quelle activité il saurait un jour expédier les choses, avec quelle autorité il saïu'ait manier les hommes. Il fallait l'entendre dire à l'un : Allez, et il allait ; à l'autre : Faites ceci, et il le faisait. Ajoutons-le toutefois, le nerf se faisait trop sentir. Il est vrai que le frère admoniteur se ménageait moins que les autres, et en faisait bien plus qu'il n'en demandait. On le voyait constamment le premier à la peine, le plus prompt à l'obéissance, le plus ardent et le plus tenace dans le travail et dans la prière, le plus déterminé, les jours de repos, à ces promenades alors d'usage au noviciat de Montrouge, qui devenaient des marches forcées, quelle que fut la saison ou la température, quel que fût l'état du ciel et de la terre ; il était surtout le plus ambitieux de s'humilier et de souffrir. Mais il mesurait trop les autres à sa mesure, et les menait comme il allait lui-même. Il y avait dans son ardeur de l'exubérance, sans doute; mais, encore une fois, un pareil début n'était pas vulgaire, et présageait de hautes destinées.
Il y avait, au fond du jardin, une allée froide.
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luiiiiidc et déserte, qu'on appelait l'allée du P. Clavcr. Le F. de Ravignan l'avait adoptée : il aimait à s'y promener seul et bien plus grave que sous les porches de lîayonne. On l'y voyait marcher à grands pas, les bras croisés, la tète inclinée, l'air recueilli, sa pale et austère figure rayonnant d'une joie céleste. Il y avait tout à la fois dans ce jeune homme quelque chose d'un anachorète et d'un soldai.
Le portrait que nous venons de tracer représente le F. de Ravignan tel qu'il apparut au noviciat et durant les dix années de sa préparation apostolique. Ce ne fut qu'au moment de sortir de sa solitude pour entrer dans la lice qu'il se vit obligé de s'épanouir, de s'humaniser pour traiter avec les hommes et de &Q faire tout à tous enfin, pouj' gagner tout le monde à Jésus-Christ.
L'ex-magistrat, le grand prédicateur à venir, donna, selon l'usage, au noviciat les prémices de son éloquence sacrée. Les censeurs ne manquèrent point à son début ; mais le F. de Ravignan accueillait ou plutôt recherchait les critiques, absolument comme bien d'autres glanent des compliments. Dans sa natîU'eil y avait de la place pour la fierté, il y en aurait eu pour de l'orgueil, si Dieu et lui n'v avaient mis bon ordre; mais en vérité il n'y
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011 a\ait pas pour la vanité. Son c<riir était ti'oj) grand pour une si })('lilc' ])assion. Le noNicc prit aloi's une habitude qu'il conserva toujours ; il faisait une: eoUeclion de criticpies, et en tète de ses ])renn«''res élucubrations du noviciat comme de ses dernières confércncos cle ]Notre-Dame, il ècri\il lui-même, non |)as les louanges, mais tous les blâmes dont elles avaient été l'objet. Nous auions plus tard occasion de revenir sur ce recueil.
T.e prédicateur novice qui ne cherchait à Ijien dire que pour faire du bien, ne se montra sensible qu'à im seul reproche. On lui répétait c[u'il n'avait pas le «;<>nre missionnaire, qu'il ne saurait point se laire conq)rendre du peuple. Autrefois il disait : S(j)-o/>.s- (listinmics ; il dit maintenant : k Soyons simpIes.D^w^ les auditeurs, je ne vois que des Ames; il faut quf; ceux-ci, dans le prêtre, n'entendent que Dieu. » Il demandait comme une grâce au supérieur d'être choisi souvent pour les tons, qui sont des exercices d'iiuprovisation et de déclamation; puis, avec l'iiigénuité d'un commençant désireux d'avancer, il allait interroger Tun ou l'autre de ses frères, ;ifin d'ajouter à la censure faite en public des observations particulières : « Eh bien, mon frère, qu'en dites-vous? Ai-je fait des progrès? 3Ee trouvez-vous plus populaire? «
Une fois, dans une de ces prédications de famille, tout à conp la mémoire lui fit défaut. Le jeune orateur parut savourer la mésaventure : sans parole et sans mouvement, il resta quelque temps impassible et serein ; enfin il tira solennellement son cahier de sa poche, et continua comme si rien n'était advenu. On ne put pas saisir dans sa physionomie la plus légère émotion.
Nous ne donnerons ici qu'un fragment d'un sermon sur l'humilité, daté de Montrouge en iSa'j, dans lequel le F. de Ravignan, parlant selon sa pensée et se révélant déjà lui-même, a tracé d'avance la règle qu'il suivra toute sa vie au milieu des épreuves et des succès. Il voulait prouver la nécessité de l'humilité pour un religieux de la Compagnie ; et, dans la seconde partie, il motivait cette nécessité j)ar un exposé de l'état actuel du monde.
Après s'être écrié : « De nos jours, qu'est-ce que le monde? w et avoir demandé pardon à ses frères de les conduire sur un terrain si étranger au leur, il leur montrait le monde partagé pour eux en deux classes, les ennemis acharnés et les amis dévoués. Il fallait, ajoutait-il, deux fois de riuunilité pour subir les persécutions des uns et pour porter sans amour-})ropre les suffrages des autres. Ecoutons un moment le prédicateur novice.
(( L'enfer va diriger de puissants efforts contre la Compagnie de Jésus. Alors nous pourrons mieux ressenibler à notre Maître. Toute sa vie s'est passée dans les humiliations et les souffrances; il lésa supportées avec une patience et une joie divines. Telles sont les dispositions que devront rencontrer dans nos cœurs les mêmes épreuves. Pénétrés du sentiment de nos fautes, convaincus de Ténormité des châtiments qu'elles nous ont mérités, animés nousmêmes d'une sainte inimitié et d'un mépris sincère contre une nature rebelle, nous adorerons la main qui nous frappe, et nous courberons la tête, sans nous plaindre, sous le joug qu'il lui plaît de nous imposer ; nous confesserons la miséricorde infinie de Dieu, qui nous épargne encore; nous pleurerons, non pas sur nous, mais sur ceux qui s'égarent; nous bénirons les instrumenis des desseins de Dieu, quels qu'ils soient ; nous chérirons enfin la conformité de leurs traitements à notre égard avec nos propres jugements contre nous-mêmes. Ce sera de l'humilité
« Être estimé des autres, et ne jamais quitter la pensée du néant et du péché; voir les fruits naître sous ses pas, et demeurer convaincu de son entière nullité; exercer des vertus sublimes, et rester dans la connaissance intime de sa bassesse; faire avec une
exacte justice la part de Dieu et la part de riiumme; H Dieu rapporter toute gloire, tout bien et tout succès; à l'homme ne rendre que le mépris, la haine ou l'indifférence : voilà notre devoir dans la faveur ; c'est l'hiuiidité.
« Armons-nous donc, ù mes frères ! d'un égal courage contre la bonne et la mauvaise fortune. Sous la bannière de saint Ignace, la vaillance est un devoir; mais la victoire est promise à l'humilité, cette puissance miraculeuse de la faiblesse... »
Il faut bien en convenir, l'orateur novice pensait déjà comme un saint.
Nous n'avons pas à chercher d'événements extraordinaires dans cette heureuse époque de l'enfance religieuse, oii tous les jours se ressemblent. Mais, à défaut de faits saillants, nous citerons quelques mots caractéristiques.
Le novice, en homme déterminé, ne supportait pas l'apparence même d'une atteinte à sa vocation. Ln jour il entendit quelqu'un se plaindre avec vivacité de je ne sais quelle rigueur, il prit aussitôt la cliose au sérieux : Ah! rà, dit-il avec une familiarité jileine d'énergie, vous ne venez pas, j'espère, j)our nous détourner de notre élat? — Oh! non, se hâta de répondre tout déconcerté l'auteur de l'imprudente saillie.
Il avait sans cesse à la main le Cahier des Instructions, qui renferme la règle propic du noviciat, et sans cesse sur les lèvres cette formule qui rappelle le magistrat : Aux termes des Instructions.
Il ne distinguait point entre les prescriptioi]s de la règle, toutes étant par le fait des ordonnances de Dieu : «■ La récréation, disait-il, est \\\\ exercice comme la méditation, et, à son heure, l'une doit nous être aussi sacrée que l'autre. »
Il avait le même respect pour les limites que l'obéissance opposait à ses trop généreux désirs ; et, pour rester dans la vie commune, mortirîantsa mortification même, il avait le double mérite de vouloir plus, et de ne pas faire davantage : « Nos supérieurs ont la grâce et l'expérience, disait-il, et ils veulent notre plus grand bien ; nous devons céder. »
Jamais il ne parlait de lui-même, et quand on le questionnait sur sa vie passée, ou il laissait tomber l'interrogation , ou il détournait adroitement le discours. « Rien ne fait du bien à l'âme;, répétait-il souvent, comme ces deux paroles de V Imitcition : Ama nesciri. »
S'il remarquait quelquefois dans les plus jeunes novices de petites réminiscences des espiègleries du collège : « Ce n'est rien, disait-il avec indulgence,
laissez passer; dans six mois, leurs idées prendront une autre couleur et une autre tournure. »
Dans \cs F,ve7vices de saint Ignace, il appréciait surtout l'examen particulier, le regardant comme le moyen le plus efficace et le plus expéditif pour arriver à la perfection. « Voulez-vous savoir, avait-il coutume de dire, à quoi on peut réduire toutes les résolutions d'une retraite ? A faire avec fidélité chaque jour notre examen particulier. »
Le fervent admoniteur avait donné si bonne opinion de lui qu'on avait coutume de dire à Montrouge : « Il ne faut pas nous décourager si nous ne sommes pas tous des Ravignan. » Un jour un novice demandant comment il devait a"ir dans une circonstance qui l'endjarrassait, on lui répondit de s'adresser au F. de Ravignan. « Alors, reprit-il, je sais d'avance à quoi m'en tenir; je n'ai qu'à prendre le pai'ti le plus difficile. «
I.e P. Ourv, dans une note écrite de sa main, nous a laissé sur son disciple un témoignage plus explicite et d'une plus grande autorité. Après avoir indiqué la rectitude de son jugement, son sens pratique et la vigueur de son caractère encore rigide, mais d'ailhnu'S excellcMit, il press(Milail en lui de merveilleuses aptitudes pour l'enseignement supérieur, [)our la prédication e( pour le gouverne-
ment; et, finissant par le principal, il qualifiait son novice de deux ans d'homme intérieur, mortifié dans toutes ses passions et souverainement contempteur de lui-même.
L'époque des premiers voeux, qui se font après deux années révolues de noviciat, était proche. Il paraît que l'honorable M. Bcllart ne pouvait se résoudre au sacrifice de son cher Gustave de Ravignan ; une fois écarté déjà, il revint encore à la charge. Je n'ai pas trouvé sa lettre ; mais voici la réponse qui lui fut faite ; elle m'a paru un modèle de fermeté modeste et de religieuse urbanité.
« Montrouge, 9 octobre 1824.
« Monsieur le procureur général,
« La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ne peut que m'inspirer des sentiments de reconnaissance pour l'intérêt et l'affection que vous avez la bonté de me témoigner ; veuillez bien en agréer mes humbles et sincères remerciements. J'ai bien reconnu votre ancienne bienveillance et cette charité qui vous porte à tout ce que vous jugez boa et vrai .
« Mais quelle que soit ma déférence pour vos lumières et vos conseils, vous ne trouverez certainement pas mauvais, selon la loyauté de votre
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cœur, qu'en ce qui concerne mes vœux de religion, je ne puisse me rendre à votre avis.
«Il y a, monsieur le procureur général, deux ans que je suis au noviciat de la société dans laquelle j'aspire à entrer; j avais auparavant passé six mois au séminaire ; les personnes que j'ai de tout temps consultées, celles auxquelles la Providence daigna m'adresser, n'ont pu que me confirmer dans la vocation que je trouvais au dedans de moi-mèjiie. Si le temps, la réflexion, la prière, les avis de sages et pieux directeurs sont nécessaires pour assurer un parti de ce genre, je puis me répondre devant Dieu que je n'ai manqué à rien de tout cela ; et je vois approcher, je l'avoue, avec beaucoup de sécurité et de joie, l'époque de la prononciation de mes vœux. Au reste, je pourrais dire aux personnes qui croiraient encore ma position entière et qui penseraient cpie je serais encore à délibérer de mon avenir, qu'il y a longtemps que, devant Dieu, j'ai pris des engagements irrévocables, et qu'en prononçant mes vœux, j'accomplirai plutôt une formalité sainte que je ne m'imposerai de nouveaux liens.
îc Quant aux sollicitudes de ma mère sur ma santé et mes prétendues austérités, veuillez bien, monsieur le procureur général, pour l'honneur de la vérité, croire que ma santé est bonne ; que la vie
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c[uc nous menons est sinijtle, ivglée, mais connnune ot sans aucune pratique austère, et qu'elle me convient sous tous les rapports. Dieu, clans sa bonté, a daigné mêla faire embrasser; je l'en bénirai tous les jours de ma vie et avec sa grâce j'y persévérerai.
«Ce ne sera pas cependant sans reporter quelquelois devant lui mon cœur vers les personnes qui voulurent bien me supporter dans le monde, et m'apprirent déjà à goûter le joug d'une autorité douce et paternelle.
« Je ne dois pas oublier la reconnaissance cpie je vous dois pour votre patience et tous vos soins pour moi; je vous prie, monsieur le procureur général, d'en agréer le sincère hommage,
« Je suis, avec le plus profond respect, monsieur le procureur général,
« Votre très-humble, etc., Ravig>'a^". »
Dans cette lettre, nous pouvons recueillir d'abord une confidence. Le novice, empressé d'être jésuite, bien avant l'époque canonique avait déjà fait des vœux de dévotion; et il ne lui restait plus qu'à dire devant ses frères ce qu'il avait dit devant Dieu. iNIais, en outre, dans la signature, nous remarquerons une petite réticence : le F. de Ravignan, pour effacer toute réminiscence du siècle, s'était mis à supprimer la particule qui précède
NOVICIAT DE MONTROUGE. iCo
son nom. Les supérieurs l'avaient laissé faire d'abord, et par leur silence avaient approuvé pour un temps cette vengeance de la modestie contre la vanité. Mais bientôt on lui fit observer que la Compagnie procédait plus simplement encore en laissant à chacun le nom qui lui fut décerné par la Providence. Ne s'exposait-il pas d'aillciu's à faire tout le contraire de ce qu'il prétendait, à s'afficuer au lieu de s'éclipser? Le novice avait eu du mérite dans son humilité; i\ en eut encore bien plus dans son obéissance; il reprit donc tout simplement son nom de famille, sachant assez du reste que sous l'étendard de la croix il n'y a point d'autre noblesse que l'humiliation.
Quant aux austérités, l'ancien substitut en parle sans en parler ; il n'avait point de compte de conscience à rendre à M. le procureur général; et sans lui dire toute la vérité, il se contente d'être vrai dans sa rt'ponse. Il porte l'attention du magistrat sur l'Institut qui, en effet, ne prescrit pas la mortification extérieure comme une règle; mais qui, en établissant la vie commune, permet les austérités et même les conseille, sous la sauvegarde de l'obéissance et dans les limites de la prudence.
Toute sa vie le P. de llavignan sut bien sur cet article profiter des permissioiis qiù lui furent don-
nées : il pencha iiiènie vers l'excès, et jusqu'à la fin il fallut un frein vigoureux pour le retenir. Il eut plus tard à son usage tout nu arsenal d'instruments de pénitence ; des disciplines de cordes, d'autres de fer armées d'éperons; des ceintures hérissées de pointes ; d'énormes cilices en crin ; des cuirass(^s en grosse toile qui portaient des croix, des noms de Jésus, des Sacrés-Cœurs dessinés par des piquants en fer. L'affreuse cuirasse s'attachait autour des bras, enveloppait la poitrine, et imprimait sur la chair vive les signes sacrés en caractères de sang. Elle porte encore aujourd'hui les traces d'un long service. C'est ce rude instrument de pénitence que suitout il affectionnait; il s'en revêtait souvent encore dans ses dernières années, malgré l'épuisement de ses forces A voir sa marche et son action toujours libres et en apparence faciles, qui aurait pu deviner de pareilles étreintes ? La mort a tout révélé en nous laissant ces sanglantes reliques. Saint Ignace suppose, dans l'Institut, que les profès de sa Compagnie seront des hommes assez éprouvés pour courir d'eux-mêmes dans la carrière de la pénitence. Le P. deRavignan, après sa profession, avait pris celte parole à la lettre ; il entendait dans le sens de l'Évangile la réhabilitation de la chair; il réduisait son corps en servitude pour mettre
son esprit en liberté, et pour rester tui ange et devenir un npùtre, il se faisait martyr.
Entré an noviciat clans la soirée du 2 novembre 1822, le F. de Ravignan devait en sortir dans la matinée du 3 novembre 1824. Les deux années requises étaient écoulées, le novice devenait scolastique. Le jour même, il adressait de Montrouge ce billet à sa mère :
« C'est ce matin que j'ai eu le bonheur de faire mes vœux, et je vais à l'instant à la maison professe, rue de Sèvres, 3 j, pour y rester le temps qu'il plaira à l'obéissance. Allons, veuillez en Notre-Seignein^ partager la joie et la conviction paisible de votre fils. Lnissez-vous à lui, comme il s'unit à vous pour aisner et louer Dieu de tout son cœur. Le temps des incertitudes est passé, tout est affermi. Que le Seigneur console votre àme! mais ouvrez-la vous-même à ses consolations... »
Cependant la pauvre mère ne savait point ouvrir son cœ^ur aux joies du sacrifice ; et plus son fils se réjouissait dans sa vocation, plus elle s'affligeait d'une séparation désormais sans espoir. L'excellent fils ne se lassait point de la plaindre et de lui redire son propre bonheur. Quelques jours après ses vœux, il lui écrivait avec inie nouvelle effusion de pieuse tendresse :
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« J(> crois quelquefois avoir des r('j)r()clies nouveaux à me faire à votre égard, puisque je n'ai pu encore, avec l'aide de Dieu, établir tout à fail entre vous et moi les rapporis qui doivent, je crois^, exister euti'c luie mère chrétienne et uu fils Ik^u'cux dans sa vocation religieuse.
« Est-ce que je vous aurais donné ou laissé quelque prévention contre une Compagnie à laquelle je suis lié par les engagements les plus cliers, et à laquelle je tiens par le fond du cœur? Est-ce que je vous aurais laissé croire encore que cpielque considération humaine, quelque influence humaiiie, étaient pour quelque chose dans ma vie religieuse ? Est-ce que je n'aurais pas réussi à vous donner cette conviction c{ue cherchait votre tendresse pour moi, que votre his est là où Dieu l'appelle, dans ror<h'e de sa volonté, dans l'ordre et la j)aix5 dans une famille de frères cju'unit étroitement la charité de Notre-Seigneur, et qui n'ont à travailler que pour la gloire de Dieu ; enfin dans la Compagnie de Jésus, dans une vie de prière et d'union plus habituelle, et d'autant plus douce avec le cœur de Notre-Seigneur? Si vous n'aviez pas ce repos et cette conviction de cœHir à mon sujet, je n'aurais donc pas bien rendu encore les assurances toutes divines que je poite en moi-même ?
« Me pcrmettriez-vous, en vous demandant liuni- Llemcnt pardon, de vons conjurer de croire avec votre fils à son ijonhour et à la certitude que Dieu lui donne, dans la paix, d'être dans sa vocation ? l-^st-ce que votre tendresse toute niateriîelle et chrétienne ne se trouverait pas plus à l'aise en part;igeant tout à fait mon boriheur, et en vivant en union aux V(rux que j'ai faits au Seigneur et à la coi]sécration de tout moi-même à son service? Ce sera là ma vie entière; et quelque chose ne me manqi'.erait-il pas déviant Dieu si le cœur de ma mère ne partageait mon offrande, et n'ainsait aussi ce qui me s(M-a toujours si cher? Je prie Dieu de bénir ces jH'tites réflexions que je me suis faites et que j'ose vous soumeltre. »
SCOLASTICAT.
Le F. de Ravignan commence ses études de théologie à Paris, les achève à Dole et est promu au sacerdoce. Les ordonnances du 16 juin 1828.
Fidèle à l'esprit et à la lettre même de l'Institut, le F. de Ravigiian avait jeté durant son noviciat le fondement de la vertu solide; il pouvait maintenant élever l'édifice de la science. Il avait d'ailleurs ses vingt-neuf ans presque accomplis : c'est l'âge auquel, dans la Compagnie, on commence ordinairement à se préparer par l'étude de la théologie au sacerdoce.
Le scolasticat, qui servait de séminaire pour nos jeunes théologiens, subitalors plusieurs changements de domicile (|ue nous devons indiquer poiu' suivre la trace des faits. L'année 1825 se passa tout entière à la maison professe de la rue de Sèvres. ^lais cette
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demeure était incommode pour l'étude et vraiment insidubre pour les étudiants. Le quartier des scolastirpies, relégué, faute d'espace, immédiatement sous le toit, était mal éclairé et exposé à toutes les intempéries des saisons. C'était du provisoire ; le cours de théologie fut transféré pendant l'année 182G à "S'itry, dans la baidieue de Paris ; et l'année suivante, à Dole, dans le Jura. En 1828, survinrent les fameuses ordonnances de juin, qui fermèrei]t en France tous nos collèges. Alors le nombre des scolastiques théologiens fut tellement augmenté qu'd fallut les répartir dans deux maisons. Dole en garda une partie, Saint-Acheul reçut l'autre ; et cet état de choses dura jusqu'à la révolution de i83o, qui força iîos jeunes étudiants à se réfugier dans la Suisse, alors hospitalière.
LeF.de Ravignan était parfaitement indifférent à tous ces accidents qui ne sont qu'à la surface de la vie. Quoi qu'il advînt autonr de lui, en quelque lieu qu'on le mît, il était à son affaire, tout dans le travail et tout à la règle. On le voyait pendant les classes dans cette attitude invariable, assis sur le bord d'un banc, ne s'appuyant jamais le dos, ne tournant jamais la tête, droit et immobile, la plume à 11 main, les yeux sur le professeur ou sur son cahier. Il se livrait à l'élude, non pas avec passion,
SCOLASTICÂT. 113
mais avec conscience. Il exploitait scrupuleusement jusqu'à la dernière minute de son temps, mais chaque chose venait seulement à son heure. Tout son travail se concentrait dans le cadre de sa vocation et tendait à Dieu seul.
Les cahiers du F. de Ravignan, datés de cette époque sont un monument de l'intensité de son application et de la multiplicité de ses études. Outre des traités de théologie, tous rédigés de sa main, et des thèses d'examen développées d'un bout à l'autre, on y trouve des considérations sur l'Écriture sainte et des analyses des saints l'ères qui attestent une grande lecture. H avait aussi entrepris un vaste répertoire, de format in - folio ^ distribué selon l'ordre alphabétique, oii il amassait et rangeait d'avance des matériaux pour l'avenir. C'est là qu'il recueillait ses notes prises à tout propos, car il ne Aoulait rien perdre de ce qu'il avait j)u gagner. Elles consistent en extraits des lectures entendues au réfectoire, en souvenirs des exhortations de famille, et en divers mélanges, fruits de ses recherches personnelles.
Le F. de Ravignan, religieusement avare de son
temps, s'était d'abord refusé toutes les récréations
lil)rcs accordées quelquefois aux scolastiques. Mais
on lui fit remarquer qu'il y avait en cela de l'excès
11 i CIIAl'lTP.E V.
et de la singuhirité ; et dc])uis ce jour, voiilanl concilier les exigences du travail et de l'édification, ii ariivait à point nommé au dernier ([uart d'heure du délassement, pour prendre ;ivec une gravité sereine sa petite part de la joie commune.
Dans les limites de la règle le fervent religieux se montrait facile et complaisant avec une cordialité sincère et gracieuse ; mais rien au monde ne l'eût fait dévier de la ligne droite , et son observance allait encore, comme au noviciat, jusqu'à la rigidité. Ses frères l'appelaient en riant la hcirre de fer; et bien volontiers il en riait luimême; mais le R. P. Godinot, provincial de France, religieux dont la mémoire est en vénération parmi nous, assistant un jour à la récréation des scolastiques, entendit par hasard le malheureux surnom. A l'instant, il prend un air sérieux : « Qu'est-ce que cela? dit-il d'un ton grave. Quoi! mes frères, un sobriquet parmi vous! Non, ce n'est pas l'usage dans la Compagnie. » Depuis ce temps-là, il ne fut plus question de la ban^e de fer. Il va sans dire que ce badinage n'empêchait pas de rendre justice à la générosité de sa vertu ; et la parole suivante de l'un de ses professeurs nous est restée comme l'expression de l'opinion commune : « Si le F. de Ravignan n'est pas canonisé un jour, je
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ne sais pas qui pourrait l'être; s'il n'arrive pas au but, (lu moins il en prend bien le chemin. »
T/année 182G, passée à Yitry, avait été signalée pour le F. de Ravignan par une double épreuve. Comme pendant ses études de droit, il avait eu plus de courage que de force, et sa santé s'altéra tout à coup. La tète et la poitrine étaient à la fois fatiguées. Pendant six mois toute étude fut suspendue; le célèbre docteur Récamier avait prescrit le terrible traitement du far iiiente. A l'instant le malade ferma tous ses livres, se soiunit au régime si nouveau pour lui avec une désinvolture libre et joyeuse, adonné maintenant au repos comme il l'était naguère au travail. On voyait l'ancien magistrat, plus que jamais enfant d'obéissance, tantôt faire de la gymnastique avec ses bras, afin de se dilater un peu la poitrine et de donner plus de jeu à ses poumons ; tantôt aller dans le jardin bêcher la terre, ramasser les feuilles dans les allées, arroser les légumes, absolument comme s'il était né jardinier. On comprit alors que le goût naturel n'était rien pour lui, que le devoir était tout, et que son cœur était toujours à l'aise dans la volonté de Dieu. Vers cette époque mourut M. Bellart , que le F. de Ravignan aimait presque comme un père. Il obtuit la permission de venir de Yitry à Paris pour
prier auprès de son cercueil. Il ne savait dans le trajet que parler de son ancien procureur général. Sortant de son caractère ou plutôt de ses habitudes de réserve, il était devenu expansif : son cœur s'était trahi. Son compagnon s'étonnait de trouver tant de tendresse dans ime âme aussi énergique.
La même année il écrivait à sa mère : « Le saint état où je vis , et pour toujours , par la grâce divine , me fait mieux apprécier et mieux remplir mes devoirs et les besoins de mon cœur pour une si digne mère. Votre fils sera d'autant meilleur fils qu'il sera religieux meilleur. Quels que soient les événements du dehors, je ne saurais trop m'en occuper, je vous l'avoue ; il est selon les volontés de Dieu que mes dispositions intérieures ne changent jamais et que tous mes désirs tendent à conserver fidèlement la grâce si précieuse de ma vocation. Ainsi, j'ose vous en conjurer pour l'amour de Noire-Seigneur, partons de ce point, aimons cette base de nos relations pour le reste de notre vie et ne pensons qu'à en tirer le fruit et les consolations que Dieu y a attachés. Ayez seulement la bonté de demander à Dieu pour votre fils qu'il devienne un humble et saint religieux, dévoué à sa p.erfeclion et au zèle des âmes; c'est bien là, après tout, le vrai bonheur. »
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Le F. de Ravignan se voyait presque à la fin de son scolasticat ; il allait être prêtre et exercer le saint ministère. C'est alors que, songeant à ses obligations nouvelles, il résolut de prendre lui-même une nouvelle forme. Il savait bien, et mieux que tout autie, que sa force avait besoin de s'adoucir. La grâce le ramenait maintenant à la mansuétude. Il commença donc à tourner son énergie contre ellemême ; et, pour se bien corriger, il se mit à se bien punir. Il avait appris qu'il n'y a pas de lois sans une sanction. Il ne se passait rien : la plus légère vivacité dans les disputes scolastiques, la moindre aspérité dans ses paroles ou ses manières en récréation avait sa répression immédiate et sa punition publique. Quelquefois, plusieurs jours de suite, à genoux au milieu du réfectoire, il s'accusait et demandait pardon d'avoir encore montré de la rudesse et de la colère, quod adhuc me asperwn et iracunduui prœhuenin^ et sa voix ferme appuyait siu' l'adverbe adhuc, encore, avec une articulation accentuée qui exprimait au naturel son indignation contre ses récidives.
Vers la fin de l'année 1827, l'bumble religieux écrivait : « L'époque où je vais recevoir les saints Ordres n'est pas éloignée, et je suis tout entier aux préparations nécessaires pour ce redoutable mo-
ment. C'est donc ainsi que Dieu appelle à lui, même les plus indignes ! »
En 1828, avant le dimanche de la Trinité, une petite troupe de scolastiqucs se dirigea de Dùle vers Orgelet, où était situé le grand séminaire du diocèse; Mgr deCliamont, évéque de Saint-Claude, devait y faire l'ordination. Le F. de Ravignan fut désigné avant le départ pour être le supérieur pendant le voyage. Un des six dont se composait la caravane m'avouait ingénument que les subordonnés n'étaient pas sans quelque appréhension de cette supériorité temporaire. On vénérait le digne frère, mais on le craignait, et généralement on ne se souciait pas d'être traité par lui comme il se traitait lui-même. La déception fut complète : on ne sain-ait dire la bonté, l'affabilité, les petites attentions, la simplicité joyeuse du jeune supérieur; en cette qualité, il se réservait le seul droit de s'adjuger la dernière place et de se faire le serviteur de tous.
Quelques jours après étaient signées à Paris les ordonnances du mois de juin, et la nouvelle en arrivait à Dole. Il ne nous appartient pas d'en parler: nous n'avons qu'à nous féliciter nous-mêmes et à bénir Dieu quand le monde nous proscrit. Le F. de Ravignan écrivit quelques mots seulement à cette occasion. On se tromperait bien et on le
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connaîtrait bien peu, si on s'iniai^inait que soi! cœur fut seulement troublé. Comme sa famille s'alarmait sur son avenir, il lui répondit : « Nous sommes tranquilles sous la conduite de la Providence. Elle disposera de nous comme il lui plaira, et en tout état de choses nous aurons le bonheur de vivre et de mourir religieux de la Compagnie de Jésus. Nous n'avons qu'à nous occuper de passer saintement le temps présent, en attendant l'avenir. » Dans une autre lettre il parla d'un ton plus ferme. Comme on lui exprimait l'espoir et presque le désir de le ramener, en cas de dispersion, au foyer domestique, il écarta ce projet du premier mot, bien résolu, tant qu'il resterait une seule maison de la Compagnie, d'aller la chercher jusqu'au bout du monde : « Religieux, quoique bien imparfait, dit-il alors, je suis tout dévoué à ma vocation, dont je bénis Dieu de jour en jour davantage; je suis jésuite, et pour toute ma vie, par la bonté de Dieu. Pourquoi ne pas admettre tout à fait ce point comme irrévocable et heureux, ce qu'il est réellement, quels que puissent être les événements? Je ne sais ce qui pourra arriver dans les circonstances où nous sommes 5 rien, peut-être. Mais Dieu règle au dehors les choses selon sa volonté sainte; au dedans de mon cœur, il a daigné régler mes affec-
tions et mes vues. Mon devoir, mon bonheur, tout mon bien est dans la sainte vie que j'ai embrassée, en quelque circonstance, en quelque lieu qu'elle mé conduise. Ceci soit dit une fois poiu' toutes et pour tous les miens. »
Loin de songer à la retraite et au repos, le jeune jésuite se préparait plutôt à la lutte. Se souvenant de ce qu'il était naguère et préludant dès lors à ce qu'il devait être un jour, il laissa les thèses de théologie pour entreprendre un plaidoyer. Nous avons retrouvé dans ses cartons un mémoire complet sur la question de l'existence légale des jésuites en France; il l'avait rédigé à Dole dès 1827. C'était la première idée d'un ouvrage que l'avocat de la Compagnie devait publier dix-huit ans plus tard.
Le 1 1 juin, jour dédié à saint Louis de Gonzague, le collège de Dùle, avant de se disperser, fêtait une fois encore l'angélique patron de la jeunesse. Il y eut du deuil dans cette dernière fête à la veille de l'exil. Mgr de Chamont, encore plus bienveillant dans notre disgrâce, s'était hâté de venir consoler les élèves et compatir aux Pères. Il daigna proposer d'élever immédiatement au diaconat les sous-diacres delà Trinité. C'était en vertu d'un privilège, dont il était prudent d'user alors, vu l'incertitude des temps. La cérémonie se fit donc dans la chapelle du collège,
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et il fat convenu que l'ordination pour le sacerdoce aurait lieu le mois suivant, à Saint-Claude, dans la cbajx^lle de l'évèclié.
Racontons une })articularité du voyage de Dùle à Saint-Claude qui, toute ])etite qu'elle est, ne sera pas sans intérêt comme trait de caractère. Nous y trouverons un assez curieux mélange du zèle de l'ancien substitut pour le maintien du droit, et de la condescendance du religieux dans l'exercice de ce droit une fois bien constaté. Lesordinands, partis de Dole le z'd juillet, firent une halte à Lons-le- Saulnier, et là ils retinrent pour eux seuls, remarquons-le bien, une voiture particulière qui devait les transporter le ^4 à la ville épiscopale. Le matin, bien avant l'heure du départ, la pieuse caravane s'était rendue à l'église jiour entendre la sainte Messe. Au retour, elle trouve un voyageur su})plémentaire installé par le conducteur sur le devant de la voiture. C'était in^e violation de la parole donnée : personne ne dit mot, mais il y avait là quelqu'un qui n'en pensa pas moins; seulement il attendit une occasion. A la première cote qui se rencontre, les jeunes gens mettent pied à terre ; le F. de Ravignan les laisse prendre le devant, sans rien dire de son projet, va droit au conducteur, et l'interpelle vigoiu'cusement avec le ton
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d'un prociircnr du roi. Pendant que le conducleur se défendait ou plutôt ne se défendait point, le voyageur s'empressait de descendre. i\Iais l'ex-magistrat avait obtenu ce qu'il prétendait: la justice était satisfaite; la charité devait l'être à son tour. Maintenant c'est le F. de Ravignan qui s'adresse au voyageur avec une politesse du meilleur goût, lui fait des excuses de l'ennui qu'il vient de lui donner, le conjure de remonter à sa place jusqu'au terme du voyage : « INÏonsieur, vous étiez parfaitement dans votre droit en acceptant une place, mais le conductein- n'avait pas le droit de vous l'offrir, et c'était un devoir pour moi de lui faire une leçon. » Cela dit, il rejoint ses compagiions aussi calme après qu'auparavant.
L'ordination eut lieu le 25 juillet 1828. A dater de ce jour, nous ne connaîtrons plus que le Père de Ravignan ; ce nom de Père est réservé aux prêtres dans la Compagnie.
Après une semaine consacrée dans la retraite à sa reconnaissance envers Dieu, le nouveau prêtre écrivait, le 1 août, à sa famille pour lui faire partager son bonheur : « Dieu m'a fait la plus grande des grâces de m'admettre à la prêtrise. Depuis quelques jours j'ai pu songer au saint autel, à une mère, à des frères, à des sœurs et à des pa-
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rents les plus chers. Croyez tous que c'a été et que ce sera constamment une hic.n douce consolation pour moi. Veuillez demander à Dieu qu'il me . rende moins indigne d'une aussi grande faveur, et vous unir à moi pour l'en remercier. »
Cependant le monde s'apitoyait encore sur le jeune religieux qui ne s'en inquiétait guère. Lorsque le nom de Ravignan, jadis si connu, revenait rà et là dans la conversation, on ne manquait pas de déplorer cette existence éteinte, ce talent sacrifié, ces promesses d'avenir évanouies, et l'on s'étonnait que les jésuites n'eussent pas su apprécier ce qu'ils possédaient, ou tirer parti d'un tel sujet. Les jésuites savaient fort bien ce qu'ils faisaient. Saint Ignace n'a pas eu la prétention d'improviser des hommes; il pensait au contraire qu'un seul ouvrier lentement formé, mais vraiment achevé, rendrait plus lui jour que cent autres brusqués au commencement et avortés à la fin. L'Institut prolonge les préparatifs, dùt-il abréger le ministère, pourvu qu'il centuple le fruit. Quand saint François-Xavier et saint François-Régis eurent atteint leur maturité, dix années suffirent à leur apostolat.
Le P. de Ravignan dans une chaire de théologie; danger qu'il court, en 1 830, au pillage de Saint-Acheul ; son exil en Suisse ; ses retraites ecclésiastiques.
Après six années déjà passées dans la Compagnie, deux consacrées à l'étude pratique de la spiritualité, et quatre aux sciences sacrées, le P. de Ravignan n'était guère encore qu'à la moitié de sa préparation à l'apostolat. Le scolastique devait, selon le vœu de l'Institut, être professeur à son tour : il faut enseigner non-seulement afin de mieux savoir, uKiis aussi pour apprendre à communiquer sa science avec plus de méthode et de netteté. Quand liounlaloue , qui était entré à seize ans dans la (compagnie, parut pour la première fois à trentesix ans dans les chaires de Paris, il avait longtemps
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professé la rhétorique, la philosophie et la théologie
morale.
Le P. de Raviguau allait enseigner la science qu'il venait d'étudier. Quelques semaines de relâche furent laissées à sa disposition. Il en jouit tout à fait à sa manière, en se reposant dans les exercices de la charité et de l'humilité. yVu moment de la dispersion du collège de Dole, les frères coadjuteurs employés dans les divers offices de la maison parurent ébranlés : le passé avait été si laborieux, l'avenir paraissait si sond^re ; à l'éprenve d'un travail au-dessus de leurs forces, succédait tout à coup l'ennui d'un désœuvrement au-dessus de leur courage. Or, le religieux est comme le soldat, il ne se démoralise pas impunément. Le P. de Raviguau pouvait donner à ces âmes en détresse de la plénitude de son cœur. Avec le congé de l'obéissance, il prend en main cette bonne œuvre fraternelle ; il y sacrifie ses vacances. Il réunit ces pauvres frères, les exhorte, les console et les ranime; souvent il passe avec eux ses récréations ou même les conduit en pèlerinage au sanctuaire de Notre-Dame de Mont-Roland. Un derniei' survivant de cette petite communauté m'a donné ces détails et persévère, depuis trente ans, dans sa vocation et dans sa reconnaissance.
I.a crise de 1828 avait donné bien des embarras et en présageait bien d'autres. Après tout, nous refuser la bberté d'enseigner à des enfants, c'était nous donner phis de loisir pour étudier nousmêmes. La Compagnie en France, ne pouvant phis avoir des collèges, se mit à former avec plus de soin SCS jeunes religieux. Les régents, en descendant de leurs cbaires, allèrent s'asseoir sur les bancs. Plusieurs furent envoyés à Rome, plusieurs à Madrid ou à Brigue, dans le Valais; les autres à Saint- Aclieul. Le grand collège, habitué à ses mille élèves, se réjouit de voir son désert se peupler d'une autre jeunesse, sans doute moins bruyante, mais plus laborieuse. Il n'y eut pas une heure de relarti; le 18 octobre, fête de saint Luc, jour consacré par la Compagnie pour l'ouverture des cours de théologie et de philosophie, le P. de Pvavignan, arrivé le 27 septembre, montait dans sa chaire. Il avait été cincj ans magistrat, il sera cinq ans professeur: deux à Saint-Acheul, et, grâce à i 83o, trois à Brigue.
I^e nouveau professeur débuta avec sa vigueur accoutumée. Il commença par étudier parallèlement dans l'Institut et le devoir du professeur et le devoir des disciples, afin de bien se régler lui-même et de bien diriger les autres. Nous avons trouvé dans ses papiers deux petits traités de sa façon,
-128 CHAPlTRIi VI.
datés de Saint- Achcul, en 1829, l'un pour son usage particulier, l'autre au profit de ses élèves.
Dans le premier de ces traités, intitulé : JMunus doceiidi theologiain in Societate, il réunit et coordonna sous des titres distincts tout ce qu'il avait trouvé de relatif à renseignement de la théologie dans les bulles des souverains Pontifes, dans les Constitutions de saint Ignace, dans les congrégations générales et dans les règles diverses de la Compagnie; et il composa ainsi le type du parfait professeur dont il voulait travailler à se faire la copie vivante.
Le second traité est une méthode d'études ecclésiastiques. Après en avoir indiqué la fin, qui est la connaissance et l'amour de Dieu, il en énumère les objets : l'Écriture sainte, les saints Pères, les conciles et les décrets des papes, la théologie scolastique, dogmatique et morale, l'histoire ecclésiastique ; et sur chacun de ces objets, il trace un plan de lectures et un plan d'études, en indiquant ce qu'il faut lire et comment il faut lire. Tous ces conseils paraissent dictés par le bon sens le plus pratique. Il ne pousse point à tout apprendre, mais à bien savoir ; il veut une science profonde, exacte et digérée, qui possède sa matière assez pour la garder, cpii la domine assez pour s'en servir.
« Il faut recourir aux sources mêmes, écrit- il, lire posémeut, reliie ce qu'il y a de plus iiuportaut, de manière à remarcpier ce qu'il y a de fondamental et à le mûrir par la méditation et la prière; il faut analyser et posséder les choses, comme s'd fallait rendre compte de l'ouvrage en enseignant à d'autres. « A la fin de ce petit travail, l'auteur, unissant la modestie avec la sagacité, soumet son projet à l'avis d'hommes expérimentés qu'il désigne, et leur pose une série de questions. Ce fut rhabitude de toute sa vie : nul ne décidait mieux et nul ne consultait plus que ce clairvoyant et huiuble religieux.
Le P. de R.avignan donnait le soin le plus consciencieux à la préparation de son cours : pour lui c'était une affaire, puisque c'était un devoir. Après avoir étudié, dans le texte original, l'Écritiu-e sainte et les saints Pères, il parcourait les grands théologiens, et s'arrêtait enfin à saint Thomas et à Suarez, ses deux auteurs de prédilection, a Les autres lectures faites, dit-il, il faut revenir à saint Thomas pour résumer. ;) Après avoir ainsi élaboré la matière, il composait le sommaire de sa leçon, et le rédigeait avec autant de netteté dans les détails que de méthode dans l'ensemble.
En tête de ses cahiers, nous voyons le sage pro-
fesseur prendre une précaution digne d'être remarquée : il y compte d'avance les classes d'une part et les thèses de l'autre , et distribue ses matières de façon à les achever dans le temps prescrit.
Avec ses l'acullés naturelles et des études si consciencieuses, le P. de Ravignan devait être un excellent professeur de théologie. Je ne fais que transcrire à ce sujet le témoignage du R. P. Ru- Lillon, alors son élève, aujourd'hui assistant de France. « Tous, écrit-il, lui reconnaissaient un rare talent pour l'enseignement. Je dirais volontiers qu'il réalisait l'idéal du professeur de théologie, tel qu'il nous est peint par saint Ignace : doctrine sûre, solide, tirée de l'Ecriture, de la tradition, des décisions de la sainte Église, de saint Thomas et de nos grands maîtres, Suarez, Rellarmin, etc. Il ne négligeait pas pourtant les théologiens ou les philosophes plus récents. Il savait donner une idée uette, précise de leurs systèmes, en montrer ou la solidité, ou la faiblesse, ou le danger. La forme de son enseignement était scolastique. Il commençait par bien établir Vétat de la question, définissant les choses et les termes, montrant les adversaires, élaguant ce qui était en dehors du débat •, il prouvait ensuite sa thèse par l'autorité, par la raison théo-
logique, et terminait par la raison dernière, ratio ultima, qui couteiiait le fond et la base de tout, et qui, bien saisie, bien pénétrée, donnait la clet" de toute la discussion. Chemin faisant, il ouvrait des vues profondes et présentait des images sublimes qui pouvaient être très-utiles pour la prédication. »
Ainsi, le P. de Ravignan développait dans renseignement les hautes qualités qui devinrent les traits saillants de son éloquence, et l'on peut diro que l'orateur était en germe dans le professeur. C'est à Brigue qu'il donna lieu à cette appréciation si juste et si complète de son enseignement théologique; nous devons dire quels événements le poussèrent, après deux années, sur la terre d'exil.
Déjà, en 1829, une alerte donnée à Saint- Acheul était venue y préluder au désastre de i83o. Au mois de février, le recteur de l'académie d'Amiens, sans aucune enquête, sans autre formalité, écrit brusquement au supérieur pour lui enjoindre, en vertu des ordonnances du iG juin, de suspendre immédiatement les cours et de congédier les étudiants, et le somme de répondre par le porteur de la dépêche si ses ordres allaient être exécutés. Le P. de Ravignan lit alors, sous la Restauration, ce qu'il fera tant de fois sous le régime suivant : il se jeta en avant pour préserver ses
frères. Après avoir vu l'évéqiic d'Amiens, il courut à Paris, alla trouver le ministre de l'instruclion publique ; et, trois jours après, revint a^cc cette réponse : « Laissez-nous les lettres profanes, et nous vous laissons les sciences sacrées. »
Mais la sécurité ne fut pas longue; i83o arriva. Le gouvernement, perdu par sa faiblesse, tomba après avoir essayé de se sauver ])ar un couj:) de vigueur qu'il n'était plus capa])lc de soutenir. A l'instar de Paris, qui avait eu ses trois journées, cjuelques gens d'Amiens voulurent avoir du moins une soirée glorieuse, celle du 29 juillet. A Dieu ne plaise que nous imputions à cette excellente ville d'Amiens le méfait de quelques centaines de mallieureux , égarés par des meneurs, surexcités par des liqueurs enivrantes, et payés pour une lieure de désordre bien plus que pour une journée de travail. Les troupes attendaient l'arme au bras; les autorités délibéraient en conseil. Et cpie faire? A ces heures critiques d'interrègne, un fonctionnaire public peut-il donner des ordres, quand il n'en reçoit plus ? L'émeute avait le champ libre. Une bande de séditieux, d'abord errante et indécise, après quelques marclies et contre- marches de la préfecture à la mairie qu'elle insulte en passant, se dirige connue un seul homme vers un
même Ijiit. Un cri s'était fait entendre : y-/ Sa/'/it- Acheidl à Saiiit-Aclieidl Le meneur était nn ancien élève du collège , qu'on avait été obligé de chasser pour sa mauvaise conduite.
Un escadron de chasseurs, consigné sur les boulevai'ds, voit passer devant lui cette troupe révolutionnaire courant à Saint-Acheul ; le capitaine, parent de la famille de Ravignan, frémissait de colère : en un clin d'œil il l'eût balayée, mais il était encliauié.
Il était onze heures du soir lorsque commença l'attaque, qui ne pouvait rencontrer aucune résistance. La porte est bientôt enfoncée, la foule envahit la cour intérieure, et se précipite daus toutes les salles du rez-de-chaussée, en poussant des vociférations menaçantes et les clameurs les plus disparates; les uns criaient encore : Vive le roi l Vive la cJiarte ! quelques-uns : / Yce leiïipereu/' ! d'autres : Fii'e la liberté I tous : A bas la calotte ! Mort aux j'ésaites ! Aussitôt commença le pillage avec la dévastation; on prenait tout ce qu'on pouvait emporter, on détruisait tout ce qu'on ne pouvait pas prendre.
Les hajjitants de Saint-Acheul purent croire que ce serait leur dernière luiit. Le R. P. Guidée, supérieui' de la maison, alla prier dans la chapelle del.i
Sainte-Vierge, auprès cki Saiiit-Sacrcmcnt; le Père spirituel se tenait clans sa chambre, à son prie-clieii, pour entendre les confessions. Au milieu de ces terreurs, le P. de Ptavignan j)araissait calme et presque serein ; son cœur était à l'aise dans le danger; il n'a jamais craint de mourir, il aurait été heureux de sacrifier sa vie pour ses frères. Dès le commencement de l'invasion, il était allé se placer au balcon du premier étage, exposé à tous les coups. H voulait parlementer, mais sa voix fut couverte par le tumulte de la foule et par le fracas de la destruction. Quelques scolastiques , pour appeler (\u secours, étaient montés au clocher et s'étaient mis à sonner le tocsin ; mais le triste signal excitait la fureur des assaillants. Le P. de Ravignan, de son poste périlleux, lein- envoie dire de cesser et de nouveau essaie de se faire entendre. Il crie de toute sa voix aux émeutiers : « Nous ne vous avons fait que du bien, pourquoi nous rendezvous du mal? et ne voyez-vous pas à quoi vous vous exposez? les gendarmes vont arriver. « Il parlait encore, quand tout à coup le tocsin recommença avec plus de force. Il avait esquivé déjà plusieurs coups ; mais celte fois une grêle de pierres tombe sur le balcon, il est atteint à la tempe, son sang coule avec abondance, et il est obligé de se retirer.
LE PROFESSORAT. ISa
Alors commença un tiuiiulte effroyable. Qu'on se figure au milieu de la nuit, au son lugubre du tocsin, quatre ou cinq cents forcenés criant de toutes leurs forces et sans relâche, frappant à grands coups de bâton sur les fenêtres, les portes et les meubles; quatre d'entre eux saisissant lui énorme tonneau, resté dans la cour, et le lançant comme un bélier contre les fenêtres et les portes ; un des chefs répétant avec nue voix de stentor : Courage ! courage l D'Amiens on entendait la ruine de Saint- Acheul.
Au tragique succéda bientôt le burlesque. I.c cri : A boire ! conmicnçait à couvrir tous les autres ; et à la réponse : T^oilà du vin! le tumulte s'apaisa comme par une vertu magique. Aussitôt on s'attroupe dans la cour : les bouteilles circulent ; on va au plus vite, on casse le goulot, et quand la bouteille est vide, on la lance à tout hasard à travers les fenêtres. Sur ces entrefaites, l'apparition d'un gendarme et d'un sergent de ville suffit pour déconcerter la fierté de ces braves, payés pour attaquer des prêtres, et non pour se mesurer avec des soldats. Mais un bruit soudain l'abattit tout à fait : l'ordre si longtemps attendu avait erifin été doiuié, et le capitaine de chasseurs venait de lancer son escadron au. grand galop sur la route de Saint-
Acheiil ; révacuation fut subite, il n'y eut pas de traînards dans la déroute ; la bande se dispersa dans tous les sens ; une partie fut rencontrée parla troupe cpii l'enveloppa et la ramena à son point de départ.
Celte scène de désordre n'avait pas duré deux heures ; cependant Saint-Acheul restait comme une maison désolée, sans portes ni f(înètrcs ; la cour et les salles étaient jonchées de livres et de tableaux en pièces, d'éclats de vitres, de fragments de pots et de bouteilles, de meubles brisés. Le lendemain s'annonçait comme devant être pire que la veille. Dans la matinée du 3o juillet, d'heure en heure arrivaient d'Amiens des messages officieux toujours plus alarmants : on précisait le moment d'une nouvelle attaque; les agresseurs devaient revenir en plein midi. Dans ces conjonctures critiques, le P. Guidée assemble son conseil pour aviser au salut des personnes Après une longue délibération terminée à onze heures et demie, la communauté se réunit, on indique à chacun un lieu de refuge, en lui remettant un peu d'argent; le supérieur donne sa bénédiction ; on s'embrasse et on se sépare. Le dîner était servi, mais personne n'y toucha.
Au moment de partir, le P. de Ravignan se rend à la chapelle avec un frère scolastique resté à jeun
depuis la veille, dans la prévision de cette dernière extrémité ; les saintes hosties sont consommées, les vases sacrés soustraits à la profanation, et le tabernacle reste inhabité comme la maison.
Le lendemain, 'h juillet, le P. de Ilavignan célébrait la fête de saint Ignace au milieu des infirmes; il avait pris son logement à Tllotel-Dieu d'Amiens.
Le i8 août, le R. P. Druilhet, provincial et vraiment alors l'homme de la Providence, vint en Picardie recueillir ses fils dispersés. Il les appela successivement de leurs retraites divei'ses, leur communiqua sa confirjnce et sa paix; et, sans le moindre embarras, en quelques jours il disposa de soixante religieux, donnant à chacun sa place, son office et ses instructions. Dès le 21 août, les départs commencèrent; presque tous reçurent leur lettre d'obédience pour l'étranger. Le P. de Ravignan, désigné d'abord pour l'Espagne, fut envoyé en Suisse, et dut continuer à Jirigue le cours qu'il avait commencé à Saint-Acheul.
Va\ franchissant la frontière, il resta Français par le cœur et devint Suisse par les habitudes de la vie. Il compta parmi ses années les ])lus heuicuses celles cju'il passa, bien loin des cités turbulentes, au milieu de ces bons A alaisans, pauvres selon le
iiioiîdc, riches selon l'Evangile, qui saluaient les jésuites sur le chemin en disant : Loué soit Jésus- Christ ! Il aimait d'ailleurs cette grande nature des montagnes qui élève l'ame et porte à la prière.
Sans doute, le P. de Ravignan eut sa {)art d'épreuves dans ce nouvel état de choses. On a beau être cosmopolite par vocation, on ne l'est pas toujours par tempérament. Les Suisses partageaient en frères avec les Français ; mais, à dire vrai, ils n'avaient à partager que leur pauvreté. L'excessive âpreté du climat était dure pour une complexion délicate et toute méridionale. Le Haut- Valais, en hiver, n'a rien à envier à la Sibérie. On le logea dans une mauvaise chambre au nord, sans feu, dont le plafond, entr'ouvert et conununiquant avec le clocher, donnait passage à un courant d'air glacial. Il ne dit rien, et il eut tort, car il tomba bientôt malade. On craignit une hydropisie de poitrine. Ce n'est qu'alors qu'on s'aperçut du délabrement de sa chambre; il fut transféré dans une autre, et avec la chaleur revint la santé.
A Brigue, comme partout, le P. de Ravignan se montra l'homme de la règle et de la vie commune. Cependant, par privilège, il se levait à trois heures du matin; et quand, une heure après, la communauté descendait à la chapelle, on le voyait à genou?f ,
immobile au pied de l'autei. Le plus souvent il ne prenait rien jusqu'au dîner, et sa vie paraissait un jeûne continuel. Pour se rendre plus digne de célébrer les saints mystères, il purifiait tous les jours son âme parla confession. Dans les grands froids de l'hiver, il se contentait du cliauffoir commun. Il y transportait ses in-folio pour la préparation de sa classe, y travaillait sous les yeux de ses disciples, comme s'il eût été seul, et son exemple leur en apprenait plus que ses leçons. Pendant deux ans qu'il joignit à la charge de professeur celle de ministre des scolastiques théologiens, il montra autant de charité pour tous, surlout pour les malades, que d'exactitude et de fermeté pour la discipline religieuse : sur ce point jamais il n'eût faibli. Du reste, quand arrivaient les jours de récréation, il s'ingéniait pour fournir à ses élèves les moyens d'en profiter. Il était leur compagnon et leur guide dans leurs longues promenades par les sentiers ardus des montagnes et sur les glaciers.
En i832, les jeunes jésuites français, recueillis par la Suisse, voulurent offrir lui hommage de religieuse reconnaissance au Ciel qui les avait protégés et à la terre qui les nourrissait comme ses fils ; une chapelle dédiée à Notre-Dame auxiliatrice devait être leur ex-voto. Le P. de llavignan se fit
UO CIIAPITRR VI.
le promoteur de celte œuvre. Voici une des lettres qu'il écrivit à cette occasion :
« A deux lieues de Ih-igiie, sui- une montagne assez élevée, le Rorhberg, à coté d'une petite maison de campagne que nous y avons, nous avons eu la pensée, nous si bien accueillis et gardés ici, d'élever une chapelle en l'honneur de Marie, sous le litre d'auxiliaire. Elle est assez jolie, touche maintenant à sa lin, et devra tous les frais de construction et de décoration à la piété des âmes charitables.
« Vous voyez que je vous demande l'aumoue pour la sainte Vierge, car vous concevez sans peine que les dépenses excèdent nos ressources et notre prévoyance. Vous nous aiderez ainsi à remercier la sainte Vierge des grâces dont elle nous a comblés et du saint asile où elle nous a recueillis. Si vous saviez comme on est bien ici sous son égide et avec les hôtes qu'elle nous a donnés! Vos noms seront inscrits dans la liste des bienfaiteurs et renfermés dans un cœur suspendu à la statue de la sainte Vierge.
« bien des événements se passent dans le monde, à ce qu'il paraît ; mais nous ne sommes guère de ce monde : nous en cherchons un meilleur. »
Le sanctuaire fut inauguré avec la pompe que permettaient les temps et les lieux. Le P. de Ra-
visnan avait conservé, en souvenir de cette fête de l'exil, toutes les pièces inspirées par la reconnaissance, des odes, des hymnes à Marie, des chants à l'Helvétie, des adresses aux notables de l'endroit, li aima depuis à diriger ses promenades vers le motlesle chalet et la pieuse chapelle du Rorhberg.
Sur ces entrefaites, luie maladie contagieuse vint à se déclarer dans la petite ville hospitalière; la population fut décimée; en peu de jours, sursis cents habitants, on comptait soixante morts. Le P. deRavignan, on devait s'y attendre, fut un des premiers à solliciter la permission de se dévouer, et se fit presque suppliant; mais le supérieur ne crut pas devoir se rendre à ses désirs ; et le professeur dut rester avec ses élèves, laissant les missionnaires suisses courir seuls aux malades.
C'est à lîrigue cpi'il reçut la lettre suivante, écrite de Home par un de ses frères : « O mon Père! nous abaisser, et toujours plus, est toute notre affaire. Tout le reste, c'est à la Providence de Dieu qu'il faut l'abandonner, 'lu recumbe in novissiiiu) loco. Servons-nous de tout pour descendre toujours plus bas et ne nous occupons pas du reste. Hiuniliari in Socictute Jcsii et (l'ternani beatilndincm conse(jiii, disait saint Ignace, laissant tout le reste en parenthèse et en blanc, parce que c'est à Dieu
(le l'écrire. Préparez-vous aux croix, tendez partout où vous êtes à vous concentrer dans le mépris de vous-même, et aimez Jésus-Christ seul, mais dans les bras de la croix. » Cette lettre, qui respire la sainte lolie de la croix, allait bien au P. de Ravignan ; aussi fut-elle mise à part dans son trésor spirituel, où nous l'avons retrouvée.
Dans l'ultérieur de sa famille religieuse, le P. de Ravignan, qui remplissait en partie les fonctions de Père spirituel, faisait ordinairement les exhortations domestiques d'usage ; il donnait en outre deux fois l'an les retraites préparatoires à la rénovation des vœux, il parlait aussi quelquefois aux élèves congrégaiiistes dans lein^s chapelles ou aux fidèles dans l'église publique du collège. Nous avons encore tous ses canevas, rédigés en latin, avec leur date précise. Pendant les vacances, il se délassait de l'enseignement par le saint ministère exercé au dehors. Au mois de septembre i83i, il donna une retraite aux prêtres du Haut- Valais, convoqués au collège de Brigue; et, au mois d'août i8d2, aux chanoines de Saint-]Maurice.
Avant de commencer ces œuvres plus importantes, l'humble religieux avait demandé une direction au P. Godinot, ancien provincial de France, alors instructeur des Pères du troisième an à Esta-
LE PROFESSORAT. liS
vayer, canton de Fribourg. Nous avons sous les yeux la réponse en latin , datée d'Estavayer le 12 juillet i83i. Le P. Godinot y dit simplement ce qu'il ferait lui-même : il suivrait le plus possible le livre des Exercices, quant aux sujets et quant aux méthodes ; il essaierait aussi d'obtenir le silence absolu, mém.e pendant les récréations, et il finit par soumettre lui-même son conseil à celui qui le consultait. Hœc raptim dicta meliorl relinquo judicio .
Un avis du P. Godinot était un oracle pour le P. de Ravignan : la réponse était d'ailleurs conforme à sa pensée. Les Exercices de saint Ignace furent donc donnés pendant une semaine ; le prédicateur parla quatre fois par jour, toujours en latin, suivant l'usage du pays dans les instructions ecclésiastiques, et ces bons prêtres gardèrent tout le temps le silence comme des novices.
A la fin de la retraite ecclésiastique donnée à Brigue, au moment de se séparer, les auditeurs du P. de Ravignan se jetèrent à genoux pour lui demander de les bénir. A cette vue, la modestie du religieux s'effraye, il se l'etire brusquement et va se cacher dans sa chambre, située à l'autre (extrémité delà maison. Mais, sur la prière des principaux curés, le P. Recteur va le prendre, le ramène et
lui commande de donner la bénédiction demandée.
Il fallut obéir.
L'application des Exercices de saint Ignace aux retraites données en jjublic offrait des difficultés. Le P. de Ravignan écrivit à ce sujet au P. Pvenault, alors maître des novices à Avignon, qui excellait dans l'intelligence du livre inspiré à Manrèse et avait été un des premiers en France à le remettre en vigueur parmi nous. Celui-ci regarda comme im très- grand honlieur, ce sont ses propres paroles, qu'un homme comme le P. de Ravignan fût gagné aux Exercices ; il se fit donc un devoir de donner à sa réponse le soin et le développement que réclamait l'importance de la question. Sa lettre est datée du 8 décembre i83i, jour de l'Immaculée Conception : c'est un petit traité sur la manière de donner les Exercices en public. Sa longueur ne nous permet pas de la donner en entier ; mais nous lie pouvons, ce semble, nous dispenser de citer quelque chose d'un enseignement qui exerça beaucoup d'influence sur l'apostolat du prédicateur des retraites de Notre-Dame.
« Le livre des Exercices est l'arsenal spirituel, où vous trouverez les armes divines qui vous sont préparées; c'est un présent que Dieu a fait à la Société : ce livre a produit le fondateur, ses com-
pagnoiis, les constitutions, tout ce qu'a fait la Compagnie, je puis le dire, au dedans et au dehors. »
Après un court résumé des Exercices, le P. Renault, répondant successivement à toutes les questions qui avaieiît été adressées, en venait à cette objection : Les retrait(?s, données suivant le plan de saint Ignace, se ressembleront toutes. Il y répondait ainsi :
« Il est des merveilles et des chefs-d'œuvre qu'on ne se lasse point de considérer; telles sont les beautés de la nature, et dans l'ordre de la grâce les mystères : c|u'nn maître nous apprenne à les voir, on ne peut plus s'en détacher. Le mal est que plusieurs d'entre nous ne connaissent pas assez le livre des Exercices. Nous sommes comme lui apprenti devant un excellent instrument, avec lequel on pourrait exécuter tous les airs, les plus doux, les plus forts, les plus étendus, faire une musique céleste. Mais que sert l'instrument à ra|)prenti? Il joue son air tant bien que mal, et si vous lui demandez une variante, une seule, il se plaint de l'instrument, et en ^ oudrait un autre. Les Exei'cices, appliqués à des sujets pailicidiers, et imprimés avec le titre : Belidite de sdint Ignace, ont ])u contribuer à l'étrécir l'idée que l'on doit en avoir. Destiné par la diviiie Providence à former une I. 10
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société criionimes apostoliques, saint Igiiacc s'est fail, ou plulot Dieu lui a insj)iré un plan que l'on n'adniirei'a jamais assez; iuiiiiensedans son étendue, ce plan se resserre à volonté; propre k tout et à la portée de tout le monde, il est également bon pour convertir, pour instruire, pour former à la perfection dans tous les états, et il fait tout cela à la fois. Ce don pi'écieux des Exercices qu'il a reçu pour la Compagnie , saint Ignace l'a transmis comme un héritage à ses enfants. A eux d'apprendre à s'eo servir : ils ont grâce de vocation pour cela. Quand ils le sauront, ces Exercices, toujours les mêmes au fond , varieront admirablement entre leurs mains habiles, prendront toutes les formes, se prêteront à tous les besoins. Mais les retraites qu'ils donneront ne seront point proprement leurs retraites, ni celles de saint Ignace non plus ; ce seront les retraites du père et des enfants. »
Au mois de septembre i833, le P. de Ilavignan faisait ses adieux à la chère maison de Brigue et à ^^otre-Dame du Rorliberg; passait en France pour donner une retraite aux sœurs de la Charité de Besançon; puis, revenant aussitôt en Suisse, il se rendit à Estavayer.