LA MILICE ET LA MAGISTRATHUI- . M
monde avec tant de goiit en apparence, que sa pauvre mère, espérant ce qu'elle désirait, se flatta qu'il ne pensait plus à un autre avenir. Elle ne connaissait pas bien son fils, elle ne savait pas ce qu'il y avait en lui de stabilité profonde et d'activé puissance ; elle ignorait combien il était capable de se livrer en se réservant, de vivre dans le monde avec l'air de voidoir y demeurer toujours et l'arrièrepensée d'en sortir demain. Ilonnne de devoir par excellence, il était aussi, et dans le meilleur gein-e, lionune de société et même de salon : grave et consciencieux d'une part, de l'autre facile et cliarmant.
La gravité de ses études et de ses idées, à cette époque, nons est attestée par quehpies fragments d'un ouvrage projeté sur la moi'ale des lois. Il aura sans doute soumis dans le temps son trinail au jugement d'un ai'istarque sé\ère; car sur les marges on peut parfaitement lire encore des notes critiques écrites au crayon pai" une autre main, et, en fin de conq:»te, le lovai jeune homme, iulei rompant son œuvre, pour toute conclusion écrivit lui-même cette sentence cpii a été cassée : Je ne suis pas J'ait y>ouiécrire.
A coté de ses travaux sérieux , contrastaient de joyeux passe-lenq)s. Le magisti-at ne dédaignait pas
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d'être poète au moins de circonstance, et à tontes les fêtes de famille il a})j)ortait son tribut en vers. Dans un carton (|u il a\ait ijilitulé : Litlerurid in sa'ciilo, on rencontre divers essais de poésie dans le genre lyrique ou êlégiaque. Du reste, sous cette forme légère, il \ a toujours un fond sérieux : il ne savait puiser d'inspiration pour sa verve que dans le mépris du jnonde, l'amour de la patrie, le zèle de la religion.
« Tout ce qui porte le caractère de religion et d'amiiié ne peut manquer jamais de faire la dIus vi\e iuq)ression sur moi, disait-il à son ftère; ma jeunesse est toute renfermée en moi-même. Mais la religion a tant de force, d'ardeur, de beauté qu'elle exalte, anime, en même temps qu'elle contente et ne laisse pas à vide; car après l'avoir bien sentie, on ne retombe pas soucieux et avec les remords, on retombe sur le calme. »
dépendant Gustave allait de bonne grâce dans le monde et v fliisait très-boinie figure. Sans se flatter, il j)()ii\ait se promettre le succès, étant, si jeune encore, environné des prestiges de la l'cnounnée, et joii^nanî à un beau nom les qualités persomielles les j)lus brillantes. Il y avait en lui complète liarmoni(M'ntre l'extéiMCur et rintéri(Mn'. On ne pouvait imaginer nn type de jeune lionuiie plus à souliait :
LA MiLici: irr la .magistrature. i:)
sa physionoiuie éîait aduiirai)le (rex])rossion , son front spacieux et [)lein de noblesse, ses traits ilns et caractéristiques, ses veux bleus et nrofoiuls, tour à tour étiucelants et affectueux, sa taille svelte it gracieuse. Qu'on joigne à cela une propreté et une élégance irréprochables, luie politesse parfaite, et ce je ne sais quoi t|ui est le reflet d'un grand caractère, d'une haute intelligence, d'un cœiu^ aimant et j)ur. De tout cet enseml)le résultait ce qu'on ap'pelle un grcuid ci'r. Quand Gustave allait en soirée avec son frère, il lui dis lit quelquefois : « Allons, mon cher, soyoiis distingués! w H avait du gentillionune dans l'ànie, mais la religion v mettra bien autre chose. Si le monde hii déj)lut beaucoup sous un rapport, je crois aisément qu'il lui [)lutun peu sous un autre. Ainsi paraissait-il teiur aux soirées que sa mère donnait chezelh», et à la fin d'une réuniori, il la })riait de fixer le jour pour une autre. Ouehjuelois même, en rentrant du bal, on l'cntiMidait sécrier : « Que je suis fâché de m'ètre amusé ! » Tristes fêtes qui ne laissent ([ue des regi-ets ou des remords !
Toutefois, au milieu de ces fascinations du monde et de ses bagatelles, la vertu du jeune homme n'eut point de vertige. En se composant dans une sage rot(MUie, il savait commander aux
antres la réserve et tenir les indiscrets à distance. ]1 mettait même de la rigidité dans sa pudeur et la politesse ne le faisait point transiger avec la conscience. Un jour il assistait à un grand dîner ; auprès de lui se trouvait une jeune personne trop bien et trop peu habillée. Mais lui, s'enveloppant dans sa gravité, se tenait roide et taciturne. La malheureuse jeune fdle hasarda une question : «Monsieur de Ravignan, vous n'avez pas d'appétit?» La question provoque enfin une réponse, (iustave, sans se retourner vers sa voisine, s'incline et dit à demi voix : « Et vous, mademoiselle, vous n'avez pas de honte? » Elle n'en demanda pas davantage; mais à son tour elle perdit l'appétit. Foudroyée par une parole, après plus de vingt ans elle en rêvait encore.
Grâce à son ordre du jour, Gustave avait, d'ailleurs, rencontré la juste mesure des choses : le travail et la prière lui servaient de contre-poids, et la frivolité ne l'emporta jamais.
Le respect humain, nous l'avons déjà dit, ne pouvait pas monter jusqu'à son cœur. Un jour, dans un cercle, quelqu'un attaque les religieux et sur- !out les jésuites. Le jeune de Ravignan se fait aussitôt leur champion, et se le\ant avec feu, il s'écrie : « Moi, je serai jésuite. — Eh bien, réplique l'ad-