‹ Vie du R. P. Xavier de Ravignan de la Compagnie de JésusChapitre 4 sur 13 · II. 4(j · texte numérisé non relu

II. 4(j

également dévoué aux pauvres et aux petits. Le ciel, il est vrai, semble l'avoir destiné surtout aux premiers, mais par le cœur il inclina toujours vers les seconds. 11 faut bien qu'on le sache, sous peine de se méprendre sur le caractère et la sainteté de son zèle ; erreur facile dans l'appréciation d'un homme qui, dans sa cellule comme en chaire, fut environné, par un attrait providentiel, des personnages les plus illustres. Frère de Bourdaloue, il'prêchait aux savants et aux princes, mais frère aussi du bienheureux P. Pierre Claver, il était heureuxv nous l'avons vu dans un de s chapitres précédents, quand un enfant nègre venait frapper à sa porte ; il lui consacrait des heures entières pour lui apprendre le catéchisme. Un jour il arriva au Sacré-Cœur tenant joyeusement par la main un enfant de dix ans : t Donnezmoi de l'eau baptismale, dit-il, voici un petit protestant qui veut se faire catholique. » C'était le fils d'un palefrenier. Le P. de Ravignan cultiva son petit néophyte avec une bonté toute paternelle, trouva le temps de l'instruire lui-même, et le prépara à sa première communion.

CE livra des protestants.

Méthode du P. de Ravignan pour instruire et convertir les protestants. Sa charité, sa prudente longanimité, sa vigueur contre les obstacles. Divers exemples.

Le P. de Ravignan, dans le cours de son apostolat, avait déjà converti un bon nombre de schismatiques et d'hérétiques français ou étrangers ; cependant ces retours à l'unité catholique, dont il était l'instrument, ne se suivaient qu'à d'assez longs intervalles. Mais dans les dernières années de sa vie, l'Angleterre et l'Allemagne lui envoyèrent les plus généreuses recrues, des âmes choisies, quelquefois des familles entières; le courant devint ontinuel, et il fut besoin d'organiser ce nouveau ministère comme tous les autres, d'en régulariser 'exercice, de lui assigner une heure et une place. Les protestants occupèrent alors un jour dans la

semaine du religieux ; il y avait pour eux tous les mardis rendez-vous au Sacré-Cœur de la rue de Yarennes.

On se rappelle la station de Londres si peu consolée dans le temps. Après avoir semé dans la tristesse, l'ouvrier évangélique récoltait dans la joie. Le P. de Ravignan, dont le zèle ne connaissait point d'exclusion, manifestait pourtant quelquefois une sorte de prédilection apostolique pour l'Angleterre, non pas pour la politique de son gouvernement, mais pour le caractère de son peuple. 11 l'appelait la terre pratique du bon sens, la terre illustre où Dieu déploya tant de puissance, inspira jadis tant de généreux dévoûments : « Ah ! s'écriait-il souvent, s'il plaisait au Seigneur d'éclairer cette grande nation ! Pourquoi, nobles frères, vous êtes-vous séparés de vos frères en Jésus-Christ? r>

Étudions la méthode ordinairement employée par le P. de Ravignan dans cette œuvre de transformation religieuse. On ne sait dire lequel est le plus difficile d'amener une âme à la pratique de la vertu ou à la croyance de la vérité. Pourtant le prêtre peut du moins aborder le mauvais catholique sur un terrain commun, lui montrer qu'il est en contradiction avec lui-même, en appeler à sa foi et trouver un auxiliaire dans sa conscience. Mais comment at-

ŒUVRE DES PROTESTANTS. 2€ i

teindre un protestant séparé de l'Église par sa première éducation, conséquent avec lui-même, circonvenu par mille préjugés et retranché dans sa bonne foi? Il y a d'ailleurs presque toujours des oppositions au dehors et des angoisses au dedans : après une série de doutes et d'anxiétés, vient une dernière heure de détresse, où l'on n'est plus protestant, où l'on n'est pas encore catholique, et ce n'est qu'après avoir franchi cet intervalle qu'on se '«repose au sein de la vérité libératrice.

t Je sais, disait le P. de Ravignan, je sais combien jSouffre une âme fatiguée par la recherche d'un parti décisif en religion. Oh ! oui, cet état d'une âme qui se débat avec des habitudes d'enfance, de pays, d'éducation, est pénible; il ne saurait y avoir, je l'avoue, de plus rude épreuve, et s'il y a un état de souffrance au monde, c'est une telle position. » De là son indulgente compassion et son immense intérêt pour tous ceux qu'il voyait engagés dans ce douloureux passage des ténèbres à la lumière; sentait qu'ils avaient besoin d'être encouragés autant que d'être instruits, et il ne cessait de leur recommander de chercher la force et la grâce dans la prière, et de leur promettre la paix après le combat. « J'ai béni Dieu, leur disait-il, de m'avoir fait rencontrer sur cette triste terre un cœur si digne de lui,

une âme si élevée et si bien faite pour tout ce qui est grand et généreux. Votre pensée et votre souvenir ne me quittent jamais. Je suis profondément touché de votre confiance et je m'en reconnais indigne. Je me sens incapable d'y bien répondre; mais «Me m'est si précieuse et si chère que j'ose vous demander de la continuer. Dieu m'est témoin du profond intérêt que je porte aux destinées de votre âme. Que je serais heureux de votre bonheur, de savoir la paix rendue à votre esprit, à votre cœur! Ce repos si désirable est dans la possession de la vérité. Hélas ! que ne suis-je un ministre du Seigneur plus digne de vous, plus capable de vous montrer les derniers et frappants caractères de l'Église de Jésus-Christ!

« Des difficultés et des obstacles se rencontrent sans doute, le passage est pénible, et jeTprends une vive part à vos anxiétés. Mais le Dieu bon que nous servons ne se laissera pas chercher en vain : il vous fera trouver par la prière le repos dont vous avec besoin. La question est si grave, est tellement liée à tout un éternel avenir qu'elle vaut un courage et un esprit tels que les vôtres. Votre conscience et votre cœur devront venir à bout de tout avec la grâce divine.

« C'est un heureux moment que celui où l'on sent

que le but est atteint, qu'on est arrivé au terme de ses recherches, que les doutes sont finis. Plus d'une âme a senti les mêmes peines que vous, et s'est enfin reposée au sein de la vérité catholique. La prière est la voie du ciel ; Dieu ne peut manquer de vous exaucer : vous portez si bien tous les signes de sa protection! Courage dans votre noble entreprise! De loin comme de près, je m'unis intimement à vous. >

La prudence du P. de Ravignan égalait l'ardeur de son zèle ; il admettait avec une extrême condescendance les délais modérés et d'ailleurs motivés soit par une position délicate, soit par un reste d'incertitude. « Jamais je ne voudrais vous porter à rien précipiter, disait-il à une personne qui se trouvait dans ce double embarras. Oh! oui, assurément, c'est une chose bien grave. La question est si digne d'examen, elle tient si intimement à nos destinées sacrées, et immortelles qu'un penseur, un homme droit ne saurait mieux appliquer ailleurs sa noble énergie. i Vous le comprenez, et je m'en réjouis. Je demande instamment au Seigneur qu'il vous éclaire, et j'ai confiance en lui, en vous.

« Mais je sens bien qu'il vous faut moins des raisons que des circonstances propices. Aussi demandons ensemble à Dieu qu'il ne permette pas que les

retards vous nuisent ; qu'il fasse naître un jour, une heure favorable. Je sais combien votre position est difficile, je sais qu'il faut agir avec une grande prudence.

t Mais Dieu est la bonté même ; il vous a prévenu de bien des grâces, il a souvent parlé à votre cœur. S'il se montre avec tous les traits de son autorité paternelle, s'il demande qu'on se rende et qu'on le suive, ne donnera-t-il pas pour le faire tous les moyens et tous les secours? nous abandonnerat-il? Pour quelques instants de peine, d'angoisse et de sacrifice, il nous donnera un centuple de force et de consolation intime. Saint Paul, après le divin Sauveur, nous dit que pour vivre, dans la piété, dans la vie véritable, il faut souffrir. Le ciel est à ce prix. Oh ! que de bonheur cependant quand on se sacrifie pour Dieu même ! Jésus-Christ sur la croix nous donna l'exemple. Mais prions et cherchons toujours. »

Quand le P. de Ravignan s'apercevait que les retards n'étaient plus demandés par la raison, mais par cette pusillanimité naturelle qui voudrait reculer à l'heure môme d'avancer, alors il venait en aide à la volonté défaillante, il la soutenait avec toute l'énergie de la sienne; et, se souvenant du conseil évangélique, il pressait et forçait enfin l'âme timide

d'entrer dans le bercail où il n'y a rien à craindre. Une dame américaine, à la veille d'entrer dans le sein de l'Église catholique, lui écrivit le 30 décembre 1856 : « Je renonce au dessein de vous voir demain. . J'ajourne mon abjuration à mon retour. Je suis obligée de quitter Paris le 2 janvier. » Le P. de Ravignan, qui savait à quoi s'en tenir, lui répondit sans autre cérémonie : c Vous viendrez demain au Sacré-Cœur vous confesser; et le 1" janvier 1857, vous recevrez le saint baptême et la sainte eucharistie à la messe que je dirai à sept heures. Que la foi vous éclaire de plus en plus ! Tout est bien : soyez en paix ! * La craintive protestante retrouva son courage, vint au jour fixé, s'en retourna chez elle heureusecatholique;puisavecleprosélytismed'une mère, elle conduisit elle-même au P. de Ravignan ses cinq enfants dont elle voulait être entourée dans l'Église et au ciel.

Après avoir ainsi poussé à l'accomplissement de la volonté divine, le P. de Ravignan joignait encore la prudence à l'énergie pour soutenir les nouveaux convertis au milieu des difficultés et des ennuis qui bien souvent survenaient. Une grande dame, russe et protestante, avait été ramenée par ses soins à l'unité catholique, mais pour des raisons de prudence l'abjuration était restée quelque temps se-

crête. A peine le mari en est-il informé que, dans le premier mouvement de la colère, il court à la rue de tSèvres exprimer son ressentiment au jésuite hypocrite, auteur de ce qu'il appelle la perversion de sa femme. Il est frappé d'abord en trouvant dans une pauvre cellule, l'homme de Dieu qui l'attendait avec la tranquillité d'un cœur sans reproche. Bientôt, cependant, sa fureur prend le dessus;el,aprèsquelques instants de silence, les injures commencent avec les menaces. Le P. de Ravignan écoutait impassible. Encore plus exalté par ce calme inattendu, l'étranger passe des outrages personnels aux attaques les plus violentes contre la Compagnie. Mais alors le religieux se lève et s'écrie avec force : « Monsieur, vous pouvez dire de moi tout ce que vous voudrez, mais de la Compagnie, ma mère, jamais! d Puis il commence une apologie si chaleureuse de l'Ordre auquel il a le bonheur d'appartenir, que son antagoniste, étourdi de ce changement soudain et terrassé par cette éloquence du cœur, se retire en murmurant : c Quel homme extraordinaire! » Ainsi désarmé, le mari prit sa revanche en interdisant à la nouvelle convertie tout rapport avec le jésuite. Le sacrifice était dur ; elle ne put s'y résoudre; et, dans une entrevue où elle rencontra son directeur chez une pieuse amie, elle lui exprima énergiquement

la résolution de désobéir en secret. Mais les intérêts de son âme ne le commandaient pas, et dès lors, chez le P. de Ravignan, la prudence reprenait ses droits ; elle lui dicta cette réponse : « Non, madame; vous devez, dans cette circonstance, obéir à votre mari, et vous trouverez pour vous diriger un prêtre plus saint que moi. >

Le P. de Ravignan, pour ouvrir l'âme à la lumière et à la vertu d'en haut, agissait sur l'intelligence autant que sur la volonté. Il ne négligeait rien pour assurer une instruction sérieuse et par la même une conviction profonde, gage d'une conversion durable; mais il évitait les discussions sté» riles, écartait les objections et les difficultés de détail, et ramenait la question à son point le plus simple, au fait de la séparation.

c Vous vous rappellerez, disait-il, qu'il n'y eut longtemps qu'une Église; que des séparations partielles et passagères la laissèrent toujours la même et toujours debout. Depuis Jésus-Christ et saint Pierre, nous avons conservé le sceau divin de l'unité ; d'autres se sont séparés de nous, nous ne nous sommes séparés de personne. Et à la mort nous sommes tranquilles quant à la vérité de notre Église.

« Jésus- Christ la voulut évidemment une; ce

devait être la maison, la cité, le bercail, tin seul troupeau et un seul pasteur ; \\ établit Pierre pour fondement. Où se trouve ce dessein rempli du Sauveur? Je vous le demande.

« Il me semble que ce point de vue simplifie l'examen, et met bien sur la voie de la vérité. Car si une fois on reconnaissait le centre de l'unité, le dépôt de la parole révélée, le caractère de l'épouse de Jésus-Christ, alors on n'aurait plus qu'à prêter son oreille et ouvrir son cœur pour écouter, aimer et obéir. »

Le P. de Ravignan prenait le plus grand soin pour ne pas blesser ceux qu'il voulait convertir; il ménageait les premières défiances et les susceptibilités de la prévention ; loin de se prévaloir des avan-1 tages de sa cause pour prendre des airs de triomphe, il se présentait simple, modeste, et avec lui la vérité semblait devenir timide. « Je ne raisonne pas, disait-il, je vous soumets ces doutes ; je les soumets à votre esprit et à votre cœur, ces points qui font doute pour vous, qui n'en font nullement pour moi. Daignez les peser dans le calme et la prière. Ne regardez mes questions que comme un langage d'ami respectueux et dévoué. »

Si, malgré toutes ses précautions, il croyait, d'après quelque indice, avoir froissé une âme om-

b rageuse, aussitôt il descendait aux excuses : « Pourquoi ne m'écrivez-vous plus, vous que j'estime et vénère, et si vous me permettez de le dire, vous que j'affectionne profondément? Est-ce que mes dernières lettres, restées sans réponse, vous auraient déplu? Oh ! alors, pardon, pardon du fond de l'àme et du cœur ! Vous ne pouvez pas ne pas me pardonner. Nous parlions ensemble d'éternelles vérités, de la recherche de la foi et de l'Église véritable ; pourquoi cesser ? Votre intelligence si élevée, votre noble cœur sont faits pour ces pensées et ces désirs. Et puis , le doute est si pénible, quand Dieu nous a créés pour la fixité, la paix et la lumière. »

Non-seulement il gardait un tendre souvenir de ses prosélytes, mais il tenait à conserver avec eux, même de loin, d'intimes rapports. Voici comment il leur écrivait : t Mon enfant, votre foi, votre zèle, me remplissent de joie. Quelle heure précieuse dans mes souvenirs que celle où la grâce triompha dans votre esprit de tous les obstacles ! Je dis dans votre esprit, car votre cœur, si droit et si généreux, était d'avance acquis à la vérité. Oui, vous remplirez une mission véritable dans la société et dans votre famille; tous mes vœux, toutes mes prières vous accompagneront constamment. Vous aurez bien -la I grande bonté de m'écrire de temps en temps. Mon II 47

enfant, je ne voudrais pas être à charge à votre âme par mes exigences; je désire cependant entretenir ces religieux rapports que Dieu a établis entre nous. Soyez bénie, ô mon enfant ! de toutes les bénédictions les meilleures. Votre souvenir me sera toujours cher entre tous. Je me sens ému comme un père, en me reportant au témoignage de \otre confiance. Ne m'oubliez pas non plus devant Dieu. »

Il serait difficile de préciser avec exactitude le nombre des conversions de protestants opérées par le P. de Ravignan. Cependant on trouve ça et là dans ses lettres des indications qui donneraient une moyenne de trente à quarante par année. Ainsi le 20 mai 1 856 il écrivait : c Pour ma part, depuis le mois d'octobre, j'ai reçu 25 abjurations. » Et le 25 janvier 1N57 : « Depuis le mois d'octobre, nous avons reçu 15 ou 10 abjurations. Ce sont des miracles de grâce qui font bénir la puissance et la Donté divines. Courage! travaillons et prions toujours ! »

Après avoir exposé la méthode du P. de Ravignan dans ce ministère tout spécial, nous ne raconterons qu'un seul fait, dont les circonstances assez compliquées nous ont paru propres à faire ressortir le caractère de l'homme de Dieu, son zèle et sa douce énergie.

Il s'était rencontré une fois à Versailles avec une jeune Anglaise protestante d'une très-honorable famille. Quelques paroles sur la nécessité du salut, qu'il avait jetées en passant, ne tombèrent pas sur une terre ingrate. La jeune fille se prit dès lors à douter; et, pour arriver à une solution qui lui donnât de la sécurité, pendant une année entière elle étudia le catholicisme, lut beaucoup et pria plus encore. Aussi dès que son esprit fut convaincu, son cœur se trouva converti ; et elle ne songea plus qu'aux moyens d'entrer dans l'Église véritable.

Le P. de Ravignan, prévenu de sa résolution, mais prévoyant les oppositions qui allaient l'entraver, lui conseillait d'abjurer en secret; puis, en temps opportun, d'annoncer à ses parents le fait accompli sans retour. La généreuse enfant aima mieux commencer par déclarer elle-même son projet à sa famille. Au premier mot, sa mère tombe évanouie et, pendant plusieurs jours, reste sur son lit tantôt en défaillance, tantôt en convulsion. Cependant le père et trois jeunes sœurs entourent et obsèdent l'imprudente enfant, l'accablent de reproches : elle perd son âme, tue sa mère, déshonore sa famille; et, comme elle persiste dans son projet, on ne veut plus la voir ni lui parler. Son père l'enferme sous clef dans une chambre, et défend à toutes les

personnes de la maison d'avoir aucun rapport avec elle. Pendant ce temps-là, la mère, appelant près de son lit ses trois autres filles, les fait mettre à genoux et leur enjoint de jurer devant Dieu qu'elles n'imiteront jamais un si triste exemple.

Averti de cette persécution, le P. de Ravignan, s'inquiétant peu de quelques avanies, part à l'instant de Paris pour Versailles, va droit à la maison indiquée, se présente devant le chef de la famille, et aussitôt après les civilités d'usage, lui demande ce qu'il prétend taire. « Quant à moi, répond celui-ci, jamais je ne donnerai mon consentement; mais je le sais, au fond ma fille est libre : elle est majeure, elle fera donc ce qu'elle voudra. Seulement j'exige un délai de huit jours. Pendant cet intervalle de temps, nous ferons tout pour la dissuader; si, après cela, elle s'obtine encore, je l'abandonne à sa destinée. »

La condition fut acceptée : huit jours durant, la jeune fille est laissée à elle-même dans sa prison ou livrée aux obsessions de tout genre. Deux ministres protestants sont introduits; aux instances de la famille succèdent leurs remontrances. Tous les efforts échouent contre la constance d'une enfant. Le principal de« deux graves auxiliaires, au sortir d'une derrière entrevue, entrelaç ses doigts les

uns avec les autres, puis, comme s'il essayait inutilement de les séparer : « Voilà, dit-il, la ténacité de cette malheureuse jeune fille ! C'est un esprit de contradiction : plus on l'ébranlé, plus elle s'obstine ; il faut en désespérer. > Durant cette semaine critique, la pauvre captive trouva, du moins, un expédient pour donner de ses nouvelles ; elle jetait furtivement par sa fenêtre, qui ouvrait sur un jardin, des billets pour le P. de Ravignan; et, à l'heure même, une main amie les recueillait et les transmettait à leur adresse.

Enfin, les huit jours étaient écoulés, on ne rendait pas la liberté promise; le P. de Ravignan dut intervenir. Après avoir dit la messe pour le succès de sa démarche, il revient à Versailles et demande à voir le maître de la maison. Le concierge, obéissant à sa consigne, s'excuse et refuse l'entrée ; le prêtre la force, franchit l'escalier et sonne à la porte de l'appartement. Ici même accueil : la domestique qui vient ouvrir, à la vue d'une soutane, veut aussitôt pousser la porte; le Père l'empêche, ui présente sa carte et se dispose à passer le seuil : i Vous n'entrerez pas , » lui dit-elle. Il répondit ju'il entrerait, et il entra.

Le bruit de cette singulière altercation parvint usqua ]a chambre de la recluse; effrayée de la

scène qui se prépare, elle s'élance à la rencontre du P.deRavignan : « Mon Père, s'écrie-t-elle, de grâce! je ne puis pas vous recevoir. — Mon enfant, vous me recevrez, » répondit-il avec calme. Mais, dans son effroi, elle a déjà disparu.

Il y eut alors dans la chambre voisine du vestibule où le religieux attendait, un bruit confus de voix qui délibéraient sur le parti à prendre. On avait évidemment affaire à un homme qui ne reculerait pas ; on se décide à l'introduire auprès de la jeune fille encore toute tremblante. Chez elle ce n'était pas la volonté, mais la nature qui avait un peu failli ; il la rassure et la rend à elle-même. Bientôt son père entre dans la chambre : « Monsieur, lui dit le P. de Ravignan, je vous prie de permettre à mademoiselle votre fille de se rendre immédiatement à la chapelle la plus voisine, où je pourrai m'entretenir avec elle. — Je ne puis m'y opposer, si elle le veut, répondit-il. — Mon enfant, repartit le religieux, vous êtes donc libre- allez, et je vous suivrai. » Elle obéit, et le même jour l'Église catholique comptait un enfant de plus.

La conversion ne mit pas un terme aux épreuves. On se hâta d'éloigner la nouvelle catholique; et, soit pour l'empêcher d'exercer une influence religieuse sur ses sœurs, soit pour la placer elle-

même dans un milieu protestant, on l'envoya toute seule en Angleterre. Mais le zèle de l'erreur ne devait pas l'emporter sur celui de la vérité : la charité du P. de Ravignan ne se lassa point, elle accompagna l'enfunt exilée, il ne manqua pas de lui écrire tous les jours. Au reste, les vexations produisirent un effet que la famille aurait pu prévoir. La jeune Anglaise, non contente d'être catholique, voulut encore se faire religieuse : aujourd'hui elle a trouvé dans la liberté de sa foi et dans l'amour de son Dieu une paix que le monde n'avait pas voulu lui donner et ne pourra plus lui ravir.

Cette première conversion en amena bientôt une seconde. L'expédition apostolique du P. de Ravignan avait attiré l'attention sur la famille anglaise. Un officier de la garde impériale, en garnison à Versailles, demanda la main de la sœur aînée de la nouvelle religieuse. Mais la condition mise à cette alliance semblait la rendre impossible. Le catholique voulait que la conversion précédât le mariage, la protestante, qui songeait à embrasser la vraie foi, voulait cependant que le mariage fût d'abord célébré. Du reste, la jeune fille ne manquait point d'honorables motifs pour différer son abjuration. Elle savait fort bien qu'elle n'était aucunement liée par le serment prêté entre les mains de sa mère;

mais il répugnait à sa délicatesse, dans une question de conscience, de paraître céder à l'inclination du cœur ou à des considérations d'intérêt. Son changement de religion passerait dans le monde pour une complaisance, et ne ferait point honneur aux catholiques.

Un coup du ciel trancha la difficulté. L'officier, en désespoir de cause, eut recours à la sainte Vierge. Il s'était d'abord proposé d'aller à pied en pèlerinage à Notre-Dame de Chartres; mais à cause des exigences du service qui ne lui permettaient pas une absence assez longue pour effectuer tout son projet, il prit le chemin de fer et choisit humblement les dernières places. Accompagné de deux de ses frères, l'un magistrat, l'autre encore étudiant en droit, il communia dans la vieille basilique dédiée à la Vierge Mère.

A son retour à Versailles, comme il essayait un cheval neuf dans la plaine de Satory, le fougueux animal prend le mors aux dents, franchit les limites du champ de manœuvre, et s'élance au travers de la forêt. Dans sa course furieuse, il allait se briser contre un mur qui lui barrait le passage, quand le cavalier, se souvenant de Notre-Dame de Charters, invoque son assistance dans le péril. An même instant le cheval s'arrête, se couche plutôt qu'il ne

tombe ; il était dompté. L'officier va raconter à la jeune fille le danger qu'il a couru et le miracle qui lui permet de la revoir encore ; profondément émue et touchée à l'instant par la grâce, elle s'écrie : « C'est assez, c'est assez ! je veux être catholique. > La chose fut bientôt faite : un des trois frères, le magistrat, este auprès de la néophyte pour la conduire à la ha pelle où devait avoir lieu la cérémonie ; les deux utres s'élancent par le chemin de fer, arrivent à Paris; et, une heure après, ramènent à Versailles an des Frères du P. de Ravignan, qui reçoit l'abjuration le jour même.

Quelques mois après, le P. de Ravignan n'étant

léjà plus, l'officier de la garde, devenu aide de

;amp, écrivait au supérieur de notre maison de la

•ue de Sèvres cette lettre charmante par sa pieuse

implicite : a Mon Père, un fils m'est né vendredi,

I décembre, à trois heures, jour de la Saint-Fran-

ois Xavier, fête de notre bien vénéré P. de Ravi-

;nan. J'espérais que sa naissance arriveraitvers le 8,

t j'avais fait dire une neuvaine de messes pour que

e fût, si Dieu le voulait, le jour même de la fête

e l'Immaculée Conception. J'étais un peu désap-

ointé que cet enfant fût né avant le 8, cependant

î me consolais en pensant qu'un vendredi à trois

eures, c'était encore un bon moment pour venir

208 CHAPITRE XXÎ?;

en ce monde, quand ma sœur de Conflans m'a éirit sa joie de voir son neveu né le jour de la fête de notre bon P. de Ravignan. Ah! que ce bon Père lui accorde sa protection et qu'il en fasse un bon chrétien! Si plus tard l'enfant veut devenir jésuite ou prêtre, j'en serai heureux; le plus grand bonheur pour une famille est d'avoir un aîné prêtre. Mon Père, voilà des idées que vous allez trouver peut-être exaltées ; mais le P. de Ravignan a tout fait pour nous sur la terre. »

Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans fair mention de ce fameux médium américain, q avait le triste talent de faire tourner autre chos que les tables et d'évoquer les morts pour diverti les vivants. On a beaucoup parlé, même dans 1 journaux, de ses rapports religieux et intimes avec le P. de Ravignan ; et l'on a semblé vouloir, sous le passe-port d'un nom accrédité, introduire et consacrer en France ces belles découvertes du nouveau monde.

Voici le fait dans toute sa simplicité. Il est très vrai que le jeune étranger, après sa conversion en Italie , fut adressé et recommandé de Rome au P. de Ravignan; mais à cette époque en abjurant le protestantisme, il avait aussi répudié sa magie, et i fut accueilli avec cet intérêt qu'un prêtre doit à toute

âme rachetée du sang de Jésus-Christ, et plus encore peut-être à une âme convertie et ramenée dans le sein de l'Église. A son arrivée à Paris, toutes ses anciennes pratiques lui furent de nouveau absolument interdites. Le P. de Ravignan, d'accord avec les principes de la foi qui proscrivent la superstition, défendait, sous la peine la plus sévère qu'il pût infliger, d'être acteur ou même témoin de ces scènes dangereuses et quelquefois criminelles. Un jour le malheureux médium, obsédé par je ne sais qui, homme ou démon, vint à manquer à sa promesse; il fut repris avec une rigueur qui le terrassa; survenant alors par hasard, je l'ai vu se rouler à terre et se tordre comme un ver aux pieds du prêtre saintement courroucé. Cependant le Père, touché de ce repentir convulsif, le relève, lui pardonne et le congédie après avoir exigé cette fois, par écrit, une promesse sous la foi du serment. Mais il y eut bientôt une rechute éclatante, et le serviteur de Dieu, rompant avec cet esclave des esprits, lui fit dire de ne plus reparaître en sa présence.

Communautés religieuses.

Le Sacré-Cœur, la Visitation, le Garnie].

Le ministère du P. de Ravignan auprès des corn* munautés religieuses se développa de plus en plus dans ses dernières années. Cela se conçoit : le vaillant ouvrier tenait à travailler tant qu'il vivrait; quand ses forces ne répondirent plus à son courage, au lieu de continuer à défricher le champ du monde, il se mit à cultiver le jardin de l'Église. Ce changement de labeur, que la Providence semblait lui indiquer elle-même, se trouva d'accord avec l'inclination de son âme. Vers la fin de son pèlerinage ici-bas, un pieux et secret instinct le poussait à ce paradis de la terre, vestibule du ciel ; là, d'ailleurs, il se sentait sur son terrain et dans son élément,

plus loin des hommes et plus près de Dieu. Mais sa vraie jouissance était surtout d'y rencontrer des âmes éprises de l'amour de la perfection, et, dans son estime, bien meilleures que la sienne; il y allait donc comme un disciple à une école de vertu pour se convertir, disait-il, ou pour se confondre. Il lui semblait enfin que le prêtre doit se prodiguer pour des cœurs détachés de tout, qui s'immolent en imitant Jésus-Christ et dont un seul fait plus pour le divin service que cent autres cœurs vulgaires.

Le P. de Ravignan fut spécialement dévoué à la famille de sainte Thérèse et à celle de saint François de Sales. Mais une autre congrégation religieuse, plus récente, devint pour lui l'objet d'un intérêt plus efficace encore; il fallait aider son heureux début, assurer son immense développement; et, grâce à linfluence bénie qu'il y exerça, on a pu croire qu'après avoir rendu tant de services à l'Église, fourni tant de carrières différentes, soutenu tant de combats pour la Compagnie, il avait encore rempli une mission toute providentielle auprès de la Société du Sacré-Cœur.

Le P. de Ravignan avait inauguré ce nouveau ministère au noviciat de Gonflans, le 1er novembre 1 852, comme s'il devait donner les restes de sa vie |à même où il donnait les prémices de sa convales-

cence. Il écrivait de Rome, en 1853, à son supérieur de Paris : « La retraite de Conflans me servira, si vous l'approuvez, de repos spirituel et corporel après les travaux de la Congrégation générale. » Il disait dans une autre lettre : « Vous savez que je vais toujours à Conflans avec plaisir, et, je crois, avec fruit réciproque. Mon peu de valeur suffit à cette chère maison, et le livre des saints Exercices m'y conduit. » Quand il passait l'été en Alsace, le même zèle de la perfection des âmes le dirigeait vers le noviciat de Kintzheim.

Sa seule présence faisait aussitôt un jour meilleur pour la religieuse famille. Mais il venait y chercher une tâche et non une fête; et, depuis l'heure de son arrivée jusqu'à celle du départ, le travail ne cessait pas. Chaque visite comptait au moins une exhortation commune. Après tant de retraites et de triduum, de sermons de prise d'habit et de profession, d'instructions de tout genre, à tout propos, il ne s'épuisait point et l'auditoire le trouvait toujours nouveau. Tout le reste du temps était employé à la confession ou à la direction. Un grand nombre de ces âmes lui devaient tout après Dieu, celles-ci leur conversion à la foi catholique, celles-là leur vocation ; il achevait donc son ébauche en les menant à la perfection. Du reste, exclusivement occupé de sa

tâche spirituelle et concentré dans ses attributions sacerdotales, il ne se mêlait en rien des intérêts matériels de la Communauté. Toujours père, mais aussi toujours maître, il expédiait rapidement les confessions et les directions, élaguant toutes les inutiles longueurs afin de n'avoir que des vertus solides et fortes, que des dévotions larges et généreuses. On a remarqué la justesse de son coup d'œil toutes les fois qu'il avait à prononcer pour ou contre l'admission d'un sujet dont l'aptitude semblait douteuse; l'événement ne tardait pas ordinairement à justifier son arrêt.

Il lui vint à l'esprit, sur la fin de sa vie, de perpétuer son enseignement dans les noviciats des Dames du Sacré-Cœur, en leur léguant la connaissance et, pour ainsi dire, la clef du trésor où il allait lui-même puiser toute sa doctrine spirituelle. Ce trésor, comme nous avons eu déjà plusieurs fois l'occasion de le dire, était le livre des Exercices de saint Ignace. Jusque-là, dans ses retraites, il en avait seulement appliqué la vertu, il finit par en expliquer la science. Quelques âmes, qui lui semblèrent avoir reçu du ciel une aptitude spéciale à l'intelligence de ce compendium des règles de la perfection chrétienne, lurent choisies pour l'étudier à son école, et de longues heures furent employées à leur en dévoi-

1er les secrets. 11 fit plus : il entreprit et termina un commentaire complet des méthodes de saint Ignace, dans lequel il appropriait à des femmes l'apostolat des Exercices, déjà inauguré et béni du ciel chez les Dames de la Retraite, nées pour cette œuvre au tombeau de saint François Régis.

Une de ces religieuses initiées aux méthodes de saint Ignace, venait d'écrire de Paris au P. de Ravignan qu'elle allait faire sa retraite toute seule, en dehors de la retraite commune, en suivant le livre des Exercices; il lui répondit de Saint-Acheul, où il se trouvait alors :

« Vraiment c'est du fond du cœur que je vous félicite de cette retraite toute solitaire.

« Votre premier livre sera le Tabernacle ; vous y lirez librement et assidûment, et vous laisserez au cœur de Notre-Seigneur le soin , autant qu'il le voudra, de vous donner votre retraite.

« Vous y joindrez bien utilement le texte même de saint Ignace, traduit par le P. Jennesseaux, mon voisin de cellule ici. Ce livre est un livre fermé pour la plupart des esprits; il s'ouvre pour un très petit nombre. Trente ans d'étude recueillie ne suffisent pas à le faire connaître : il faut un don spécial de Dieu. Très-peu de personnes aussi savent en faire usage ; et d'ailleurs beaucoup d'àmes ne pourraient

pas en supporter la douce, simple et laconique énergie. Cependant, j'en ai la ferme confiance, vous Vouvrirez avec fruit, ce saint livre, vous le goûterez, et il vous sera propice.

a Lisez donc ce texte môme de saint Ignace, jour par jour, heure par heure. Les notes ajoutées par le P. Roothaan sont excellentes, mais ne sont pas toujours nécessaires; ne vous imposez pas l'obligation de les lire toutes. Cet avis s'applique aussi aux petites observations insérées çà et là par le P. Jennesseaux.

« Dans la simplicité, la liberté et le repos de votre cœur, lisez doucement chaque partie du texte correspondant à l'heure et au jour où vous êtes : puis, si ces paroles sacrées vous suffisent, vous recueillent, ou si Notre-Seigneur lui-même remplace tout livre par ses inspirations, livrez-vous à cette onction divine de la grâce tant qu'elle durera : c'est une loi écrite dans le livre même des Exercices.

c Et moi je devrai donc renoncer pour cette fois à ma retraite d'été (il était alors au début de sa dernière maladie) ; si j'en parlais, il y aurait, je le sens, un toile général qu'il faut éviter. >

On a dit de saint François de Sales qu'il était à la fois le plus indulgent et le plus mortifiant des saints; qu'il conduisait par la paix à la guerre et par l'amour

au sacrifice. Le P. de Ravignan dilatait aussi les cœurs afin de stimuler leur générosité. Il ne ménageait point la croix aux âmes religieuses, se croyant le droit d'exiger beaucoup, au nom de Notre- Seigneur, de celles qui se sont données à lui. 11 les débarrassait d'abord de ces peines qui sont au moins des faiblesses, des effets d'une imagination malade ou d'un caractère malheureux, et qui absorbent la sève de la volonté. Ces sortes d'épreuves, Dieu ne les impose ni ne les couronne. Puis, dès que la place était libre, il y plantait la croix véritable : c Acceptez tout, disait-il alors; faites plus, aimez tout, » Ou bien : « De tout faites de l'or. > Quand survenait une occasion de victoire signalée, quand il fallait subir une tribulation providentielle ou s'infliger un système d'humiliations volontaires, il poussait la nature à bout afin d'abattre l'amour-propre aux pieds de Jésus-Christ humilié et crucifié pour nous. Une religieuse souffrait depuis deux ans la plus grande peine qui puisse se rencontrer; voici toute la direction et toute la consolation qu'il lui donna : € Ah! taisez-vous, jubilez et laissez la vérité vous délivrer un jour. » Un jour, en effet, la vérité la délivra, mais ce ne fut qu'après cinq années de martyre et de silence.

Voici ce que le P. de Ravignan disait aux novi-

30C CffAPTTRE XXV."

ces, à propos des rapports trop fréquents avec leurs familles. La parole est dure, mais celle du Maître était-elle donc si douce? « Oh ! comme je suis de l'avis de Notre-Scigneur! s'écriait-il. Quand on veut vivre de la vraie vie, quand on veut se dévouer à l'imitation de Jésus-Christ et sauver des âmes, qu'est-ce qui s'y oppose avec le plus de violence? La famille, quelquefois même la plus pieuse. Si vous avez eu le courage de tout rompre, de tout briser pour conquérir les biens les meilleurs, que vous demandent des parents d'ailleurs très-chrétiens? S'informent-ils si vous aimez l'oraison, si vous pratiquez la pénitence, si vous observez la sainte règle, si vous vous dévouez et vous sacrifiez pour la gloire de Dieu et le salut du prochain? Oh! non, on ne vous demande pas ces choses; on les appréhende. On vous adresse ces importantes questions : Mangez-vous? dormez-vous? vous promenez- vous? vous estime-t-on ? apprécie-t-on vos sacrifices? Ah ! Seigneur, pardonnez-leur ; ils ne savent assurément ni ce qu'ils font ni ce qu'ils disent. »

On nous communique une page écrite sous la dictée du I*. de Ravignan, dont le titre est étrange; c'est un code de dénûment religieux. Nous le citerons comme exemple du détachement complet qu'il exigeait des personnes qui en étaient capables ; mais

nous nous garderons de conseiller d'en faire l'application rigoureuse à toutes les âmes. Grâce à Dieu, il y aura toujours dans l'Église, et dans les cloîtres surtout, des cœurs épris de l'amour de la croix, qui n'auront de joie que dans la patience, le mépris et le dépouillement. En parcourant ces lignes, le monde y trouvera peut-être plusieurs choses, à son sens, bien petites ; mais qu'il essaye seulement de les pratiquer, et j'affirme que bientôt il les trouvera trèsgrandes. Voici ce code; il est en quatre articles:

c Premièrement, pour le cœur. — Habituer son cœur à ne jamais chercher l'appui ni la consolation d'une affection mutuelle, même sainte et selon la règle; mais bien à se contenter des rapports que donnent une charité cordiale et une sincère obéissance ; à ne pas chercher de délassements en dehors de ceux que donne la vie commune, ni ailleurs qu'auprès de Notre-Seigneur dans le saint tabernacle ; se souvenant qu'en n'accordant rien à la nature, une religieuse, même très-occupée, trouve chaque jour beaucoup de temps pour la sainte oraison.

c Secondement, pour la santé. — Se tenir à la lettre de la règle; ainsi dans tous les petits mauxquotidiens, garder le silence et ne prendre ni soulagement, m* remède, ni reDos à moins uue la force de

la souffrance ne parle d'elle-même. Une fois sous l'obéissance de l'infirmière, recevoir comme une pauvre tout ce qu'elle a la charité d'offrir.

t Troisièmement, pour la nourriture et les vêtements. — Ne se plaindre jamais ni des personnes ni des choses. A la table commune, si un mets fait mal, on peut s'en abstenir ; mais il ne faut pas le remplacer par un autre plus délicat. En général, avoir horreur de ce qui sépare, exempte, distingue oie la vie commune. Ne jamais chercher ni obtenir aucun soulagement, et attendre en silence ceux que la charité et la règle accordent ; arriver à supporter même l'oubli, quand une infirmité notable ne peut s'ensuivre ; éviter toujours toute demande et toute plainte, afin de recevoir l'ordre et non pas la permission d'une dispense.

«Quatrièmement, pour la pauvreté. — Se tenir singulièrement en garde contre le luxe et le confortablequelesélèvesetlespersonnesdumondeapportent avec elles ; ne jamais louer, ne jamais regarder avec curiosité leurs futilités, les bijoux et les nouvelles inventions, et n'en rien laisser passer dans les habitudes de la vie religieuse. Notre royaume n*est pas de ce monde. Rester pauvre, minable, en face d'un monde dont il faut mépriser l'esprit et les usages.

« Si elle est fidèle à ces règles, une religieuse trouvera tout dans Notre-Seigneur au saint tabernacle : santé, soulagement, chaleur, fraîcheur, repos, distraction, et aussi paix, joie, amitié; et à défaut de ces consolations qui sont sensibles encore, elle trouvera, ce qui est préférable, Notre- Seigneur lui-même dans l'immolation du sensible, immolation qui n'est autre chose que le vrai dénûment religieux. »

Au bas de cette page, le P. de Ravignan écrivit lui-même ces mots : « Fiat! amen! Soyez fidèle, simple. Fuyez la multiplicité des paroles avec Dieu, avec le prochain, avec moi. Évitez dans vos entretiens et vos explications les détails et les développements qui ne sont pas obligés. »

Le P. de Ravignan savait fort bien concourir luimême à la mortification dont il recommandait la pratique. Un jour, passant par la maison du Sacré- Cœur d'Amiens, avant de commencer sa retraite à Saint-Acheul, il y donna cette bonne nouvelle avec l'allégresse d'un homme qui partait pour les vacances : « Demain, dit-il en riant, je monte dans mon ballon ; et pour huit jours au moins je ne serai plus de ce monde. » La supérieure le pria de venir, à la descente de son ballon, apporter des paroles d'en haut à la communauté. Il promit et vint en effet.

Mais quand il vit tant d'empressement pour i'entendre, il lui parut qu'il y avait dans cette sainte curiosité la place naturelle d'un sacrifice plus saint encore. Il se retrancha donc dans un mutisme complet, et à toutes les instances qui lui furent faites il répondit par un mot sans réplique : t Je vous aurais prêché la mortification. Eh bien ! je vous la fais pratiquer ; mon silence est donc plus éloquent que ne l'aurait été mon discours. »

Cette mâle éducation religieuse que le P. de Ravignan donnait aux Dames du Sacré-Cœur et que le monde sans doute n'aurait pas soupçonnée, il la tirait de leur nom même, avec une pénétration qui semble inspirée. Un vendredi de carême, à la fin d'une contemplation sur ces paroles du Sauveur expirant : Tout est consommé, il s'écria tout à coup :

« Oui , tout est consommé, mais tout n'est pas fini! Mes sœurs, recueillez-vous profondément! Contemplez avec une religieuse et amoureuse attention ce qui va se passer! Cette circonstance de la Passion vous est propre ; c'est pour vous, oui, c'est pour vous en particulier que Notre-Seigneur permet à la lance de lui faire une large et profonde blessure ! Le voyez- vous? il est percé ce cœur! ils sont jetés les fondements de la Société qui devra propa-

COilMUxXAUTÉS RELIGIEUSES. 313

ger sa gloire. Et où sont-ils jetés ? Sur la croix ! dans la mort! oui, dans la mort même! Oh! mes sœurs, quel doit être votre esprit, car cette Société est la vôtre? Un esprit de mort! Oui, oui, un esprit de mort! c'est-à-dire un esprit de détachement et de sacrifice. Et pourquoi? Parce que les fondements de votre Société ont été posés dans la mort, notre divin Sauveur n'ayant permis qu'on lui perçât le cœur qu'après sa mort. Donc, mort à tout ! Oui, mort à vos affections, mort à vos inclinations naturelles, mort à vos passions, mort à vos désirs, mort à votre volonté propre, mort à votre esprit propre, mort à votre jugement propre, mort à votre manière de faire, mort à vos goûts, mort à vos pensées, mort à vos sens, mort à votre imagination, en un mot, mort continuelle et habituelle! Oui, il faut en venir à pouvoir dire avec vérité : Je meurs à chaque respiration ; de même que mon corps perd de sa vie à chaque battement de mon cœur, de même la nature, en moi, reçoit un coup de mort à chaque action de ma journée. »

Le zèle du P. de Ravignan pour l'avancement spirituel des religieuses nées sur la croix et sorties du Cœur sacré de Jésus, fut loin de l'absorber tout entier et de lui faire oublier les autres voies par lesquelles Dieu mène à la perfection. Il est peu de u. 48

communautés de femmes à Paris qui n'aient eu recours à lui ; et, par un don spécial du ciel, il sut comprendre l'esprit particulier de chaque institut. Je lis dans un pieux hommage rendu à sa mémoire par la supérieure du premier monastère de la Visitation : « Il eut une rare intelligence de l'esprit de notre saint fondateur ; et, dans les directions qu'il nous donna, il saisissait l'attrait de la grâce d'une manière qui nous étonna bien des fois. Plusieurs d'entre nous bénissent Dieu de l'avoir eu pour organe de sa volonté sur elles. Il savait comprendre les peines de l'âme éprouvée par la tentation, et se mettre à la portée des plus faibles pour leur communiquer delà vigueur. Sa douceur et sa modération étaient admirables ; lorsqu'on lui disait que d'autres directeurs avaient été consultés et étaient d'un avis contraire au sien : t Eh bien ! il faut vous soumettre, » fut sa seule réponse dans une de ces occasions qui dut être très-mortifiante pour lui. Cependant lorsqu'il avait reconnu la volonté de Dieu sur une âme, il la soutenait avec autant de fermeté que de longanimité, acceptant pour luimême toutes les pénibles conséquences de sa décision, et ne se plaignant jamais des contradictions qu'il avait à subir. »

Derrière ces grilles, sous ces cloîtres dont l'as-

pect extérieur est si sombre et si froid, le monde ne voit que l'esclavage de l'obéissance, que l'ennui de la solitude et l'inutilité d'une vie passée dans l'oisiveté de la contemplation ; le P. de Ravignan y montrait la liberté des enfants de Dieu, les saintes joies de l'esprit, la paix de la croix, l'apostolat de la prière et du sacrifice offert à la justice divine pour le salut des âmes.

11 disait aux filles de sainte Thérèse, ensevelies comme dans un tombeau : « Une carmélite doit, pour ainsi dire, se transformer en prière, être une prière; elle doit s'élever sans cesse comme la fumée de l'encens qui monte devant Dieu, comme les anges de l'échelle mystérieuse qui montaient et descendaient sans interruptions

€ Une âme purifiée s'élève comme un rayon jusqu'au trône de la lumière incréée ; non pas qu'il n'y ait encore des nuages qui la lui dérobent. Tant que nous serons sur la terre, nous ne la verrons pas face à face. Mais ces nuages qui nous en voilent l'éclat n'empêchent pas notre union avec elle, n'arrête ni sa lumière ni sa chaleur. >

Concluant leur puissance auprès de Dieu de leurs rapports intimes avec lui, il ajoutait : « Le Seigreur vous a choisies au milieu du monde et sépa-

rées du monde, dévouez-vous pour lui. Le monde est égoïste, il ne cherche que soi; mais vous, soyez apôtres, cherchez des âmes comme on cherche dans l'Océan cette perle ensevelie sous la masse des eaux, en vous plongeant vous-mêmes dans l'abîme de la justice divine pour les lui arracher. Quand il vous vient une pensée de zèle qui vous lie intimement au cœur de Jésus-Christ, accueillezla, répondez-y, afin que Dieu soit glorifié, afin que le sacrifice de Jésus-Christ soit perpétué dans sa plénitude, afin que vos propres mérites s'augmentent dans l'éternité. »

Dans ses sermons de vêture, l'éloquent religieux se plaisait à confondre les préjugés du monde. Un jour, prenant pour texte ces paroles de saint Paul : Emulamini charismata meliora, quserite qux sunt meliora; cherchez avec ardeur les dons meilleurs du Saint-Esprit, il tira cette division digne de Bourdaloue, tant elle est féconde et complète :

€ Quels sont ces biens meilleurs qu'une fille de sainte Thérèse vient trouver au Carmel? Je puis les faire connaître en quatre paroles. C'est d'abord une vie meilleure : la vie de Jésus-Christ. Ce sont encore des biens meilleurs : les biens du Ciel. Ce sont encore des affections meilleures : par la vie religieuse on sait mieux aimer. Enfin c'est un affran-

chissement, une liberté meilleure : On n'obéit qu'à Dieu. »

Après avoir développé les deux premières parties de son discours, le P. de Ravignan montra dans la vie religieuse des affections meilleures, parce qu'elles sont plus pures et plus généreuses ; et s'adressant aux personnes du monde qui assistaient à la cérémonie, il s'écria : c Hélas ! Mesdames, vous le savez mieux que moi, il y a toujours au fond de toutes les affections de la terre un mélange de trouble ; et vous n'avez jamais dans vos amitiés naturelles la plénitude du repos de votre âme. Dieu me garde de vouloir rien condamner de ce que lui-même a mis dans vos cœurs ! J'ose cependant vous le dire : dans le monde vous ne savez pas aimer, même dans vos affections les plus saintes, dans vos affections du foyer domestique; et je prendrai pour exemple celle de toutes vos affections qui est la plus pure, la plus légitime, je veux dire le sentiment maternel ; et j'ose dire que vous ne savez pas aimer.

« Vous ne négligez rien pour donner à vos enfants une éducation brillante, pour leur procurer un avenir brillant selon le monde. Mais si leur salut éternel est compromis, si le péché réside dans leur âme, vous le demandez- vous ? y pensez-

vous ! que de faiblesse souvent! IN on, vous ne savez pas aimer. Les maladies de l'âme, les craignezvous autant pour un fils que les maladies du corps? Pourtant le seul amour maternel véritable, c'est l'affection devant Dieu pour le salut de ses enfants. Rappelez-vous cette reine et mère chrétienne qui disait à son fils : c J'aimerais mieux vous voir mort, t mon fils, que coupable d'un seul péché mortel. » Ah! ce qui fait le prix des affections, c'est lorsqu'elles se rapportent à Dieu !

« Aussi, je ne crains plus maintenant de le dire : c'est dans la vie religieuse que l'on sait le mieux aimer. On s'immole au Seigneur pour ceux qu'on a laissés dans l'arène ; on n'a plus que le désir de se dévouer pour leur sanctification. C'est imiter l'amour de Dieu pour la créature. C'est en vue de notre salut qu'il a créé le monde, qu'il a créé le ciel, qu'il a envoyé son Fils sur la croix. Ce n'est pas pour les biens du monde que Jésus-Christ a souffert, qu'il est mort; c'est pour l'àme, pour le salut éternel des âmes. De même Dieu n'appelle une novice au Carmel, il ne l'immole sur la croix que pour sa gloire et le salut du monde.

« Représentez-vous tant d'âmes qui portent dans le monde les chaînes du péché au mépris des plus saints devoirs. Voilà d'autres âmes qui se placent

pour elles, comme Jésus-Christ, entre le ciel et la terre, victimes dévouées, pour apaiser Dieu. Direzvous que ce ne sont pas là des affections meilleures? Oui, c'est là aimer comme Dieu a aimé, par la croix et par le sacrifice. >

Vie intérieure du P. de Raviguan.

Principe spirituel et pensée dominante, attraits, voies et épreuves.

Avant de raconter la maladie et la mort du P. de Ravignan, nous réunissons dans une vue d'ensemble les principaux traits qui caractérisèrent sa double physionomie ascétique et morale. Cette étude ne sera pas seulement le résumé de sa vie intérieure, elle en sera de plus le complément : il y a des particularités que nous n* avons pu rattacher au fil des événements, et des secrets qui ne sont révélés que par l'analyse du cœur.

Le P. de Ravignan parlait souvent dans ses discours de la valeur et de la vertu d'une pensée dominante : « Oh ! qu'on est fort, disait-il, quand on concentre toute son énergie dans l'unité ! Ne penser

322 CnAPITRE XXVI.

qu'à une chose, n'en vouloir qu'une, n'en faire qu'une enfin, c'est le secret de tout pouvoir. » Aussi fut-il lui-même possédé par une idée qui le maîtrisa tout entier.

Saint Ignace avait déterminé la vocation et la sainteté de François Xavier avec une seule parole de l'Évangile ; il a formé le P. de Ravignan avec la première page de ses Exercices. Cette vérité première, le fondement de sa doctrine spirituelle, est la base unique sur laquelle a porté tout l'édifice de la perfection de ce fervent religieux.

D'une part, Dieu, Créateur et Seigneur, seul principe et seule fin : de l'autre, l'homme créé pour le servir sur la terre et pour le posséder à ce prix dans le ciel ; dans tout le reste, dans les événements comme dans les créatures ; dans la santé, les richesses, les honneurs, la vie même, comme dans la maladie, la pauvreté, les opprobes et la mort, il ne faut voir que des moyens n'ayant de valeur réelle que par leur relation avec notre fin suprême, et dès lors ne méritant par eux-mêmes que notre indifférence : telle est la sentence fameuse qui devint l'idée fixe du P. de Ravignan, et ce fut sur elle qu'il ordonna toute sa vie.

De ce principe si fécond et si vaste procédaient immédiatement deux traits saillants dans sa spiri-

VTE INTERIEURE. °~ô

tualité : l'esprit de foi et le sentiment du devoir donî les conséquences pratiques furent l'abdication des goûts et des répugnances naturelles, l'indépendance des variétés et des vicissitudes de ce monde, une élévation d'àme au-dessus des passions vulgaires qui lui assurait au milieu des hommes la supériorité d'un homme de Dieu. De là aussi le perfectionnement de la nature. Ce qu'il y avait d eminent en lui, c'étaient la rectitude du jugement et l'énergie de la volonté. Or, sous l'impulsion de ce grand principe devenu son unique mobile, il put développer ces facultés solides et puissantes. A la fois prudent et fort, il appréciait tout d'après une règle infaillible et dirigeait tout vers la fin éternelle. Ainsi le vit-on passer au travers de ce monde, allant à grands pas dans la voie la plus droite, le cœur toujours à Dieu, le regard toujours au ciel.

Par la seule connexion des objets ou plutôt pr.r l'unité même du motif, le P. de Ravginan, prêtre et religieux, se trouvait amené du culte de Dieu au service de 1 Église et à l'amour de la Compagnie. « L'Église de Dieu et la Com pagnie ma mère occupent fortement mon esprit et mon cœur. > Cette parole si simple et si vraie, écrite de sa main et signée de de son nom, nous a paru convenir mieux qu'aucune autre pour inscription au bas de son portrait.

Le P. de Ravignan avait une foi immense dans la présence réelle de Notre-Seigneur, dans la vertu de son sacrement et de son sacrifice, et vraiment son âme vivait de V autel. Sa plus grande félicité sur la terre, c'était d'habiter dans une maison déserte auprès d'un tabernacle. L'absence des hommes doublait alors pour lui la joie de la compagnie du Seigneur. En sortant de ce silence et de ses longs colloques avec Jésus-Christ, il ne savait plus que s'écrier : t Oui, Dieu m'a fait de grandes grâces : une solitude profonde, le saint sacrement pour moi seul ! J'avais la paix, la consolation, même le bien-être du corps. » Ainsi, saint François Xavier allant se reposer la nuit sous lceil du bon Maître, laissait à ses pieds la fatigue de la veille et prenait des forces pour les travaux du lendemain.

Mais si la présence de Jésus-Christ console, c'est son union divine qui nous soutient ; et selon la grande parole du sacrement, c'estle corps de Notre- Seigneur Jésus-Christ qui garde l'âme chrétienne. « La messe, disait-il, est notre trésor, immense trésor ! 9 Sans ce viatique quotidien il se sentait défaillir, il ne pouvait plus vivre. Quand une indisposition passagère l'empêchait de célébrer, il ne manquait pas du moins de communier ; mais si la maladie se prolongeait, bientôt Ja communion ne

lui suffisait plus, il avait besoin du sacrifice. Je le conçois; n'est-ce pas à l'autel que s'apprend la science de la croix?

Cet amour pour la personne du Sauveur se portait avec un charme tout spécial vers son cœur ouvert par la lance sur le Calvaire. Bientôt nous verrons le P. de Ravignan expirer le jour même où l'Église rappelle la mémoire de cette sainte blessure. Le sacré Cœur de Jésus, abreuvé d'outrages, épuisé de sang, faisait les délices de l'apôtre, avide lui aussi d'humiliations et de souffrances. 11 y avait, si j'ose le dire et dans la proportion que comporte l'impuissance humaine, rivalité d'amour et de dévoûment entre le cœur du Maître et celui du disciple. De là sans doute la prédilection qui portait le P. de Ravignan vers tout ce qui tenait à cette dévotion ; et cet attrait date des premiers jours de sa vie religieuse. Je retrouve un écrit de 1 825 où je lis ces paroles : c Jésus, mon Dieu, mon roi et mon aimable maître, dans le dessein de rendre tous les hommages que je puis à votre sacré Cœur consumé d'amour pour moi, je voue et consacre à ce divin Cœur tout ce que j'ai et tout ce que je suis : mon corps et mon âme, ma mémoire et mon enten-

I dément, ma volonté et ma liberté, mon cœur et toutes ses affections, toutes mes peines et mes souf- 11. \9

frances, toutes mes consolations et mes bonnes œuvres, tous mes mérites présents et à venir, pour le temps et pour l'éternité. »

Cette consécration est suivie d'une autre à Marie Immaculée. Tout à Marie! c'est la devise filiale que le P. de Ravignan écrivait quelquefois en tête de ses lettres. Orateur, il fut l'apôtre de Marie, refuge des 'pêcheurs! Combien de fois n'a-t-il pas glorifié son nom, célébré ses vertus et ses gloires, raconté ses douleurs et ses miséricordes! Tous les jours, quoiqu'il eût peu de goût et de facilité pour la prière vocale, après avoir achevé son bréviaire, il récitait son chapelet ; et le rosaire à petits grains, à longue chaîne, qu'il avait eu novice à Montrouge, fidèlement conservé, après trente-six ans de service, enlacera le crucifix dans ses mains glacées par la mort.

En méditant les mystères de Marie, associée ai.x souffrances et au triomphe de son Fils, à la crèche, au Calvaire et dans les deux, il goûtait bien moins ses joies que ses douleurs; c'est qu'il connaissait lui-même la tristesse bien mieux que la jouissance, et que son cœur sentait le besoin de donner de la compassion et d'en recevoir. D'ordinaire ses lettres intimes finissaient par l'une ou l'autre de ces formules : « Adieu sur ia croix !... Adieu dans le cœur

de notre Mère des douleurs! » Quand la liturgie romaine lui en laissait la faculté, souvent il disait la messe des morts pour soulager les âmes du purgatoire, et souvent aussi la messe votive de Notre- Dame des sept douleurs pour se consoler luimême. « Quel mystère! s'écriait-il, et quelle volonté de Dieu ! Marie vouée à l'amertume, à la douleur, à la croix, toute sa vie. Et quelle croix! quelles douleurs ! Cette âme privilégiée, la créature la plus sainte, la plus sublime après l'humanité sacrée de son Fils ! ce cœur, sanctuaire béni de toutes les vertus, de toutes les perfections, de toutes les grâces, objet de l'amour de préférence de son Dieu par-dessus tout ce que nous pouvons imaginer, ce cœur est abreuvé de douleurs et d'amertumes! Dieu me ménage dans ma faiblesse. 0 mon Dieu! prenez, disposez, consumez, pourvu que je vous aime et vous fasse aimer ! »

Enfin le P. de Ravignan tenait à saint Ignace par tous les liens de la religion et de la famille. Dès qu'il le connut, il l'admira, croyant voir en lui la raison élevée par la foi à sa plus haute puissance, et la nature portée par la grâce à sa plus grande perj| fection; la vertu d'un saint, la prudence d'un sage, le zèle d'un apôtre, la constance d'un martyr, la science d'un moraliste et d'un ascète, le génie d'un

législateur. Dès le début, le bienheureux répondit aux attraits de son fils, mais leurs cœurs allèrent s' unissant de plus en plus. Je ne saurais pas bien préciser l'époque de cette union plus étroite; mais je le sais par des confidences réitérées, il y eut entre eux, dans ces dernières années, non plus une relation à distance, mais une communication immédiate et directe; et dès lors le P. de Ravignan eut avec le saint la familiarité d'un enfant. C'était d'une part une perpétuelle invocation; pendant de longues heures d'oraison , le cœur bien plus que la bouche disait et répétait : Mon Père! mon Père! C'était de l'autre une assistance sensible et comme une présence réelle. « Je ne le vois pas, disait le P. de Ravignan, je fais plus : je le sens; il est là, et je le touche par mon cœur. » Nous retrouverons bientôt saint Ignace auprès de son lit de mort.

Quant aux pratiques particulières de dévotion, le P. de Ravignan respectait infiniment toutes celles qui sont en usage dans l'Église et les conseillait au besoin; mais il en usait lui-même très-sobrement. Toute bonne chose ne convient pas à tout le monde, et c'est à chaque âme de marcher par Iq voie qui la mène à Dieu.

Cependant en fait de lectures spirituelles, ce n'est pas l'envie, mais le temps qui lui manquait. Durant

les semaines d'été qu'il passait hors de Paris dans la retraite, il se dédommageait. 11 écrivait de Saint- Acheul : « Je lis saint Basile et saint Grégoire de Nazianze; quels hommes? » Mais une fois à la rue de Sèvres, plus de loisirs, plus de longues lectures. Voici toute la bibliothèque de sa cellule : la Bible, l'Imitation de Jésus-Christ, l'Institut et le livre des Exercices. Fidèle à la maxime qui présidait à ses premières études, non milita, sed multum, il lisait peu de livres, et les étudiait beaucoup. Tous les jours il réservait, dans la matinée, le plus de temps qu'il pouvait à l'Écriture sainte, et, dans la soirée, un quart d'heure à l'Imitation. Quant à l'Institut et aux Exercices de saint Ignace, rien n'était réglé d'avance et n'avait besoin de l'être ; dès qu'il n'était pas empêché, son cœur y revenait de lui-même comme à son aliment naturel. Dans ses demi-jours de congé, on le trouvait d'ordinaire à cette étude favorite, et il avouait ingénument qu'il n'ouvrait jamais ces livres sans y faire des découvertes.

Le P. de Ravignan avait acquis ce besoin d'oraison, ces élans continuels et spontanés de l'âme vers le ciel que saint Ignace aimait dans ses fils; cette habitude des hommes apostoliques de sortir de Dieu, par l'action, quand ils le doivent, et de rentrer en Dieu, p?r la prière, dès qu'ils le peuvent. En

d (hors des heures prescrites par sa règle pour les exercices de piété, à peine avait-il un moment libre qu'il se mettait à prier.

Qu'on le sache pourtant, car la persévérance n'en paraîtra que plus méritoire, son oraison était le plus souvent aride comme le désert, amère comme une agonie. Aussi n'allait-il point à la prière comme à un plaisir, mais comme à un devoir ; « Ce n'est point par goût, disait-il lui-même, que je prie, mais par besoin et par désir. » Du moins trouvait-il là ce qu'il cherchait : Dieu par la foi, Dieu avec sa grâce, Dieu pour l'amour de luimême. C'est assez pour le temps; le soldat de la croix n'a pas besoin de douceurs pour aimer, mais de forces pour travailler et souffrir.

De tous les penchants naturels du P. de Ravignan, le plus prononcé, le plus extraordinaire dans sa vocation et avec son ministère, fut son penchant vers la solitude. On s'en souvient, encore enfant il disait à son vieux père : « Mon caractère aime assez la solitude. » Plus tard, jeune homme du monde, au milieu de Paris, il écrivait à sa famille : « Vous êtes heureux d'habiter la campagne. Pour moi, j'habite beaucoup les régions morales élevées ; et l'air y vaut mieux qu'entre les maisons et sur les pavés de Paris. Je ne vois personne, et pourtant je vois beau-

coup de monde; demandez-moi comment, je n'en sais rien» Je tâche de faire de la religon ma vie, mon génie, ma peine et mon plaisir, mon talent ou mon insuffisance ; comprenez si vous pouvez; il y a dans ce paradoxe du fond et de la vérité. La tranquillité est devenue pour moi un besoin de malade. Le moindre bruit méfait mal; je n'aime pas entendre vivre autour de moi. Sans doute c'est un tort, un défaut, un vice; mais je dis que c'est une maladie réelle des nerfs ou je ne sais quoi. Il me faut la mort ou le silence. » Cette lettre est de 1819 ; quel style et quelle étrange philosophie à vingt-quatre ans : le silence ou la mort!

Cependant, le jeune homme avait raison de l*avouer, il y avait de l'intempérance dans cette aspiration : avec la fougue de son âge, il se précipitait du côté du désert comme d'autres s'emportent du côté du monde. Mais enfin l'excès même prouve la force du penchant que nous signalons. Chartreux par cet endroit, jésuite par tous les autres, c'est la seule contrariété dont il ait souffert dans sa vocation tant aimée; il mortifia son attrait, mais sans le faire mourir, et toute sa vie il eut à lutter contre cet entraînement de sa nature.

Jene doute pas, du reste, que dans cetteinclination naturelle il n'y eût aussi une action de la grâce. En

la sacrifiant à l'obéisance pour se livrer aux travaux de son ministère, le P. deRavignan avait l'occasion de se vaincre; en la suivant dans la mesure de sa vocation, il avait le moyen de rester un homme contemplatif dans la vie active, et ces continuelles aspirations vers la thébaïde étaient une sauvegarde contre les envahissements du monde, au milieu duquel il était lancé par son apostolat. On n'y remarquait, d'ailleurs, aucun des signes qui dénotent la nature se trahissant elle-même par des faiblesses.

D'abord ce n'était point de la mélancolie. Hors de sa cellule, il portait bien en son cœur un fond de tristesse et d'ennui; mais dans la retraite il ne trouvait plus que la joie au sein de la paix. En y rentrant, il s'écriait : «Que la solitude est douce! comme j'en avais faim et soif! Je suis comme le naufragé sur la plage. » La vie de communauté lui était douce; dans une maison de la Compagnie, son âme était à l'aise; et au milieu de ses Frères, il paraissait un des plus joyeux.

C'était bien moins encore la peur de la peine ou l'ennui du travail qui le poussait au désert. Je sais qu'il se le reprochait quelquefois, mais il se reprochait tout : il fallait bien qu'il enlomniât son repos comme son travail. Tant que durait h longue saisoa du ministère apostolique, on eût dit qu'il

avait horreur de la tranquillité; il paraissait si ardent dans son activité et si allègre, qu'on pouvait penser que tout son cœur était là. Quand le devoir était achevé, à l'approche de la morte saison, après dix mois de ministère, il s'écriait : « Aï je sens le besoin de repos et de solitude! » Enfin, comme il n'avançait pas ces religieuses vacances, il ne les prolongeait pas non plus outre mesure. Son retour à Paris était aussi ponctuel que son départ. « Maintenant, écrivait-il à l'un de ses Frères après deux mois d'absence, il faut rentrer dans la vie active, du moins autant que l'obéissance m'y appliquera. C'est bien le moins que je ne sois pas tout à fait inutile. »

Dans cet amour de la solitude il y avait une particularité qu'on aurait difficilement soupçonnée. Que n'invente pas l'humilité ! GelleduP.deRavignan, nous l'avons déjà dit, allait toujours aux extrêmes. Lorsqu'il s'enfuyait dans la retraite, c'était autant pour débarrasser les autres que pour s'affranchir lui-même. Dans plusieurs lettres où il ouvre librement son cœur, cette pensée revient sans cesse; on voit qu'elle le dominait : « Hélas! disait-il, ce goût prononcé pour la retraite est peut-être un vice de plus. Quel fruit en ai-je donc retiré ? Je vous rapporterai leplustardpossiblelefardcaudematriste

présence. » Et ailleurs, en écrivant à son supérieur : t Cest avec un vrai sentiment de peine, et presque de remords, que je vous ai laissé au milieu de vos sollicitudes multipliées pour venir prendre un repos égoïste. Pardonnez-moi, mon Père, avec votre grande bonté. Si je vous étais bon à quelque chose près de vous, je serais resté, obéissant à une inclination de mon cœur : Elongavifugiens. J'ai la conscience qu'en m'éloignant je vous délivre d'une partie de votre fardeau. Hélas! que rapporté-je à vous et à la Compagnie, sinon des embarras? Et la Compagnie, comme une bonne mère, me donne, à moi, enfant ingrat et serviteur inutile, ce repos complet. Et qu'ai-je fait pour en mériter les douceurs? Je les goûte cependant et les savoure. •

Le P. de Ravignan préférait ; our ses vacances les noviciats silencieux aux bruyants collèges. Cette prédilection, bien facile à comprendre, le portait alternativement à Saint-Acheul, près d'Amiens, et à Issenheim, danslellaul-Rliin, entre Colmar et Mulhouse, au pied des Vosges, en face de la Forêt Noire. « Saint-Acheul, disait-il, est rempli pour moi de religieux souvenirs. Il y a bientôt trente ans, j'y arrivais, après ma théologie et nouveau prêtre, pour enseigner. Quel progrès ai-jedonc fait depuis Ut . ? Cettequestion méfait rentrer bien avant en moi

VIE INTÉRIEU 333

morne. Quelle misère que ma vie! Mais j'espère et me jette dans le cœur de Notre-Seigneur. » A Issenheim, il retrouvait ses impressions du Valais, en contemplant cette nature primitive des montagnes qui semble garder encore l'empreinte de la main toute-puissante qui la créa. « Dans cette maison tout est religieux, disait-il, habitants et murailles. Les Vosges sont sous ma fenêtre avec le plus riant voisinage; plaines, forêts, montagnes, cours d'eau, rien n'y manque. A l'intérieur, grand* corridors, un seul rang de belles cellules. La chapelle est charmante et du plus gracieux effet. Je ne vous souhaiterais à Paris que d'en avoir la répétition un peu plus en grand.

« Cette maison me paraît bien régulière : la modestie, le silence, la pauvreté y régnent; c'est bon signe. Ces chers novices m'édifiei^. et me font un vrai bien.

«Ici, tranquillité entière : pas de visites à faire ni à recevoir, pas d'excursions. On avait cru me faire plaisir en y songeant pour moi, mais on m'a laissé, selon mon goût, seul dans notre religieuse maison et dans son vaste et bel enclos. J'ai sept ou huit heures de travail paisible et solitaire, mes exercices ensuite et quelques promenades au jardin. Le grand air, une parfaite liberté, une paisible solitude, mes

forces renouvelées, tout cela me lie à mon travail. Mais qu'en sortira -t-il? Vous savez bien que je n'aime jamais ce que je fais. »

Ces vacances et cette solitude n'étaient pas une délivrance complète. « La vie est ici profondément paisible, écrivait-il, mais l'habitation avec soi est toujours triste. Si du moins j'avais en moi-même quelque témoignage intérieur qui me me dit que j'ai pu ne pas aggraver vos lourdes charges! Hélas ! il n'en est pas ainsi. C'est un loisir égoïste; j'en ai peur : je ne l'ai pas acheté par la fatigue et l'épuisement. Au reste la croix s'y retrouve, puisqu'on se porte soi-même avec soi, la croix de I7mi<\ un peu celle du corps aussi. L'âge sans doute n'adoucira ni l'une ni l'autre. Mais souffrir en paix el s< ul est une destinée que j'ai dû accepter. »

L'amour de la solitude et le désir de la mcrt se ressemblent et se tiennent: dans le P. de Ravignan l'un et l'autre durèrent toute la vie, et ne se reposèrent satisfaits qu'à la veille de l'affranchissement éternel. 11 disait à Saint-Acheul comme à Issenheim : c Vienne le jour, s'il doit venir, où l'on aura brisé tous les liens de la vie naturelle! Allons, encore un peu de temps ; mais que le poids de la vie est donc accablant ! Ce n'est point encore la patrie ! 0 patrie! quand te verrons-nous? Si vous y arrivez avant le

pauvre voyageur que vous connaissez, appelez-le bien vite. Mais non, il vous laissera sur cette terre ; et ses jours, je l'espère, seront comptés avant les vôtres. Tout est bien, pourvu que nous vivions et mourions en Dieu. Souffrons et avançons toujours; mourons et réjouissons-nous. ! »

Ainsi, tout faisait désirer au P. de Ravignan ses retraites spirituelles : sa piété filiale pour saint Ignace, son estime et son amour pour les Exercices, son attrait pour l'oraison et son besoin du silence. D'après la règle, une retraite par an, c'est assez pour les autres; c'était trop peu pour lui : il lui en fallait deux. L'obéissance lui permit cette pieuse singularité.

Quand, d'accord avec son supérieur, il avait une fois fixé son jour et son heure, rien au monde n'arrêtait sa résolution; degré ou de force, il fallait faire place à la retraite. Avant et après la semaine donnée à Dieu, il redoublait de vigueur pour prendre de l'avance ou pour se remettre au courant des affaires; une fois en solitude, une consigne inviolable l'abritait contre le monde, interceptait même une parole écrite. Il tenait tant à se trouver seu( avec Dieu seul qu'il ne voulait pas même voir ni être vu.

Il restait ordinairement à Paris pour ses retraites

d'hiver, mais enfermé à double clef; il fermait non-seulement la porte de sa cellule mais aussi celle de son antichambre. Il ne paraissait point au réfectoire avec la communauté; il obtenait la permission d'aller à la seconde table, parce que le repas y dure moins qu'à la première et qu'alors le silence lui valait mieux que la lecture. Ses Frères le voyaient seulement passer comme une ombre dans le corridor qui menait de sa chambre à la chapelle.

Mais, hors de Paris, pour les retraites d'été il se donnait plus de latitude. Une fois, à Notre-Dame de Liesse, il passa huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, dans une petite tribune en face du tabernacle. Quand il était à Saint-Acheul, il partait seul avec un bon frère coadjuteur, et s'en allait une demi-lieue plus loin à la petite campagne de Cagny, modeste villa des novices. « Je me sauve dans cette solitude, disait-il, seul avec le saint Sacrement, pour n*y voir et n'y entendre personne pendant huit jours. »

Les moindres circonstances décèlent quelquefois un caractère, et l'homme se manifeste d'autant mieux qu'il se croit moins observé. Telle était dans le P. de ftavignan l'habitude de la règle que pour lui seul il fallait à Cagny que tout se passât comme pour une communauté. La cloche devait donner le signal de tous les exercices de la journée, depuis

quatre heures du matin jusqu'à neufheuresdusoir. Au réfectoire le Frère voulait servir, mais le Père le faisait asseoir auprès de lui, et ils prenaient leurs repas ensemble sans jamais dire un seul mot.

En Alsace, le P. de Ravignan trouvait mieux encore, il écrivait d'Issenheim : « J'entre en retraite demain au soir à Thierbach. Quel bonheur ! tout seul, dans la montagne, au milieu des sapins, avec le saint Sacrement, avec la sainte Vierge. Là, près de son antique sanctuaire, très-vénéré dans ce religieux pays, est une maison délabrée, tenue à loyer pour les congés et les vacances des novices. Le bon P. Maître m'accorde d'y habiter pendant huit jours avec un Frère pour compagnon. Vous savez si j'aime la solitude! *

Pendant ces retraites de Tierbach, quelquefois le P. de Ravignan sortait dès le matin, un morceau de pain clans la poche, le livre des Exercices sous le bras, après avoir prévenu le Frère de ne l'attendre que pour le soir. Tout le jour il méditait et priait sur la montagne, au milieu du grand silence de la nature, tantôt assis sur un sommet, tantôt se promenant sous les forêts de sapins. Vers l'heure de midi, il descendait dans la vallée, trempait son pain dans l'eau d'un torrent; et, après cette réfection que saint Antoine n'eût pas désavouée, il regagnait

les hauteurs. Dans cette famille du noviciat qui voit tous les deux ans une génération nouvelle, c'est maintenant une tradition : les anciens ne manquent pas de montrer aux nouveaux la croix du P. de Ravignan. C'est qu'il allait souvent s'asseoir au pied de cette croix dans ses promenades solitaires.

Dans ses retraites, il n'avait qu'un livre, le livre des Exercices; il ne concevait même pas qu'un jésuite pût alors avoir besoin d'autre chose, si ce n'est du Nouveau-Testament et l'Imitation de Jésus- Christ. « C'est notre livre, disait-il, notre patrimoine et notre trésor; tout est là pour nous. Croire qu'on le sait trop bien, c'est montrer qu'on ne le comprend pas. Ce livre-là ne s'use point ; il est comme l'Évangile, toujours nouveau. Plus on y cherche, plus on y trouve; et mieux on le possède, mieux on sent tout ce qu'il reste de chose à y apprendre. » Il méditait aussi l'Institut pendant ses retraites; mais sans sortir du livre des Exercises où l'Institut de saint Ignance se retrouve tout entier, avec son esprit, ses moyens et sa fin.

Du reste, il avait une telle habitude de l'oraison qu'il ne déterminait point, comme on a la coutume de le faire dans le règlement des retraites, le nombre ni la durée des méditations. 11 avait coutume de n'en faire qu'une seule, mais une seule qui prenait

toutes les heures de la journée ; il la commençait le matin, et d'une haleine il la poussait jusqu'au soir, sans aucune fatigue de tête, avec un vrai repos pour son cœur.

Dans la marche des Exercices, fidèle à la prescription de saint Ignace, il insistait sur un objet jusqu'à ce qu'il eût obtenu son effet propre et produit une conviction intime, un sentiment profond et une résolution complète. Il laissait son âme sous l'impression de la vérité tant qu'elle n'était pas ou brisée par le repentir, ou établie dans l'indifférence, ou livrée au sacrifice, ou échauffée par un généreux amour.

Pour donner une idée des sentiments que le P. de Ravignan emportait de ses retraites, je ne puis mieux faire que de citer quelques-unes de ses confidences.

« J'arrive de ma solitude ; mon âme est profondément calme, s'abandonnant à la conduite de la grâce, allante l'aveugle, avec le sentiment profond de sa misère, mais avec une confiance douce, pleine et entière. »

Une autre fois il disait : c En revenant de ma promenade et douce solitude, j'éprouve le besoin de vous écrire. 0 mon père! Dieu est bon, mille fois bon pour son indigne serviteur. Ces jours de silence

et de prière se sont écoulés dans la paix et la consolation, non pas cependant sans un repentir profond de mes péchés, des torts si graves de ma longue vie. Mais il faut que je le reconnaisse, en m'abîmant au sein des miséricordes infinies de mon Dieu, tous ces jours ont été calmes, ont été placés sous une douce influence de la grâce. Puissé-jelui avoir donné, livré mon àme tout entière! puissé-je réparer le passé, me dévouer, obéir, asservir et assouplir ma rebelle nature ! »

A la fin d'une autre retraite, il écrivait à son supérieur î « Il me semble, en présence de Notre- Seigneur et dans la paix, devoir vous adresser quelques lignes. Veuillez les accueillir avec bonté ; elles compléteront mieux que je ne saurais le faire de vive voix mon ouverture de cœur.

t Un besoin profond de mon àme est de demander, à genoux, pardon au meilleur des Pères de mes incroyables manquements à son égard. Leur souvenir est amer pour moi. Vous me croirez : ces glandes fautes sont les torts de mon détestable caractère, non de mon cœur qui est et sera toujours pénétré pour vous de la plus intime reconnaissance, de la plus religieuse vénération et des plus douloureux regrets.

« Je sens aussi, sous l'action delà giàce, que j'ai

une double prière à vous adresser. Vous daignerez l'exaucer; elle ne saurait être plus sincère, plus vive et plus pressante. Si la divine Providence ne change pas ma destination et me replace sous votre autorité paternelle, je vous supplie instamment de m'avertir toutes les fois que je me laisserais encore emporter par la violence de mon caractère, par mon orgueilleuse impatience, en présence de quelques contradictions. J'ai senti plus que jamais, dans ces jours de recueillement, combien j'étais étranger à ces vertus de charité et d'humilité que possèdent mes Frères ; je l'ai déploré plus que je ne saurais le dire. Avec la prière, le remède sera d'être averti par mon supérieur, sans aucun ménagement. J'ose affirmer que, le moment de l'ébullition passé, votre avis sera ma lumière, ma force et ma consolation.

« Enfin je manque essentiellement d'esprit d'obéissance. Tout ce qui est essentiel me manque; je vous conjure, si je reviens sous votre conduite, de déterminer nettement ma position, mon ministère, mes œuvres. La prudence et le discernement ne regardent-ils pas uniquement les supérieurs?

« Pardon encore mille fois, mais daignez m'accorder ce que je vous demande. Voyez du reste dans cette communication du plus indigne et du plus triste de vos enfants, l'hommage véritable de son

repentir, de son dévoùment, de sa reconnaissance et de son respect. i>

Il va sans dire que le supérieur n'avait rien à pardonner : dans ses rudes combats contre une nature violente, l'humble et fervent religieux ne sentait que des défaites, tandis que les autres n'y avaient vu que des victoires.

Malgré ce goût prononcé pour la retraite et le silence, le P. de Ravignan avait le besoin de communication. Sa confidence était à la fois réservée et prodigue ; au très-grand nombre il ne disait rien de lui-même, à un très-petit nombre il se révélait tout entier. Il accueillait en quelque sorte les premiers à la porte de son âme, il les arrêtait là; il introduisait les autres et les faisait pénétrer jusqu'au fond de ses sentiments et de ses pensées. L'amourpropre, qui n'existait réellement pas pour lui, ne pouvait pas embarrasser la spontanéité de ces épanchements; au contraire, il commençait toujours par ce qui l'affligeait et surtout par ce qui l'humiliait le plus. C'est en effet de son humilité que provenait en partie, je le crois, ce besoin d'intimité. Ne pouvant pas dire à tout le monde tout ce qu'il pensait de lui-même, il se déchargeait du moins quelque part ; et, pour nous servir de son langage, dans l'aveu de ses misères il trouvait un dédommagement et

une consolation, t Ces communications intimes disait-il, apportent une grande douceur dans ma triste vie. »

Cependant le P. de Ravignan, destiné à un continuel martyre du cœur, devait être mortifié là même où il était consolé. La grâce lui reprochait quelquefois cet allégement; et tantôt elle lui retU rait, tantôt elle lui rendait la faculté d'en jouir. Constant à s'humilier de tout , il en acceptait la privation, comme le châtiment de ses fautes; et la liberté d'ouvrir son cœur, quand elle lui était rendue, lui semblait un appui accordé à sa faiblesse. Il écrivait à l'un de ses Frères qui était le confident de ses pensées et de ses peines : « Nous sommes séparés, nous l'étions presque déjà en présence l'un de l'autre ; car il était arrivé, par suite de mon indignité, que l'intimité religieuse de nos rapports avait fait place aux simples relations communes à tous. Mais la mémoire du cœur me reste, et je n'oublierai jamais votre patience et vos bontés. »

Une fois seulement il fit entendre que la suspension de l'intimité première lui était sensible, mais il ne tarda pas à désavouer l'expression de son regret : t Je rétracte de la manière la plus absolue l'espèce de plainte que je me suis permise Tautre jour. J'ai bien mérité d'être privé de toutes sortes

3iC CHAPITRE XXVI.

de consolations : elles doivent m'être retirées à cause de mes péchés sans nombre; je me suis rendu indigne par mon orgueil et mes révoltes odieuses de ces communications intimes. Rien ne doit, ne peut même être changé à ce qui existe maintenant entre nous. »

Dans une autre lettre il lui annonçait au contraire le besoin et le désir de renouer les anciens rapports : « J'ai recouvré une faculté libre à votre endroit. Mon bien-aimé Père, votre souvenir, votre nom m'est secourable. Oh ! supportez le plus indigne, mais le plus dévoué de vos frères et enfants. »

Il écrivait encore dans le même sens au sortir d'une retraite : « Après de longues amertumes, après les étreintes justement subies par ma pauvre âme, après l'empire presque permanent d'une espèce de désolation, Dieu a voulu que, sous l'action de son esprit consolateur, votre souvenir fut constamment présent à mon cœur; et je ne puis pas ne pas y voir un dessein marqué de Notre-Seigneurt avec tous les signes de sa lumière et de sa bonté. Oui, dans la paix et avec mes regrets, je vous retrouve, moi le plus indigne de vos enfants, comme le père et l'ami de mon âme. Serait-ce donc un désir, un espoir venu de Dieu? Je n'en puis douter. 0 mon bien-aimé Père! je dois vous demander de

vous charger encore de toute ma confiance. Dieu me rend cette liberté, ce bien qu'il m'avait ôté, que j'avais trop mérité de perdre. Dites oui, fiât! Père béni, rien n'est plus tendre que mon respect, d

Les attraits et les répugnances du P. de Ravignan ont dû faire pressentir les voies par lesquelles Dieu mena son âme. Elles pourront paraître formidables. Je ne sais si le monde, qui ne les a jamais connues, pourra les comprendre; mais j'ose croire qu'il saura les respecter. Les âmes chrétiennes qu'elles scandaliseraient auraient oublié le désert où Jésus voulut être tenté par le démon, le jardin de Gethsemani où il fut assailli par d'ineffables tristesses, le Calvaire où il parut abandonné de Dieu. Un chrétien, dit saint Augustin, doit souffrir plus qu'un homme, un saint plus qu'un chrétien vulgaire, parce que les épreuves sont en proportion des ressources, des professions et des destinées. Donc que personne non plus ne s'effraye : le ciel, dans sa 6agesse et dans sa bonté, n'a pas coutume de traiter les faibles comme les forts ; et Notre-Seigneur, lorsqu'il oblige une âme à boire au calice de ses amertumes, lui fait trouver au fond la douceur et la paix.

Sans doute les tribulations du temps ne peuvent être que momentanées, selon la consolante expression de l'Apôtre, mais il faut avouer qu'elles pa-

raissent bien longues, quand elles durant autant que nous. Eh bien ! le P. de Ravignan a souffert beaucoup et toute sa vie. La solitude allégeait un peu sa peine, mais sans la faire disparaître; et si l*oraison fortifiait son âme, c'était au milieu des désolations. La maladie seule faisait une diversion assez efficace, parce qu'elle substituait un tourment à un autre, la souffrance du corps à celle du cœur. Le travail ne devait-il pas aussi le distraire? Je l'aurais cru; il n'en était rien. Môme dans le feu de l'action, il restait sous le coup de l'épreuve, et avec toutes ses amertumes, souffrant deux fois alors, et de son intime douleur, et de la violence qu'il devait lui faire.

Mais comment dirai-je le nombre, le genre et l'excès de ces mystérieuses tortures ? Leur spectacle me faisait mal, et leur souvenir m'émeut encore. On ne dirige point les âmes, je le sais, sans assister à des épreuves; mais, je l'atteste, parmi toutes celles que j'ai rencontrées dans le chemin, je n'ai point trouvé de douleur comparable à la sienne. Sa vie ne fut qu'une lutte incessante contre sa nature, contre l'enfer et contre le ciel lui-même.

Le P. de Ravignan peut être donné pour exemple à ceux qui cherchent une excuse dans la rébellion de leur caiactère et de leur tempérament. Il ne

laissait rien percer au dehors de ses luttes avec luimême, tant il possédait son âme dans une patience énergique: on ne voyait donc que la paix où il n'y avait que la guerre. Il ne fallut rien moins qu'une forte et constante volonté, soutenue par la grâce, pour dominer une indomptable nature. Je ne crois pas qu'on lui ait reproché de s'être trop ménagé; pour moi, je l'aurais plutôt blâmé de faire de la violence contre la violence et de retomber ainsi dans le défaut dont il voulait sortir. Il s'est mille fois vaincu et enchaîné, il a mille fois terrassé, brisé en lui l'orgueil et la colère, il a rassasié son cœur de mortification et d'humiliations; et cette terrible nature, sans cesse abattue, se redressait toujours ; et quand elle devait être au moins épuisée par tant de coups, affaiblie par l'âge qui use en nous tout le reste, elle reparaissait verte encore et ardente de jeunesse.

Aussi le vainqueur attristé de ces luttes perpétuelles et pour lui sans résultats sensibles, disait-il en gémissant : « Hélas! quelle est donc ma misère! et quelle sera ma destinée! Je n'ai pas encore le premier élément d'une seule vertu, et je porte encore en moi le germe de tous les vices. A mon âge j'ai les défauts d'un enfant; je n'ai donc rien fait, et je devrais commencer quand je vais finir. » Il il. 20

oubliait donc pour lui-môme ce qu'il savait si bien pour les autres, que les mérites se multiplient avec les victoires, et que Dieu laisse souvent à ses âmes les plus choisies des défauts à combattre pour les obliger à s'humilier et à se vaincre.

Mais le P. de Ravignan avait en même temps à lutter contre un adversaire plus redoutable encore que sa propre nature. Dans les assauts que lui livrait l'enfer, sans doute la grâce venait établir ! l'équilibre, mais il avait la vertu du secours sans J la sentir, tandis qu'il sentait très-bien la puissance : de la tentation. Dès qu'on pénétrait dans son intérieur, on reconnaissait, d'une part, cette action étrangère que subissaient, bon gré, mal gré, toutes les parties inférieures de son âme; et, d'une autre ] part, au milieu de ce bouleversement, on découvrait toujours la volonté, intacte et robuste, retranchée à la cime de l'esprit avec Dieu et la liberté. Le Seigneur avait donné carrière à l'ennemi de la nature humaine; et, si on peut le conjecturer d'après la violence de l'attaque, je croirais volontiers que Satan aurait jugé digne de lui de se mesurer avec un tel athlète ou de se venger du moins d'un tel apôtre.

Une troisième lutte surpassa les deux premières. Au milieu de toutes ses peines, le P. de Ravignan

aurait été heureux si Dieu avait paru content de lui. Mais le bon Maître lui-même désolait son serviteur dévoué; le ciel n'était pas seulement fermé et comme d'airain, il semblait armé et menaçant. Il est pénible assurément, quand on n'a aucune jouissance de la nature, de n'avoir non plus aucune joie de la grâce et de se voir délaissé même de Dieu. Toutefois, lorsqu'on aime beaucoup, ce n'est pas là ce qui fait le plus souffrir; ce qui tourmente une àme généreuse et dévouée à Dieu, c'est la crainte de l'avoir offensé. On s'impute, comme si on en était la cause volontaire et responsable, les impressions qui naissent de la nature ou qui proviennent de la tentation, ou du moins on ne sait pas bien si on ne doit pas se les attribuer; et dans cette douloureuse incertitude, l'humilité s'incline naturellement vers la sévérité. De là résulte la confusion d'une faute qu'on croit avoir commise ou la frayeur d'une faute à commettre. Or, tel était l'état habituel du P. de Ravignan; il acceptait bien l'agonie, mais pouvait-il accepter le péché?

Il ne confiait qu'à son supérieur tout ce qu'il eut à subir d'humiliations et d'angoisses dans ces trois luttes, souvent réunies : « Personne, disait-il, ne se doute de ce que je souffre, ni pour l'àme ni pour le corps. Je crois être même assez gai en appa-

3o2 CHAPITRE XXVI.

rence. Avec tous les autres je me considère à cet égard comme avec des étrangers; vous seul ne l'êtes pas pour ma pauvre âme. » Il exigea que dans sa correspondance toutes les traces de ces communications fussent effacées. C'est par hasard que je retrouve et que je puis réunir quelques fragments d'une seule des lettres lacérées par son ordre. Je crois devoir, pour le bien de quelques âmes soumises aux mêmes épreuves, la tirer de l'oubli auquel il l'avait condamnée :

« Mon révérend Père, votre bienveillance, qui ne se lasse jamais, semblait se plaindre d'un intervalle de cinq ou six jours écoulés sans que vous eussiez de mes nouvelles. Hier je vous écrivis longuement, et me voici vous écrivant encore aujourd'hui. C'est que ma lettre se taisait sur les tourments que j'endure et n'a servi en rien à me soulager. J'essaye, en vous déclarant tout ce que j'éprouve, de trouver un peu de calme et de relâche.

€ La vérité est que je suis plus agité, plus mal que jamais. Non : des matières grossières, une lie incandescente, soumise à l'action d'un feu terrible, ne représentent pas plus de mouvement, de violence, d'ébullition que mon âme; c'est la mer en furie, ou le fourneau d'une forge en combustion.

< Pardon, ô mon Père! si je parle la langue de la tentation ; daignez l'écouter et la supporter un instant : »

« A quoi sert-il donc de se soumettre, de se renoncer, d'obéir aveuglément? où trouvé-je appui, lumière et direction? Nulle part. Je me suis ouvert sans cesse pour me vaincre, pour trouver la paix, pour rencontrer un cœur qui comprît et qui sympathisât à mes douleurs; j'ai épuisé les ouvertures de conscience, je me suis livré avec excès aux avis; rien qui m'éclaire et me guide. »

Ainsi, dans la tourmente et l'obscurité de l'épreuve, le religieux était en proie aux contradictions étranges des deux volontés qui luttaient en lui. Il nous a fait entendre la voix du tentateurt écoutons la sienne :

« Mon révérend Père, ajouta-t-il aussitôt, ceci est folie, langue de Satan. Ni ma raison , ni ma liberté, ni mon cœur, ni le moindre consentement n'y ont m part. Ce n'est pas moi, mais c'est en moi. Jugez de mes tortures en songeant à la violence de ma nature. La foi, la vocation, restent intactes. La foi, la foi que je veux seule considérer dans ma position d'inférieur, me retient dans un respect vrai, voulu, à l'égard de mes supérieurs, pour la partie du moins spirituelle et libre de mon âme. Je

vous vénère, je vous chéris le plus tendrement, le plus inviolahlement qu'il est possible. Ma douleur, au souvenir de mes inconcevables écarts, est vivante, est profonde, et je souffre le martyre. Je ne vois pas, je ne raisonne pas; je ne peux pas prier, et mille fois je m'élève à Dieu. Piévolté, je m'humilie; je me soumets, je ne veux rien, je ne demande rien.

€ Au lieu de tout cela, mon révérend et trop bon Père, mettez que mon âme blasphème Dieu, qu'elle le maudit, le hait en l'aimant, en l'adorant, et je crois que vous aurez le point juste de comparaison pour mon état.

t 0 mon bien-aimé Père! qu'allez-vous penser? qu'allez -vous dire? votre indigne et malheureux Frère, qu'est-il? L'objet le plus digne de mépris, mais aussi de pitié; car il souffre étrangement.

« Vous enverrai-je cette lettre? est-ce que ce n'est pas à la fois un traité et un exemple d'aliénation mentale ou de possession diabolique? quand seraije délivré? Mon Dieu, quand vous voudrez.

< Ces folies racontées et que j'abhorre, tout en leur donnant tant de fond par ma nature, m'ont soulagé; je suis mieux. Bénissez-moi, ô mon Père, et priez pour moi ! »

Le lendemain, le pauvre Père reprenait la plume :

« Cette lettre si triste était écrite hier soir. Quelques heures de repos cette nuit, l'oraison de ce matin, la sainte messe, la fête de sainte Thérèse, mon profond et tendre attachement pour vous, mon abandon entier entre vos mains, dans votre cœur si patient de père et d'ami, une faible lueur de grâce, m'ont rendu un peu de liberté et de calme. J'ai hésité longtemps à vous envoyer ces pages étranges, il me semble que je dois le faire pour m'humilier. .. Hélas ! ne vous affligez pas, ne m'en veuillez pas ; non, non, ce n'est pas moi qui déraisonne et blasphème ainsi : j'ose l'affirmer devant Dieu. Je vous aime et vous vénère, je vous désire tous les biens, toutes les grâces; je pleure et déteste mes torts, si graves, si réitérés, si incroyables, après toutes vos bontés sans mesure. La Compagnie, mes supérieurs sans exception, je leur suis lié, attaché, et veux l'être, de cœur et dans la foi, jusqu'à la mort.

t Je devrais vous parler ainsi à genoux, pour confesser tout ce qui est volontaire et coupable dans ces choses, prêt à paraître devant Dieu pour être jugé. Ma conscience peut se tromper; jugezmoi, mais pardonnez-moi et ne m'abandonnez pas : je souffre la tourmente et l'orage.

c Vous savez tout, mon révérend et bien aimé Père; je serai plus tranquille, je pourrai mieux en-

core répondre à l'ennemi : le Père le sait, l'ami le sait. Fiat!

c Oui, j'ose, indigne et misérable, me reposer en vous. Bénissez-moi, pardonnez-moi avec la grande miséricorde de votre cœur.

« Adieu sur la croix ! »

Pendant quelque temps, le P. de Ravignan écrivit tous les jours son bulletin spirituel ; c'est ce qu'il appelait son journal. C'était pour décharger son cœur et pour mieux le révéler à son supérieur. Que je regrette maintenant ces nombreuses pages, tantôt douloureuses comme les Lamentations de Jérémie, tantôt ardentes comme les Élévations de sainte Thérèse! Tout a disparu dans les flammes, excepté cette terrible apostrophe : « Mon Dieu! je bénirai, j'exalterai votre miséricorde et votre justice. La honte a couvert mon visage, comme un sombre vêtement de deuil; le remords, comme une flèche aiguë, a pénétré mon cœur. Je pleure, je gémis, j'abhorre mes péchés, je me hais, me méprise, et je dis au démon : Oui, je suis plus vil que toi, ris bien de ma folie, de ma délirante et absurde niaiserie. Contemple ton triomphe; je suis digne de ta plus sanglante ironie... » Ces paroles ne sembleront pas trop étranges à ceux qui savent la langue des saints. Tous les jours, dans

Fexcès de son humilité, saint François de Borgia passait une heure de son oraison à se mettre sous les pieds du démon, en se disant plus méprisable que lui.

Dans ces heures de crise il faut de l'industrie autant que de la patience. Que faisait donc alors le P. de Ravignan? il n'omettait aucun des moyens prescrits pour la conduite des âmes éprouvées. Plus que jamais fidèle aux conseils de saint Ignace dans les Exercices, il ne changeait rien, absolument rien à ses anciennes résolutions. Il priait plus qu'à l'ordinaire et ne travaillait pas moins. Quel que fût l'aspect du ciel ou l'état de son cœur, il allait dans sa voie du même pas et du même air, et jamais la bourrasque ne l'a fait rebrousser chemin ou dévier d'une ligne.

Toutefois, sans rien changer par faiblesse, il modifiait quelque chose par mesure de circonstance, variant ses moyens pour dissiper ou tempérer l'orage, et surtout pour écarter le péril. C'est à l'homme de s'aider, c'est à Dieu de le sauver.

Il essaya le système des mortifications corporelles et le poussa même avec une sainte colère jusqu'à l'extrémité, afin d'acheter la paix au moins avec du sang. Il s'arma contre les traits de l'ennemi de la terrible cuirasse hérissée de pointes de

fer, dont nous avons déjà parlé. Souvent il restait plusieurs jours de suite sans rien prendre, pas même une miette de pain et une goutte d'eau; et ces jeûnes excessifs passaient inaperçus sous le prétexte de la migraine. Mais on le lui disait, et bientôt il le sentit lui-même : ces violences ne faisaient qu'irriter le mal au lieu de l'adoucir. Il n'y a point à se raidir contre Dieu; l'homme ne lui force pas la main, mais il doit, dit l'Apôtre, s'humilier sous son bras puissant.

A l'inverse de certaines âmes désolées ou tentées qui dissimulent leur peine par amour-propre à ceux qui auraient grâce pour la connaître, tandis qu'elles manifestent leur mauvaise humeur par faiblesse à ceux qui n'ont pas besoin de la sentir, le P. de Ravignan, avec la naïveté d'un enfant, se révélait tout entier à ceux qui avaient la garde de son âme; mais, avec la constance d'un homme, il paraissait devant les autres toujours calme, libre et serein. On croyait qu'il avait franchi et dépassé tous les orages; c'est que battu plus qu'un autre par la tempête, il agissait comme s'il l'avait eue sous les pieds. Quand il avait à prêcher dans cet état violent et sous la pression de l'angoisse, la paix et l'onction semblaient déborder de son âme. Mieux que jamais, avec une parole abondante et sympathique, il ra-

nimait les défaillances, apaisait les agitations, consolant d'autant mieux les autres qu'il était moins consolé lui-même. Quelqu'un s'en étonnait : « Que voulez-vous, lui répondit-il, ce n'est qu'un phénomène ; je ne suis qu'une machine. Je ne sais pas ce que je vais dire, je ne sens pas ce que je dis. Il y en a un autre qui parle par moi et qui fait tout le reste. » Une fois seulement, comme il était au plus fort de ses peines, sa parole, dans une exhortation à ses Frères, parut assombrie; il s'éleva d'un air courroucé, non pas sans doute contre la vraie et sainte confiance, mais contre la confiance illusoire 3t présomptueuse ; cependant il eut de l'exagération dans la forme, et peut-être quelque inexactitude dans le fond de sa doctrine. Il était alors supérieur de la maison de Paris, mais il avait un supérieur à Rome qui fut averti, et qui lui écrivit aussitôt : < J'ai entendu dire que vous avez une fois parlé de manière à faire croire que, dans les Exercices de notre saint Père, vous ne voyez que la justice de Dieu inculquée ; et que, par conséquent, vous y voyez la crainte bien plus que la confiance. Oh 1 mon cher Père, c'était bien là un effet de la désolation! Non, non. Sans doute, la crainte aussi et d'abord, c'est l'aiguille qui perce ; mais le fil doit la suivre, et ce fil est la confiance; Dieu la demande

bien plus encore que la crainte, et c'est elle qui rend enfin la crainte vraiment salutaire. » Le P. de Ravignan reçut cette petite leçcn si paternelle avec humilité et joie; il aimait plus que personne à être averti. Que de fois il a dit à ses supérieurs : « Reprenez-moi, faites-le souvent et sans crainte! cela me fait du bien et me donne de la consolation. »

Plein de vénération pour le R. P. de Roothaan, l'humble religieux lui avait révélé toute son âme, lui avait souvent demandé des consolations et surtout des conseils. Les réponses à ses lettres le ramenaient constamment à la patience et à la confiance : c Vous m'avez parlé de vos peines, mon bon Père; ce sont là des épreuves et un grand moyen de sanctification. Je vous conseille de lire l'admirable chapitre deuxième de l'Ecclésiastique : Sustine, sustine... avec ce qui suit sur la confiance en Dieu. Allons, mon Père, chantez de cœur : Misericordias Domini in œternum cantabo! Eh quoi! ne trouvez-vous pas que le Seigneur nous a fait miséricorde? Confiance donc, confiance! Vous en avez besoin pour vous-même et pour les autres; c'est par là que vous glorifierez Dieu.

€ Pardonnez-moi cette expression qui part du cœur ; jevous aime trop pour ne pas souffrir beaucoup en vous sachant dans ces peines intérieures.

S'il est dans les desseins du Seigneur que vous ies souffriez, il faut bien courber la tête, mais en disant : Redde mihi Ixtitiam salutaris tui. 11 faut bien que l'huile, oleum Isetitix, surnage toujours, oui toujours. »

Le R. P. Roothaan lui avait adressé la lettre suivante, dès 1 849 : « La fête de Saint François Xavier dure encore à l'heure où je vous écris. Vous connaissez mes vœux pour vous. Oui, attendez, au milieu de vos épreuves. Omnes qui te expectant non confundentur. Vous remercierez un jour le Seigneur de tout cela; n'en doutez pas. Je vous conseillerais aussi la lecture de Blosius, surtout son Canon vilx spiritualis. Cette lecture a fait du bien à des personnes de ma connaissance, qui se trouvent dans un semblable martyre. Le cœur de Jésus donne du sang ; celui de Marie, quoique percé, n'en donne pas ; c'est notre martyre au défaut de l'autre. Fiat! Amenl »

Tels étaient, du reste, les sentiments du P. de Ravignan lui-même; et si nous avons cru pouvoir révéler les impressions étrangères qu'il subissait sans les accepter, nous devons bien plutôt manifester ses dispositions personnelles, qui furent d'autant plus méritoires qu'elles étaient moins sensibles.

« La foi nue, disait-il, la foi sans consolation, h. 21

sans lumière, dans une disposition d'attente et d'abnégation, est donc quelquefois l'état de l'âme; eh bien! attendons et espérons. Quand la croix revient plus poignante, courbons-nous profondément pour la recevoir, ne négligeant aucun bien qui soit réel ou à faire; et enfin abandonnons-nous.

t La paix et l'amertume ont leurs douceurs dans la prière et la souffrance. Il faut en venir à se passer de toute consolation, si tel est le bon plaisir de Dieu. Tout passe, excepté la divine charité qui nous presse jusqu'à ce qu'elle ait consuma notre vie. Mais qu'une fidélité humble, constante, dévouée, est difficile!

« Que sommes-nous donc? qu'y a-t-il en nous qui repousse l'union divine? pourquoi ces révoltes odieuses, ces chagrins incommensurables et sans remède? qu'est-ce à dire? mon Dieu, vous m'avez donc délaissé? Mais brûlez, consumez, broyez, anéantissez tout en moi, pourvu que je vive pour votre gloire et votre amour. Eh bien! portons notre croix, soyons doux envers la tourmente. Si nous pouvions ainsi mieux honorer, mieux aimer notre Maître, que nous serions heureux! En parlant ainsi, je m'encourage et me sens consolé.

« Quoi que nous puissions ressentir, quel que *oit notre état intérieur, il faut croire, croire par

la foi la plus haute et la plus ferme, que Dieu nous aime, nous protège, nous conduit au terme avec une tendresse et une sollicitude infinies.

c Répétons encore ce que nous savons déjà : la patience nous est surtout nécessaire dans les désolations et les épreuves extrêmes ; saint Paul le dit, et il ajoute que la patience renferme, porte en ellemême l'œuvre de la perfection. Je le crois bien; la patience est difficile et méritoire.

c Plus je vais moi-même dans mes pauvres, mes chères voies, plus je sens avec paix, avec consoation, qu'il faut souffrir. Cette parole est dure, et cependant c'est l'amour le plus tendre, le plus miséricordieux de Noire-Seigneur qui nous l'impose, e chapitre second de l'Ecclésiastique est souvent ma ressource, puisle pater, le fiât!.. 0 Dieu! puissions-nous vous aimer ! Après tout, cette voie amère a son terme ; nous y arriverons. Allons toujours avec confiance et soumission ; la soumission est tout! »

Une personne qui entendait le P. de Ravignan parler de cette confiance en Dieu, inaltérable en toute hypothèse, s'avisa de lui dire un jour : « Eh ! mon Père, si Dieu vous ôtait votreconfiancemème ! » La réplique ne se fit pas attendre, elle jaillit du cœur comme un trait : « Si Dieu m'ôtait ma confiance même, eh bien ! je l'aurais encore. »

Les lignes suivantes, écrites par le religieux ainsi éprouvé, vont résumer en quelque mots le douloureux état de son âme et la généreuse disposition de son cœur : « Pour tout je m'abandonne à la tendre et forte volonté de mon Dieu. La paix est en haut non en bas; elle est bien haut, là où Jésus réside, où l'esprit se perd et perd aussi son corps, ses sens avec le goût de cette misérable terre. Si on pouvait régner sur soi, sur le péché, sur la souffrance, de ce sommet élevé de la pure foi et de la contemplation spirituelle! Mais, n'est-ce pas, mon Père, on souffre dans cette suspension ; on y souffre beaucoup, on n'y arrive et l'on ne s'y maintient qu'en s'arrachant violemment à soi-même? Mais comme on y est libre 1 comme on y est tranquille, heureux ! Je déraisonne peut-être ; vous me le direz. »

Tant de souffrances, qui ont aujourd'hui leur terme, eurent-elles autrefois d'heureux résultats, et quel profit le patient religieux en a-t-il tiré avant d'en recevoir la récompense? Comme on épure l'or par le feu, comme le diamant se polit par de longs et durs frottements, il paraît manifeste que le Maître souverain des cœurs, après avoir épuisé son serviteur par l'apostolat, voulut achever de purifier et d'embellir son âme par le martyre intérieur. La patience devait consommer sa vertuf

centupler en peu de temps ses mérites et sa gloire future. La croix n'est pas un arbre stérile ; tout ce qu'elle touche, elle le féconde, et le ciel n'accepte que les fruits qu'elle a consacrés.

Le P. de Ravignan jusque-là n'avait guère tenu à la vie, mais depuis il la tolérait à peine; de l'indifférence il en vint presque à l'horreur ; et tandis que les autres ont besoin de toute leur force pour se résigner à mourir, il avait besoin de toute la sienne pour se résigner à vivre. Dans l'abîme d'amertume ùù il se trouvait plongé, tout lui devenait amer. Dépendant le véritable et sérieux motif de ses longs ^nnuis c'était, non pas la tristesse de souffrir, mais a crainte de pécher à toute occasion. Un jour il crivait près du lit d'un de ses Frères, qui était à agonie : « 11 y a ici un mourant, ah! s'il y en avait deux, et que je fus-e le plus avancé!.. Pernettez à un vieux pécheur d'appeler la mort... Ion Dieu ! je voudrais mourir, c'est tout simple ; unis je m'abandonne au cours du fleuve qui me >orte. »

Détaché de la vie, le P. de Ravignan le fut bien ilus encore de lui-même; un abîme d'humiliation ut appelé dans son âme par un abîme de soufrance. Dans l'absence de la grâce sensible et ous l'impression des peines intérieures, le juste

n'a plus conscience de sa vertu et se méprise aisément lui-même.

Avec l'humilité, toutes les vertus se purifient et se perfectionnent dans le creuset de la tentation ; et la croix seule peut imprimer le sceau du surnaturel, le signe du chrétien.

Enfin c'est au prix de ses douleurs que le P. de Ravignan acquit ces trois choses qui rendirent son ministère si sûr et si doux, la science des voies de Dieu par son expérience personnelle; l'induis gence avec laquelle il jugeait tous les autres meilleurs que lui; la compassion qu'il ressentait pour des épreuves semblables aux siennes.

Physionomie du P. de Ravignao.

L'histoire de son portrait. Ses traits, son attitude, sa parole et ses manières. Caractère modeste, énergique, aimant. Mort de quelques-uns de ses amis.

La physionomie est le reflet de l'âme; rien n'est donc plus naturel que de passer des habitudes intimes du P. de Ravignan à leur expression par les traits de son visage, par ses gestes et son regard, par le son de sa voix, par ses manières de parler et d'agir. Cette seconde étude non-seulement nous fera voir une parfaite harmonie entre l'homme intérieur et l'homme extérieur, mais en outre elle nous donnera, comme la précédente , l'occasion de compléter notre tableau par de nouveaux détails et par ces nuances plus délicates qui achèvent une peinture. La mortviendraensuite donner le dernier coup de pinceau, en faisant briller sur cette figure ter-

restre et passagère l'idéal du ciel et de l'éternité.

La physionomie du P. de Ravignan ne peut plus être oubliée ; elle reste vivante dans une gravure où l'artiste s'est élevé à la hauteur du modèle. Quelques personnes se sont étonnées que l'humble religieux eût consenti à poser devant un peintre. Nous devons à la vérité de déclarer que ce n'est pas à lui qu'en revient la faute ou le mérite.

On n'avait jusque-là que d'indignes images, qui le défiguraient au point de le rendre méconnaissable et même ridicule. Il était temps de le saisir : il allait nous échapper! Un jour son supérieur lui en parla; il trouva de la résistance, il s'y était bien attendu, il insista : « Rappelez-vous, mon Père, lui dit-il, qu'étant supérieur, vous avez imposé la même corvée au P. Varin, et que le bon vieillard, avec la grâce d'un enfant, se contenta de répondre : « Eh bien! tant qu'a faire, je vais faire de mon mieux. »

— Aujourd'hui je vous rends la pareille, ou plutôt j'exige bien moins que vous n'avez exigé. Il ne s'agit plus de poser devant un peintre, mais de passer seulement quinze minutes chez un photographe. » Le religieux obéit. L'opération réussit à merveille; et, pour donner au dessin, avec la couleur, l'expression et la vie , madame Juliette de Rourge voulut bien olfrir son habile et gracieux pin-

ceau. A l'aide de cette photographie, elle fit une charmante miniature sur ivoire. C'est d'après ces deux seules données qu'on dut faire le portrait; mais un des plus habiles et des plus renommés graveurs de Paris, M. Martinet, se pasionna pour son sujet, et après trois mois de travail, le résultat fut un chefd'œuvre dont la perfection a figuré parmi les titres qui ont valu à son auteur un fauteuil à l'Institut. Prise dans son ensemble, la physionomie du P. de Ravignan réunissait la noblesse et une grâce toute virile. Elle était belle de près comme de loin : en présence, on était charmé de la finesse des traits; à distance, on était frappé de la grandeur des lignes. « Quand on voyait paraître en chaire, a dit M. l'abbé autain, cette belle figure, sévère, recueillie et j:omme stigmatisée par les traces de la mortificaion, on était déjà saisi de respect, rempli de conïance, et tout disposé àentendreleministredeDieu, ion pour jouir de sa parole, mais pour en profiter. 3uis, quand il commençaità parler, les premiers ac-1 ;ents de cette voix si grave qui s'harmonisait si bien

Iivecla majesté du temple, vous pénétraient toutausitôt d'une sainte vénération et excitaient dans l'âme ine sorte de frisson. Je n'ai jamais entendu le P. de tavignan à Notre-Dame sans éprouver cette impresion première, et, à mon sens, c'était l'exorde le plus

magnifique et le plus efficace de ses discours. » C'est dans la pose noble et ferme de la tête, dans le regard ardent et profond qu'apparaissait surtout la grandeur de son caractère. Sur son front large et élevé résidait la force. Son œil, d'ordinaire attrayant et suave, avait les éclairs du génie, du zèle et, au besoin, de la menace. Son air habituel était grave et austère, mais son sourire était gracieux et prévenant. Mgr d'Orléans a dit de lui avec justesse que la douceur, qui était le plus vif reflet de son cœur, respirait dans son regard et sur ses lèvres.

Qu'on ajoute à cette double expression de vigueur et de suavité un air de noble franchise, de sympathie cordiale, de parfaite assurance dans toutes les circonstances delà vie, d'aimable aisance dans tous les rapports avec le monde, de fierté naturelle subjuguée par l'humilité religieuse, et l'on comprendra que cette grande et aimable figure devait frapper la foule et s'imprimer dans toutes les mémoires. La parole repondait à la physionomie. Le P. de Ravignan, dans ses discours et ses entretiens, aval un attrait tout particulier; le son de sa voix était grave et si doux, son ton était si positif et si ferme son élocution si nette et si animée, qu'il paraissai fait pour être écouté. Dans son langage, même familier, il y avait encore un peu de solennité, ou du

PHYSIOiNOMlE DU P. DE RAVIGNAN. 37t

moins une dignité pleine de naturel ; mais en même temps une simplicité aimable, une vivacité expressive et intéressante, je ne sais quoi de vrai, de franc et d'affectueux. Sa conversation ne fut peut-être pas moins éloquente que sa prédication ; et, comme saint François Xavier, il excella dans les entretiens apostoliques.

Le P. de Ravignan avait encore retenu de ses manières distinguées d'autrefois tout ce qui pouvait s'allier avec sa profession et décorer en quelque sorte une personne religieuse. Très-simple et même très-pauvre dans ses vêtements, mais excessivement propre et toujours bien tenu ; graveet modeste dans la composition de son toutextérieur, mais d'une politesse antique et d'une grâce vraiment rare avec ses Frères comme avec les étrangers, il avait su fondre ensemble deux altitudes, l'une d'un parfait gentilhomme, l'autre d'un homme de Dieu.

Quant à son humeur, le P. de Ravignan couvrait un fond très-sérieux de toutes les formes de la gaîté. Il savait à propos mettre de côté la gravité naturelle de son esprit ; et comme s'il n'avait eu rien à faire, rien à souffrir, ne laisser voir que l'allégresse et l'enjouement. Il avait même de l'entrain ; ainsi, dans les récréations communes, il concourait au cliurme du délassement religieux, en racon-

tant avec inlérêt, en plaisantant avec grâce ; il stimulait même quelques-uns de ses Frères et les obligeait par des saillies spirituelles à s'égayer avec lui.

Complétons notre étude sur les habitudes extérieures du P. de Ravignan, en passant de l'expression de ses qualités naturelles à celles de ses vertus ; et nous verrons sa fierté d'àme, son énergie de caractère, sa tendresse de cœur, modifiées et tempérées par l'humilité, par la charité, par les pensées de la foi.

Personne au monde n'a pu mieux peindre saint Ignace que saint François Xavier, personne n'ayant été plus à portée de le connaître et plus en mesure de le comprendre. Or, d'après les témoignages de l'histoire, comme on lui demandait ce qu'il admirait et ce qu'il aimait tant dans ce père de son âme : « Son caractère, répondit-il. Le caractère d'Ignace est un tout composé de trois choses : d'une humilité d'esprit incompréhensible, d'une invincible force d'àme, d'unebonté de cœur incomparable. A ces trois titres, je le proclame digne d'être aimé de Dieu et des hommes. »

Dans cette image se retrouve celle du P. de Ravignan. Est-il étonnant qu'un fils ressemble à son père? avons-nous besoin de rappeler qu'il ne s'agit point de comparer leurs vertus ni leurs mérites ?

^ous ne faisons pas un parallèle, mais un simple 'approcheraient. Autre chose est l'égalité, autre ïhose est la similitude.

La nature, en donnant au P. de Ravignan une

ime énergique et fière, l'avait tempérée par la mo-

lestie; la grâce, en le fViisant humble, perfectionna

a noblesse et son aménité. « Mon cher et excellent

ère. lui écrivait un jour le général de la Compa-

nie, je ne trouve à reprendre en vous qu'un peu

'excès d'humilité; mais puisque ces sentiments,

oin de vous porter à un certain découragement,

le vous inspirent, dites-vous, que la paix, la con-

iance et même la joie, je n'ai rien à dire. Ex fruc-

ibus eorum cognoscetis eos. »

Dans l'ordre naturel, le P. de Ravignan ne tenait ucun compte de ses talents ni de ses qualités, n'atachait aucun prix à ses travaux ni à ses services.

Jamais il n'en parlait le premier; et s'il était parais interrogé, il répondait avec une modestie qui ommandaitla réserve, avec un laconisme qui réuisait au silence. Il n'y avait que des diminutifs ans ses comptes rendus. Voici par exemple, ses )cutions les plus famlièfes : « Mes petites œures... mes petits travaux. .. ma pauvre parole... ma "iste prose ,... cet ouvrage est ce qu'il y a de plus îédiocre; si cela vaut la peine d'être nommé;...

si je sais faire quelque chose ;... je suis une vieille masure, pauvre et délabrée, je ne sais trop qui l'habite et je m'étonne toujours qu'on vienne frapper à ma porte ; je sais bien quejenediset ne fais rien qui vaille, un autreagit et parle sans doute pourmoi;... je ne suis qu'un misérable instrument, je ne suis même qu'un embarras et qu'un obstacle, et si Dieu se sert de moi, de mes lettres pour consoler, de mes paroles pour convertir, c'est afin de mieux manifester sa puissance dans ma nullité. »

Il est beau sans doute de parler ainsi, mais à la condition de penser comme on parle, Car on peut faire de l'humilité sans en avoir, et ne médire de soi-même qu'afin d'être vengé par les autres. La preuve infaillible qu'on est sincère, c'est de vouloir être traité en réalité comme on se traite en paroles, c'est d'accueillir les reproches et même les injures comme on se les inflige. Or, la conduite du P. de Ravignan est d'accord avec son langage : il y avait presque du plaisir à le reprendre, tant il en, était heureux et reconnaissant.

On venait de l'avertir d'un petit défaut extérieur : « Pardon mille fois, répondit-il aussitôt, pour ce méfait et pour tant d'autres. Hélas ! je ne fais (jue gâter l'œuvre de Dieu. Quelle bonté et quelle indulgence de me reprendre ainsi ! Vous

m'avez causé une joie sensible. Je vais demander à Dieu la grâce de me corriger. »

Il avait communiqué à une personne de confiance quelques fragments d'un pieux opuscule auquel il travaillait dans ses heures de loisirs; il lui fut nettement répondu que l'œuvre paraissait faible et peu digne de l'auteur. Cette sentence le ravit par sa justesse et sa franchisse; il prit à l'instant la plume pour exprimer sa reconnaissance : « Votre lettre m'a apporté un bien-être et une joie dont je dois vous remercier. Dieu m'accorde une meilleure part de liberté et de repos; je l'en bénis : j'aurai plus de temps à donner aux âmes. »

Tandis que certains hommes célèbres ou désireux de le devenir ne conservent dans leurs cartons et ne transmettent à la postérité que les compliments qu'on leur adresse, le P. de Ravignan ne faisait collection que des critiques; il les acceptait de toute main et les gardait comme le souvenir d'une jouissance et d'un bienfait.

Cette disposition provenait en partie d'une par*^ faite droiture, en partie d'une complète abnégation. Les avis et les reproches étaient toujours reçus au nom de la justice ou au compte de l'humilité; et même, à ce dernier titre, ils étaient d'autant mieux accueillis qu'ils étaient moins fondés. S'il n'était

question que de sa personne, il ne prenait pas la peine de se défendre, à moins d'avoir à répondre à l'interpellation d'un supérieur. Si sa doctrine ellemême était incriminée, quand on l'attaquait de bonne foi, il la soutenait de bonne grâce, en prenant bien garde de blesser la charité pour sauver la vérité.

Un ecclésiastique lui fît parvenir une longue note critique sur une de ses publications; il répondit par un petit mémoire justificatif dont je citerai seulement les premières lignes. Puissent toutes les discussions ne s'écarter jamais de cette courtoisie si chrétienne et si française!

« Monsieur l'abbé, j'ai !u avec une religieuse attention et une reconnaissance profonde la note que vous avez bien voulu me faire remettre. Je serai toujours heureux d'être averti, je vous assure; et quand l'avertissement me viendra de vous, j'en ressentirai une véritable joie, parce que je saurai que la science et la piété, jointes à la charité, auront seules dicté les paroles qui me seront transmises. »

On entendait souvent l'humble religieux dire qu'il s'étonnait qu'on ne le chassât point de la Compagnie. Il écrivait, en arrivant dans une de nos maisons : « Une obligeance et une charité parfaite m'ont accueilli, quand on aurait dû me jeter à la

porte. >j Fréquemment il s'écriait : c Que Dieu est bon de supporter mes profondes, mes immenses misères' Et il ne manquait pas de s'imputer tous les malheurs publics ou particuliers. « Je ne puis m'empêcher, écrivait-il au R. P. général, de songer à mes péchés sans nombre et de reconnaître que j'attire sur la Compagnie tous ces malheurs. Je voudrais tant cependant la servir et l'aider ! » Quand il voyait souffrir un de ses Frères, il avait coutume de dire en soupirant : c Hélas ! c'est encore à cause de moi; vous êtes victime à ma place, et je suis frappé en vous. Je vous ai porté malheur; et que fais-je autre chose partout et pour tous? »

Une pieuse et fidèle amie de madame la comtesse de Saisseval m'adresse ce petit récit, où se révèle spontanément la rare et prolonde humilité du P. de Ravignan.

« A la lin d'une conversation où nous avions parié de plusieurs saints personnages de la Compagnie, et sur mon exclamation : 0 Compagnie de Jésus! etc., etc. , il s'écria, avec l'accent qui lui était particulier : C'étaient des géants, et nous sommes des pygmées! Sans aucune intention de lui faire un compliment, ce me semble, mais, par un premier mouvement, je lui dis : Oh ! mon Père, laissez parler Dos neveux l alors je n'oublierai jamais avec quelle

énergie, appuyant ses mains sur mes bras, qui te- i naient la porte pour l'ouvrir (car il s'en allait et nous étions debout), il s'écria : Mademoiselle, nous ! sommes des hommes ! et en deux pas, il me quitta, j il était déjà bien loin, sans doute, lorsque je compris que, sans le vouloir, et presque sans le savoir, je l'avais mécontenté. »

Comme cependant il ne recevait que des témoignages d'estime et d'affection dans la Compagnie et hors de la Compagnie, se tournant vers un de ses Frères, il lui disait quelquefois : <i Vous devez être bien étonné, n'est-ce pas? et comment expliquer cela? Vous qui me connaissez, vous ne pouvez, sans doute, le comprendre. Mais vous, au moins, vous me rendrez justice et vous m'aurez en horreur. » Et quand ce même Frère lui proposait de l'accompagner quelque part : c Quoi! vous, venir avec moi ! répondait-il , oh ! que vous êtes bon ! Mais comment pouvez-vous donc supporter ma présence I »

Après s'être confessé dans la chambre de son Père spirituel, il seprosternait toujours la face contre terre et très-souvent il collait ses lèvres sur les pieds du prêtre qui l'avait absous. Dans d'autres circonstances, nous l'avons vu cent fois se jeter aux genoux de ses Frères et tenir leurs pieds embrassés ; supérieur, il commandait ; inférieur, il suppliait de ie

laisser faire. On devine assez lequel alors était le plus humilié.

Suivant la promesse évangélique, dans l'humilité est le fondement de la vraie grandeur. Cet homme, contempteur de lui-même, se montra supérieur à toutes les agitations de la nature, à tous les accidents de la vie. On ne pouvait pas découvrir en lui l'ombre des préoccupations de l'amour-propre; ainsi pas d'inquiétude avant l'action, de complaisance dans son œuvre, de jactance pour un succès, de chagrin après un échec, de dépit ou de découragement devant une contradiction, de jalousie en face d'une rivalité, de ressentiment à cause d'une injure. Je ne sais même pas s'il avait à surmonter ces impressions du vulgaire ; son combat était ailleurs et se passait plus haut. Aussi lorsqu'on venait à lui s'accuser ou se plaindre de faiblesses ou d'importunités de ce genre, d'un seul mot il en faisait justice, comme d'un geste on écarte une mouche : « Laissez tomber, disait-il; oh Dieu! que sommesnous? De pauvres petites feuilles que le vent agite. »

Quant aux vicissitudes de la renommée, on leur devient supérieur dès qu'on est indifférent, et l'on est indifférent dès qu'on est humble. Et qu'étaient pour cet homme détaché de lui-même la gloire de ce monde, le crédit et la faveur des hommes? Son

cœur s'était placé au-dessus de ces misères. Il réservait ses sollicitudes pour des intérêts meilleurs; et, libre du monde et de lui-même, il ne s'inquiétait que pour la cause de Dieu et la destinée des âmes.

Ajoutons, pour correctif et comme complément, que cette humilité, extrême au fond, ne paraissait point exagérée dans la forme; elle tendait aux excès, mais en évitant tous les travers. Le P. de Ravisman savait la gouverner et la contenir dans les bornes de la sagesse et de la discrétion. Ainsi ne lui permettait-il pas d'entamer l'intégrité de son courage par de timides perplexités ou des prostrations pusillanimes, ni de discréditer ou de compromettre son ministère par des simplicités maladroites et des ridicules affectés. 11 ne tenait point à l'opinion, mais il tenait à l'édification ; on le voyait donc partout observer les convenances et tenir son rang avec l'aisance et la dignité d'un homme qui se respecte.

Dans le P. de Ravignan, la plus fière des vertus donna la main à la plus modeste et fut tempérée par elle; la force, adoucie par l'humilité, fut un second trait de son caractère. Qu'il suffise de rappeler en gros ce que nous avons raconté en détail : sa constance dans de continuels combats, son élan soutenu dans le travail du ministère, malgré son attrait persistant pour la solitude, son intrépidité

au milieu des persécutions, sa modestie au milieu des triomphes, sa joie dans les étreintes de la maladie, son courage dans les angoisses de la désoklion. Jamais il n'a connu la peur ni laissé voir de défaillance. Les obstacles et les oppositions ne l'étonnaient même pas; sans avoir besoin de surexciter sa volonté ni de forcer sa nature, il n'avait qu'à rester luimême pour se trouver plus grand que sa tâche. Ses fautes, qui n'étaient que des surprises et des saillies, ne servaient qu'à stimuler sa résolution; elles provoquaient à l'instant même de telles représailles qu'il y aurait presque de la gloire à tomber pour se relever ainsi.

On se souvient comment, au milieu des conflits et des tiraillements, il ne se laissa jamais entraîner à la faiblesse ni à la témérité ; comment, dans ses infirmités physiques et ses anxiétés spirituelles, nonseulement il ne se plaignait pas pour se faire plaindre, mais jaloux de son trésor, il enfermait la croix dans son cœur. Et dans tout cela il n'y avait rien de forcé, rien d'emporté surtout; l'énergie avait de l'aisance et par conséquent de la durée. Ce n'était pas le torrent capricieux, mais le fleuve toujours égal au milieu des variétés de ses rives. Enfin les grandes épreuves consommèrent son courage dans la patience; sa rigidité naturelle, sans être brisée, fut

assouplie par la main divine; et l'on peut dire qu'il fît voir en lui ia double force de l'action et de la souffrance, celle du soldat et celle du martyr.

Un dernier trait complétera le caractère et la physionomie de P. de Ravignan. Suivant une belle expression de saint Augustin, sorti de lui-même par l'humilité, il habitait dans les autres par la charité. Généreux et prodigue pour rendre service, inventif, industrieux même pour faire plaisir, il n'exigeait aucun retour; et sa charité paraissait plus sati:>faite quand elle pouvait se dérober à la reconnaissance. Aussi constant dans ses amitiés qu'il était tendre, jamais il ne révoqua son affection. Des défauts et des torts ne le détachaient point, des adversités rattachaient davantage. Il avait de nombreux amis, et cependant à tous il donnait si bien une pleine mesure que chacun pouvait se croire, sinon sans compagnons, du moins sans rivaux dans son souvenir. Et c'était vrai; dans une grande âme dilatée parla charité de Jésus-Christ, il y a toujours de la place et le cœur d'un apôtre se fait tout à tous.

A la fin de ce chapitre, qu'on nous permette une digression qui, du reste, nous amènera par une transition trop naturelle au dénoûmcnt de cette histoire. Le P. de Ravignan, sur le point de terminer sa carrière, était devancé dans la mort par d'illus-

res amis. Je rassemble ici quelques-uns de ces souenirs funèbres. Nous y trouverons l'explication de es lignes que je rencontre au milieu d'une de ses ernières lettres : « Je vieillis ; le vide se fait dans ion âme et autour de moi ; il semble qu'il y ait ne époque pour l'isolement spirituel. Dieu seul st l'ami, le compagnon; il suffît à tout, sa converation repose; on est indifférent à tout le reste. » Dès 1852, M. Récamier, l'excellent et éminent octeur, quittait la vie dans un âge avancé sans voir connu les infirmités de la vieillesse. Dans ce assageinattendu, il n'avait eu que le temps depouser vers le ciel un cri qui fut une prière. J'emprunte uelques détails à la correspondance du P. de Raignan : a Nous avons eu la douleur de perdre le octeur Récamier, mon vieil ami de trente ans, et ui m'avait toujours procuré les soins les plus déoués. Le lundi 28 juin, il avait vaqué à ses occupaons ordinaires, gai, libre et complètement en posession de toutes ses facultés. Il sort un moment our un malade, rentre, se couche, dort une demieure, se réveille toussant et oppressé. Quelques istants après, tout était fini! Il n'a pu que répéter eux ou trois fois ces mots : Mon Dieu, ayez pitié e moi! Le dimanche précédent il s'était confessé t avait communié. Il avait soixante-dix-huit ans. »

38 i CHAPITRE XXV11.

Sous l'impression de cette mort inopinée* le P. de Ravignan écrivit une page que je dois ajouter à son histoire; ce sera l'expression d'une reconnaissance commune à tous les membres de la Compagnie qui ont connu l'illustre et charitable médecin, c Oui, la perte du docteur Récamier m'a été sensible. C'était notre ami de tous les temps. Plusieurs lois la semaine, presque chaque jour, il était au milieu de nous, priait avec nous dans notre chapelle, et nous communiquait toujours avec une vivacité remarquable ce qu'il croyait être favorable ou contraire aux intérêts de la religion. On ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Son originalité et ses saillies portaient la marque de la bonté inépuisable de son cœur. Sa foi était primitive, sa charité envers les pauvres admirable. Il a passé doucement à une vie meilleure et il reçoit maintenant, nous l'espérons, sa récompense.

« Cette terre n'est que l'exil d'un moment; nous nous retrouverons ailleurs. En vérité, tout est fait pour nous détacher de ce qui passe, pour nous attacher à ce qui demeure. Notre cœur ici-bas ne saurait trouver sa complète satisfaction : il est destiné à la possession de Dieu même. Pourquoi avonsnous tant de peine à nous disposer à cette vie de {j l'amour divin qui ne doit pas finir? Le mystère est l

bien là ; notre nature est hors de sa voie, et il faut l'y ramener par des combats, par des soins et des efforts fidèles et généreux. Mais enfin la couronne et le repos nous attendent. »

M. le comte Mole, auquel ces lignes étaient adressées, songeait lui-même au terme de son pèlerinage ici-bas. Mourir entre les bras du P. de Ravignan, tel fut, je le sais, le suprême désir de cet homme éminent. Fatigué des longues agitations de la politique et des secrètes déceptions d'une haute existence, à laquelle pourtant ne manquait aucune prospérité de ce monde, le noble vieillard, dès qu'il eut connu le cœur du religieux élevé et délicat comme le sien, trouva enfin où se reposer. Une amitié qui n'était point de la terre lui venait comme une de ces grâces finales qui préparent à la mort en couronnant la vie. Il descendait à pas lents la pente de la colline, tranquille dans sa foi, serein dans son espérance, conversant avec l'homme de Dieu sur a vanité de ce qui n'est pas immortel ; et il comprit, la main appuyée sur sa main, passer du temps à l'éternité.

Le ciel n'exauça que la moitié d'un si pieux désir; M. Mole ne survécut point au P. de Ravignan, mais il ne l'eut pas auprès de lui à son dernier soupir. Il suffisait d'avoir le tact des âmes ii. il

pour sentir que celle du religieux vieillard était venue à maturité, et qu'elle allait être accueillie par le maître de la moisson. Le matin du 8 novembre 1855, presque en revenant de la table de communion, comme il était assis à la table de famille, soudain il parut s'affaisser sur lui-même ; on le transporta sur sa couche; et là, donnant aux derniers devoirs ce qui lui restait de forces, il eut le temps de bénir sa fille, madame la marquise de la Ferté- Mun, et sa petite-fille, madame la duchesse d'Aven, d'appeler l'Église à son chevet et d'adorer Dieu par l'holocauste de sa vie. Ce jour-là, un grand nom historique de notre France parut s'éteindre, mais, fixé dans sa gloire par le dernier magistrat qui l'avait porté, il brillera désormais sans déclin possible devant Dieu et devant les hommes.

Au mois de mai ï 857, le baron Auguste Cauchy achevait lui aussi sa longue et sainte carrière. Vn génie qui parut se développer avec les années et grandit jusqu'au dernier moment, l'avait fait nommer le Newton de la France. La piété la plus ardente, jointe à une simplicité d'un autre âge, l'avait rendu cher au P. de Ravignan. Je me rappelle une anecdote qui prouvera tout ensemble la naïveté du savant et l'humilité du religieux. Le P. de Ra vignan avait fait allusion en chaire à je ne sais quell

démonstration mathématique, et quelques inexactitudes lui étaientéchappées. Le sermon à peine fini, M. Cauchy accourt, et, du plus loin qu'il aperçoit le prédicateur, il lui crie : « Ah ! de grâce, mon Père, vous qui savez tant de choses et qui les dites si bien, ne parlez jamais de ce que vous ne savez pas. » Et plusieurs fois, dans le cours de l'entretien, le fatal compliment fut répété, tant étaient vives la préoccupation scientifique du mathématicien et l'ardeur de son zèle pour l'honneur de la chaire. Le P. de Ravignan rit beaucoup de l'aventure et lui promit bien de ne jamais se hasarder sur ce terrain scabreux sans le consulter au préalable.

Le 18 août 1857, le religieux, déjà frappé luimême par la maladie, répondit de Saint-Acheul à M. Biot, qui lui avait appris la mort de leur ami commun :

« Bien vénérable et bien cher ami,

c Si je n'avais été malade et alité depuis près de trois semaines, je me serais empressé de vous écrire pour vous remercier de l'envoi de votre admirable lettre sur notre savant et pieux Cauchy : c'est bien lui et c'est bien vous ! Ainsi montrez-vous à tous, dans le plus digne langage, l'alliance si intime dans votre âme de la vraie science et de la vraie foi.

L'une de mes joies les plus senties sur cette terre est de vous avoir connu tel que vous êtes, et de vous aimer et chérir tendrement. Je finis par cet adieu ; la maladie m'a laissé une grande faiblesse. »

Je suis heureux de pouvoir rendre hommage à la mémoire du grand géomètre, en racontant ses derniers actes et ses dernières pensées. La lettre que je vais transcrire est plus circonstanciée que ne pouvait l'être celle de M. Biot, étant écrite par un témoin oculaire, le P. Coué, alors recteur du collège de l'Immaculée-Conception, à Vaugirard. « Mon révérend et cher Père, le jeudi, fête de l'Ascension, M. Cauchy, malade depuis dix jours, donna des craintes sérieuses; le P. Lefebvre fut appelé, alla le jour même à Sceaux et le confessa. Le lendemain j'y allai moi-même. Je le trouvai dans un grand assoupissement, d'où on le fît sortir en me nommant. Il me témoigna combien ma visite lui faisait plaisir, me dit en souriant et avec calme un mot de sa santé, puis me parla avec animation de l'établissement à ses frais d'un Frère des Écoles chrétiennes et de l'obstacle qu'il rencontrait dans le conseil municipal. Comme je me disposais à le quitter, après lui avoir promis de dire la messe à son intention le lendemain, il me pria de le bénir.

c Cependant on était allé prier M. le curé de

venir lui donner les derniers sacrements. Il était absent, son vicaire aussi ; je m'étais arrêté dans une maison où j'avais laissé deux élèves; on vint m'y chercher, et je retournai avec le saint viatique et les saintes huiles, que je déposai dans le salon ; puis je me rendis auprès du cher malade, qui ne connaissait pas la gravité de son état. Dès que je lui eus dit que je venais, avant de le quitter, lui offrir une grande consolation , celle de recevoir Notre-Seigneur, il me répondit : Oh! bien volontiers, mais avant tout je veux que le grand escalier où doit passer Notre-Seigneur soit orné de toutes les plus belles fleurs du jardin. Je lui dis qu'ayant peu de temps, j 'avais déjà apporté le saint Sacrement, mais que toutes les fleurs du salon orneraient sa chambre à coucher, et que sa famille honorerait Notre-Seigneur de son mieux. Sans insister, il me dit avec une aimable simplicité : C'est bien, mon Père, mais je désire me confesser. — Vous l'avez fait hier, cela n'est pas nécessaire. — Je le désire, car le P. Lefebvre a eu pey de temps à me donner. »

c Pendant l'extrême-onction, il répondit à toutes les prières et interrogations du rituel avec une simplicité, une foi et une ferveur vraiment sublimes. Le P. Billot, venu de la rue des Postes, m'assista. Le pieux malade, qui était attentif à tout,

craignit que son oreille gauche, n'ayant pas été assez découverte, l'onction n'y eût pas été bien faite. Je le rassurai. Quand je lui dis de fermer les lèvres, i! me répondit: « Bien volontiers, mon Père. » Tour l'onction des pieds, il craignait encore qu'on ne fit pas bien, et dit à la Sœur de Bon-Secours : « Mais il faut découvrir les deux ; il n'y en a qu'un de dégagé, ï Après la cérémonie, il m'appela et eut quelque crainte de n'avoir pas bien fait sa pénitence. Il voulut la renouveler, ce que nous finies en répétant une pieuse invocation.

« Le moment de lui donner le saint viatique étant venu, il m'appela encore et me dit : « Mon Père, je ne sais si je pourrai avaler la sainte hostie. > Madame Cauchy et sa sœur crurent qu'il le pouvait ; mais, pour ne pas le troubler, je lui donnai seulement une parcelle, qu'il reçut avec un grand respect et une figure angélique. Il baisa ensuite le crucifix avec effusion, et répondit quelques mots d'humilité aux encouragements que je lui donnai. Après quelques instants de recueillement, il m'ap-pela et me dit : t Mon Père, comme confrère de Saint-Yinccnt de Paul, j'ai droit à une indulgence plénière à la mort. — Je vous l'ai donnée avant le viatique. — Ah! vous ne m'en avez pas averti. — C'est vrai; eh bien! je vais la renouveler pour votre

consolation. » Enfin je lui demandai s'il ne voulait pas imiter les patriarches, en bénissant sa famille qui l'entourait. Il y consentit. Je pris alors sa main droite que je soulevai sur les siens, et il dit bien distinctement : Benedictio Dei omnipotentis Patris et Filii, etc. Je le quittai alors pour ne plus le revoir ici-bas, emportant à l'église le saint Sacrement.

c Le soir il reçut la visite de M. le curé, qui lui dit en le quittant qu'il prierait Dieu de lui rendre une santé si chère aux siens, aux pauvres, à tous les habitants de Sceaux : « Monsieur le curé, reprit le malade, priez surtout pour l'œuvre des Frères; les hommes passent, les œuvres restent. » La Sœur qui le soignait lui ayant dit : « Vous souffrez, je prie Dieu de vous soulager; » il lui répondit : « Mais non, je ne souffre pas beaucoup. » On pouvait croire, en effet, à sa patience admirable, à son sourire si bon, si naïf et si bienveillant, qu'il souffrait peu.

« Le samedi 23 mai, madame de l'Escalopier, sa fille, m'écrivait : « Nos craintes ne se sont que trop réalisées. Après avoir conservé jusqu'à trois heures du matin toute sa présence d'esprit, mon père a prononcé, vers trois heures et demie, les saints noms de Jésus, Marie, Joseph; pour la première fois, il a paru s'apercevoir de la gravité de son état; et, vers quatre heures, il remettait son âme entre le»

maîns de Dieu, avec un calme qui nous faisait douter encore de notre malheur lorsqu'il était arrivé.

< Tout le monde est convaincu que le saint homme est allé droit en paradis. A la rue des Postes, on disait : <i Ce bon M. Cauchy ! il sera entré au ciel comme il entrait dans nos chambres, sans frapper à la porte. » Le lundi, au convoi, tout le monde savant et religieux, venu de Paris, se montrait recueilli et pénétré. Le maire de Sceaux, avec quelques paroles bien chrétiennes, bien senties, a fait couler beaucoup de larmes. J'ai vu de pauvres ouvriers, de pauvres femmes, de pauvres filles pleurer comme des enfants autour de cette tombe où descendait un père, un ami, un bienfaiteur. >

Le mois suivant vit mourir madame Swetchine, cette femme célèbre dont le nom s'est déjà rencontré plus d'une fois dans notre récit. Quelques jours après, le P. deRavignan adressait à une âme profondément blessée par ce malheur de hautes et touchantes leçons, que nous allons repro» duire : « Votre pieuse, votre éminente amie, écrivait-il à madame la comtesse de Gontaut-Biron, a passé a une meilleure vie, et votre douleur est bien légitime quand vous considérez cette place vide près de votre cœur. Ainsi disparaissons-nous et evons-nous tous nous quitter.

c Mais pourquoi, après de justes regrets, qui, à vrai dire, ne sont que de la compassion pour nousmêmes, pourquoi, après la mort de personnes chéries, mais vraiment chrétiennes comme celle que vous pleurez, ne pas tâcher de vous élever aux grandes et consolantes pensées de la foi ? Alors nous pourrons sans doute nous plaindre encore, nous, Dieu le permet; mais nous n'envierons pas au ciel et à l'éternité ce que ce triste temps leur a livré. Cette chère àme est sauvée, vous n'en pouvez douter; elle jouit ou du moins elle jouira bientôt de la vue de son Dieu et de la béatitude éternelle; ne nous affligeons pas pour elle. Et pour nous, ne soyons pas personnels et égoïstes au point de disputer à Dieu, à la gloire, des êtres que nous aimerions mieux garder avec nous dans les misères, les douleurs, les afflictions de celte vie. Oui, vous pouvez et vous devez, vous en êtes digne, vous nourrir des vraies pensées de la foi, en regrettant votre vénérable amie... »

Ne dirait-on pas que l'apôtre, à son déclin, voulut apprendre à ses amis à supporter la douleur qu'il allait bientôt leur causer lui-même? Quand son heure sera venue, on pleurera sur soi, mais on se réjouira pour lui; des larmes seront dans tous les yeux, une joie du ciel dans tous les cœurs.

Dernière maladie. Saint-Acheul.

Joie du P. de Ravignan en quittant Paris. Ses pressentiment. Commencement et première phase de sa maladie. L'infirmerie du noviciat. Convalescence trompeuse et retour à Paris. Retraite donnée aux Carmélites de la rue de Messine.

Le P. de Ravignan avait rempli ses diverses tâches de la saison d'hiver, en 1 857, sans qu'aucun symptôme pût faire présager un déclin subit. Il paraissait altéré par la fatigue, mais non affaissé par l'âge : sa pose restait ferme; sa marche était agile, sa voix limpide et sonore, sa parole nettement articulée et encore vibrante. Il y avait dans sa constitution je ne sais quoi de nerveux et d'élastique qui ne pliait un instant que pour se redresser aussitôt; la force de l'âme relevait celle du corps.

Pendant le carême de cette année, il avait négligé un rhume pour donner la retraite ordinaire -de*.

Enfants de Marie. Il lui resta jusqu'à Pété une toux suffocante, qui, sans doute, dénotait déjà le délabrement de sa poitrine.

Quand arriva cette époque qu'on nomme à Paris la morte-saison du saint ministère, il ^e sentit plus pressé que jamais d'aller prendre ses vacances qui, cette fois, devaient préluder au grand repos. Un de ses Frères de la rue de Sèvres ayant voulu l'attirer dans un collège où il avait été envoyé lui-même pour se délasser, il lui répondit : « Je vous suis trop attaché pour songer à vous apporter mon triste personnage. D'ailleurs, un collège et son mouvement n'iraient guère au besoin de mon âme ou de ma nature. Un noviciat est plus convenable pour la tranquillité que je désire. Je demanderai tout simplement Saint-Acheul, et là j'aurai la solitude. Qu'il me tarde de m'échapper ! Mon monde part pour la campagne, et j'espère me sauver le 30 juin... Avec les épreuves et les douleurs, chaque famille, chaque âme chemine vers le terme. Autour de soi on ne rencontre pas autre chose. >

Une religieuse de la rue de Varennes, témoin de l'allégresse du P. de Ravignan au moment de ce dernier départ, en a conservé le souvenir; je ne fais que transcrire une note qu'elle m'a envoyée.

« Bien ne peut rendre la joie naïve, presque en-

fantine que le bon Père éprouvait quand il partait pour sa solitude. Un mois d'avance il commençait à en parler en se frottant les mains, puis il comptait les jours, et enfin, le moment venu, il ne contenait plus son bonheur. Quand il quitta Paris, le 29 juin 1857, pour se diriger vers Saint-Acheul, le matin, après avoir dit la messe à la chapelle des Enfants de Marie, il me dit dans le jardin, en regardant le salon : « Je devais partir demain matin, mais je n'y tiens plus; j'ai obtenu la permission départir ce soir, pour avoir un jour de plus. Ah ! quitter Paris, quitter le bruit pour la solitude, que c'est bon, .même à penser ! Bientôt je vais être seul, en silence, est-ce possible? » Je lui répondis que je le trouvais trop content de nous quitter. Le bon Père répartit avec un air de visage qui heureusement démentait ses paroles : « Oui, certes, je suis content ! Je me fais une fête de passer mes premières journées à vous oublier tous, pour me trouver ensuite pendant deux mois seul, oui, seul avec Dieu, au désert. Mais soyez tranquille, je ne jeûnerai pas trop, et e tâcherai de rapporter des forces pour travailler cet hiver. >

A Saint-Acheul, au sein de son repos, il méditait încore le travail ; et, le 23 juillet, il proposait à son mpérieur un plan de campagne pour l'arrière-saiii. 23

son : « Le temps s'avance, lui écrivait-il; je voudrais vous soumettre mes petits projets pour le mois de septembre.

« L'évéque d'Orléans m'a écrit deux fois avec instance pour une retraite. Je tiendrais a cette œuvre pour bien des raisons : vous comprendrez que ce serait une occasion convenable pour moi de témoigner le souvenir reconnaissant d'anciens et réels services.

« Il m'est encore venu en pensée de vous demander de donner la retraite prochaine à Conflans. Enfin vous m'avez permis de donner celle de la rue de Messine. J'aime ce genre de ministère qui m'applique aux choses de la vie contemplative.

« Ces trois petites retraites, qui sont à ma portée, pourraient, à moins d'accidents, être facilement placées en septembre, ou au besoin en octobre. Je compte faire ma propre retraite ici au commencement d'août. Je retournerais à Paris vers le 25 ou le 26 du même mois.

c Au revoir donc encore une fois sur cette terre, j'espère ! »

Dans toutes ses correspondances de cette époque, on découvre çà et là le pressentiment de sa fin, ou plutôt de sa délivrance prochaine. Le 30 juillet, il écrivait : « Ma solitude et mon repos ne sont pas

l'oubli. Au contraire, libre et tranquille ici, il me semble que je retrouve mieux devant Notre-Seigneur dans la prière, les âmes qui me sont chères, celles qui souffrent surtout. Oh! oui, tâchons de nous laisser clouer vivants sur la croix; la mort et la délivrance viendront en leur temps... Ma santé me paraît un peu vieille et affaiblie, sans maladie aucune. Le repos ne me rendra pas la vigueur de l'âge qui passe. Ce petit mot est une confidence. »

Comme cette confidence avait alarmé, il répondait, le 1 0 du même mois : c N'allez pas croire que je suis souffrant; ma vie ordinaire, mon travail, mes exercices de piété sont bien encore à la disposition libre de ma volonté, si je sais vouloir avec la grâce de Dieu. Je suis paisiblement ici le cours des journées que Dieu m'y donne, et je m'occupe surtout du livre des Exercices de notre bienheureux Père. Je goûte et savoure une profonde paix, non que je connaisse et que j'éprouve une consolation sensible. Mais je reçois avec reconnaissance du cœur de Notre-Seigneur ces heures libres et paisibles. Demandez que j'en profite.

« Après tout, nous marchons vers le terme : Oh \ quand viendra-t-il? »

Enfin, le 23 juillet, il donnait son dernier mot : c Je le sens : l'âge est venu, et il faut songer à porter

le poids des années. Pourrai-je faire désormais le peu que je faisais? Je ne sais, mais en vérité je m'abandonne. . . Trions et livrons-nous aux volontés de Dieu. »

Dans les derniers jours de juillet, à la suite de chaleurs excessives, la maladie qui devait le mener au ciel s'annonça par une névralgie; la migraine, à l'état aigu, se déclara en permanence. Les premiers accidents amenèrent bientôt de graves perturbations; le mal nerveux devint organique; on crut à un asthme, c'était la phthisie.

Un novice faisait l'office d'infirmier ; sa charité mérita la reconnaissance du malade. Ce témoin va devenir narrateur; j'écris sur les notes du journal de Saint-Acheul.

Dès que le P. de Ravignan se sentit atteint, il répéta souvent : « Ah ! si Dieu me prenait donc pour débarrasser la terre! » Et comme le médecin lui parlait de vivre encore, il répondit : « Ah! que ne me dit-on plutôt de mourir ! C'est si bon de mourir pour aller voir Dieu! Cupio dissolvi et esse cum Christo. »

Cependant il espérait se lever le 31 juillet et dire la sainte messe pour la fête de saint Ignace. Mais ce jour-là, précisément, il se trouva beaucoup plus mal; il accepta le sacrifice comme une pénitence, !

avec une douce résignation, et se contenta de dire : « Notre bienheureux Père est juste, mais il tst sévère. » Vers le soir, il envoya son jeune gardien assister au salut, avec cette simple commission : « Priez saint Ignace, qui m'a traité sévèrement, comme je le méritais, de me pardonner et de ma bénir. »

Chaque nuit, pendant plusieurs semaines, le P. ministre lui apporta la sainte communion. Le malade, avec cette habitude d'activité vigilante et cet esprit d'ordre attentif à tout, qui le caractérisaient, dirigeait lui-même tous les préparatifs de la pieuse cérmonie ; de son lit il veillait aux plus petits détails, indiquait la manière de mettre chaque chose à sa place. Mais à peine le saint Sacrement paraissait-il, qu'il devenait immobile, le regard attaché sur la divine hostie avec une expression de foi respectueuse et de confiant amour.

Tous les matins, il faisait ouvrir une fenêtre de l'infirmerie qui ouvrait sur la chapelle contiguë, demandait bien exactement quelle était la fête du jour; et, suivant des yeux le prêtre à l'autel, il s'unissait de cœur au saint sacrifice et aux intentions de l'Église.

Dans la journée il n'omettait jamais la lecture d'un chapitre de l'Imitation de Jésus-Christ. Ce petit

402 CHAPITRE XXVliI.

livre fut son manuel à la vie et à la mort. Enfin vers le soir, il disait au jeune novice : « Récitez les litan:es de la sainte Vierge; cela me fera du bien. Peutêtre ne répondrai-je pas toujours, mais je m'unirai d'intention. »

Le P. de Ravignan, nous l'avons déjà dit, avait une étrange sympathie pour la souffrance; il la goûtait à longs traits, comme un autre savoure des délices. L'humilité mettait toujours une idée d'expiation au fond de ses épreuves, mais cette pensée de repentir n'ôtait rien au sentiment de la souffrance : s'humiliant sous la rnain de Notre-Seigneur comme un criminel, il se reposait sur son cœur comme un fils.

A l'heure des crises, sous l'étreinte de la douleur, il disait d'un air serein : « C'est le bon Dieu qui permet tout cela pour l'expiation de mes péchés. Que sa sainte volonté soit faite!... 0 bonne croix! 0 bona crux ! II faut bien tâcher de le dire... Que Dieu et sa sainte croix nous soient en aide! In cruce salus. Le salut est là, il n'est que là... tout le monde a son calvaire. Mais qu'il est difficile de s'y laisser : clouer! C'est le satis pati du purgatoire où aucune pensée, aucune affection ne peut faire oublier la douleur qui occupe l'àme tout entière. Offrons toutes nos douleurs pour arrêter la vengeance di-

vine provoquée par les crimes des hommes. .. Je ne crois pas que mon rétablissement soit possible, mais je puis me tromper. Encore une fois, que la volonté de Dieu soit faite! C'est encore la voie la plus douce. Je demande à Dieu de ne point languir sur cette terre pour y demeurer inutile. Cependant, qu'il me soit fait selon sa volonté! Je dirai le mot de sainte Thérèse, en le changeant un peu : et yati et moriy et souffrir et mourir! voilà mon désir. »

Il répétait surtout cette parole, devenue sa maxime : « Travailler, c'est prier; mais souffrir, c'est encore le meilleur. »

Le P. de Ravignan se révélait surtout dans la maladie; jamais il ne paraissait plus fort, jamais il n'était plus affectueux. Sa politesse, toujours exquise, devenait alors une charité gracieuse et délicate. Au lieu de se plaindre, il plaignait les autres et ne savait que les bénir.

Quand son jeune infirmier lui préparait quelque chose, il ne manquait jamais de lui dire : t Pardon, cher Frère, mille fois pardon! Que notre bienheureux Père vous le rende et compte vos pas ! >

Une nuit, comme il avait sonné un peu plus fort que de coutume, le novice accourut et lui demanda s'il n'avait pas été obligé de le sonner plusieurs fois. « Oh ! non» cher enfant, vous avez répondu

40i CHAPITRE XXV1H.

aussitôt comme Samuel : Me voici, mon Père! > Une autre nuit, il l'avait éveillé pour lui demander une potion qu'il aurait bien pu prendre seul à la rigueur; dès qu'il le vit, il s'écria d'un air confus : « A quoi ai-je pensé? Je suis un insensé. Ah! pardonnez-moi, cher enfant; pardon, mille fois pardon ! »

11 demandait souvent s'il y avait d'autres malades dans la maison, et comme on lui dit un jour que deux Frères scolastiques étaient indisposés : « Ah! ces pauvres enfants, s'écria-t-il aussitôt, c'est à eux qu'il faut que le bon Dieu donne la santé. Nous nous faisons vieux; il est temps que nous nous en allions : à vous autres, jeunes gens, de prendre notre place. Que vous êtes heureux d'être entrés dans la Compagnie! Vous aurez bien quelques épreuves à subir, quelques moments difticiles à passer; mais quel bonheur de vivre et de mourir dans le sein de cette tendre mère! »

11 était veillé alternativement par les novices et par les scolastiques appliqués à l'étude des belles-lettres; quand arrivait le tour de ceux-ci, il disait gaiment : « Ah ! ah ! nous allons faire de la littérature ; » et, le matin venu, il priait l'infirmier de remercier en son nom ses compagnons de la nuit : « Dites-leur bien qu'ils ont été très-dévoués et très-adroits. 9

On devait renouveller, de cinq minutes en cinq minutes, des compresses d'eau glacée sur la tête du malade ; et, comme il ne pouvait supporter la lumière, il fallait faire cette petite opération à peu près dans l'obscurité. Il arriva une fois qu'un novice, en détachant la compresse, saisit une mèche de cheveux ; et, comme il voulait se hâter pour épargner au malade la fatigue de ces dérangements continuels, il la tirait avec violence. Le Père ne dit rien comme s'il n'avait rien senti; et, quand l'opération fut terminée, il regarda le pauvre novice tout confus de sa maiadresse et lui dit avec douceur : « Merci, mon bon Frère. >

Un jour le médecin avait prescrit un régime qui semblait n'obtenir aucun résultat. Le malade manifesta le désir d'en essayer un autre; mais, sur la réponse du docteur, il se rendit aussitôt. Puis, se reprochant l'expression d'un désir si naturel, il envoya, ce jour même, l'infirmier demander pardon au médecin de cette résistance à ses ordres.

Souvent il demandait au novice infirmier la permission de faire ou de ne pas faire telle et telle chose. « D'après nos règles, lui disait-il, vous êtes mon supérieur et je vous dois obéissance. »

Comme le jeune garde-malade restait constamment auprès de lui, il lui disait quelquefois avec

émotion: € Cher enfant, que de peine je vousdonne! Voyons, je veux essayer de reposer; laissez-moi seul. » Puis il le rappelait bientôt en souriant: « Oh ! non, je ne veux pas que vous vous en alliez; votre présence me fait du bien. »

L'infirmier ayant été indisposé et obligé de se mettre au lit, le P. de Ravignan, qui se trouvait mieux se traîna à sa petite cellule, et lui dit : « C'est à mon tour de vous veiller ; c'est bien juste. Pauvre enfant, comme vous souffrez! Je viendrai aussi la nuit ; je me mettrai là, à côté de vous. Qu'a ordonné le médecin? Je veux vous guérir. » Il se mit à préparer le remède, et le présenta au novice.

Le P. de Ravignan avait dit : « J'espère que la sainte Vierge aura pitié de moi, et me permettra de dire la sainte messe le jour de l'Assomption. > Son vœu fut exaucé. Mgr Boudinet évêque d'Amiens, son ancien ami, était venu le visiter plusieurs fois pendant sa maladie; il vint encore pendant sa convalescence. Un jour il fut accompagné par Mgr Pallu du Parc, évêque de Blois; le malade fit ses premiers pas appuyé sur le bras de ce dernier prélat, et reparut enfin devant la communauté. Les Pères et les novices, réunis autour du R. P. provincial, applaudirent à son entrée dans la salle commune. Mais, levant la main avec ua

geste des plus expressifs, il mit fin à cet hommage. Le R. P. provincial alla au-devant de lui pour le recevoir, et lui dit : « Mon révérend Père, votre présence double la joie de cette journée. >

Quelques noies écrites par le P. de Ravignan, pendant sa convalescence, nous feront connaître les pieuses pensées dont il nourissait son cœur. Je les citerai sans autre distinction que celles des dates, qui me paraît précieuse, puisqu'elle va nous dévoiler, presque jour par jour, ses méditations et ses sentiments.

— Saint-Acheul, dimanche, 30 août 1857.

« Quelle est donc cette affection de Tàrne qui renfermerait, ou du moins suppléerait toutes les autres ; cette disposition intérieure à laquelle Notre- Seigneur semble me ramener constamment par une de ses meilleures grâces, et qu'il paraît me de mander uniquement?

t Être content de Dieu, me réjouir en lui de tout : des souffrances qu'il m'envoie, du malaise ou de l'incertitude dans lesquelles il me laisse, du mieux qui s'annonce dans ma santé, des soulagements qui me sont apportés; en un mot, dans un abandon filial et aveugle, me réjouir, être content de Dieu !

« Jeter le passé et ses pesants souvenirs dans l'abîme infini de l'indulgence et de la miséricorde

de Dieu ; pour le présent et l'avenir, n'en concevoir aucune crainte ou préoccupation : c'est la paix et la joie dans la foi ; c'est mourir avec plaisir et vivre avec une soumission heureuse et dévouée; c'est aussi la disposition la plus agréable au Cœur de Jésus.

« L'amertume intérieure, les douleurs aiguës, une poitrine haletante, l'affaissement physique et moral, de longues insomnies et les folles divagalions de l'imagination; tout cela se perd et se confond dans l'acte d'un abandon filial et d'un contentement surnaturel que Dieu dispense à Pâme, pour qu'elle approuve et accepte tout ce que Notre-Seigneur veut et fait.

c 0 mon Dieu! ô trop bon Sauveur! donnezmoi, conservez-moi toujours ce contentement, cet abandon satisfait, afin que je demeure en vous par lui : Ego in te, et tu in me. »

— Jeudi, 3 septembre 1857.

« Chose étrange! clans la maladie ou la convalescence les divagations de mon imagination sont constamment reportées sur une même chimère. Folie dix fois absurbe ! bêtise sans nom ! Elle promène mon rêve éveillé, et l'occupe avec des palais enchantés, des honneurs, des plaisirs, où l'on pratiquerait toutefois l'humilité et l'abnégation.

t Et Dieu livre une pauvre tête de malade à ces chimères! Ce n'est rien, c'est un songe vain qui n'empêche pas de demeurer content dans le Seigneur d'être uni à lui dans l'oraison, quoique distrait. Alors, humilié et poussé par la raison et la volonté restées saines et droites, on se retourne souvent vers Dieu et l'on demande l'affranchissement de ces folies.

« Patience! Conjungere Deo et sustine... Je le relisais tout à l'heure, ce deuxième chapitre de V Ecclésiastique que le P. Roothaan m'indiquait pour les temps d'épreuves et de peines intérieures. Sustine, soutenir, supporter, attendre : c'est la loi et le secours.

« Après tout, que suis-je? Un roseau agité par le moindre souille. Il va à droite, il va à gauche, ou même constamment d'un côté, au gré des vents fantasques. Tel est l'homme, ô mon Dieu ! et cependant vous le bénissez! C'est la volonté et la prière délibérées et dévouées qui comptent seules.

t En vous donc, en tout lieu, en tout temps, Seigneur, et sous toutes les impressions, je me reposerai et j'attendrai. Amen. >

— Mardi, 8 septembre, fête de la Natavité de la très-sainte Vierge.

c La joie de l'esprit est vraiment la vie delà toi ;

c'est la voie la meilleure. Pour la suivre et s'y maintenir, il faut une attention décidée, une habitude bien prise de la volonté de se réjouir de tout en Dieu, même des fautes dont le souvenir est le plus pénible.

« Ainsi, on se place et on s'établit, autant qu'il est possible dans le surnaturel solide et vrai; on se renonce soi-même résolument avec toutes ses inclinations qu'on méprise et qu'on laisse de côté, avec toutes ses imaginations et ses distractions : c'est bien, c'est-très bien; c'est l'abnégation.

c C'est aussi la mortification, puisqu'on ne se recherche plus soi-même. Il en coûte de se réjouir en Dieu spirituellement; on voudrait tant les joies sensibles de la nature et du cœur de chair !

« N'est-ce pas aussi l'amour pur et vraiment désintéressé? On est content de Dieu et en Dieu, pas de soi ni en soi. On jouit de ce que Dieu a voulu et veut , on trouve que tout est bien.

« J'aimerai, je me réjouirai ainsi dans la partie supérieure de mon esprit, et je laisserai tranquille» ment souffrir ailleurs mon corps et mon âme. •

« 0 grâce de la joie de l'esprit!

« Mais c'est une grâce et une grâce très-grande. On peut, on doit la désirer, la solliciter, l'exercer dans la mesure de la disposition qu'elle inspire,

pour y coopérer courageusement et doucement. Fiat! Pourquoi, malade, indigne pécheur, aurais-je reçu, du moins quelquefois, cette grâce? »

— Mercredi, 9 septembre 1857, fête du B. P. Claver.

« Avec la direction donnée intérieurement à l'àme pour se reporter toujours vers le contentement surnaturel et la joie de l'esprit, on peut rencontrer Y ennui. L'ennui fut en quelque sorte consacré, comme épreuve des âmes, au Jardin des Oliviers.

« Une paresse à demi volontaire peut le causer ou du moins l'entretenir; il faut la vaincre en travaillant. L'inaction forcée peut aussi très-naturellement amener l'ennui.

« Et cependant telle est la puissance de la grâce, telle est la miséricordieuse économie de l'assistance divine que, dans l'inaction forcée, dans l'épreuve et la tentation de paresse et d'ennui, une volonté forte peut s'élever à la joie de l'esprit, au contentement en Dieu. Il n'y a point incompatibilité. La vision béatifique dans l'àme de Notre-Seigneur, pendant son agonie, explique bien des choses.

« Mais voilà qui est étrange. On peut donc toujours être dans la joie, même sous le coup de l'ennui? Oui, et même on le doit en un sens : estce que saint Paul ne dit pas : Gaudete in Domino

semper; superabundo gaudio in omni tribulatione ?

« C'est une grâce, un don surnaturel. Est-ce un état exceptionnel ? Non. Je suis intimement convaincu que le seul obstacle à la joie de l'esprit, c'est nous-mêmes, c'est notre raisonnement volontaire et tout naturel, notre adhésion aux choses sensibles et variables, notre débat consenti avec nos peines, avec nos souvenirs et nos prévisions. Oubliez tout sans cesse, autant que possible, et jetez-vous dans une joie pure de l'esprit. Le plus misérable et le plus coupable des hommes en fait l'expérience. »

— Dimanche, 1 3 septembre, fête du saint nom de Marie.

« Sustine, soutenir, se soutenir, c'est bien ce qu'il y a de difficile; mais c'est aussi le meilleur; c'est la vie, la joie de l'esprit : c'est le combat et c'est la paix. 0 don précieux !

« Pour soutenir et se soutenir, selon ce mot sustine, il faut tâcher, le matin, dès le premier instant de la raison au réveil, de jeter en haut avec foi et courage son esprit et son cœur, Sursum cordai qux sursum sunt quœrite! et se remettre, s'abandonner totalement à Dieu, pour tout et en tout.

€ Il faut renouveler, entretenir cette disposition

DERNIÈRE MALADIE. SA1NT-AGHEUL. il 3

si précieuse, dans la journée, aussi continuellement que possible. Elle doit surtout dominer dans l'oraison.

« Hélas ! l'âme bientôt s'abaissera, elle ira par une pente naturelle aux choses inférieures, humaines, sensibles; l'imagination se promènera dans les chimères. Mais une énergie tranquille nous reportera en haut pour nous soutenir près de Dieu, pour nous réjouir en lui et être content de lui. Le reste est en bas. Dans les douleurs et dans les incapacités, on attend, on fait comme on peut. Mais on tend en haut toujours. »

Revenons à la santé du convalescent ; j'en trouve ie bulletin dans les lettres qu'il envoyait au Père supérieur de la rue de Sèvres.

Il écrivait le 20 août : « J'ai pu recommencer depuis le 15 à dire la messe, à peu près chaque jour, non sans fatigue, il est vrai. Je descends un peu au jardin et je prends quelque nourriture. On me dit, on me croit remis; cela peut être; mais j'avoue que mon impression est contraire. Le siège principal de la maladie était dans la poitrine. La voix me manque ainsi que la respiration; essayer de parler bas me fatigue : je tousse et j'expectore. Je suis sans sommeil, sans appétit, sans forces; et il me semble que, naturellement parlant, c'est un

déclin marqué et le commencement de la fin ; mais peut-être faudra-t-il languir inutile et attendre longtemps encore. Finir bientôt serait ma joie : j'en ai un grand, un trop grand désir. Telle est mon impression sur mon état. Je n'en ai fait part à personne ici; à quoi bon? Au reste, il est clair que je puis me tromper.

« Si cet état continue, il me paraît bien impossible, sautla volonté des supérieurs, que je retourne à Paris pour l'hiver. Qu'irai-je y faire? Vous embarrasser. Ici du moins je sers d'expériment aux novices. Du reste, les soins les meilleurs m'ont entouré et m'entourent encore.

« Tout ceci entre nous, n'est-ce pas?

« Adieu donc sur la croix ! Dieu me donne la grâce de mes maladies, la paix et même la joie. »

Le 27, après avoir annoncé que sa vieille poitrine fêlée donne un peu plus de voix et respire avec moins d'embarras, il ajoutait : c Qu'en sera-t-il en définitive? Oh ! ce qu'il plaira à Dieu. Mais demander la santé et la vie, non, je n'y suis nullement porté : je désire partir d'ici-bas. Toutefois, je recevrai avec reconnaissance et amour de nouvelles forces, si Dieu me les donne, pour les consacrer à son service et aux âmes. »

Sa lettre du 5 septembre annonçait une améliora-

don sensible : « Dieu veut, à ce qu'il paraît, ce que vous voulez. Je vais réellement beaucoup mieux, les forces sont à peu près revenues, ainsi que la voix. Il me reste cependant un peu de toux. Mais demain je rentrerai, je l'espère bien, dans la vie commune; et, si rien d'extraordinaire ne survient, je compte retourner à Paris vers l'époque où vous devez y revenir vous-même. Mon Père, ce sera une vraie consolation pour mon cœur de se retrouver près du vôtre. Demandez à Notre-Seigneur que je répare le passé, et que je ne pèse plus autant à votre indulgente amitié. »

Le 15 septembre, l'amélioration avait continué : € Ma santé est vraiment bonne, et Notre-Seigneur me semble vouloir la fortifier de jour en jour. Je puis dire qu'au fond je suis mieux que je n'étais avant de quitter Paris. La disposition asthmatique tend même à diminuer. Monter les escaliers ou une côte m'essouffle : voilà tout. Parler ne me fatigue plus. Maintenant j'ai un peu besoin de sortir de mon inaction, qui n'est plus motivée. Du reste, je suis rendu, grâce à Dieu, à la vie commune.

€ Que deviendrons - nous ? Amanti sapiwit omnia. »

Le bruit du retour du P. de Ravignan s'étant répandu à Paris, une de ses pénitentes, aussi dis-

tinguée par la noblesse de son cœur que par celle de son nom, s'inquiéla de voir le convalescent reprendre trop tôt ses habitudes et son ministère, et lui en écrivit. Il lui répondit le 16 septembre, veille de son départ : « Dieu n'aime pas, soyez-en sûre, votre trop grande sollicitude pour ma santé. Oh ! sans doute, c'est un effet de votre bon et trop bon cœur : vous ne mettez aucune mesure dans votre intérêt et votre dévoûment; et j'en suis touché, pénétré. Mais ici j'invoquerai les pensées de l'âme chrétienne et les vertus de la foi. Eh bien I dans ces pensées et ces vues toutes surnaturelles, laissez faire doucement au P. de Ravignan, sous la direction de ses supérieurs, ce qu'ils croiront pouvoir lui permettre. Ma santé est bonne; j'obéirai au devoir de ma règle et aux recommandations de mes supérieurs, en me soignant ; mais après ce soin modéré, oh ! certes, je ne me préoccuperai pas outre mesure de ce triste corps. C'est l'esclave, il doit travailler et souffrir. Ce qui lui est impossible, à la bonne heure, il ne le fera pas; mais ce qu'il pourra faire, l'âme et la mission du prêtre, du religieux, le réclameront, l'exigeront, et le corps s'y prêtera.

c Je vous demande en père, en ami, en frère, de ne pas vous laisser aller à ces inquiétudes, et de

ne pas communiquer vos sollicitudes à d'autres : vous savez que cela me fait de la peine. Dites avec foi : Le Père veut travailler, prêcher, confesser; il a raison : tant qu'il le peut, il le doit. La santé, la vie ne sont que des instruments pour servir Dieu; et se sacrifier à son service, c'est être dans le vrai. »

Revenu à Paris, le P. deRavignan paraissait vraiment convalescent. Il lui restait bien encore une oppression habituelle, des quintes de toux fréquentes; mais on attribuait à l'asthme ces infirmités, plus incommodes que dangereuses; et l'infatigable ouvrier ne s'inquiétait guère de la souffrance pourvu qu'il pût travailler. Il reprit donc son train de vie ordinaire avec une jeunesse de cœur qui se ravivait au moment de finir; il n'eut jamais plus d'énergie dans la volonté, ni plus de gaîté dans l'humeur. Il ne dut déroger qu'à une seule de ses habitudes les plus chères; ce ne fut pas sans peine. Des transpirations abondantes survinrent toutes les nuits; chaque matin on le trouvait inondé de sueur; il fallut lui interdire cette visite au saint Sacrement, entre le lever et l'oraison, à laquelle, bien portant, il n'avait jamais manqué.

Une de ses premières sorties à Paris fut un pèlerinage à la crypte de Saint-Denis, récemment découverte dans l'enclos des Carmélites delà rue d'Enfer.

Il avait lui même, l'année précédente, inauguré par un discours de circonstance le rétablissement de cet antique sanctuaire, où tant de fois saint Ignace et saint François de Sales étaient venus prier. Mgr Sibour, de pieuse et si douloureuse mémoire, avait voulu présider la cérémonie; et le 1 cr décembre 1856, à peine un mois avant de descendre dans les caveaux de la vieille métropole, il avait béni de nouveau la catacombe du premier évêque de Paris.

Vers la fin du mois de septembre, le P. de Ravignan tint à prendre du moins sa part dans la retraite du noviciat de Conflans : remplacé pour les instructions par un de ses Frères, il se chargea des confessions.

Dans le courant d'octobre il put enfin ressaisir sa retraite d'été, qui lui avait échappé au mois d'août. « Je l'ai enfin attrapée, » disait-il joyeusement. Il paraît bien qu'il fut plus qu'à l'ordinaire encouragé par son bienheureux Père, dont il faisait les Exercices spirituels pour la dernière fois. Une personne, assez familière avec lui pour hasarder unequestion sous forme de plaisanterie, lui dit : « Mon Père, je vous rends toujours compte de mes retraites, vous devriez bien me rendre compte de la vôtre, » il répondit avec douceur : « Ma retraite? ah ! j'ai eu les ailes de la prière! Mon Dieu, vos bontés sont infi-

nies!... Quand je dis les ailes de la prière, vous comprenez ce que j'entends : la grâce m'a un peu soulevé. Après la maladie, on donne du soulagement à l'infirme nature, j'en avais bien besoin. »

Dans une lettre pleine d'abandon, il s'exprimait ainsi au sujet de cette retraite : Je l'ai bien reconnu encore, c'est par l'amour intime deNotre-Seigneur que nous sommes retirés des préoccupations de la terre, des affections naturelles et sensibles. Grande et bienheureuse liberté, affranchissement du cœur, besoin précieux de la vie intérieure! Mais c'est une grâce et il faut la demander, la solliciter avec instance. Oui, demander cette grâce avec une ardeur constante, c'estdéjà se détacher, se pacifier et s'unir plus intimement au cœur de Jésus.

« Puissions-nous à jamais embrasser et chérir la maxime d'or qui termine la seconde semaine des Exercices, où il est dit : Que chacun sache bien qu'il avancera suivant la mesure d'après laquelle il se dépouillera de sa volonté propre, de son amourpropre et de la recherche de ses aises. Demandez pour moi celte gràce.Pourquoi, 6 mon Dieu ! nous préoccuper d'autre chose que de vous plaire et de nous attacher à vous seul?

« Ma solitude a été constamment douce et paisible, trop peut-être. On priaitpour ma pauvre àrne;

je l'ai bien senti : Dieu m'a rempli de joie, de confiance et d'indifférence. Il viendra le moment de la délivrance. 0 moment bienheureux ! heure à jamais désirable! quand donc enfin y serons-nous arrivés ? »

Tous les -attraits qu'il avait eus durant sa vie semblaient sa raviver à mesure qu'il approchait du terme; et c'est bien la preuve qu'ils venaient de Dieu, puisqu'ils allaient aboutir au ciel. Il trouvait des forces pour se rendre en voiture de la rue de Sèvres au Carmel de la rue de Messine : « J'y vais, disait-il, respirer l'air du désert; c'est mon Conflans dans Paris. Rien ne me plaît et ne me repose comme de parlera ces grands fantômes noirs que j'aperçois immobiles derrières leurs grilles. Je leur répète sur tous les tons qu'elles sont les plus heureuses femmes de la terre; j'ose même leur dire qu'elles sont trop heureuses, car si je me sentais dans une cellule solitaire et défendue par des grilles, je défierais la douleur... Mais, non, mon Sauveur, c'est à votre suite, dans les villes et les bourgades, que vous m'avez appelé! Tout est bien. »

Alors aussi il parut plus fortement atteint par ce qu'il appelait le mal du pays : a On aurait bien dû me laisser partir d'ici-bas, répétait-il souvent; je l'avais grandement désiré, je l'avoue; j'en veux à

mes amis, et ici les plus saints sont les plus coupables. Mais c'est peut-être uniquement le propos et le sentiment d'un lâche ; pardon ! » Il ajoutait pour se consoler : « Vivre et mourir, cela se ressemble beaucsup, lorsqu'on se livre et qu'on s'abandonne pleinement à la direction intérieure de Notre-Seigneur. Vivons donc et mourons abandonnés à son esprit et à son amour! »

Quelquefois, quand il venait à rencontrer une personne qu'il savait entendre la langue de la patrie : c Ah! venez, lui disait-il, causons un peu de là-bas, du pays où il n'y a plus de monde. »

Dans une dernière instruction à la communauté du Sacré-Cœur de la rue de Varennes, le 29 octobre, il avait pris pour sujet chercher Dieu, et il expliqua ainsi cette recherche de Dieu incessante : « C'est ce travail constant d'une volonté qui se dégage de tout ce qui est humain et naturel, pour suivre et qut lui suggère la foi. Oh! oui, remontons vers Dieu par la prière, par l'aspiration de l'âme, par les efforts de notre volonté qui cherche à s'unir à celle de Dieu. Dégageons-nous enfin de ces entraves puissantes qui retiennent notre âme captive. Ne cessons pas un instantde chercher Dieu, de tendre vers lui, d'aspirer sa vie, sa lumière incréée, et quand celte recherche, sans cesser d'être n. 24

fidèle, sera moins active et moins laborieuse, apprenons alors à nous reposer en Dieu, à nous renouveler, nous récréer en Dieu ; et, forts de la force divine, dans les ennuis même de l'exil, nous jouirons de Dieu trouvé et possédé en proportion do la recherche que nous en aurons faite pendant notre pèlerinage ici-bas. »

Enfin, du 12 au 21 novembre, le P. deRavignan donna la retraite qu'il avait promise aux Carmélites de la rue de Messine. Il avait encore prêché le Panégyrique de sainte Thérèse au Garmel de la rue d'Enfer, le jour même de la fête, le 15 octobre. Sainte Thérèse devait donc avoir les derniers accents de sa voix ; et je me réjouis de cette hommage rendu à cette grande âme qui aima beaucoup la Compagnie, et que l'Eglise a canonisée le même jour que saint Ignace et saint François Xavier.

En terminant cette retraite qui allait être la clôture de son ministère, il disait : < Ah ! cela m'a reposé l'âme. C'était une étude si nouvelle et si intéressante pour moi d'appliquer les Exercices au Garmel. J'ai tâché de faire de toutes ces victimes silencieuses et solitaires de vrais apôtres; c'est leur esprit au fond : c'était si bien celui de leur mère sainte Thérèse ! Ah ! je ne leur ai pas épargné la vérité de l'immolation, de la pénitence, du déta-

chemcnt, de la souffrance. Je m'en suis donné. Nous étions à cent lieues de la terre et du monde ; c'est un voyage immense que de faire une pareille | retraite; mais, hélas! il faut revenir! » En prononçant ce dernier mot, son regard» jusque-là élevé au ciel, retomba vers la terre.

Le P. de Ravignan avait fini de prêcher, quelques jours après il finissait de confesser.

Mort du P. de Raviguau

Le P, de Ravignan retombe malade a Paris, au confessionnal. Solitude d« ses derniers jours. Journal de sa maladie. Les dernières visites qu'il reçoit et ses trois dernières lettres. Derniers sacrements. Agonie.

Il fallait que l'apostolat du P. de Ravignan fût consommé par le dévoûment et le sacrifice. Le jeudi 26 novembre, il était allé à son ordinaire entendre les confessions dans la chapelle du Sacré- Cœur, rue de Varennes. Une dame l'avait demandé au salon ; elle voulait lui parler assez longuement, mais elle le trouva si épuisé qu'elle se contenta de lui dire : c Ah ! mon Père, un seul mot pour vous prier de me donner le nom d'un de vos Pères allemands de la rue Lafayette; il s'agit de convertir une pauvre protestante. — Eh! pou! quoi, répondit-il, ne me demandez-vous pas moi même? Vous

i26 CHAPITRE XXIX.

ne méjugez donc pas digne de la bonne œuvre ? — Oh ! mon révérend Père, reprit-elle, jamais je n'aurais osé pensera vous, qui êtes si chargé, si fatigué. D'ailleurs, ce n'est qu'une pauvre vieille femme qui donne des leçons d'allemand pour vivre ; et vous êtes entouré par tout ce grand monde de Paris près duquel personne ne pourrait vous remplacer. »

Le P. de Ravignan écoutait, mais quand il entendit ces excuses ainsi motivées, il prit un air si sérieux que la suppliante déconcertée dès le début de l'entretien, se rapprocha instinctivement de la porte: « Quoi! vraiment, s'écria-t-il enfin d'un Ion qui rappelait l'orateur de Notre-Dame, c'est tous, vous chrétienne, qui venez tenir devant un prêtre un tel langage ! et ne savez-vous donc pas encore ce que vaut une âme? qu'importe que ce soit celle d'une pauvre vieille femme ou celle d'une duchesse! n'ont-elles pas été toutes créées par le même Dieu, rachetées par la même croix, destinées au même ciel?

— Oh! mon Dieu! répondit la pauvre interlocutrice qui n'avait été maladroite qu'en voulant être charitable, tout ce que vous voudrez, mon révérend Père, tout ce que vous voudrez. — Eh bien ! pour votre pénitence, lui dit-il en souriant, vous m'amè-

MORT DU î>. DE RAVIGNAN. 427

nerez vous-même la pauvre Allemande jeudi prochain au Sacré-Cœur, et vous viendrez de bonne, heure pour que je puisselui donner plus de temps. »

Le jeudi suivant, 3 décembre, fête de Saint-François Xavier, le P. de Ravignan arrive à deux heures, et demande aussitôt à la Sœur portière si la dame, allemande est venue. Sur la réponse affirmative, il recommande de la conduire au salon, et fait prévenir le grand monde de l'attendre à son confessionnal. Il accueillie la vieille protestante avec cette politesse pleine de cœur qui n'est que l'expression de la charité, la fait asseoir dans un fauteuil et se tient debout devant elle, le coude appuyé sur l'angle de la cheminée.

L'entretien dura plus d'une heure, et commença par la discussion; mais le prêtre, après avoir bientôt, selon son habitude en pareille occasion, répondu aux sophismes et aux préjugés par de simples explications et par des faits, parla au cœur de ja pauvre hérétique avec une expression si compatissante et si persuasive, qu'elle n'eut plus que des larmes au lieu d'objections. Puis, quand elle se fut un peu remise de son émotion, elle se mit à raconter qu'autrefois, chargée à Paris par une dame américaine, au fils de laquelle elle donnait des leçons d'allemand, de ramener à la sagesse ce malheureux

jeune homme tombé dans le désordre, elle n'avnit trouvé rien de mieux à faire, toute protestante qu'elle était, que de l'adresser au P. de Ravignan, alors prédicateur de Notre-Dame. Elle-même avait pris tous les rensiegnements qui devaient faciliter la rencontre; le prodigue était venu trouver le Père, s'était converti, et, le jour de Pâques, avait communié de la main de son libérateur. Mais voilà que, peu de temps après, se sentant mourir à la fleur de son âge et loin de sa patrie, il avait appelé sa vieille maîtresse d'allemand; et, après l'avoir remerciée du salut qu'il lui devait, il lui avait remis un crucifix, un chapelet et une médaille de la sainte Vierge que le P. de Ravignan lui avait donnés, la conjurant de faire parvenir en Amérique à sa mère, comme derniers souvenirs de son fils, ces signes de salut et ces gages d'éternelles espérances. Elle avait donc été une fois bienfaitrice d'une âme; le ciel l'en récompensait.

Cependant il était plus de trois heures ; la bonne Allemande, en se retirant, ne savait plus que répéter ces paroles : c C'est un apôtre! c'est un apôtre ! > Dans son émotion, elle se trouva mal, et on dut la reconduire chez elle.

Le P. de Ravignan, fatigué de cette première séance, s'en alla en commencer un seconde au

confessionnal; c'est là que la maladie l'attendait. Le jour, le moment, le lieu, ne pouvaient être mieux choisis : c'était le jour de Saint François Xavier, dans l'exercice de son ministère, dans le sanctuaire même du Sacré-Cœur, qu'il allait commencer à mourir. Pour le soldat de Jésus-Christ, n'était-ce pas tomber à son poste? Le 3 décembre 1795, il était entré par le saint baptême dans l'arène du chrétien; à pareil jour, après soixante-deux ans, il déposait l'armure du prêtre et de l'apôtre.

Le P. de Ravignan s'était échauffé dans cette longue conversation, et il se refroidit au confessional. Bientôt un point de côté se déclara; il se sentit défaillir de fatigue et de douleur. Cependant il entendit encore quelque confessions, et, d'après le témoignage d'une pénitente, il parlait, cette fois plus que jamais, comme un homme qui n'est plus de ce monde. « La croix, les épreuves détachent, épurent, enseignent, lui disait-il; aimons-les et réjouissons-nous dans toute souffrance. Vous devez vous amoindrir, vous oublier, vous perdre en Dieu : là vous trouverez le silence du œur, le désert de l'âme. » Enfin, il fallut bien céder au mal; il se retira avant l'heure accoutumée, et eut beaucoup de peine à regagner à pied la rue de Sèvres.

Pendant quelques jours, la maladie ne présenta

point encore de caractères bien prononcés : c'était «ne alternative ou plutôt comme un mélange d'afiections diverses, presque disparates : il y avait de la migraine, de l'oppression, de la lièvre, une douleur au côté. On crut n'avoir alfaire qu'à une crise d'asthme, compliquée d'un accès de névralgie. On était d'ailleurs habitué à voir le P. de Ravignan surpris de ces indispositions aiguës, mais passagères. Lui-même, dans un billet daté du dimanche 6 décembre, il rassurait ainsi une pieuse personne, qui oe cessait pas de prier Dieu pour sa conservation : c Je suis un peu, très-peu malade. Saint François Xavier m'a mis dans mon lit. N'en dites rien au docteur si vous le voyez... »

Le lundi 7 et le mardi 8 décembre, le malade, trouvant des forces dans sa piété, put encore dire la sainte messe, à six heures du matin; mais une faiblesse extrême et la transpiration qui était devenue continuelle, l'obligèrent de rentrer aussitôt dans sa cellule pour y faire son action de grâces, ii dit donc sa dernière messe le jour où l'Église célèbre la fêle de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge. Le défenseur de ce glorieux privilège de Marie pouvait-il mieux finir à l'autel? A partir de ce jour, chaque matin, avant la messe de cinq heures, un de nos Pères lui apporta la sainte com-

munion; et un peu plus tard, la maladie se prolongeant, Son Éminence le Cardinal-Archevêque de Paris daigna permettre de célébrer la messe dans sa chambre. Depuis lors, jusqu'au dernier jour, il reçut la sainte hostie des mains du prêtre qui l'avait consacrée en sa présence.

Cependant la maladie ne tarda point à se carac tériser : l'oppression devint tout à coup extrême, le moindre mouvement provoquait des crises de suffocation ; le médecin put constater un épanchement au poumon droit. La respiration ne s'effectuait plus que par le poumon gauche, qui était d'ailleurs en mauvais état depuis la maladie de 4 8521; car il était adhérent aux parois et en partie comprimé et flétri. L'excellent docteur Cruveilhier, si semblable à son maître, le docteur Récamier, par sa religion, sa science et son amitié dévouée jusqu'à la fin, dut faire appel aux expédients énergiques pour arrêter les progrès du mal.

La médecine mêla donc alors ses tortures aux souffrances de la maladie : les vésicatoires et les ventouses se succédèrent sans relâche, et bientôt il ne resta pour de nouvelles blessures que la place des cicatrices. Le résultat ne fut point satisfaisant; l'oppression, jusque-là croissante, parut bien diminuer un peu ; mais il n'y eut point de réaction dans

la nature. L'insomnie, la transpiration, la fièvre, persistèrent, et le mal, qui se précipitait auparavant, parut seulement se ralentir. Le malade subissait, en esprit d'obéissance et de pénitence, tous ces remèdes, que rendait plus douloureux son organisation délicate et sensible, alors affaiblie et surexcitée. « C'est bon! c'est bon! disait-il, le souvenir des souffrances est consolant; elles comptent dans la vie et soulagent beaucoup notre pauvre àme. >

Cependant l'espérance l'emportait encore sur la crainte : le P. de Ravignan ne paraissait pas avoir lui-même une idée arrêtée sur lissue de sa maladie. Toujours, il est vrai, il exprimait un ardent désir de mourir; mais quelquefois il parlait de sa convalescence possible, et dans cette hypothèse, la vie inutile qu'il avait en perspective lui paraissait la plus grande peine que le ciel pût lui infliger.

Dès le commencement de sa maladie, son attrait habituel pour la solitude était devenu comme un invincible besoin. Il disait autrefois : « Le silence ou la mort ; » maintenant il voulait l'un et l'autre, et il se cachait en Dieu avant de s'y perdre. Sa cellule restait donc fermée tout le jour, et la clef était mise en lieu sûr; le supérieur et le Frère infirmier pouvaient seuls pénétrer à toute heure dans ce sanc-

tuaire de la prière et de la souffrance. Seul témoin de ses derniers sentiments, je vais très-simplement raconter ce que j'ai vu et entendu.

Pendant les deux derniers mois, nos conversations avaient été fort intimes; mais comme elles n'avaient pas un caractère particulier, je n'en ai point tenu note; et, par le fait même du nombre, elles se confondent dans ma mémoire. Nous nous entretenions comme nous l'avions fait dans le passé, comme si nous avions dû le faire encore longtemps.

Vers la fin du mois de janvier, je lui parlai de commencer ma retraite annuelle pour laquelle sa maladie m'avait mis un peu en retard. < Ah ! oui, oui, me dit-il aussitôt; faites-la; retirez-vous bien. C'est un repos pour moi de savoir que vous vous reposez. » Cependant comme j'étais seul à le visiter, je lui dis que pendant ma retraite, par une petite dérogation à l'usage, bien motivée par les circonstances, je viendrais le voir tous les jours; le trajet n'était pas long, ma cellule étant contiguë à la sienne, et la distraction ne serait pas grande. Oh ! non, je ne veux pas, répondit-il; je n'ai besoin de personne. Je ne me trouve jamais seul quand je suis avec Dieu, et je ne suis jamais plus avec Dieu que quand je ne suis pas avec les hommes.

Pendant ma retraite, me conformant à son désir, II. 25

je ne le vis pas une seule fois ; mais souvent je pensais à lui, et tous les jours je remettais à sa porte une petite lettre à son adresse; il m'en remercia ensuite avec effusion.

Pour lui, il n'y avait jamais trop de solitude, la méditation ne le fatiguait pas. Ainsi, quand je lui demandais s'il s'ennuyait durant ses longues nuits sans sommeil : « Jamais je ne m'ennuie, répondaitil; le temps ne me paraît même pas long. Je prie, je pense que Notre-Seigneur est bon, qu'il est bien dans le ciel, et cela me console d'être mauvais et d'être mal sur la terre. » Dans les premiers jours seulement il avait été, comme à Saint-Acheul , un peu fatigué, ce fut son expression, par ces misères auxquelles est livrée une pauvre tête de malade, par ces rêves éveillés et ces divagations de l'imagination sans cesse reportée vers une même chimère. Mais il demanda d'en être délivré, et ces vains songes s'évanouirent sans retour : sa pensée demeura lucide et fut calme comme son cœur.

11 avait fallu lui imposer pour la nuit, sinon la présence, au moins le voisinage du Frère infirmier, qui, couchant dans l'antichambre de sa cellule, pourrait se lever au premier coup de sonnette. Le malade avait montré d'abord quelque répugnance pour ce rapprochement : le moindre bruit rendait

MORT DU P. DE RAVIGNAN. 43o

son insomnie plus obstinée et plus pénible. Mais sa charité ne tarda pas à le distraire de cette appréhension. Comme il dérangeait souvent le sommeil du pauvre Frère, il jouissait quand il l'entendait ronfler : « Au moins, disait-il, le bon Frère repose et répare ce que je lui ai fait perdre, d

Comme plusieurs personnes pieuses lui envoyaient tous les jours de différents côtés de Paris quelques raretés de la saison, il en était tout ému. « Quelle bonté ! s'écriait-il souvent; c'est admirable; ces âmes sont donc remplies de la charité de Noire-Seigneur ! »

Cependant la maladie, stationnaire en apparence, n'était que trop progressive en effet. Les symptômes ne paraissaient pas s'aggraver, mais les forces baissaient, et l'on commençait à parler de fièvre de consomption, d'un mal interne qui atteignait moins un organe en particulier que le principe même de la vie.

D'ailleurs, dans les premiers jours de février, on me remit une lettre qui était de nature à me donner bien à penser. La même personne qui, pendant la maladie de 1852, semblait avoir reçu du ciel pour le P. de Ravignan la promesse d'un sursis de six années, m'envoyait pour la maladie de 1858 cette réponse de mort :

43G CHAPITRE SXIX.

t Mon révérend Père, nos prières n'arrêteront pas, hélas ! la main de Dieu; j'en ai l'intime pressentiment. Dimanche, Notre-Seigneur me disait que sa justice même l'empêchait de les exaucer, que le révérend Père avait mérité les récompenses qui L'attendaient... Il y a plus d'un mois qu'ayant vu la olace que ce vénéré Père occuperait dans le ciel, j'avais été dans l'impossibilité de demander à Notre- Beigneur de le laisser davantage sur cette terre. » ja première prédiction avait été réalisée, la seconde pouvait l'être.

On résolut une consultation à laquelle furent appelés les premiers médecins de Paris. Cette mesure répugnait au malade, mais, par complaisance pour sa famille, il sut s'y prêter avec une grâce parfaite : « Bien ! disait-il, vous avez fait tout ce qu'on pouvait faire. » C'était le 5 février; ce jour-là même il se mit à me parler clairement de sa fin prochaine, et je commençai moi-même à noter ses paroles les plus remarquables. En sortant de sa chambre, je passais immédiatement dans la mienne et j'écrivais mot à mot comme sous sa dictée.

D'abord il me recommanda de lui déclarer bien franchement le résultat de la consultation qui allait avoir lieu : « Ne craignez pas de m'apprendre la vérité, me dit-il; pour moi, je n'ai peur de rien.

Sans doute, à cause de mes innombrables péchés, je devrais redouter la justice de Dieu; mais Notre- Seigneur est si bon ! Puis finir, n'est-ce pas là le mieux? » Après lui avoir promis la vérité tout entière, comme j'ouvrais déjà la porte pour me retirer, il me rappelle : c A propos, j'ai une chose à vous dire, mon bon Père; je vous lègue ma relique de saint François Xavier. » Et il m'indiqua l'endroit où elle était déposée.

Quand, bientôt après, je lui rendis compte de la consultation, il se contenta de répondre : « C'est bien ! ainsi la maladie est grave et sérieuse cette fois; j'en suis bien aise. »

Ce même jour, M. Cruveilhier lui dit : « Vous allez plus mal. — Tant mieux, tant mieux, repritil aussitôt. — J'avais pourtant espéré, ajouta le médecin, que vous m'auriez assisté à la mort. — Ah ! cher et bon docteur, répondit le malade, ce sera l'inverse. »

Je venais de lui donner lecture d'une lettre bien tendre dans laquelle un de ses neveux, M. Maurice Exelmans, le pressait d'aller encore une fois chercher la convalescence dans le Midi : « Excellent cœur! dit-il en souriant. Mais aller dans le Midi! ah ! j'ai bien un autre voyage à faire, un bien meilleur voyage. Pourtant j'avais demandé à mourir le

19 mars; je crois que c'est trop d'empressement de ma part. Je dois me posséder et modérer mon désir. »

A la nouvelle du danger, M. le baron de Ravignan venait d'arriver de Bordeaux; c'était son troi- . sième voyage à Paris depuis la maladie de son frère. ' J'en prévins le P. de Ravignan. « 11 faut, me dit-il, que je veille sur moi pour ne pas me laisser attendrir; je ne veux pas que la nature me touche dans cette dernière maladie. Mais j'espère que mon frère, qui est si bon et si religieux, saura s'élever luimême, par la foi, au-dessus de la nature. Enfin, Dieu l'a ainsi voulu ; tout est bien. »

Il répétait quelquefois : «Pauvres gens du monde! qu'ils sont à plaindre! qu'il faut être compatissant pour les âmes ! quelle grâce que notre vocation ! >

I! me dit un jour : « Que je suis donc heureux de mourir dans la Compagnie, dans ma chère Compagnie de Jésus! Ah! quelle grâce! quel bonheur! Mon Dieu, que j'en étais indigne! » Il prononçait ces paroles dans un vrai transport, en tressaillant de joie. Je lui demandai d'obtenir pour moi la même grâce : «Oui, oui, vous vivrez et vous mourrez dans la Compagnie. » — Peu après, il ajouta : «Je demanderai au R.P. provincial la permission de vous laisser tous mes papiers. Vous en ferez tout ce que vous

voudrez; à mon avis, tout cela est bon à brûler. > Il me disait un autre jour : « Demandez à Dieu pour moi l'humilité et la patience. Je crains d'être indifférent et présomptueux; ne suis-je point dans l'illusion? qu'en pensez-vous? puis-je me laisser aller à la paix? — Mais voyez, mon bon Père, lui répondis-je, votre disposition a tous les caractères du bon esprit indiqués dans les Exercices de saint Ignace. Est-ce que notre bienheureux Père ne nous demande pas d'être indifférents à tout, à la mort comme à la vie, afin d'être prêts atout? puis, votre confiance ne porte pas sur vos propres mérites, mais sur la bonté de Notre-Seigneur. — Vous avez raison, » dit-il avec calme.

Une autre fois je l'entendis prononcer les paroles suivantes avec l'expression d'une pieuse et douce plainte : t En vérité, je souffre trop peu; Dieu épargne ma faiblesse. Puis, cette paix profondedont je jouis est une faveur bien gratuite. Ah ! je la dois sans doute aux prières que l'on veut bien faire pour Tioi. Dieu les exauce à sa manière, et me donne quelque chose de meilleur que la santé. » En effet les prières ne lui manquaient pas : depuis deux mois on faisait de toutes parts pour sa guérison des vœux et des neuvaines, des communions et des pèlerinages; de saintes reliques, fameuses par leurs

prodiges, lui étaient envoyées de partout, même des pays étrangers, de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Angleterre. Il acceptait ces témoignages d'intérêt avec reconnaissance et humilité, comme un homme qui avait grand besoin de secours; et il s'unissait lui-mêmeaux neuvaines qu'on renouvelait sans fin pour sa convalescence, mais avec la pensée bien arrêtée que le ciel donnerait à l'àrne ce qu'on i demandait pour le corps : « J'ai la conviction, disait-il, que Dieu ne fera point un miracle pour me j guérir. Je ne le mérite pas, et après tout, je ne le désire pas. »

Il parlait avec un incroyable dédain de son corps qu'il voyait dépérir : a C'est un sac de fumier, » disait-il ; et, se moquant de lui-même, il ajoutait : « En vérité, je voudrais mourir sur un fumier; cette fin serait noble et digne de moi. » Quand on le plaignait de ses souffrances : « Bah ! répondait-il, qu'est-ce que cela? Mais cela passe comme tout le reste; le temps va toujours son train, et c'est autant de gagné. »

Je lui rendais compte d'un grand scandale qu'un évêque venait de m'annoncer : « Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t il avec un accent de douleur profonde, ah ! sainte Église, sainte Église, vraie épouse de Jésus-Christ crucifié 1 »

MORT DU P. DE RAV1GNAX. 441

Je lui demandai si saint Ignace était toujours comme autrefois présent à son esprit ; il me répondit : « La pensée de mon Père saint Ignace ne me quitte jamais ni le jour ni la nuit. » Il m'en donna bientôt une nouvelle preuve. Le 10 février, comme j'allais à l'ordinaire le visiter de grand matin, il me dit : « Ah! j'ai reçu une grande grâce cette nuit! j'ai demandé définitivement à notre bienheureux Père si cette maladie serait ma fin : il m'a répondu au fond du cœur, avec une clarté et une précision qui me donnent désormais une certitude inébranlable dans la paix et dans une joie immense. Je n'ai pas demandé davantage; ce serait de la curiosité. Tout le reste, d'ailleurs, m'inquiète fort peu ; et c'est à Dieu seul de régler ces détails. Ainsi, je n'ai aucun pressentiment quant à l'heure ni quant au jour. J'aurais bien le désir que ce fût le 1 9 mars, fête de saint Joseph, ou le 25 mars, fête de l'Annonciation; je l'ai même demandé. Mais au fond, peu m'importe : à la grâce de Dieu ! Tout ce que je sais, c'est que je vais mourir; après cela, le plus tôt sera toujours le mieux. — Dans cette communication, lui dis-je, je vois tous les signes du bon esprit. — Oui, me répondit-il, c'est vrai. Allons, il faut mener cette dernière alfaire comme toutes les auv très, avec décision et vigueur. »

ILÏ CHAPITRE XXIX.

« Quant aux derniers sacrements, ajouta-t-il, mon impression est qu'on peut encore attendre. Je sais fort bien' qu'entre nous surtout, on n'utlend pas que la chose presse. Mais j'ai toutes mes facultés aussi libres et entières que jamais. S'il y avait la moindre fatigue, je serais probablement Je premier à m'en apercevoir ; mais si vous remarquiez vous-même de l'affaiblissement, il faudrait vous hâter; au surplus, ce sera quand vous voudrez. »

Le P. de Ravignan m'avait fait écrire à la pieuse personne qui, depuis quatorze ans, priait, souffrait pour lui et lui avait déjà plusieurs fois obtenu des grâces du ciel; il désirait qu'elle lui obtint la faveur de mourir le 19 ou le 25 mars. Elle ne tarda pas à me répondre : « Bientôt le sacrifice sera consommé! Je ne cesse pas de demander qu'il soit retardé jusqu'à l'un des jours désirés par mon Père ; mais c'est plus pour satisfaire à son dernier vœu que dans la conviction d'être exaucée. Chaque fois que je prie pour cela, une voix intérieure me répond qu'il célébrera ces jours de fête au ciel. Aussi, me semble-t-il que c'est retarder son bonheur que de le retenir sur cette terre.

c S'il peut encore entendre prononcer mon nom, que ce soit pour lui rappeler la profonde recou-

naissance et le respectueux attachement de son enfant qu'il n'a pas fait souffrir, comme il le dit, mais qu'il a fait vivre de la véritable vie. Qu'if daigne prier pour moi ! »

Je connaissais assez la trempe d'âme du P. de ftavignan, son humilité et sa force, pour lui donner communication de cette réponse. A la nouvelle de sa prochaine entrée au ciel , il parut se troubler d'étonnement et de joie ; sa figure se contracta, il joignit les mains et s'écria d'une voix tremblante, presque en pleurant : « Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle indignité! Quoi! un pécheur comme moi! Mais je ne mérite que des châtiments, et je ne dois que souffrir. Mais je n'ai rien fait ; et mes vices, mes péchés, mon orgueil!... Ah! pauvre enfant, elle a été victime à ma place : c'est elle qui a souffert, qui a expié et mérité pour moi. »

« Mon bon Père, lui dis-je alors, puisque Dieu vous rappelle, n'est-ce pas, vous demanderez pour moi les deux seules grâces que je désire en ce monde, l'amour des Exercices de saint Ignace et la persévérance dans ma vocation? » 11 me répondit aussitôt avec une effusion pleine de charité : « Vous les aurez, vous les aurez! Ah! oui, oui, l'amour des saints Exercices, tout est là pour nous. Mais aussi, mon Père, la conservation des règles!

J'ai l'intime conviction que, dans ces derniers temps, c'est le premier devoir des supérieurs, parce que c'est le premier besoin des inférieurs. »

11 ajouta : « J'ai obtenu du R. P. provincial la permission de vous laisser tous mes papiers. Après cela, grâce à Dieu, je n'ai plus rien en ce monde. Je demande seulement qu'on me pardonne et qu'on prie pour moi. »

Durant cette maladie qui fut de trois mois, on a remarqué une particularité qui manifesta jusqu'à la fin le caractère du malade, sa présence d'esprit et sa vigueur de volonté : l'homme était encore là tout entier quand il ne devait plus être qu'un reste de luimême. Jamais il ne se départit un seul instant de ses habitudes d'exquise propreté, de religieux respect et de politesse gracieuse. Tous les matins, jusqu'au dernier jour, malgré la faiblesse, la fièvre et l'oppression, il fallait qu'il se lavât à grande eau. Il ne manquait jamais, dès qu'on lui rendait un petit service, de répéter sa formule habituelle : « Oh ! merci, merci... pardon, mille fois pardon! » A la fin de chaque visite du docteur, il lui tendait les mains et lui disait en souriant : « Que vous êtes bon ! »

Le R. P. Fessard, alors provincial, arrivé sur ces entrefaites à Paris, venait bien souvent visiter le malade ; à son entrée dans la chambre, le P. de

Ravignan se soulevait pour le saluer, et à sa sortie il s'inclinait profondément pour lui demander sa bénédiction.

Un jour, le R. P. provincial crut devoir exiger de lui une condescendance qu'il savait lui être pénible. « Ce n'est pas, lui dit-il en souriant, comme Frère que je vous demande ce sacrifice, mais comme supérieur. » Aussitôt le malade répondit avec amabilité : « Tout ce que vous voudrez, mon révérend Père, tout ce que vous voudrez ! »

Une autre fois, le même supérieur lui demanda de recevoir un instant un personnage fort honorable. Le P. de Ravignan fit tout d'abord un geste négatif ; mais le R. P. Fessard ayant ajouté : « La charité me paraît le demander, » à l'instant la physionomie du malade s'épanouit; il accueillit l'étranger avec une grâce charmante, et celui-ci se retira en s'écriant : « Quel homme ! il prêche encore par sa sérénité jusque dans les bras de la mort. »

Jusqu'au 1 0 février, le P. de Ravignan se leva tous les jours et passa cinq ou six heures dans un fauteuil auprès du feu, tranquille et laborieux durant ces suprêmes loisirs, comme si l'esprit ne subissait point l'accablement du corps. Après avoir trié des papiers, brûlé des lettres, il parcourut encore quelques livres, et, en dernier lieu, celui que

M„ le comte Franz de Champagny venait de publier sur Rome et la Judée, comme pour faire suite à son Histoire des Césars. Il aimait beaucoup l'auteur, il n'aima pas moins l'ouvrage. Le volume feuilleté par le mourant revint bientôt après au donateur, qui le reçut comme une sainte relique.

Le malade, tout affaibli qu'il était, voulut consoler par quelques lignes de réponse madame la comtesse de Gontaut, sœur de ce pieux cardinal de Rohan, mort archevêque de Besançon, qui avait été l'ami dévoué de la Compagnie. Il prit donc la plume et lui écrivit, le samedi 30 janvier, ce petit billet qui demeurera comme un monument de sainte affection dans le Seigneur :

« Je salue et bénis de cœur ma digne et chère fille en Jésus-Christ. Son pieux souvenir ne me quitte pas.

c Ma tendre reconnaissance prie en union avec votre âme. Je vais lentement au but. >

Le 7 février, il put encore écrire ce billet à Son Mtesse la princesse Marie de Bade, duchesse d'Hamilton : « Au moins vous écrirai-je deux lignes; ce que je ne puis faire sans effort.

« La maladie ne cesse pas ; je vais où Dieu me mène. Mon âme prie ardemment pour la vôtre et pour tout ce qui vous est cher.

t Combien je suis reconnaissant de votre si bon intérêt : je sens au fond de mon cœur toutes vos bontés. »

Le malade voulut un jour tenter une petite promenade dans sa cellule. Une main sur un bâton, et, de l'autre s'appuyant sur mon bras, il put faire encore quelques pas, qui furent ses derniers en ce monde. Sa tête, trop faible pour se soutenir, tombait et vacillait sur sa poitrine Bientôt, fatigué de l'effort, il s'étend sur sa couche, et dit d'un air content : « Ah ! voici la dernière attitude qui me convienne : je ne bougerai plus de mon lit. >

Le samedi, 13 février, il se souleva, et, de sa main d'abord assez ferme, puis toute tremblante, il écrivit cette petite lettre à la supérieure du noviciat de Conflans :

t Ma bien digne Mère,

« Je profite du moment où je puis encore recueillir assez de forces pour écrire quelques mots : bientôt je ne le pourrai plus.

c J'emporte un heureux souvenir de votre chère famille de Conflans et de sa Mère.

t Vivez, mes sœurs, de l'esprit de foi.

t Faites la guerre aux impressions de la nature.

« Ayez toujours un grand courage pour compter

sur la miséricorde infinie, oui, infinie de Notre- Seigneur.

« Je suis calme et joyeux depuis que j'ai des assurances certaines de ma fin : pourvu qu'elle ne larde pas à venir !

« Au ciel, si Dieu daigne m'y appeler ,J|e ne vous oublierai pJs.

« La fièvre me consume.

c Adieu, adieu! je vous bénis pour l'éternité.

t Priez pour moi. »

La maladie d'un seul homme parut un malheur général : on en parlait à la cour, dans les salons, et jusque dans les écoles; on pleurait dans les familles pieuses, on priait dans les cloîtres. Je ne sais en vérité si l'opinion publique eût pu rendre à un mourant un plus universel hommage.

Leurs Majestés l'Empereur et l'Impératrice daignaient envoyer demander chaque jour le bulletin de la santé du religieux, écrit et signé par le Père supérieur. Son éminence le Cardinal-Archevêque de Paris voulut bien visiter plusieurs fois le vénéré malade. Son Excellence le Nonce apostolique vint aussi bénir le soldat de l'Église, mourant épuisé par trente-cinq ans de fatigues et de combats. Tous les jours, depuis le matin jusqu'au soir, il y avait foule à la porte de la maison pour savoir des nouvelles;

à tout instant arrivaient des lettres, les unes adressées au supérieur, les autres au malade lui-même, presque toutes signées des noms les plus illustres et remplies des recommandations les plus touchantes.

Ici c'était l'épanchement de la douleur : « Mes larmes ne cessent de couler depuis que je sais qu'il n'y a plus d'espoir. Je n'ai pas la force de me résigner; j'ai le cœur brisé; il me semble que tout devient sombre autour de moi, et je sens que mon courage partira avec celui qui soutenait ma foi, mon espoir dans cette triste vie. »

Là, c'était l'expression de la reconnaissance : c Vous désirez nous quitter; c'est pour aller au ciel! Pouvons-nous oser nous plaindre? Ah ! mon bon Père, soyez béni de tout le bien que vous m'avez fait ! Obtenez mon pardon d'en avoir si mal profité, etdemandez à être auprès de moi à mon dernier soupir. Au revoir, mon bon, cher, excellent Père ! Appelez-moi près de vous : nous passerons ensemble notre éternité. »

Plusieurs lui faisaient leurs dernières promesses : « Semblable à Notre-Seigneur, élevez-vous au ciel, mon bon Père, en nous bénissant. Nous regarderons peut-être longtemps la place où vous aurez disparu à nos yeux; mais nous vous promettons

de redescendre dans l'arène, et nous suivrons la trace de vos pas pour vous rejoindre bientôt dans l'éternelle patrie. »

Des mères de famille lui écrivaient : « Mon bien cher Père, bénissez tous mes parents, mes enfants, mes amis; bénissez mon âme! Demande* à Dieu pour nous tout ce que vous nous désirez. * Des supérieures de maisons religieuses lui adressaient des adieux au nom de leurs communautés : « Vous partez pour le ciel ! Portez au pied du trône de Dieu l'hommage de notre reconnaissance pour tout le bien que, par vous, il a opéré dans cette chère famille. Ah ! daignez nous continuer, du haut du ciel, cette paternelle protection que nous avons tant aimée et appréciée. » Ceux-ci voulaient qu'on leur rappelât du moins leurs noms; ceux-là, qu'on leur rapportât un seul mot de sa bouche. On ne cessait pas de lui recommander les intentions les plus chères, de lui présenter de pieux objets à bénir.

Le malade écoutait tout, répondait à tout avec simplicité. Au commencement de son agonie, il bénissait encore et baisait ensuite un crucifix que je lui présentais, et me demandait : « Pour qui donc? — Pour madame la duchesse de Dalmatie, » lui répondis-je. La même main qui m'avait confié

MORT DU P. DE RAVIGNAN. 4of

la commission m'adressa bientôt ce témoignage de reconnaissance : t Je n'essayerai pas de vous rendre l'émotion qui m'a saisie à la vue de ce crucifix sanctifié par la bénédiction de notre vénéré Père à l'agonie. Je remercie Dieu de m' avoir inspiré la pensée de faire présenter l'image de notre Sauveur à ce saint, au moment où il allait obtenir la récompense de ses sacrifices et de ses vertus. Je désire placer dans un reliquaire ce Christ qu'il a béni, et y joindre la lettre que vous m'avez écrite pour constater l'authenticité de cette bénédiction suprême. Je transmettrai un jour à ma fille aînée ce Christ et cette lettre, qui resteront pour mes enfants comme une égide dans la vie et une protection devant Dieu à l'heure de la mort. »

Il y avait alors continuel échange de communications enire le mourant de la rue de Sèvres et une pieuse malade de la rue Saint-Honoré. Tandis que le religieux se consumait peu à peu, madame la marquise de*** paraissait s'épuiser dans les tortures; elle aussi, selon sa propre expression, était ^àtée par la croix. Deux fois par jour, M. le docteur Cruveilhier portait et rapportait les nouvelles et les messages. Ces deux âmes, unies par l'épreuve de la souffrance, reçurent bientôt du ciel une consolation commune. Madame la comtesse de***, amie

de la malade et prolestante d'origine, avait été préparée à la foi par les soins du P. de Ravignan ; mais Dieu réservait sa conversion complète aux derniers moments de l'apôtre. Elle m'écrivit alo^s : « Dites bien au P. de Ravignan que c'est de lui que Dieu s'est servi pour toucher mon cœur, et que je mets à ses pieds mon âme et tout le bien que la sainte Église catholique pourra m'inspirer. Demandez-lui pour moi une dernière prière. > Quelques jours après, madame la comtesse dew" faisait son abjuration, en présence de sa pieuse amie.

M. le baron de Ravignan et son fils aîné, auditeur au conseil d'État, nommé Gustave comme son oncle et chéri de lui comme un fils, représentaient toute leur famille auprès du malade. Mesdames ses sœurs, retirées dans le midi de la France, lui écrivaient les lettres les plus douloureuses et les plus tendres. Elles étaient sans cesse d'esprit et de cœur dans sa cellule, prosternées au pied de son lit, implorant pour elles-mêmes et pour leurs enfants la bénédiction de leur saint frère. Ne devant plus le revoir, elles nous demandaient un souvenir de lui, quelques cheveux qu'elles désiraient conserver comme une précieuse relique.

Pendant ces derniers jours il fut permis à un très-petit nombre d'amis de pénétrer encore une

fois dans la cellule où ils avaient reçu tant de consolations. Introducteur d'office, j'ai vu ces visiteurs choisis tomber à deux genoux devant le malade, couvrir ses mains de baisers et de larmes, pendant qu'attendri, mais calme, simple et digne dans la mort comme dans la vie, il leur donnait des conseils, leur faisait faire des promesses, et, avec sa voix haletante, prêchait encore comme dans une chaire. Monseigneur d'Orléans le dépeindra dans son oraison funèbre tel qu'il l'avait contemplé : « Je le voyais encore il y peu de jours ; il était déjà entre les bras de la mort, et des rayons divins semblaient briller sur ce front décoloré; des clartés immortelles reluisaient au fond de ces yeux qui allaient s'éteindre; j'entrevoyais derrière lui les splendeurs de la gloire céleste. »

Le prélat fera allusion, dans le même discours, à une autre entrevue non moins touchante, lorsque ayant désigné, sans qu'il fûL besoin de le nommer pour le faire connaître, un des meilleurs et des plus anciens amis du malade, lui aussi grand orateur, incomparable, il s'écria soudain : « Ah! qu'il me permette de le lui dire ici, son saint ami, à cette heure, répond de son âme devant Dieu encore plus qu'il n'en répondait sur la terre. »

En effet, leP. de Ravignan s'était engagé lui-même

pour cet ami de tous les temps; et, dans la chaleur de son zèle, il lui avait dit : t Je réponds de vous, âme pour àme. a Or, le 29 mars 1 857, peu de mois avant de tomber malade, il avait reçu la lettre suivante, qu'une pieuse reconnaissance nous permet de reproduire ici :

« Mon bienfaisant ami et vénéré Père,

a Je me sens grâce à Dieu, par votre aide, entré pleinement dans la volonté de suivre la voie où vous devez me diriger. Je ne manquerai pas d'aller m'humilier et me fortifier devant vous et par vous. Aiiditui meo dabis gaudium et lœtitiam, et exultabunt ossa humiliât a.

« xMa raison et ma conscience sont satisfaites. Je rends grâce à Dieu et je vous bénis dans le fond de mon cœur. Gardez-moi, je vous en conjure, mon bon Père, votre tendre et protectrice affection ; venez-moi en aide, vos conseils et vos encouragements me sont nécessaires.

« Je vous embrasse avec tendresse et n'attends

que de vous le calme de ma vie et le repos dans la

voie du salut.

c Beuryer. i

Le P. de P»avignan avait répondu : « Mon bien cher ami, votre joie est ma joie, parce que mon

cœur est votre cœur : rendons grâce à Dieu.

« Venez, je vous en conjure.

« Je vous embrasse comme un frère tendrement chéri. »

M. Berryer vint aussi embrasser l'apôtre mourant, se mettre à genoux au pied de son lit, et écouter en pleurant ses adieux qui l'exhortaient encore; et je ne saurais dire tout ce qu'il y eut d'éloquence et de grandeur dans cette scène dont je fus un instant le témoin.

A la même époque à peu près, vint à la rue de Sèvres un jeune et noble étranger, secrétaire d'une des grandes ambassades de Paris, qui, peu auparavant, avait abjuré le protestantisme entre les mains du P. de Ravignan. Sa conversion, d'abord cachée à sa famille par mesure de prudence, avait fini par être connue de son père, qui avait menacé de le déshériter; il se voyait en même temps rappelé de Paris. Avant de partir il avait voulu embrasser encore une fois celui dont Dieu s'était servi pour lui faire tant de bien; ne pouvant plus pénétrer dans sa cellule, il lui écrivit dans ma chambre ces lignes d'adieu que je le vis arroser de ses larmes :

c Le P. supérieur me dit, mon cher Père, qu'on peut vous écrire. Je n'ose pas vous avouer à quel point je prie Dieu tous les jours pour votre guéri-

456 CHAPIThS XXIX.

son ; car enfin vous serez heureux au ciel, et c'est un sentiment coupable d'égoïsme que de désirer que vous restiez encore au milieu de nos misères. Pour moi votre départ d'ici-bas serait un malheur irréparable. S'il ne nous est plus permis de vous approcher, laissez-moi du moins vous remercier une dernière fois. Vous avez fait tout pour moi, je vous dois tout; ma reconnaissance sera éternelle. Ne m'oubliez pas là-haut, mon cher Père, priez pour moi, assistez-moi après comme avant, de loin comme de près. Cette pensée me soutiendra. »

C'était bien le cas de faire une exception ; j'écrivis bientôt au jeune diplomate que le malade voulait le voir, l'embrasser et le bénir. Deux jours dilférents furent laissés à son choix pour ce dernier entretien. < J'ai hâte de vous remercier, me réponditil, de la bonne nouvelle que vous me donnez. Recevoir encore une fois la bénédiction du guide chéri et vénéré de mon âme, sera une grande consolation pour moi. D'un autre côté, l'entrevue que vous avez bien voulu me procurer marquera ma séparation temporelle de celui qui, aujourd'hui, me tient de plus près que qui que ce soit au monde. Vous comprendrez facilement que j'éloigne le plus possible ce moment douloureux ; des deux jours

que vous m'indiquez, je choisis par conséquent le dernier. »

A cet audience d'un mourant, il n'y eut que des larmes et des bénédictions. Le P. deRavignan, profondément ému de tant de reconnaissance et de douleur, parut s'oublier et sortir de ses habitudes; il prédit au néophyte, avec une pleine assurance, la réhabilitation dans sa famille, l'avancement dans sa carrière, enfin la conclusion prochaine d'une alliance inespérée ; et trois mois après, contre toute apparence, les prédictions étaient devenues des faits. Il demanda ensuite un de ses portraits, pour la première fois consentit à le regarder, et après y avoir écrit au crayon quelques paroles sorties de son cœur, il le remit a son jeune ami, au moment de la séparation, en signe d'un éternel souvenir.

A Rome, comme à Paris, la Compagnie s'émut et se mit en prières. Dès qu'arriva au Gesii la nouvelle du danger, leR. P. Rubillon, assistant de France, écrivit à l'un de nos Pères de la rue de Sèvres, qui lui avait rendu compte de l'état du malade : c Vous vous imaginez facilement l'impression qu'a faite sur notre très-révérend Père général et sur nous tous votre dernière lettre. Je comprends dans le bon et vénéré Père le désir de mourir et de quitter cette terre où il a tant travaillé et tant souffert ; mais, de

Page 1