‹ Vie du R. P. Xavier de Ravignan de la Compagnie de JésusChapitre 5 sur 13 · II · texte numérisé non relu

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son côté, il doit comprendre les regrets de ses Frères, regrets inspirés par la charité qui nous unit, inspirés aussi par l'amour de la Compagnie menacée de perdre sur la terre un de ses membres les plus utiles. Dites donc au bon P. de Ravignan que notre très-révérend Père général lui envoie sa bénédiction dans toute la plénitude de son cœur, que tous nos Pères de Rome prient pour lui et se rappellent à son souvenir. »

Le très-révérend Père général écrivit bientôt luimême : « Le R. P. assistant m'a communiqué les nouvelles que vous lui avez données sur l'état de notre bon Père de Ravignan. Elles m'ont singulièrement affecté; je croyais que notre cher malade se remettrait peu à peu, et que le danger était passé ; et votre lettre nous fait craindre que nous ne le possédions plus longtemps sur la terre. Cette nouvelle m'afflige beaucoup, secundum hominem, mais la volonté de Dieu avant tout. La disposition d'àme dans laquelle se trouve notre cher malade me console et me remplit de joie. J'ai dit la messe aujourd'hui pour lui, et chaque jour je le recommande à Dieu : Si possibile est, transeat calix iste; ver unit amen non mea voluntas, sed tua fiât. Veuillez dire au cher malade que je lui envoie ma bénédiction. Si le bon Dieu l'appelle, qu'il se sou-

vienne de nous, et que surtout il nous obtienne la grâce d'être tous fidèles à nos règles et à nos constitutions : Nulla nobis nocebit adversitas, si nulla nobis dominetur iniquitas. »

Le 14 février, le malade me fit appeler de bonne heure et me dit : « Je viens de passer une nuit plus laborieuse que jamais. A ce sujet, j'ai une pensée à vous communiquer, mais ne me répondez pas immédiatement; je vous la soumets, vous l'examinerez, vous prierez avant de me répondre.

« Je me suis demandé si ce serait aller contre les desseins de Notre-Seigneur, qui exige de moi cette expiation, hélas! si juste, pour mes péchés, que de me procurer désormais un petit allégement pendant la nuit. Ne devrais-je pas plutôt souffrir tout seul et sans aucune consolation? Cependant, d'après la règle, je dois vous consulter, et c'est à vous de aécider.

« Eh bien ! je serais un peu soulagé si désormais on m'assistait durant la nuit, au moins une nuit sur deux. D'heure en heure, on me lirait, pendant une dizaine de minutes, quelques versets de l'Évangile ou de l'Imitation, ou bien quelques passages d'une vie de saint. >

J'allais répondre : — t Ne me répondez pas encore, ajouta-t-il; pensez-y d'abord devant Dieu;

car si je sens que Notre-Seigneur nie reproche cet adoucissement, je le refuserai aussitôt. »

J'allai donc, suivant son pieux désir, consulter Notre-Seigneur à la chapelle : « Eh bien! lui dis-je en revenant, la question est résolue. Vous avez fait votre devoir en demandant ce qui pouvait vous soulager ; nous ferons le nôtre en vous le procurant. Ainsi désormais, toutes les nuits, deux de nos Pères et Frères seront désignés pour vous assister, l'un jusqu'à minuit, l'autre jusqu'au matin. Tous, d'ailleurs, sont si désireux de vous voir! ils en ont été privés depuis le commencement de votre maladie, ils seront dédommagés à la fin. » Dans le fait, dès que cette nouvelle fut transmise à la communauté, il y eut un empressement facile à concevoir : chacun sollicita son tour comme une faveur. Le cher malade en fut touché, et quelquefois il s'écriait : « Que nos Pères sont donc bons! que je suis reconnaissant de leur charité ! »

Le P. de Ravignan , amateur jusqu'à la fin de l'exactitude et de la précision, voulut rédiger luimême le petit programme à suivre dans ces veillées; je l'écrivis mot à mot sous sa dictée.

On lui lut d'abord la Vie du P. de Beauvau, puis celle du cardinal Btllarmin, jésuites aussi. Après la lecture, il s'écriait souvent : c Mon Dieu,

que sommes-nous donc auprès de ces grands hommes? »

Ce même jour, 14 février, il me dit encore de lui-même : « L'heure est venue, ce me semble, pour les derniers sacrements. Mais il faut faire une chose si grave à loisir et avec tout le sérieux qu'elle demande. Je vais prendre toute cette journée pour m'y préparer. Je ne communierai pas demain matin à la messe, afin de recevoir à la fois, dans la journée , le saint viatique et l'extrêmeonction.

« Toute la communauté sera présente, selon notre usage, et désormais je pourrai communier en viatique de temps en temps.

« Je me suis demandé si je devais faire une confession générale, mais j'avoue que je ne m'y sens pas porté. Je me contenterai d'un aveu. D'abord vous savez tout le reste : je vous ai tout dit. Quant au regret de mes fautes, je puis dire que je l'ai. Kh\ je suis confus, humilié de penser que Dieu ïi*a pardonné; je ne le comprends pas, non; et encore qu'il m'ait lavé de mes iniquités par les expiations des autres! c'est un mystère pour moi.

« Ah ! mon Père, j'ai le désir de mourir, trop peut-être. Cependant Dieu m'est témoin que ce

n'est pas pour ne plus souffrir sur la terre, maïs seulement pour le voir dans le ciel. »

Dans la soirée, à cinq heures et demie, il me fit sa confession; avec quelle humilité, quelle contrition, quelle confiance! A sept heures et demie, il voulut se confesser encore, pour augmenter la grâce en lui par-une nouvelle absolution.

Comme ensuite je lui demandais pardon de lui avoir toujours été inutile et ingrat : « Ne me dites pas cela, ne me dites pas cela, s'écria-t-il ; vous me faites mal, vous me faites trop de mal! C'est moi qui ai été un indigne. »

Le 15 au matin, il me dit : t Je suis bien tranquille et bien content. » A huit heures, au son de la cloche, la communauté se réunit à la chapelle pour accompagner le saint Sacrement dans la chambre du malade. Avant la cérémonie de l'extrême-onction, le P. dé Ravignan me fit signe d'approcher, et me pria de demander pardon en son nom à tous ceux qui l'entouraient. Après avoir satisfait son pieux désir, je lui dis, en me faisant l'interprète de la communauté, que je voyais profondément touchée : « Assurément nos Pères et nos Frères vous pardonneraient de tout leur cœur, s'ils avaient quelque chose a vous pardonner; mais ils n'ont rien, je vous l'atteste.

MORT DU P. DE RAViGNAN. 463

« Allons ! mon bîen-aimé Père, voici pour vous le dernier avènement de Notre-Seigneur. Selon sa promesse, il vient à vous ; et, cette fois, c'est pour vous prendre avec lui : Iterum venio et accipiam vos ad meipsum. Ah ! vous pouvez bien lui dire avec les disciples : Demeurez avec nous, Seigneur, parce que le soir est venu et que le jour est à son déclin. Ou plutôt c'est l'aurore qui se lève, et c'est vous qui demeurerez avec lui.

« Au nom de la sainte Église et de la Compagnie, notre seconde mère, nous vous apportons ces derniers sacrements, que l'Institut a si bien nommés les armes spirituelles préparées par la libéralité divine pour le passage de la vie temporelle à la vie éternelle.

« Courage donc et confiance! Souvenez-vous, à cette heure, de la grande exhortation de notre Père saint Ignace à ses fils malades et mourants : Que dans notre mort, encore plus que dans notre vie, Dieu, notre Créateur et Seigneur, soit glorifié par la soumission à son bon plaisir, et le prochain édifié par l'exemple de la patience et du courage, accompagnés d'une foi vive, de l'espérance et de l'amour des biens éternels que Notre-Seigneur nous a me-' rites et acquis par les incomparables labeurs de sa vie et de sa mort.

« Ah ! mon bien-aiméPère, la Compagnie de Jésus

dans le ciel vous protège; la Compagnie de Jésus sur la terre vous entoure de ses regrets et de ses prières, jusqu'à ce que Notre-Seigneur daigne recevoir votre àme affranchie de votre corps. »

Le \ 8 février, je lui disais : « Mon bon Père, vous baissez. — Ah ! je le sens bien, dit-il en tressaillant; mourir! oh! quelle joie! quel bonheur! »

Comme j'allais ce jour-là à la réunion ordinaire des Enfants de Marie, qu'il avait tant de fois présidée, il me dit d'un air de compassion : a Pauvre Père, c'est toujours moi qui vous charge; ne vous fatiguez pas. » Je lui demandai le sujet de mon exhortation, et il me répondit : « Parlez-leur de l'esprit de pénitence. Oui, oui, qu'elles méprisent la vanité du monde et qu'elles pensent à l'éternité. »

Le 19, M. Gruveilhier ayant dit au malade que tout espoir de guérison n'était pas perdu, que si on pouvait seulement gagner du temps, la nature réagirait et finirait par prendre le dessus, il répondit : « Oh! j'espère bien que non! Ce n'est pas seulement un organe qui est atteint, c'est le principe même de la vie. » Il me dit ensuite : « Ces paroles du médecin me troublent pour un moment, mais seulement à la surface; car dès que je me recueille, je retrouve au fond de mon cœur la voix de mon bienheureux Père, la réponse de mort avec une joie

du ciel. Saint Ignace ne veut pas que je doute, et m'en fait un reproche. »

La nuit du 19 au 20 fut très-douloureuse; il me dit dès le matin : « Ah! Dieu soit béni! je craignais de ne point souffrir. » Puis, me consultant sur son état intérieur pour se prémunir contre toute illusion, il ajouta : « Sauf, de temps en temps, des actes positifs de contrition, c'est un état habituel d'union à Dieu, de présence presque sensible de saint Ignace. Dès que je l'appelle, en disant : Mon Père! mon Père! il est là. Joignez-y le désir permanent de mourir pour voir Dieu Notre-Seigneur, non pas à cause de moi, mais purement à cause de lui. Cependant, quoique je ne puisse pas être indifrent entre la vie et la mort (cela est au-dessus de mes forces), je sens que je serais résigné, si Dieu le voulait, à vivre encore. Mais j'avoue que ce dernier sentiment est plus pour la théorie que pour la pratique. Il me semble, d'après la doctrine des Exercices, reconnaître en tout cela les signes du bon esprit. Du reste, je le sens, c'est Dieu, Dieu tout seul qui opère en moi; je ne fais rien, je ne suis que passif. Je dois tout aux prières qu'on fait pour moi. Je ne comprends rien, rien aux bontés de Dieu ; c'est un abîme ! »

Le % l février, après une nuit la plus critique et

la plus douloureuse de toutes, il me dit le matin i c Ah! mon bon Père, voici une nuit d'expiation. Je reconnais le dessein de Dieu, qui répond enfin au besoin que je sentais de souffrir en punition de mes péchés. J'ai passé pendant une heure et demie par les douleurs les plus aiguës de l'agonie. J'ai été au moment de vous faire appeler, car j'ai cru que je ne devais pas survivre. J'en avais presque le délire, du moins dans toute la partie inférieure de l'âme; mais la partie supérieure restait calme, soumise et unie à Dieu. C'est bien, tout est bien ! »

Une complication venait de se déclarer : cette crise était le début et le premier symptôme d'une inflammation d'entrailles. La souffrance succédait à un état de langueur ; elle fut aiguë et permanente. A partir de ce jour, l'estomac refusa toute nourriture, la faiblesse devint excessive, le mouvement dans le lit fut impossible, et la figure, jusque-là naturelle, alla prenant un air de mort.

On se préoccupait beaucoup de ce nouvel accident; le malade, avec son calme ordinaire, se contenta de me dire en souriant : « Bah ! c'est une faiblesse d'esprit de s'inquiéter si facilement. »

Peu de temps après, il me dit : « Nous ferons la grande neuvaine de saint François Xavier au commencement du mois de mars, du 3 au 12, et comme

c'est précisément le 3 décembre, fête de saint François Xavier, que je suis tombé malade, nous la ferons en action de grâces. » Il pensait donc alors qu'il pourrait aller jusque-là. Cependant le 24 il me dit : « J'approche enfin ; le jour va venir plus tôt que je n'avais espéré. Je me trouve en ce moment un peu froid et indifférent, mais au fond confiant et paisible.

« Ah ! comment, après les iniquités de ma vie, osé-je espérer? Mais la miséricorde de Dieu est immense. Je devrais être au-dessous du dernier des réprouvés, et je puis espérer le ciel et je vais mourir dans la Compagnie! quelle grâce! quel bonheur! Ah ! mon Père, priez Notre-Seigneur qu'il me pardonne ! »

Il ajouta quelques instants après : « Je ne regrette rien en ce monde, où je ne faisais aucun bien et rien que du mal. »

Dans la nuit du 23 au 24, le R. P. provincial, qui le veillait, lui demanda s'il désirait entendre la lecture de quelque psaume du bréviaire, ou s'il n'aimerait pas mieux rester uni à Dieu dans le silence ; et comme il répondait : « Oui, oui, le silence! » le R. Père ajouta : « Eh bien ! unissez-vous à l'agonie de Noire-Seigneur, car vous êtes aussi dans les angoisses. — Oui, reprit-il, je suis dans l'angoisse, mais dans la paix. »

Le 25 février, il me dit dès le matin : t Je commence à sentir que ma tête se fatigue. Il faut donc se hâter et profiter de la permission donnée par Mgr l'Archevêque, pour avancer l'époque du jubilé. Je pense le gagner mercredi prochain , 3 mars ; je passerai les deux jours précédents en retraite; je ne verrai personne excepté mon frère, vous et l'infirmier. Imposez-moi vous-même des conditions de jubilé que je puisse remplir. Mais vous savez que j'aime les choses précises ; que ces conditions scient donc bien nettement posées. >

Je revins bientôt avec les conditions écrites, et j'en donnai lecture au malade. Au lieu des stations il devait baiser le crucifix; à la place de l'aumône, l'aire un acte de charité; et pour le jeûne, offrir à Dieu le sacrifice de sa vie.

« Très-bien ! très-bien ! » me répondit-il; et, levant les yeux au ciel, il ajouta : « Enfin le mois de mars est venu; j'aurai alors fini ma tâche! »

Ce même jour, qui devait être le dernier, ressembla d'abord aux jours qui avaient précédé ; le médecin ne constata dans ses deux visites du matin et du soir qu'une augmentation de faiblesse, avec la continuation des mêmes symptômes. Il prévint seulement que la moindre crise pourrait précipiter le dénoûment. Je remarquai bientôt un mauvais

signe : les yeux du malade parurent se rallumer, ils étaients ardents, son teint s'enflammait; de plus il y avait je ne sais quelle inquiétude dans les mains qui allaient et venaient, soulevaient un moment la couverture et la ramenaient sur la poitrine ; souvent les doigts s'enlaçaient machinalement dans le cordon de la sonnette.

Cependant la journée se passa dans les pratiques de piété ordinaires. De temps en temps, je lui lisais un verset de l'Imitation, à l'ouverture du livre, et la divine Providence nous faisait toujours rencontrer d'admirables à-propos. Dans l'après-midi, je récitai mon bréviaire près de lui, lisant à haute voix quelques passages auxquels il s'unissait de cœur.

A six heures du soir, je rentrai dans ma chambre, cédant la place au Frère infirmier, qui venait à cette heure tous les jours faire la lecture de piété. Après quelques minutes, il accourt et m'annonce qu'une crise se déclare. J'arrive : le P. de Ravignan était haletant et défaillant dans la douleur. « Vous souffrez beaucoup? — Oui, beaucoup. » Je lui propose de lui donner l'absolution ; il me répond : c Volontiers, » et il récite tout haut son acte de contrition. Je lui parle du jubilé : « Pas encore, me dit-il ; nous aurons le temps. >

Pendant une demi-heure que dura cette crise, il

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