‹ Vie du révérend père LacordaireChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE VIII luGS Conférences <ie Notre— r>anie · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII luGS Conférences <ie Notre— r>anie

Conditions posées. — M. Affre. — Première impression. — La manière du nouveau Prédicateur. — Notre géant. — Retraite volontaire. — Raisons.

Faites-le prêcher à Noti-e-Dame... Ce fut un trait de lumière ; et encore une fois le salut était venu c!e l'ennemi. Ozanam, le chef de la jeunesse catholic^ue, cette âme de feu dans un corps pâle et mourant, ne laissa pas tomber inutile cet appel évident de la Providence ; il alla trouver Mgr de Quélen et le supplia d'inviter l'abbé Lacordaire à prêcher le carême de 1835 dans l'église métropolitaine. Au même moment, la porte s'ouvrit, et La Mennais parut. Monseigneur courut à sa rencontre, l'embrassa, le prit par la main, et, se tournant vers les jeunes solliciteurs qui, avec leur chef, attendaient une réponse: « Voilà, Messieurs, l'homme qui vous conviendrait, si la faiblesse de sa voix lui permettait de se faire entendre; il faudrait ouvrir les grandes portes pour laisser entrer la foule, et la cathédrale ne serait pas assez vaste pour contenir ceux ciui accourraient autour de sa chaire.

« — Oh ! moi, maintenant, Monseigneur, répondit tristement La Mennais, ma carrière est finie! »

Les étudiants se retirèrent après avoir remis à l'archevêque une sorte de programme des questions que la jeunesse désirait entendre traiter dans la chaire de Notre- Danie.

Bientôt, Paris intelligent et sérieux s'émut. On avait appris que le prédicateur de Stanislas allait paraître à Notre-Dame. Le charme de la parole de l'oi-ateur, et, il

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faut le dire, le goût de l'opposition toujours si contagieux en France, firent de cette station un événement littéraire et politique autant qu'une ié\-olution religieuse. Les écoles descendaient en masses serrées de la montagne Sainte-Geneviève ; tout ce qu'il y avait dans Paris d'hommes distingués, d'artistes, de curieux, d'amateurs du beau, se joignit à cette jeunesse enthousiaste. Lacordaire eut ainsi la gloire d'aider à la réaction religieuse qui aboutit plus tard à la liberté d'enseignement, et de créer des phalanges d'hommes, transfigurés en apôtres, qui ont fait succéder à un indiff'érentisme glacial, cette résistance calme, raisonnée, inébranlable qui aboutira, espérons-le, au triomphe de la religion et de la vertu.

Mgr de Quélen n'avait mis qu'une condition, dictée d'ailleurs par la prudence, à son acceptation définitive, c'était que l'abbé Lacordaire livrerait préalablement à l'examen de ses supérieurs un plan et des cadres. Il se soumit sans difficulté; et, sur le rapport favorable de l'abbé Affre, il fut invité à monter dans la première chaire de France.

Ce fut, parait-il, un étonnement général, pi-esque un mouvement de stupeur parmi les rares fidèles de Notre- Dame, le jour de l'ouverture des conférences. Dès huit heures du matin, toutes les chaises étaient retenues, et les catholiques se trouvaient noyés clans l'affluence des curieux exotic^ues. Mais le scandale fut à son comble quand les excellentes dévotes, qui assistaient à la messe des chanoines, se virent impito3'ablemen[ refoulées dans les nefs inférieures pour laisser la place aux hommes. Et à quels hommes! Ils déployaient, pour charmer les loisirs de l'attente, qui les Dc'bats, qui le Constitutionnel ou le National; et il en vint six mille!

A une heure précise après-midi, la croix archiépiscopale parut, précédant Mgr de Quélen. Accoutumé qu'il était à officier dans Notre-Dame vide. Monseigneur ne put contenir un mouvement de surprise, et peut-être d'effroi, en voj'ant « ces flots de peuple venir battre les murailles de son immense cathédrale, noyer la base des colonnes, se suspendre aux vastes galeries. »

L'humble surplis du jeune prêtre parut à son tour, dans

la chaire. Emu, mais ferme, le jeune orateur regarde. Il avait reconnu ses admirateurs et ses amis. Le silence s'était fait dans cet océan humain le plus beau et le plus vaste qui jamais, depuis saint Bernard, eût entouré une chaire chrétienne (1).

« Je commençai mon discours, a dit Lacordaire, l'œil fixé sur l'archevêque qui était pour moi, après Dieu, mais avant le public, le premier personnage de cette scène. Il m'écoutait, la tête un peu baissée, dans un état d'impassibilité absolue, comme un homme qui n'était pas simplement spectateur, ni juge, mais qui courait des risques personnels dans cette solennelle aventure. Quand j'eus pris pied dans mon sujet et mon auditoire, que ma poitrine se fut dilatée sous la nécessité de saisir une si vaste assemblée d'hommes, il m'échappa un de ces cris dont l'accent, lorsqu'il est sincère et profond, ne manque jamais d'émouvoir. L'archevêque tressaillit visiblement, une pâleur qui vint jusqu'à mes 3'eux couvrit son visage, il releva la tête et jeta sur moi un regard étonné. Je compris que la bataille était gagnée. »

Ce cri, dont parle Lacordaire, nous le connaissons. L'orateur sacré avait pris pour thèse la nécessité d'une Eglise enseignante, et pour premier principe que l'homme est un être enseigné. Arrivé là, il promena sur l'auditoire un de ces regards qui enveloppent et subjuguent: « Pourquoi ai-je pris la parole dans cette enceinte, s'écria-t-il ; si je jette les 3^eux autour de moi, je découvre des fronts de tous les âges, des cheveux qui ont blanchi dans les veilles de la science, des visages qui portent la trace de la fatigue des combats, des jeunes hommes enfin qui viennent de cueillir à peine la troisième fleur de la vie.

(i) Mgr Ricard. Chap. VIS

Assemblée, assemblée, dites-moi, que me demandez-vousl que voulez-vous de moi? La vérité! Vous ne l'avez donc pas en vous, vous la cherchez donc, vous voulez la recevoir, et vous êtes venus ici pour être enseignés. »

Puis il continua en remontant à l'origine de chacun de nous: « Lorsque vous étiez enfant, vous aviez une nière ; ce fut sur son sein que vous reçûtes votre première éducation. Elle vous éclaira d'abord dans l'ordre des sensations en vous dirigeant continuellement dans vos rapports avec les objets extérieurs. De plus, par la transmission longue et laborieuse de la parole, elle ouvrit en vous la source de l'intelligence. Puis elle déposa au fond de votre âme un trésor plus précieux, celui de la conscience; elle vous punit et vous récompensa selon vos actions, vous donna la mesure du juste et de l'injuste, et fit de vous un être moral. Elle vous initia encore aux m3'stères de la foi, et vous apprit à croire aux choses invisibles, dont les choses visibles ne sont que le reflet: elle fit de vous un être religieux. C'est ainsi que, dès l'aurore de votre vie, vous fûtes enseignés dans les quatre ordres qui constituent tout votre être : dans l'ordre des sensations, des idées, de la conscience et de la foi.

« Quand l'homme a passé l'âge du premier enseignement, il se range dès lors dans une de ces classes qui se partagent l'humanité: les hommes éclairés, et ceux qui ne le sont pas. Les hommes qui ne sont pas éclairés forment ce qu'on appelle le peuple, et le peuple absorbé dans sa pauvreté et son travail incessant, reste à jamais incapable de revenir sur son éducation première par ses études personnelles et ses réflexions propres... Il ne peut s'affranchir de l'enseignement qui lui a été donné, qu'en acceptant d'autres enseignements, dont il se croira peutêtre le juge, mais dont il ne sera au fond que le serviteur. Aussi, quand vint au monde Jésus-Christ, le libérateur des intelligences, il disait de la mission que son Père lui avait confiée : le Seigneur m'a envoyé pour évangéliser les pauvres. Pourquoi les pauvres? sans doute parce qu'il's sont le plus grand nombre, et que, toutes les âmes étant égales devant Dieu, quand il les pèse dans la balance de l'éternelle justice, l'àme du peuple doit

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Lacordaire à Notre-Dame.

LACOnDAlUE

l'empoiter; mais aussi et bien davantage encore, parce que le peuple, dans son impuissance d'apprendre et de savoir, a besoin d'un maître qui le mette en possession de la vérité, par un enseignement sans frais et sans péril.

« S'il en est ainsi de l'homme enfant, s'il en est ainsi du peuple, il en est de même de la totalité du genre humain. » Et il conclue: » Ou la A-érité n'est qu'un nom et l'homme n'est que le jouet misérable d'opinions qui se succèdent sans fin, ou bien il doit y avoir sur la terre une autorité divine, permanente, qui enseigne l'homme. »

Nous avons voulu donner tout au long ce passage pour faire juger la manière du Maître. On comprend que des accents si nouveaux dans la chaire chrétienne aient remué profondément la foule des auditeurs qui s'entassaient jusque dans le fond obscur des chapelles, pour entendre quelques éclats de sa voix.

Les quinze conférences fameuses qui remplirent les années 1835 et 1836, roulèrent sur la nécessité de l'Eglise enseignante et sur sa constitution, sur son autorité morale et infaillible, sur le chef de l'Eglise et sur les rapports de cette Epouse du Christ avec l'ordre temporel, enfin sur la doctrine de l'Eglise en général, et sur ses sources, sujet palpitant et tout actuel, aussi le succès fut-il immense.

« L'orateur et l'auditoire, a écrit Lacordaire, sont deux frères qui naissent et meurent le même jour. » L'auditoire de Notre-Dame fut bien le frère de Lacordaire, ou plutôt son enfant, car c'est lui qui l'a créé; et si, avec les tranformations de l'âge et du temps, il subsiste encore aujourd'hui, c'est qu'il a reçu de lui quelques étincelles d'une impérissable vie.

Ce fut d'abord la curiosité c£ui le rassembla, nous

l'avons dit; mais les curieux étaient devenus attentifs, et les indifférents respectueux. Ce concours d'auditeurs n'a jamais fait défaut à Lacordaire, et jusqu'à la fin de sa carrière de prédicateur, personne n'a eu au même degré le don d'attirer et de remuer les multitudes. C'est qu'aux enfants d'un siècle à la fois inquiet et orgueilleux, il avait du premier coup deviné le langage qu'il fallait parler... Il ne leur disait pas: « Mes Frères, » mais: « Messieurs. » Il leur parlait d'égal à égal, ou s'il s'élevait au-dessus d'eux, c'était comme homme et non pas comme prêtre. Imitant le noble orgueil de saint Paul : « Vous êtes Français, leur disait-il, je le suis comme vous; philosophes, je le suis comme vous; libres et fiers, je le suis plus que vous. »

Mais ce qui, après avoir étonné ses auditeurs, les avait conquis et enchaînés, c'est que ce siècle auquel ils étaient fiers d'appartenir, ce prêtre l'aimait autant qu'eux. Il célébrait déjà avec une précision singulière, les découvertes de la science qui devaient abréger les distances, supprimer l'espace, rendre de peuple à peuple les communications plus faciles. A ses yeux, toutes ces découvertes ne pouvaient avoir qu'un seul but, permettre à la vérité d'aller droit et vite (1). »

Cette foule ne se dispersait point aussitôt après le sermon. Elle s'attardait sur le péristyle, sur la place, à échanger l'expression de son enthousiasme, « ou bien, raconte un témoin oculaire, on se portait à la porte de la sacristie par laquelle il devait sortir, dans les rues par lesquelles il devait passer. » « Qu'il est beau! disaient les hommes. » « Qu'il est bon! murmuraient les femmes. »

Mgr de Quélen qui assistait à tous ses sermons fut transporté d'un triomphe qu'il avait été loin d'espérer; et, uu jour, se levant de son siège archiépiscopal, devant cet immense auditoire, il décerna à son jeune protégé le titre de « nouveau projohète. » Prophète, il l'était en effet, et par la grandeur des vérités qu'il annonçait, et par la forme dont il revêtait ses pensées, et plus encore par les destinées nouvelles qu'il préparait à l'Eglise. Prophète,

(i) D'après M. d'HaussonviUe, p. 103

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il l'a été par l'ampleur de la doctrine, les vues profondes qu'il projetait sur l'avenir. Futur fils de saint Dominique, il inaugurait déjà l'esprit et les allures qu'il saura imprimer à son Ordre. « Ces conférences, a-t-il dit, n'appartiennent précisément ni à l'enseignement dogmatique, ni à la controverse pure ; mélange de l'un et de l'autre ; de la parole qui instruit et de la parole qui discute, destinées à un pavs où l'ignorance religieuse et la culture d'esprit vont d'un pas égal, et où l'erreur est plus hardie que savante et profonde, nous avons essa3-é de parler des choses divines dans une langue qui allât au cœur et à la situation de nos contemporains. De là, je présume, les sympathies qu'on nous a prodiguées et aussi les voix accusatrices qui nous ont poursuivi. Les unes nous ont traité comme un frère aventuré dans les régions de la foi, les autres comme un frère perdu dans les ressouvenirs du monde. Nous avons tâché d'être doux envers les uns comme envers les autres. »

Un mot résumera cette impression générale et marquera pour la postérité le talent et l'œuvre de cet homme extraordinaire. Lacordaire était descendu de chaire, et il se reposait dans la sacristie de Notre-Dame, quand Mgr de Quélen vint à lui et l'invita fort gracieusement à le suivre.

Ils montèrent tous deux dans la voiture archiépiscopale et le prélat donna l'ordre de le conduire au n» 71 de la rue Saint-Dominique. C'était l'adresse de Madame Swetchine. En entrant dans le salon de la (( maternelle amie » du jeune conférencier, l'archevêque, tout radieux :

— Madame, dit-il, je vous amène notre géantl

Cette appréciation répondait à celle de 1833 et tranchait la question si mélancoliquement traitée par les amis de Lacordaire après le discours de Saint-Roch. Non, il ne devait jamais être un prédicateur selon la formule,

entrer dans un moule trop froid et trop étroit pour lui; homme nouveau formé pour des temps nouveaux, il brisera ce moule désapproprié à son talent et à sa méthode. Ne pouvant dans son impétuosité suivre la marche savante et compassée de Bourdaloue et de Massillon, d'un bond il s'élancera près de Bossuet, et aura l'honneur, sinon de l'égaler, assurément au moins de le suivre dans ses élans et d'imiter le coup d'aile de l'aigle (1).

A aucun moment de sa vie, Lacordaire ne fut peut-être environné d'une popularité pareille. La publicité, la gloire lui arrivaient ainsi pour la seconde fois et par des voies aussi régulières qu'éclcitantes. Rien ne lui manquait de ce qui pouvait le satisfaire et l'enivrer, et il n'avait encore cjue trente-trois ans. Et, chose bien plus goûtée encore, le commerce des âmes se révélait à lui, commerce qui est la véritable félicité du prêtre digne de sa mission. Au pied de la chaire de Notre-Dame, il avait vu naître ces affections et ces reconnaissances qui attachent l'homme à l'apôtre par des liens dont la douceur est aussi divine que la force.

Mais voici que par une de ces merveilleuses intuitions dont il a eu plus que personne le secret, tout à coup il reconnaît que le recueillement, le travail, le silence, la solitude lui sont encore nécessaires. Il s'arrête au faîte de son triomphe et part pour Rome. Mesure souverainement sage ! Quelque éclatant qu'ait été le succès de ses conférences de 1835-1836, parmi les hommes du monde, le vieux clergé ne pouvait se faire à cette prédication sans exemple, à cette façon insolite et presque la'ique de traiter de la Religion dans la chaire chrétienne. Sans rien spécifier, sans attaquer directement aucune des propositions du prédicateur, on se récriait en termes généreux contre l'inexactitude théologique de son langage; on l'accusait surtout de parler des choses de la Religion dans un esprit trop moderne. L'étonnement, la jalousie, l'esprit de rivalité, hélas! eurent leur part dans ce concert de clameurs et de blâmes.

(i) M. FoissET. Vie de Lacordaire.

L'écho de cette opposition était venu jusqu'à l'orateur, et il avait compris de suite le parti à prendre. « Après deux années de Notre-Dame, a-t-il écrit, je compris que je n'étais pas assez mûr pour fournir la carrière d'un seul trait et que j'avais besoin de me recueillir pour achever dignement l'édifice commencé. Je demandai donc à l'archevêque la permission de me retirer et d'aller passer ciuelque temps à Rome. Est-il sage de rester toujours sous les yeux du public et des fidèles comme un problème? Peut-on acquérir une autorité vraie, l'autorité nécessaire au prêtre, lorsque des gens de bien se demandent si vous êtes ou non orthodoxe? Ne vaut-il pas mieux vivre dans la retraite, écrire au lieu de parler? »

Lacordaire fait ici allusion à un ouvrage d'apologétique qu'il méditait et qui aurait dû embrasser l'étude générale et complète de la Religion envisagée au point de vue des besoins de la société d'alors. « Nous manciuons, disait-il à Madame Swetchine, d'un ouvrage qui expose toute la série de la doctrine catholique d'une manière conforme aux pensées de ce temps, c'est-à-dire capable, par de certaines apologies, de faire impression sur les âmes telles qu'elles sont. En cinq ou six années j'aurai achevé cet ouvrage et donné à ma réputation une base solide ; rien ne m'empêcherait alors de remonter dans la chaire et de donner ma vie à toutes les œuvres qui se présenteraient. »

Tels étaient les rêves de Lacordaii-e en 1836; il mourra sans avoir réalisé ce projet d'ouvrage qu'il n'a jamais abandonné. Un séjour un peu prolongé dans la ville sainte était un moyen de se fortifier dans la science ecclésiastiqne et de donner un point d'appui à son apostolat ultérieur.

Cette première partie de son dessein était immédiatement réalisable; il partit donc. Mais la Providence l'appelait à Rome dans bien d'autres vues qui ne lui seront révélées que plus tard.

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