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CHAPITRE IX

Vocation monastique.

Accueil nouveau à Rome. — Le livre de La Mennais : Affaires de Rome. — Lettre sur le Saint-Siège. — La nostalgie de la France et de la chaire. — Premières ouvertures de son projet. — Un appel à la France.

Il la revoyait donc cette ville dont tout prêtre animé de l'esprit de sa vocation porte Timage dans son cœur ; iJ la revoyait, mais combien différente pour lui ! Une première fois il y était venu l'âme troublée, torturée, en proie au doute, incertaine de sa A'oie, incertaine même de la vérité ; et un accueil froid lui avait appris que l'errcur pouvait bien l'avoir séduit. Il la revoyait aujourd'hui dans le calme, l'âme ouverte, après avoir donné à la vérité non seulement le gage d'une soumission absolue, mais la preuve de son courage et de sa vaillance. On l'avait accusé d'être secrètement attaché au système d'un homme qui s'était violemment séparé de l'unité catholique, il répondait en venant vivre et s'instruire à Rome, centre de l'unité, sous les yeux de Celui qui est le souverain juge des controverses. Il était venu d'instinct, comme un fils malheureux court à sa mère, comme le vaisseau fatigué cherche le port. ,

Bien vite il demanda une audience ; en le voj'ant entrer dans son cabinet, le Pape ouvrit ses deux bras et dit d'un air tout joyeux : « Ah! l'abbate Lacordaire ! » Le jeune prêtre se prosterna pour baiser les pieds du Vicaire de Jésus-Christ; Grégoire XVI, lui prit la tète dans ses mains, la pressant avec effusion, et disant : « Je sais que l'Eglise catholique a fait en vous une belle

acquisition. » Puis il le fit asseoir en face de lui, et se complut à rappeler les souvenirs du jour où il l'avait reçu en compagnie de deux autres collaborateurs à l'Avenir : « L'abbé La Mennais était là, dit-il, puis le comte de Montalembcrt, puis l'abbé Lacordaire, et ici le cardinal de Rohan, c'était une belle chambrée. » Et il désignait la place occupée par chacun d'eux. L'audience finie, le Pape l'accompagna de son bon sourire, lui fit de la main un signe paternel en répétant Yaddio des Italiens- Cette réception si cordiale du Pape valut à l'abbé Lacordaire le meilleur accueil des cardinaux et autres personnages éminents de la cour romaine.

Quand on sut en France que Grégoire XVI s'était montré si favorable à cet homme chez qui on avait dénoncé jusqu'à A^ingt-sept propositions prétendues erronées, on s'étonna. Mais le Pape, qui le savait bien, profita d'une autre circonstance pour accentuer son approbation. Dans une cérémonie publique, le jour de la Chandeleur, il avait donné ordre au maître des cérémonies de réserver un magnifique cierge. On se demandait à qui le Pontife le destinait. Au cours de la cérémonie, au moment où le jeune Français s'approchait, Grégoire s'interrompit, disant avec sa A'ivacité habituelle au cérémoniaire et désignant le cierge : Presto per l'abhate Lacordaire. Vite pour l'abbé Lacordaire !

Il eut la joie de recevoir la visite de Montalembcrt, et « ils vécurent ensemble, dit-il, paisibles, unis, et heureux sur le site de leurs anciennes divisions et de leurs anciens tourments. » Son ami le laissa au printemps de 1837, et Lacordaire pensait à son tour reprendre le chemin de la France; mais le choléra vint à éclater avec une intensité terrible. Il resta donc et vint se inettre avec un dévouement admirable, à la disposition du cardinalvicaire. La lettre par laquelle il annonçait sa résolution à Montalembcrt se terminait ainsi : « Si je meurs tu garderas ma mémoire. Il ne sera pas nécessaire de la défendre, elle sera trop peu de chose (il août 1837). » Son séjour se prolongea ainsi au grand avantage de son àme et de ses résolutions intimes.

La correspondance de Lacordaire avec Madame Swetchine nous dit la paix dont il jouit et le ravissement de ce qu'il appelle « le repos du travail, » n'était un peu de tristesse en songeant à l'éloignement de ses amis.

Il visite les ruines, et sa pensée s'en va, gracieuse et tendre, vers sa maternelle amie : « Les ruines de Rome vous saluent, lui écrit-il, et moi je vous aime trop pour vous faire des compliments. »

Celle-ci lui répond : « Mettez à profit, sans en rien perdre, ce temps d'utile et gracieuse solitude... Tant que vous le pourrez, éloignez le bruit, les propos ; croj-ez c[u'ils ne sont jamais sans inconvénient, même pour celui que le monde absout. » Et elle termine : « Adieu, mon cher ami, bénissez-moi et laissez-moi vous bénir. »

Parfois le fils, bien difficile à contenir, semble s'excuser du goût pour la liberté qu'il apporte dans tous ses actes. Madame Swetchine proteste : « Rien, dit-elle, dans la plus belle de toutes ses lettres, rien ne pourra jamais me séparer de vous, vous n'êtes pas plus libre par la nature de votre caractère, que je n'aurais voulu moi-même vous laisser libre... Pourvu que vous soyez à Dieu, à son Eglise, le « faites ce c[ue vous voudrez » (de saint Augustin,) s'échappe de mon cœur avec une impétuosité qui vous garantit ma sincérité... Nous nous touchons, nous nous tenons par des pensées et des impressions bien autrement viA^antes, et les parties de nous-mêmes qui se débranchent n'empêchent pas qu'une seule et même sève soit notre vie (1). »

Un incident malheureux vint troubler cette paix si douce et rappeler Lacordaire au combat. Un jour Madame Swetchine lui écrivit sous le coup d'une douleur

(i) D"aprés Mgr Ricard.

poif^nante. Cette femme généreuse, devenue la fille de l'Eglise catholique venait de lire un livre contre sa mère, et elle écrivait : « Ah ! mon cher ami, il n'y a qu'un ange et qu'un prêtre qui puissent tomber si bas. Satan lui-même n'aurait pas mieux inventé... »M. deLaMennais venait de publier un ignoble pamphlet intitulé : les Affaires de Royne. Averti par Montalembert, Lacordaire s'émut aussi A-ivement que son ami de cette publication. Leur premier mouvement à tous deux fut qu'a3rant été les compagnons de M. de La Mennais dans son vo3'^age à Rome en 1832, a3'ant été témoins de tout ce qui s'était dit et fait, ils ne pouvaient donner le poids de leur silence à un historique sinon mensonger de tout point, au moins présenté sous un jour qui rendait odieux le Saint- Siège ; et que, par conséquent, ils devaient protester par un désavœu public. En quinze jours la Lettre sur le Saint- Siège fut écrite par Lacordaire. Le manuscrit fut examiné en haut lieu et approuvé. « Quand ceci aura paru, disait Grégoire XVI en le montrant, l'auteur sera bien plus célèbre encore. »

Mais cet acte public allait être l'occasion d'une rupture à peu près complète avec Mgr de Quélen, et contribuer «à montrer au jeune prêtre, le but caché qui devait lui être révélé plus tard. » Sous l'impression de sa joie, il avait envoyé une copie de son travail à Paris. Mais les idées gallicanes n'avaient pas dit leur dernier mot. Il dut en différer la publication de peur d'effaroucher certaines susceptibilités. Lacordaire blessé écrivit à Mgr de Quélen plusieurs lettres, sur un ton d'égalité hautaine, dont il était impossible que celui-ci ne fût pas blessé à son tour. Ce conflit rendait presque impossible le retour de l'orateur à Paris, et il renonça, pour le moment, à remonter dans la chaire de Notre-Dame.

« Cette lettre avait pour but, dit Lacordaire lui-même, d'expliquer la conduite du Saint-Siège dans ces derniers temps, conduite aussi remarquable que les temps sont difficiles. Le Saint-Siège a un malheur qui lui est commun avec tous les grands hommes et toutes les grandes œuvres, c'est qu'il ne peut être jugé équitablement par le siècle où il agit; et comme il est immortel, il vit insulté

entre sa gloire passée et sa gloire future, semblable à Jésus-Christ crucifié au milieu des temps, entre le jour de la création et celui du jugement universel. »

On lit dans la préface ces lignes cju'on dirait écrites pour aujourd'hui : << On classe Rome dans un parti, elle qui est la mère commune de tous les peuples, et qui respecte toutes les formes de gouvernement qu'ils se donnent, ou que leur crée la force des choses ou des temps ; et cette fausse accusation lui attire nécessairement des haines que mérite bien peu l'antique impartialité dont elle conserve fidèlement la tradition. Il suffit d'habiter Rome, avec un esprit droit et attentif, pour s'apercevoir tout de suite de la sphère élevée où elle respire, et combien les nuages de la terre, qui troublent ailleurs et partagent quelquefois les églises particulières elles-mêmes, passent loin à ses pieds. On sent qu'elle habite la Patrie universelle, l'asile de la défaite et de la victoire, le lieu unique au monde où la réconciliation est éternellement assise, tenant dans sa main les deux clefs qui ouvrent et qui ferment sans s'étonner d'être unies. »

On ne saurait ni mieux penser ni mieux dire. La Lettre sur le Saint-Siège resta dans les cartons jusc^u'à ce que les sbires prussiens, saisissant à main armée l'archevêque de Cologne, le jetèrent dans une forteresse au fond d'une prison. Le Souverain Pontife protesta contre cette violence odieuse qui touchait à l'oint du Seigneur, dans l'exercice méntie de ses droits et de ses devoirs pastoraux. Lacordaire crut l'heure venue, et pensa que se taire serait une lâcheté. Il publia sa lettre, et les résistances archiépiscopales eurent honte d'elles-mêmes au milieu des applaudissements du monde et de l'Eglise.

Un rapprochement ne tarda pas à se produire entre Mgr de Quélen et lui. On lui offrait indirectement un canonicat à Notre-Dame, et par là même une position fixe et indépendante, avec le temps et les moyens de travailler; mais dans une retraite qu'il fit en mars 1837, dans la maison de Saint-Eusèbe, chez les Jésuites, il prit une résolution qui devait métamorphoser sa vie et la fixer déanitivement.

Pourtant la nostalgie <de la France finit par le prendre. A Rome il se voyait isolé, et il s'y trouvait cruellement seul, parce qu'il lui manquait l'intimité, un des besoins les plus impérieux de son cœur. « J'ai trop eu la faiblesse d'aimer, écrivait-il. Dieu m'en punit par l'isolement. »

Il avait aussi la nostalgie de la chaire, cette autre patrie de son âme de prêtre. Il se refroidissait chaque jour davantage à l'endroit du livre qu'il avait prémédité. La perspective de s'enfermer dix ans dans la glace d'un cabinet pour 3'- composer à loisir, révoltait ses instincts d'activité; » la première chose est d'avoir une vie », disait-il encore, laisserai-je passer le temps le plus propre à la parole dans un silence que ma conscience même me reprocherait ! » On lui proposait une chapellenie à Saint- Louis-des-Français, des conférences à faire à des étrangers. Mais ce n'était pas la patrie, ce n'était pas la France ! qui le comprendrait? et comment le comprendrait-on?

Sur ces entrefaites, l'un de ses anciens condisciples de Saint-Sulpice, M. Chalandon, futur archevêque d'Aix, et alors vicaire-général de Metz, arrivait dans la capitale du monde catholiciue. On causa, on se communiqua la pensée si neuve et si féconde de créer un vaste mouvement de conférences dans toute la France. La cathédrale de Metz, fut tout d'abord offerte, puis Lyon, puis Bordeaux, mais que faire seul, sans direction, sans aide? Qu'étaient-ce après tout que des conférences adressées, pendant un temps limité, dans une seule ville, à un public restreint? Quelle pouvait être leur action quand il s'agissait de ramener à l'Eglise catholique toute une nation ; car c'était à la France entière qu'il fallait parler.

Qui pouvait le faire ? Le clergé séculier était trop absorbé par les soins multiples du ministère paroissial, trop dépendant du pouvoir. Dans l'Eglise française d'autrefois une puissance n'avait jamais cessé de représenter la liberté. C'étaient les ordres monastiques. Sans doute la

corruption avait gagné en partie ces Ordres, la Révolution les avait proscrits ; leur habit était devenu odieux ou ridicule. Mais ne serait-il pas possible de retrouver dans ces Ordres régénérés cette milice indépendante dont l'Eglise avait besoin pour engager la lutte sur tous les points, milice prête à tout oser parce qu'elle n'avait rien à risquer, libre de ses mouvements parce qu'elle n'aurait d'attache nulle part et ne l'elèverait que du Pape et de Dieu (1).

Il le pensa. Dom Guéranger était à Rome pour le rétablissement des Bénédictins, Lacordaire rétablira les Dominicains ! Ne portent-ils pas le nom des Frères-Prêcheurs. C'est sur l'instrument puissant de la parole qu'il comptait en effet pour restaurer l'influence de l'Eglise. Le jour où un Dominicain rentrerait en France avec son froc blanc et son manteau noir, ce serait un défi, mais Lacordaire reculait-il donc devant les actes qui forcent l'attention ! il n'avait pas seulement du courage, il avait de l'audace... D'ailleurs si le défi n'était pas relevé c'était une victoire, et une nouvelle armée acquise au profit de la religion.

Sa résolution fut donc prise en ce sens, et pour en informer ses amis, puis la France, il partit pour la mission de Metz.

Il reparaissait donc dans la chaire avec tout l'éclat, toute la conviction, toute la puissance de sa jeune parole. Sa voix s'était fortifiée, il était maître de lui-même, et l'auditoire le savait en communication certaine de pensée et de doctrine avec Rome. Les trois cinquièmes au moins des assistants portaient l'épaulette ; et le concours était tel que les élèves de l'Université durent solliciter des places réservées en face du prédicateur. Quatre mois durant Metz fut sous le charme et dans l'enthousiasme. Le jour de Pâques une députation vint offrir, au nom de l'élite de la cité, une chapelle de grande beauté à l'orateur. Il emporta mieux que cela, le mérite de conversions sérieuses, notamment du général de Margueri, la fondation de l'œuvre de Saint-Vincent-de-Paul et la réconciliation du célèbre abbé Bautain avec l'évêque de Strasbourg et Rome.

Mgr de Quélen obtint du grand prédicateur qu'il se

(i) D'après M. d'Haussonville, loc. cit.

montrerait encore une fois à Notre-Dame avant de retourner en Italie. Néanmoins il garda son secret, sauf pour les intimes. Montalembert et Madame Swetchine reçurent ses confidences. Tous ses amis furent stupéfaits de sa résolution, mais se firent un devoir de la respecter. Mgr de Quélen fut le plus froid. « Ces choses-là, dit-il, sont dans la main de Dieu, mais sa volonté ne s'est point manifestée. »

Rome comprit mieux ses desseins ; le Saint-Père l'approuva, le maître-général des Frères-Prêcheurs, qui ne songeait qu'à la réforme de son Ordre, lui ouvrit ses bras comme à un envoj'é du Ciel, et promit sur le champ, aux futurs Dominicains français, le couvent de Sainte-Sabine où saint Dominique aA"ait résidé, pour y faire leur noviciat, seuls et sans mélange, sous un religieux d'origine belge, sous-prieur du couvent de la Minerve.

Tout allait donc pour le mieux et le réformateur futur crut pouvoir lancer dans V Univers ces simples mots, gros d'espérances et d'allégresse, le 11 septembre 1853: « M. l'abbé Lacordaire est en ce moment à Rome. Il s'y occupe du rétablissement de l'Ordre de Saint-Dominique en France, pensée qui était déjà depuis longtemps la sienne... Il se propose de revenir incessamment en France pour 3' réunir quelques hommes d'une foi profonde et généreuse, et retourner avec eux à Rome, où ils feront une année de noviciat dans le couvent de Sainte-Sabine, au mont Aventin, qui est mis entièrement à leur disposition. »

Une longue rumeur accueillit cette communication dans les milieux catholiques. A Rome on la trouva inopportune et prématurée dans sa forme affirmative, et la France entière la commenta en sens divers. Quant au nouveau religieux, lui-même, il avoue que cette résolution lui fut plus dure que ne lui avaient été ses premiers vœux. « Le sacrifice fut sanglant, a-t-il écrit, tandis qu'il ne m'en avait rien coûté de quitter le monde pour le sacerdoce, il m'en coûta tout d'ajouter au sacerdoce le poids de la vie religieuse. Toutefois, dans le second comme dans le premier, une fois mon consentement donné, je n'eus ni faiblesse, ni repentir, je marchai courageusement au devant des épreuves qui m'attendaient. »

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