CHAPITRE X
Restaui-atioii en France de l'Oi-cIre des Fi-ères-Pi-éolieiirs
Les premiers disciples. — Noviciat. — Mémoire pour le rétablissemeDt en France des Frères-Précheurs. — La Quercia. — Vie du Novice dominicain. — Vie de saint Dominique. — Prolongement du noviciat. — • Premier sermon en froc dominicain. — Mort de Réquédat. — Sermon sur la vocation de la nation française.
Son premier disciple de France fut Réquédat, jeune homme de bonne famille de Nantes, qui n'avait eu jusqu'ici qu'une passion, l'amour de la France. C'était une belle et suave figure que celle-là, placée par Dieu, dit un auteur, à l'aurore de l'œuvre comme ces anges aux ailes étendues qu'on sculpte au fronton des églises pour en garder l'entrée. Pur comme un ange, ardent comme une flamme, il se jeta dans les bras de Lacordaire et s'olïrit à lui sans réserve comme sans condition.
Il avait un ami, Piel, un architecte de talent, lui aussi fils de Nantes, et comme lui épris d'idéal. En le quittant Réquédat lui dit ; « A un an. Frère Piel. Je vous attends comme novice. » Et en effet un an après Piel avait brisé son avenir humain pour courir auprès de son ami et mourir comme lui sur la terre d'Italie. Sublime holocauste de deux âmes choisies offertes à Dieu comme les prémices et la dîme des nouveaux Prêcheurs français.
Le troisième, Hernsheim, juif converti, professeur de philosophie, passionnément épris des principes thomistes, vivra et mourra parmi les premiers Fils de Lacordaire, s'estimant « une de ces pierres obscures que la main de l'architecte cache dans les profondeurs du sol, et qui,
tout inconnue qu'elle est, a cependant sa part dans la solidité de l'édifice. » Le quatrième, l'abbé Jandel supérieur du petit-séminaire de Pont-à-Mousson, qui devait mourir maître-général de l'Ordre. Le cinquième, Hyacinthe Besson, âme d'artiste, peintre de mérite qui fut, selon la comparaison de Lacordaire « la miniature d'Angelico de Fiésole » et par son talent et par sa pureté.
Les dominicains italiens étaient sous le charme, et quand, selon l'usage, le prieur présenta ces nouveaux frères au Chapitre, au lieu de procéder au scrutin à la manière ordinaire, il proposa de les accueillir à la française, par acclamation.
Le Ciel semblait applaudir, lui aussi, et traduire, sous une poétique image, le sourire du patriarche saint Dominique à sa jeune postérité. On montre dans le jardin du couvent de Sainte-Sabine, entre les pavés de briques, un vieux tronc d'oranger, planté, dit-on, par saint Dominique lui-même. « Pendant notre séjour, dit le P. Lacordaire, il poussa du pied une jeune et forte tige qui donna bientôt des fleurs et des fruits. On remarqua ce phénomène comme une sorte de présage d'un rajeunissement de l'Ordre et de l'csjirit du saint Patriarche (1). »
Le 9 avril 1839 les Français recevaient l'habit de saint Dominique au couvent de la Minerve, et le lendemain ils partaient pour le couvent de la Quercia, près de Viterbe, où ils devaient passer l'année de leur noviciat. Le cardinal Sala, revenant sur la première décision du maîtregénéral, l'avait ainsi réglé.
Entre temps le nouveau Restaurateur avait lancé dans la publicité un document célèbre qui est comme l'ordre du jour du nouvel Ordre réclamant sa place au soleil, au nom de la liberté. Le Mémoire pour le re'tahlissement en France des Frères-Prêcheurs produisit une émotion profonde dans les couches les plus diverses de la société française. Mélange curieux et grandiose d'humilité et de fierté, de déférence envers les droits des autres et de confiance en son droit, et, au demeurant, peut-être ce qui est sorti de plus parfait de la plume du grand écrivain.
(i) Cité par Mgr Ricard, d'après la Notice.
Lacordaire et le Curé d'Ars.
« Mon Pays, disait-il, pendant que vous poursuivez avec joie et douleur la formation de la société moderne, un de vos enfants nouveaux, chrétien par la foi, prêtre par l'onction traditionnelle de l'Eglise catholique vient réclamer de vous sa part dans les libertés que vous avez conquises et que lui-même a payées. Je vous prie de lire le Mémoire que je vous adresse ici, et, connaissant ses vœux, ses droits, son cœur même, de lui accorder la protection que vous accorderez toujours à ce qui est utile et sincère.
« Quoi, s'écrie-t-il dans un mouvement magnifique, quand nous, ami péissionné de ce siècle, né au plus profond de ses entrailles, nous lui avons demandé la liberté de ne croire à rien, il nous l'a permis; quand nous lui avons demandé la liberté d'aspirer à toutes les charges et à tous les honneurs, il nous l'a permis; quand nous lui avons demandé de quoi vivre avec toutes nos aises, il l'a trouvé bon. Mais aujourd'hui que nous lui demandons la liberté de suivre les inspirations de notre foi, de ne plus prétendre à rien, de vivre pauvrement avec quelques amis, touchés des mêmes désirs que nous, aujourd'hui nous nous sentons arrêtés tout court, mis au ban de je ne sais combien de lois, et l'Europe presque entière se réunirait pour nous accabler s'il le fallait! »
Cette manière d'aller droit au but, de réclamer fièrement la liberté de bien faire, ne manquait ni de noblesse ni d'habileté ; et cet appel à la loyauté d'une nation chevaleresque était fait pour impressionner. Puis il ajoutait: « Vous pouvez, ô mon pays, trouver de meilleurs serviteurs, mais non de plus dévoués. »
On l'avait menacé des lois de sa patrie, il eut foi en elle. << Je m'adresse, disait-il, à une autorité qui est la reine du monde, qui, de temps immémorial, a proscrit des lois, et fait d'autres, et dont les arrêts, méconnus un jour, finissent toujours par s'exécuter. C'est à l'opinion publique que je demande protection, et je la lui demande contre elle-même s'il en est besoin... Je crois faire acte de bon citoyen autant que de bon catholique, en rétablissant en France les Frères-Prêcheurs. Si mon pays le souffre, il ne sera pas dix années peut-être avant d'avoir à s'en
louer. S'il ne le veut pas, nous irons nous établir à ses frontières et nous y attendrons patiemment le jour de Dieu et de la France... »
On le voit, c'est Dieu qui frappe à la porte du pays, Dieu qui apporte, avec la gloire de la parole sacrée, la lumière et le salut qui y sont attachés. Cette manœuvre aussi loyale que hardie eut en France un succès inouï ; et, tandis que les humbles novices se recueillaient dans l'ombre du cloître, leurs noms couraient dans la foule et la trouée de la vaillance se faisait avec l'aide du Ciel.
Veut-on connaître en quelques mots ce qu'est cette solitude, quelle vie on y mène, et surtout l'impression produite par elle sur le Frère Lacordaire, jusqu'ici perdu dans le mouvement et l'activité, écoutons :
La Ouercia, i6 avril 183g.
Mon cher ami, voici bien longtemps que nous ne savons plus rien l'un de l'autre. Tout est bien avancé pour moi. Je t'écris d'une cellule, avec l'habit de saint Dominique sur le corps, que, Dieu aidant, je ne quitterai plus. J'en ai été revêtu il 3' a huit jours, à Rome... et le lendemain nous sommes partis pour Viterbe, ville de l'Etat ecclésiastique, à quinze lieues de Rome environ, qui possède deux couA^ents de notre ordre, l'un appelé Gradi, où saint Dominique lui-même a habité, l'autre appelé la Quercia, c'est-à-dire la Chesnaie. Ce nom lui vient d'une forêt de chênes parmi lesquels l'un d'eux est devenu sacré, à cause d'une image de la Sainte Vierge qui fut trouvée autrefois entre ses branches C'est là que je vais
passer une année avec mes compagnons qui sont maintenant mes frères. Le site est merveilleux, nous nous y plaisons beaucoup, et nous sommes déjà habitués à notre nouvelle vie qui n'a rien de fort rude. »
« .... Dans la soirée le provincial nous a conduits à la Quercia, et nous a intimé le commencement de notre noviciat, dans un petit discours, en présence de toute la communauté. Après quoi chacun de nous est entré dans sa cellule. Il faisait froid, le vent avait tourné au nord, et nous n'avions qu'un habit d'été dans une chambre sans feu ; nous ne connaissions plus personne ; tout le prestige, tout le bruit s'était évanoui ; l'amitié nous suivait de loin sans nous presser plus; nous étions seuls avec Dieu en présence d'une vie dont la pratique nous était encore inconnue. Le soir nous allâmes à matines, puis au réfectoire, et enfin nous coucher. Le lendemain le froid était plus vif encore et nous ne comprenions qu'à demi la suite de nos exercices. J'eus un moment de faiblesse; je tournai les 3'^eux sur tout ce que j'avais quitté, cette vie facile, ces avantages certains, des amis tendrement aimés, des journées si pleines de conA'^ersations utiles, les foyers chauds, les mille joies d'une vie comblée par Dieu de tant de bonheur extérieur et intérieur. C'était payer cher l'orgueil d'une forte action que de perdre tout cela pour toujours »
Admirable étude de psychologie faite par l'âme d'un saint , sur elle-même ! La résolution même enthousiaste n'exclue pas le sacrifice, pas plus que la volonté énergique de se donner n'exclue l'analyse d'une nature qui se sent mourir. Il est bon de le toucher du doigt, pour nous apprendre ce que valent les âmes héroïques. Il continue : « Je m'humiliai devant Dieu et lui demandai la force dont j'avais besoin. Dès la fin de la première journée je sentis qu'il m'avait exaucé, et depuis trois jours les consolations ont été croissant dans mon âme, avec la douceur d'une mer qui caresse les grèves en les couvrant. »
Suit le détail d'une vie de novice dominicain, heureux mélange de contemplation et d'activité, de mortification corporelle et de jouissances intellectuelles et morales : à cinq heures un quart lever ; un quart d'heure après psalmodie de prime, messe. Avant midi récitation de tierce, sexte et none. A midi dîner. Tous les repas sont maigres, sauf une dispense particulière, et tous les vendredis
jeûne. Du 15 septembre jusqu'à Pâques, jeûne continu sans dispense. Après le diner récréation en commun ou une sieste en chambre. Vers trois heures vêpres et complies ; les complies sont chantées. De quatre heures à huit temps libre, promenade même au dehors au gré de chacun. A huit heures psalmodie des matines et des laudes ; à à neuf heures moins le quart souper suivi d'une conversation dans la chambre commune et le coucher à dix heures.
Une autre lettre écrite à madame Swetchine nous initie à l'emploi de ses temps libres et nous fait connaître la date exacte de la composition de la Vie de saint Dominique. Elle est du 16 août 1839. « Je vous dirai en confidence que j'écris une Vie de saint Dominique qui pourra paraître à notre retour. Il est essentiel de relever cette figure, et mon Mémoire embrassait trop de choses pour être suffisant sous ce rapport. Chaque jour je consacre quelques heures à ce travail dont les principales difficultés sont déjà surmontées. Ce sera une seconde bataille. »
Bataille gagnée si j'en crois deux personnages bien différents d'ailleurs. « C'est immense comme beauté, disait Chateaubriand après l'avoir lue ; je ne connais pas un plus beau style. » Et madame Swetchine : « Ce n'est pas seulement un chef-d'œuvre, c'est un miracle parce qu'il est destiné à en faire. »
De nos jours l'enthousiasme a baissé quelque peu, et pourtant M. d'Haussonville l'appelle une œuvre « écrite avec chaleur et mouvement, dans une langue forte et imagée. » L'actualité ajoutait alors quelque chose à son mérite et nous devons reconnaître que ce livre fit une révolution non seulement dans l'hagiographie, qui softait enfin des fastidieuses et sèches Vies des Saints inspirées par l'école janséniste, mais encore dans la littérature,
dans la philosophie chrétienne, et jusque dans l'ordre social et politique où il relevait des erreurs séculaires et faisait ressortir la douce et vaillante figure d'un saint calomnié.
Le terme de son noviciat approchait. On lui avait proposé d'en abréger de six mois la durée, mais il refusa, voulant à la fois obéir aux Constitutions qui demandaient un an, et se former sérieusement et complètement à sa nouvelle vie. Pour lui l'habit dominicain n'était pas un décor, c'était la livrée d'une existence nouvelle, vouée aux durs travaux de la pénitence et du dévouement. Celui qu'on avait appelé le fougueux tribun avait disparu, et à son tour il puisait de l'eau, balayait les corridors, entretenait les lampes, remplissait avec joie et entrain tous les emplois dont on le chargeait, et ne parlait jamais de lui.
Cependant il trouvait qu'ils étaient en bien petit nombre pour sen aller fonder quelque maison en France; puis, il éprouvait le besoin de se pénétrer davantage des traditions scientifiques de l'Ordre. En conséquence, il demanda et obtint de passer trois années à Rome, au cœur même de l'Ordre, pour y suivre, avec d'autres recrues qui s'annonçaient, le cours de théologie de la Minerve. On décida que les Français se fixeraient pour ces trois ans à Sainte-Sabine, selon le plan primitif, et en effet, le 12 avril 1840, jour des Rameaux, Lacordaire et Requédat prononcèrent leurs vœux solennels à la Quercia devant une copie de la Madone miraculeuse peinte par le Fr. Besson, et le 15 mai, six Français entraient au couvent de Sainte-Sabine, suivant la précieuse image de la Madone. Le 16 au matin, Lacordaire célébra la messe dans la cellule même de saint Dominique et fit un petit discours à la communauté naissante. L'espoir de la régénération religieuse de la France était là en partie. Mais, hélas! tout ce bonheur devait bientôt recevoir une secousse terrible, et l'épreuve allait réclamer sa part dans ces joies matinales
La première fois que Lacordaire parut en chaire sous l'habit de saint Dominique, ce fut à Rome, le jour de Pâques 1840. La foule était considérable. Il avait pris pour texte : Ayez confiance, j'ai vaincu le monde. Et dans une péroraison émue, il montra « la résurrection de Jésus-Christ image et gage de la résurrection de l'Eglise, et notamment de son triomphe en notre siècle sur le protestantisme qui meurt d'inanition et sur le rationalisme qui n'a pu rien fonder, pas même une doctrine. » Ce fut l'entretien et la passion de Rome pendant plus de quinze jours; mais parce que dans l'auditoire se trouvaient des conseillers d'ambassade, hommes de toute croyance et de tous s^^stèmes, il fut taxé d'imprudence, et eut plus tard à s'en repentir. C'était sa première peine.
Une seconde suivit bientôt. Requédat, son premier disciple, s'en allait mourant de la poitrine, et au matin du 2 septembre remonta vers son Dieu. Ce fut une peine immense pour toute la communauté. Piel le vit s'éteindre dans ses bras, mais son héroïsme fut vaincu quand il fallut se séparer du corps de son ami ; il se jeta sur lui, le couvrit de baisers et se sauva en poussant un grand cri. Lacordaire fut lui aussi inconsolable, et plusieurs mois après, lorsqu'il disait la messe pour l'âme de « ce premier ami qu'il perdait, et le plus nécessaire, » des larmes coulaient encore le long de ses joues et tombaient dans le calice sacré. Que l'on ose répéter encore que les religieux n'ont point de cœur!...
On ensevelit le saint jeune homme dans l'église même de Sainte-Sabine.
Mais il y avait longtemps que la pensée de reparaître en France sous le costume de saint Dominique occupait l'esprit de Lacordaire, car enfin il n'avait pris cet habit ciue pour le rapporter à sa Patrie. <( Vous me verrez en chaire sous l'habit blanc et noir, » écrivait-il à une amie dès les premiers mois de son noviciat. Aussi Mgr de
Quélen lui ayant fait des compliments sur son Mémoire en faveur du re'tablissement des Frères-Prêcheurs, il en profita pour lui demander s'il consentirait à le laisser monter dans la chaire de Notre-Dame.
L'archevêque étant mort sur ces entrefaites, Mgr Aflfre lui succéda. Lacordaire lui écrivit pour renouveler sa demande, et le nouveau prélat n'hésita point à y accéder. Il partit donc, et traversa le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne avec ce froc oublié que nul Français n'avait vu depuis cinquante ans. Par précaution, il avait pris soin d'emporter une A'ieille soutane pour s'en revêtir en cas de nécessité pressante. Il éveilla partout la curiosité, mais non la haine. On voulait voir ce revenant de l'Inquisition, ce moine blanc qui faisait tant parler de lui ! Au bout de quelques jours sa conviction fut faite, et rencontrant un pauvre prêtre espagnol en guenilles, il lui donna sa vieille soutane. Les difficultés s'aplanissaient à son approche. On avait bien répandu le bruit que le gouvernement était hostile. A peine fut-il à Paris que le garde des sceaux, M. Martin, du Nord, l'invita à dîner. L'archevêque était là, et aussi un ancien ministre de Charles X qui, se penchant avec ironie, put dire à son voisin que si dix ans auparavant il en avait fait autant, le lendemain la chancellerie eut été en feu.
Il parut dans la chaire de Notre-Dame le 14 février 1841 sous prétexte de prononcer un sermon en faveur des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, devant un auditoire de dix mille personnes, parmi lesquelles on se montrait MM. de Chateaubriand, Mole, Guizot, Berryer, de Lamartine et bon nombre de députés. Pendant une heure et demie il tint cette foule haletante sous le feu de son regard et la séduction de sa parole. Que les temps étaient changés! Le plus grand nombre de ses auditeurs se souvenaient d'avoir vu, dans cette chaire, un jeune prêtre, à la chevelure abondante et bouclée, aux grands yeux ardents, éclairant un visage pâle mais plutôt plein; et, sous le même nom, ils voyaient un moine à la tête rasée, ceinte seulement d'une couronne de cheveux, aux traits émaciés, mais aux yewK encore agrandis (1).
(i) D'Haussonville, page 122.
Le sujet qu'il avait choisi était la Vocation de la Nation française, voulant, ainsi qu'il l'a dit lui-même, couvrir de la popularité de l'idée l'audace de la tentative. « C'est Dieu qui a fait les peuples, et qui leur a partagé la terre, dit-il en commençant. C'est aussi lui qui a fondé au milieu d'eux une société universelle et indivisible ; c'est lui qui a fait la France et qui a fondé l'Eglise. De telle sorte que nous appartenons tous à deux cités, que nous sommes soumis à deux puissances, et que nous avons deux patries : la cité éternelle et la cité terrestre, la patrie du sang et la patrie de la foi. Et ces deux patries ne sont pas ennemies l'une de l'autre ; bien loin de là : elles fraternisent, elles sont unies comme l'ùniie et le corps
fraternisent » Il faut lire ces pages magnifiques, on ne
les abrège pas. Après avoir raconté les gestes de Dieu accomplis par les Francs, il s'arrêta : « Je suis long peutêtre. Messieurs, mais c'est votre faute, c'est votre histoire que je raconte; vous me pardonnerez si je vous ai fait boire jusqu'à la lie ce calice de gloire. »
Il reprit son sujet: Comme il avait dit les gloires, il dit les chutes humiliantes et les apostasies lamentables. Il raconta comment, au dernier siècle, la France avait trahi son histoire et sa mission. « Jusque-là, s'écria-t-il, quand on attaquait la religion, on l'attaquait comme une chose sérieuse ; le XA'^m* siècle l'attaqua par le rire. Le rire passa des philosophes aux gens de cour, des académies dans le salon ; il atteignit les marches du trône ; on le vit sur les lèvres du prêtre ; il prit place au sanctuaire de la famille entre la mère et les enfants. Et de quoi donc, grand Dieu, de quoi riaient-ils tous? Ils riaient de Jésus- Christ, et de l'Evangile ! et c'était la France ! »
L'orateur s'arrêta, et interrogeant son auditoire: « Que fera Dieu? demanda-t-il. La France avait trahi son
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histoire et sa mission; Dieu pouvait la laisser périr, comme tant d'autres peuples déchus, par leur faute; il ne le voulut point ; il résolut de la sauver par une expiation aussi magnifique que le crime avait été grand. La royauté était avilie: Dieu lui rendit sa majesté, il la releva sur l'échafaud. La noblesse était avilie : Dieu lui rendit sa dignité, il la releva dans l'exil. Le clergé était avili : Dieu lui rendit le respect et l'admiration des peuples, et le releva dans la spoliation, la misère et la mort. La fortune militaire de la France était avilie : Dieu lui rendit la gloire, il la releva sur les champs de bataille. La papauté avait été abaissée aux yeux des peuples : Dieu lui rendit sa divine auréole et la releva par la France. Un jour, les portes de cette basilique s'ouvrirent, un soldat parut sur le seuil, entouré de généraux et suivi de vingt victoires. Où va-t-il? Il entre, il traverse lentement cette nef, il monte devant le sanctuaire; le voilà devant l'autel. Qu'3' vient-il faire? lui, l'enfant d'une génération qui a ri du Christ. Il vient se prosterner devant le Vicaire du Christ, et lui demander de bénir ses mains, afin que le sceptre n'y soit pas trop pesant à côté de l'épée. Il vient courber sa tête militaire devant le vieillard du Vatican, et confesser à tous que la gloire ne suffit pas, sans la religion, pour sacrer un empereur. » Enfin, après une cnumération hardie et brillante des relèvements opérés depuis cjue le Vicaire de Jésus-Christ avait rouvert Notre-Dame, et des espérances de l'avenir, il arrive à la pensée principale et au but de tout le discours : « et aujourd'hui même, devant cette foule qui m'écoute et ne s'en étonne pas, apparaît, sans audace et sans crainte, le froc séculaire de saint Dominique!.... »
Ce fut un triomphe sans égal. Ce drame palpitant d'une lutte avec Tinconnu, cette hardiesse loyale soutenue par un magnifique talent, tout fit de cette apparition en chaire de l'habit proscrit une victoire dont la France n'a point encore perdu le souvenir. La cause était gagnée au triliunal de l'opinion, et l'Ordre de Saint-Dominique Aoyait la route s'ouvrir large devant lui.