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CHAPITRE XI

F»réclicatioiis et pi-emit^i-es Fondations cloniinicaines en France

Saint Clément à Rome. — Grave épreuve. — Mort du Frère Piel. — Station à Bordeaux. — Au couvent de Bosco. — Station de Nancy. — Double succès. — Station à Grenoble, Chalais. — Visite à Ars.

Lacordaire repartit pour Rome avec cinq nouveaux frères ; mais il ne devait pas rentrer à Sainte-Sabine. Des circonstances favoi'ables, ménagées par la Providence, mirent à sa disposition l'église de Saint-Clément, érigée sur l'emplacement même de la maison du sénateur Flavius Clemens, de la famille de Vespasien, et dépositaire du corps de saint Clément, troisième successeur de saint Pierre, de celui de saint Ignace d'Antioche et de beaucoup d'autres reliques de premier ordre. C'était de plus un des sanctuaires de Rome les plus chers à ceux qui ont le culte de l'art et de l'antiquité chrétienne.

A tous ces titres l'opération paraissait exceptionnellement avantageuse. L'église fut achetée et restaurée avec une furie toute française par Piel redevenu architecte.

Là le rénovateur de l'Ordre était chez lui, tandis qu'à Sainte-Sabine il appartenait à la province de Rome. Le supérieur général approuvait cet établissement exclusivement français, et déjà Lacordaire y commençait une retraite pour ses novices, lorsqu'un ordre pontifical vint briser tous ces projets, disperser les novices en deux groupes au dehors de Rome pour la raison très évidente, disait-on, qu'il ne pouvait y avoir de noviciat français

pour une province française qui n'existait pas. On apprit plus tard, par les papiers laissés par Lacordaire à sa mort, que cette mesure rigoureuse avait été prise sous le coup de l'intervention de la cour de Vienne.

Le saint Religieux ne dit rien, baissa la tête et bénit la Providence qui, au milieu de son épreuve, lui rendait la liberté de retourner plus facilement en France.

Chose curieuse, et qui fait bien voir combien les passions humaines sont habiles à trouver des prétextes pour entraver le bien, au moment où la curie romaine sous la pression de dénonciations étrangères, enlevaitàLacordaire la direction de ses novices comme entaché de rébellion contre l'autorité civile ou religieuse, à Paris, un député, membre de la cour suprême du royaume, M. Isambert, le dénonçait comme la contre-révolution incarnée et comme réactionnaire entiché et réfractaire à toute idée de progrès. Bien plus, sur le bruit persistant d'une prochaine station à Bordeaux, les dix députés de la région vinrent se présenter à la chancellerie pour déclarer au garde des sceaux que si le gouvernement n'empêchait pas l'intrusion de l'Ordre dominicain dans leur département, ils interpelleraient le ministre dans la prochaine session. Ainsi la nation était en péril parce qu'un moine vêtu de blanc paraissait en France, et ce moine n'était ni un suppôt de Satan, ni un Anglais, pas même un Huron, mais l'abbé Lacordaire acclamé hier en soutane noire comme un libéral, un homme des temps modernes, le commensal des ministres !

Pendant ce temps le P. Lacordaire retiré à la Minerve, avait repris ses habitudes de travail et de retraite. « Le passage de l'activité à la contemplation, de la vie de famille à la solitude, écrivait-il, me sont moins pénibles qu'à tout autre, grâce à l'habitude que j'ai depuis longtemps de cette alternative ; sans cette flexibilité il y a lontemps que je serais mort. » D'intelligence supérieure et de cœur si fraternel, entouré d'amis, il déborde, il est heureux et tout à eux, mais aussitôt qu'il est seul il rentre dans les grandes pensées qui l'absorbent et le dominent désormais tout entier. Il y a là une preuve de force de caractère peu commune.

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(( Mon temps est partagé, dit-il encore, entre saint Thomas et la préparation de mes conférences. »

En effet, il n'avait pas un instant perdu de vue le but de sa vie : évangéliser les peuples et s'imposer à leur esprit par de fortes études.

Il partit pour la France au mois de septembre, mais en passant par les couvents de la Quercia et de Bosco où les deux fractions de son troupeau avaient reçu un accueil chaleureux. A la Quercia tout allait bien : le P. Jandel prenait de l'ascendant sur les autres religieux. Mais à Bosco, hélas ! une seconde victime de l'holocauste allait s'éteindre. Piel avait offert sa vie pour l'œuvre; son sacrifice avait été accepté et il allait mourir du mal qui avait emporté Requédat. Il fit profession le 30 novembre et le 19 décembre 1811, il s'en allait joyeux rejoindre son ami. Il fut enseveli dans les caveaux du couvent en attendant que plus tard sa dépouille allât s'étendre près de celle de son Requédat bien-aimé dans le couvent français de Flavigny.

Cependant malgré les Isambert et les fortes têtes de la libre pensée bordelaise, la robe blanche du dominicain reparut en France ; mais où le Restaurateur allait-il planter sa tente ? A Paris ou en province ? car enfin la tourmente allait cesser, et le Pape lui avait affirmé toute sa bienveillance. La lumière ne s'était pas faite encore dans son esprit ; il se contenta de tendre la main à la Providence comme l'enfant de l'obéissance. Bordeaux l'appelait, il y fut.

Quatre mois durant, du 28 novembre 1841 au28mars 1842, il prêcha dans cette ville « la plus sensible à sa parole qu'il ait trouvée après Paris. » Jamais station ne fut préparée avec tant d'enthousiasme. La cour royale tout entière, l'état-major des deux régiments de la garnison, l'académie, le conseil municipal, toutes les autorités réclamaient des places réservées. On dut élever deux

immenses tribunes le long de la nef pour la tripler. Par déférence pour les réclamations ridicules des dix députés, le ministre crut devoir entrer en pourparlers avec l'archevêque. Un moyen terme fut adopté pour la première instruction, le Père dut couvrir son froc d'un rochet ; mais le succès fut si complet que le second dimanche toute concession fut secouée, et le prédicateur parut en chaire dans toute la sévérité du costume de son ordre. Le respect dû au lieu saint empêcha seul les battements de mains de l'auditoire. Lacordaire venait d'arborer ce qui plaît toujours en France, c'est-à-dire une bonne et saine liberté. Plus de cinq mille personnes étrangères pour la plupart à toute pratique religieuse, étonnées de se rencontrer autour d'une chaire, subirent avec délices la flamme de cette incomparable éloquence. Bordeaux ne savait parler d'autre chose ; et Lacordaire aimait à répéter depuis que cette cité resplendissait dans son souvenir comme l'étoile du matin de sa prédication dominicaine.

Un repas d'honneur fut offert dans les locaux du collège royal au prédicateur qui fut placé à la droite du recteur de l'académie. Et à cette occasion le P. Lacordaire dut se demander s'il convenait d'accepter désormais ces invitations. Madame Swetchine lui avait dit souvent que son goût de la solitude lui était un malheur parce qu'en le voj'^ant on perdait beaucoup des préventions que l'on avait contre lui et son ordre. Et en effet, à l'exemple de Jésus-Christ qui condescendit à manger à la table du publicain et à celle du pharisien, au risque d'être blâmé, le saint religieux consentit à accepter et de fait, il attribuait plus tard bon nombre de ses succès autant à ses relations privées qu'à ses apparitions en chaire. « Il n'était pas aisé, nous assure M. Foisset, de résister au charme de la conversation du Père ; on n'avait jamais vu plus de distinction naturelle et plus de bonne grâce unies à plus de simplicité, un tact plus sûr, une dignité sacerdotale plus vigilante, et plus naturellement, plus intimement, plus invulnérablement imposante (1). »

(i) Vie du P. Lacordaire, t. li, {'. 17.

C'est à Bordeaux que le P. Lacordaire fit la connaissance de M. Auguste Nicolas qui travaillait en secret depuis deux ans à une apologie de la religion. Il encouragea l'avocat chrétien à la faire paraître le plus tôt possible, et il a sa part dans le succès des dix-neuf éditions si rapidement écoulées des Etudes philosophiques sui^ le christianisme.

Il partit pour Tours le 11 avril, et y prononça un magnifique discours sur le triomphe de la Religion et de la foi en faveur d'une œuvre de bienfaisance ; quelquesjours après il était à Paris, où il fut bien accueilli par toutes les les opinions ; mais il s'aperçut bientôt, à la fermentation de ce centre des partis, des intrigues et des préventions politiques et philosophiques, qu'il fallait donner le temps à la réaction de s'user dans l'inertie. Il pria Mgr Affre de lui permettre de décliner provisoirement l'honneur de prêcher l'Avent de 1842 dans l'église métropolitaine et repassa les Alpes à la fin d'avril.

Il arriva malade au couvent de Bosco, en Piémont, et jamais, a-t-il dit gaiement, « il n'eut autant l'honneur de ressembler à un mort. » Il fut remis bien vite au sein de cette joie et du repos du cœur. Ses religieux de la Quercia qui avaient fini leur noviciat, prononcèrent leurs vœux le 15 mai, sauf le frère Hersheim, déjà malade, et ils vinrent rejoindre leurs frères à Bosco. Ainsi, « les épines et les ronces, » s'entrelaçaient dans sa vie.

Il demeura six mois à Bosco, et volontiers il y eût passé le reste de son existence, tant il goûtait de volupté à se replonger dans les œuvres de saint Thomas. Il travaillait au jardin avec les novices, charriait la terre, et, par des travaux manuels, faisait diversion à des études toujours absorbantes. Son extrême simplicité le fit prendre plus d'une fois par des étrangers pour un simple étudiant, et

son affabilité charmante faisait l'édification de toute la communauté. La gloire venait le relancer dans sa thébaïde sans qu'il lui donnât un regard. Toute nourriture lui était bonne, déjà il s'essayait et il essayait ses frères aux austérités qu'il se proposait d'introduire dans son Ordre lors de son établissement définitif en France. <i Je ne regrette ici qu'une chose, écrivait-il, l'absence dune sève et d'une sévérité qui nous sont nécessaires à nous autres Français. Quand nous nous faisons moines, c'est avec l'intention de l'être jusqu'au cou. »

On l'attendait pour l'hiver à Nancy, il partit donc de Bosco en novembre 1842 et s'y rendit directement sans aller à Paris. Madame Swetchine, à qui il avait annoncé sa résolution, lui en avait fait un reproche affectueux, mais il était désormais religieux lié à la pauvreté, et tout entier à l'obéissance. Tout ce qui lui était simple amusement ou goût humain lui semblait une rapine faite à Dieu et au devoir. « Je suis mendiant, répondit-il gaiement, je vis, moi et les miens, d'aumônes, et par conséquent je ne puis rien faire uniquement pour mes affections et mon plaisir, mais par nécessité. Ma conscience et l'opinion exigent que je sois au couvent avec mes frères tout le temps que je ne serai point employé aux fonctions apostoliques ; le couvent et la chaire, voilà les deux lieux où l'œil de mes amis et de mes ennemis doit me trouver. »

Nancy était un tout autre terrain que Bordeaux : les imaginations y sont plus froides, les démonstrations plus mesurées, pourtant l'efifet sérieux et pratique ne fut pas moindre. Ouverte le 27 novembre 1842, la station dura cinq mois. Tout le clergé donna comme un seul homme, et, bien que le Père ne prêchât que le dimanche, il y avait jusqu'à cent prêtres dans l'auditoire. Le prédicateur devint si populaire qu'il fit accepter à ce peuple l'éloge de Vévêque qu'il avait chassé.

On offrit au P. Lacordaire une bibliothèque ecclésiastique de neuf mille volumes; mieux encore, un gentilhomme converti, M. de Saint-Beaussant, acheta et meubla une maison pour son Ordre, et, le 4 juin 1843, le jour de la Pentecôte, les Dominicains, le P. Jandel en

tête, en prenaient possession au nom de l'Ordre. « Le frère Requédat me donna la première àme de l'édifice, a dit le P. Lacordaire, le frère de Saint-Beaussant m'en donna la première pierre. » En effet, ce généreux et noble bienfaiteur ne se borna pas à cette libéralité assurément très méritoire, mais toute matérielle, il se donna lui-même à l'Ordre et y mourut en 1852, au collège d'Oullins.

L'hôtel de la rue Sainte-Anne, situé derrière la cathédrale, fut à l'instant divisé en cellules. Lacordaire choisit la plus noire et la plus humide, mais elle était tenue avec tant de soin par lui-même qu'elle devint l'image parfaite de l'ordre et de la régularité.

La province l'entendait, l'acclamait, à l'envi de Paris. Il avait même un faible pour elle. « Je suis plus tranquille en province, disait-il, j'y fais plus de bien. »

A la suite d'un carême à Grenoble, il fut amené à faire l'achat d'un vieux monastère en ruines, situé dans un repli méridional des Alpes Dauphinoises. Bâti par les Bénédictins à l'époque où saint Bruno choisissait le site le plus sauvage de ces mêmes montagnes pour y installer ses enfants, le couA'ent de Chalais fut cédé, deux siècles plus tard, aux religieux de la Grande-Chartreuse, puis vendu comme bien national au moment de la Révolution. Le Mardi-Saint, 2 avril 1844, trois Dominicains y arrivaient de Bosco avec le P. Lacordaire, sans meubles, sans ustensiles de ménage, sans richesse aucune que leur foi et leur bréviaire. On passa la nuit sur un peu de paille, après s'être réchauffé à un grand feu de bois, et le lendemain on inaugurait la vie monastique sur ce plateau inondé de soleil et comme perdu, semblable à un nid d'aigle, sur ces hauteurs inconnues du monde. C'est à Chalais que sera transporté le noviciat de Bosco et que s'épanouira, au sein de cette solitude bénie de Dieu, la vie dominicaine dans toute sa sévérité et sa suavité.

A la suite d'un carême prêché à L^'on en 1845, on parviendra à fonder un journal catholique, on créera une Conférence de Saint- Vincent de Paul aux cris répétés de : Vive Lacordaire ! vivent les Dominicains !

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C'est de là aussi qu'il partira pour aller visiter une merveille, rare toujours, mais plus rare de nos jours, je veux dire un saint! Lacordaire était un homme de génie, il aimait la science, mais il est quelque chose qu'il estimait davantage, c'est l'héroïsme de la vie chrétienne, et il résolut de mettre son œuvre sous la protection d'un simple curé de campagne. Il y avait en effet non loin de la ville, à quelques kilomètres de Villefranche, un pèlerinage déjà célèbre à un saint vivant. L'abbé Viannay, sans lettres, sans étude, sans influence quelconque venant de la terre, attirait au loin les âmes qui cherchent les contacts divins.

Nous avons de cette entrevue célèbre et touchante le récit d'un témoin oculaire, M. de la Perrière, qui accompagnait le Père.

« Dans les premiers jours de mai 1845, un modeste char emportait à Ars le P. Lacordaire. Il y arriva le soir, un samedi. Le jour suivant, à cinq heures du matin, le Père pénétrait dans la sacristie à peu près à l'improviste. Le saint curé qui y arrivait au même instant témoigna la plus vive satisfaction à la vue de ce visiteur inattendu. Il l'embrassa avec effusion, lui pressa les mains à plusieurs reprises, le remercia avec un indicible sourire de bonheur. Il lui demanda s'il voudrait bien prêcher aux vêpres. Le Père opposa une résistance bien résolue et fit A-aloir son désir d'être à Ars le plus oublié des pèlerins. Le curé, sans abandonner son désir, s'abstint d'insister.

« Le Père dit une messe basse au maitre-autel avec ce respect, cette tendresse mesurée et l'attitude soumise d'une grande âme profondément pénétrée. Le saint curé célébra ensuite, et les spectateurs de cette scène grandiose ne surent de quelle messe ils avaient reçu le plus d'édification. Le saint curé semblait sous une impression gêné-

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raie d'amour de Dieu, il 3' avait de la tendresse expansive dans sa manière d'être. Le Père paraissait plus préoccupé des grandeurs de la vérité et plus dominé par l'infinie splendeur de Dieu. L'un penchait A'ers une sublime familiarité avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'autre était prosterné plus profondément en présence du Verbe éternel, lumière du monde. »

Le P. Lacordaire écouta ensuite avec une respectueuse attention le prône du bon curé, et il l'entendit annoncer à ses paroissiens, comme une chose sûre, qu'aux vêpres quelqu'un parlerait mieux que lui. Lacordaire se le tint pour dit, et, docile comme un enfant, se résigna à chanter les vêpres et même à prêcher. Il dit qu'étant venu visiter M. Viannay par respect filial il se reprochait d'occuper sa place, puis il parla de l'amour de Dieu pour son Eglise. Le saint curé prêtait une attention dévorante et attendrie. Il était beau de voir ces deux grands serviteurs de Dieu s'efTorçant, l'un d'effacer son génie, l'autre de cacher sa sainteté.

Après les vêpres, le Père recueilli et la tête baissée, suivit le saint curé au presbytère ; une longue entrevue seul à seul eut lieu. Le grand rénovateur de l'Ordre des Dominicains en sortit tout joyeux et suavement dilaté. Il avoua plus tard qu'il y avait reçu des gages positifs de grandes espérances.

L'heure de la séparation venue, M. Viannay, contre son habitude, accompagna son hôte illustre jusqu'à la sortie du village, et, avant de le quitter, se jeta à ses genoux pour obtenir une bénédiction. Mais le saint fut vaincu par l'humilité du religieux. La différence d'âge était un prétexte tout trouvé; Lacordaire en profita, et, courbant le front devant le vieillard rayonnant des splendeurs de la grâce, il reçut avec respect et vénération une de ces bénédictions dont on conserve le souvenir comme un parfum et une effusion de grâce. Puis ces deux hommes s'embrassèrent avec une tendi'e charité, et se quittèrent pour ne plus se revoir qu'au Ciel.

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