‹ Vie du révérend père LacordaireChapitre 15 sur 19 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Influence STrandissante de Laeordaîi-e.

Fondation du Tiers-Ordre. — Pied-à-terre à Paris. — Conférences sur Jésus-Christ, extraits. — Lacordaire et les jeunes gens. — La révolution de 4S. — Ère nouvelle; député des Bouches-du-Rhône. — Station à Dijon. — Flavigny.

La persévérance et les succès multipliés du P. Lacordaire furent récompensés par le calme qui se fit autour de lui et une germination d'œuvres vraiment merveilleuse.

Le 5 janvier 1844, il put écrire à l'un des Pères de son Ordre : « Aujourd'hui le port de l'habit en chaire ne souffrirait aucune difficulté, et c'est ainsi que j'ai prêché à Saint-Méry, le jour de Noël, devant une congrégation de cinq à six cents hommes. » Cette même lettre renferme une autre nouvelle qui avait bien son importance : la fondation du Tiers-Ordre dominicain à Paris et sa constitution définitive en congrégation.

Le Tiers-Ordre est une confrérie créée par saint Dominique et approuvée par plusieurs papes, illustrée par de grands saints, et qui a pour but de soumettre à certaines observances compatibles avec la vie du monde, les personnes qui, par devoir d'état, ne peuvent entrer dans un monastère proprement dit, et par là leur apporter les grâces d'obéissance et les mérites que des pratiques analogues, mais isolées, et faites d'une manière arbitraire, ne pourraient produire. L'érection se fit dans l'église de Notre-Dame-des-Victoires, et M. Desgenettes, curé de la paroisse, fit le premier profession entre les mains du P. Lacordaire.

Les premières réunions du Tiers-Ordre eurent lieu à Paris, rue Honoré-CheA^alier, 3, dans une petite maison louée par Lacordaire comme simple pied-à-terre, d'où les Dominicains purent rayonner dans la capitale et habituer ainsi le peuple à les voir circuler dans la liberté de leur droit, autorisés par l'Eglise et même secrètement encouragés par l'Etat.

Ce fut là aussi que fut célébrée la première fête de saint Dominique à Paris. Toutefois, après six mois de résidence, un local plus convenable leur fut offert, rue de Vaugirard, 7, en attendant que l'ancien couvent des Carmes leur ouvrît ses portes au nom de l'archevêque de Paris.

Mais le noviciat, nous l'avons dit, ne put trouver asile dans cette capitale trop bruyante ; il fut transféré à Chalais, dont le P. Jandel fut nommé prieur, et le P. Besson, un saint, le premier Maître des novices. L'Ordre constituait ainsi ses premiers éléments, il ne tardera pas à former une province française.

L'année 1846 marque l'apogée du talent de Lacordaire et aussi de ses succès. Dès le début de sa station, il annonça qu'il allait parler d'un sujet qui était le centre et le foyer de ses affections et de son cœur. Il avait jusqu'ici étudié l'Eglise sous toutes ses faces ; sa nécessité, son rôle, ses grandeurs, sa puissance. Il avait admiré du dehors l'édifice divin fondé par le Sauveur, il avait jeté des regards lumineux dans l'intérieur, il fallait enfin entrer dans le sanctuaire, ouvrir le tabernacle, nommer et adorer publiquement Celui qui en est tout à la fois l'architecte, le soutien et l'âme, Jésus-Christ. Il le fit, et avec quelle joie et quelle émotion d'âme. « Seigneur Jésus, dit-il, en commençant, depuis dix ans je parle de votre Eglise à cet auditoire ; c'est, au fond, toujours de vous que j'ai parlé ; mais enfin, aujourd'hui plus directement, j'arrive à vous même, à cette divine figure qui est chaque jour l'objet de ma contemplation, à vos pieds sacrés que j'ai baisés tant de fois, à vos mains aimables qui m'ont si souvent béni, à votre chef couronné de gloire et d'épines, à cette vie dont j'ai respiré les parfums dès ma naissance, que mon adolescence a méconnu, que ma jeunesse a reconquise, que mon âge mûr adore et annonce

Efflise Saint-Clément.

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à toute créature. O Père, ô maître, ô ami, ô Jésus, secondez-moi plus que jamais, puisque étant plus proche de vous il convient qu'on s'en aperçoive, et que je tire de ma bouche des paroles qui se sentent de cet admirable

Il fit pénétrer successivement son auditoire dans la vie intime de Jésus-Christ, et dans sa vie publique ; il parla de ce règne c^u'il a su établir sur la terre, même après être i-emonté aux cieux ; de la perpétuité et des progrès de ce règne béni, des efforts impuissants du rationalisme pour le détruire, soit en niant la vie de Jésus-Christ, soit en la dénaturant, soit en essaj'ant même de l'expliquer par un autre principe que celui de la divinité. Mais une analyse est bien froide, bien terne et décolorée, il fait bon lire ce magnifique ensemble qui forme un chef-d'œuvre accompli autant que nouveau. Il fait bon lire surtout cette troisième conférence où, après avoir déploré l'impuissance de l'homme à se faire aimer, il montre les derniers amis s'arrêtant à la tombe, tandis que Jésus- Christ se fait aimer partout, toujours, jusqu'à la passion et l'héroïsme. Pages incomparables, dit Montalembert, où Lacordaire s'est élevé aux plus hauts sommets de l'éloc^uence, disons mieux, où il a révélé son âme de Saint. Ecoutons :

» Poursuivant l'amour toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière imparfaite, qui fait saigner notre cœur. Et l'eussions-nous obtenu vivant, que nous en restera-t-il après la mort? Je le veux, une prière amie nous suit au delà de ce monde, un souvenir pieux prononce encore notre nom, mais bientôt le ciel et la terre ont fait un pas, l'oubli descend, le silence nous couvre, aucun rivage n'envoie plus sur notre tombe la brise cthérée de l'amour. C'est fini, c'est à jamais fini, et telle est l'histoire de l'homme dans l'amour. »

Rien ne peut rendre, dit-on, l'intonation désespérée de la voix du prédicateur, quand il s'écria : « c'est fini ! c'est à jamais fini!! » L'auditoire était comme perdu, enlevé, frémissant, dépris de tout, sans espoir s'il n'avait entendu cette contre-partie sublime :

« Je me trompe, Messieurs, il y a un homme dont l'amour garde la tombe, il y a un homme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux, comme l'a dit un prophète, mais dont le sépulcre est aimé ; il y a un homme dont la cendre, après dix-huit siècles, n'est pas refroidie; qui, chaque jour, renaît dans la pensée d'une multitude innombrable d'hommes; qui est visité dans son tombeau par les bergers et par les rois, lui apportant à l'envi et l'or et l'encens et la mj^rrhe. Il y a un homme dont une portion considérable de l'humanité reprend le pas sans se lasser jamais, et cjui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des vallées, sous l'ombre des oliviers, dans le secret des déserts. Il y a un homnie mort et enseveli, dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore et produit plus que l'amour, produit des vertus fructifiant dans l'amour. Il y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet, et cet homme, des milliers d'adorateurs le détachent chaque jour du trône de son supplice, se mettent à genoux devant Lui, se prosternent au plus bas qu'ils peuvent, sans rougir, et là, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, ciu'une inénarrable passion ressuscite de la moi't et de l'infamie, pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie et jusqu'à l'extase. Il 3' a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inextinguible haine, et qui, demandant des apôtres et des mart3'rs à toute postérité qui se lève, trouve des apôtres et des mart3rrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme enfin, et le seul cjui ait fondé son amour sur la terre, et cet homme c'est vous, ô Jésus, a-ous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre

amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en arrache cet accent qui me trouble moimême et c{ue je ne me connaissais pas. »

O jeunes gens qui lisez ces lignes, sentez- vous votre imagination s'émerveiller, votre coeur s'émouvoir; sentezvous votre âme tout entière monter avec l'orateur, le poëte et le saint, clans les hauteurs c[ue Dieu habite, so3'ez heureux, le beau vous séduit, le vrai vous captive. Si de telles pages vous laissaient insensibles, je craindrais pour votre goût et je serais inquiet de la pureté de votre vie... Au souvenir de cette parole vivante et vibrante d'amour, des larmes montaient encore aux yeux de ceux qui l'avaient entendue. » Nul d'entre nous, écrit Montalembert. n'avait jamais rien entendu de pareil, et parmi ceux qui l'ont entendu et goûté, nul ne l'oubliera jamais. »

Sans doute ces élans sublimes étaient rares, rares comme les coups d'aile du génie, mais sa voix était toujours fascinatrice et sa pensée frappante, « Quand l'orateur ouvrait la bouche, a dit M. Ernest llello, nous interrogions ses premières paroles et ses premiers regards pour mesurer son ardeur et entendre ses éclats. A la fin de la période, dans les principaux passages du discours, le P. Lacordaire éclatait en se déchirant comme une grenade qui s'ouvre. L'auditoire frémissait longuement, et l'orateur gardait le silence en attendant cjue la fin de son triomphe lui permît de reprendre la parole. Le discours ressemblait à un dialogue tant l'auditoire répondait, la cathédrale était en fête. »

Faut-il s'étf nner après cela de l'empire chaque jour croissant du prédicateur, surtout sur la jeunesse. La jeunesse! il l'aimait; c'est pour elle qu'il parlait, c'est d'elle qu'il attendait tout l'effet de sa parole ; sous le puissant écrivain, sous l'incomparable orateur, sous

l'austère religieux, on retrouvait l'honime de cœur, le jirètre dévoré de l'amour des âmes. L'auditoire sentait cette nature de feu dans la transparence du discours, et dès qu'il était descendu de chaire on le suivait comme d'instinct. Partout où il a passé, ses conférences étaient le rendez-vous des étudiants, et il les emportait, il les enchaînait, non par cette admiration éphémère et banale qu'excite le talent, mais par cette ascendant mystérieux qui appartient à l'orateur qui s'abreuve abondamment aux sources d'en haut ; et cette éloquence sacerdotale convaincue et entraînante, Lacordaire l'a portée au comble, il était véritablement, Dux verbi, le prince de la parole.

A Bordeaux quinze cents jeunes gens appartenant à l'aristocratie, au barreau, au commerce envahissent les cours, les jardins, les salons de l'archevêché pour le remercier de s'être dévoué à compléter l'éducation religieuse de la jeunesse.

A Nancy l'enthousiasme est si beau que la presse maçonnique s'effraie et dénonce aux familles cet homme qui fascine leurs enfants et menace de les embaucher dans son ordre. On pousse même le ridicule jusqu'à interdire au doniinicain l'entrée chez l'aumônier du lycée, même à titre privé et comme ami, tant on redoutait son influence,

A Strasbourg les scènes de la prédication de saint Bernard sur les bords du Rhin se renouvellent et l'élite de la jeunesse se presse sous les pas du suave et austère prédicateur parce qu'il lui parle de foi, de patriotisme, de toutes les idées généreuses qu'elle aime.

A Toulon les jeunes officiers le suivent à la sacristie pour donner un libre cours à leur admiration. Mais là, un spectacle émouvant les attend ; le P. Lacordaire vient d'apprendre une nouvelle qui le navre. Hernsheim, son ami, son frère, l'un des bien-aimés de son cœur vient de mourir et il verse des larmes en leur présence. C'était un jeune homme, lui aussi et il venait de partir ne jetant à la terre que des fleurs à peine écloses. Là encore les élèves de rhétorique du collège royal furent tellement saisis de son accueil c^ue par un mouvement spontané tous se trou-

vèrent à genoux autour de lui. 11 les releva, les serra un à un sur sa poitrine, et leur dit : « Promettez-moi de ne jamais nianquer de faire a'Os Pâques. »

Non seulement il les recevait chez lui, ces jeunes gens embrasés de sa flamme, mais à toute heure il était prêt, paraissant n'avoir rien à faire que d'entrer dans le sujet qui les amenait : mais que de fois il allait les surprendre chez eux, le matin, faisait en leur compagnie de longues et familières promenades, ovi, aux efi"usions du cœur le plus tendre il mêlait les réflexions les plus profondes et les saillies les plus enjouées. A la lettre, il était resté l'un d'eux, mais le premier d'entre tous pour les aimer, les éclairer, les dominer, les donner à Dieu. Aussi que de fruits de salut dans cette jeunesse éprise de grandes et saintes choses !

Lacordaire n'avait prêché que trois jours à Marseille, et cependant l'impression fut si profonde qu'elle détermina son élection à l'Assemblée Constituante en 1848. 11 n'est pas besoin de raconter les événements arrivés en cette année restée célèbre. La crise est trop connue et ses effets trop discutés pour que nous y touchions même du doigt. Constatons seulement qu'au contraire de la révolution de 1830, celle de 1848 fut relativement respectueuse de la religion. On vit, le jour même du sac des Tuileries, un jeune homme passer au milieu de la multitude étonnée transportant le crucifix et les vases sacrés de la chapelle dans l'église Saint-Roch, escorté d'un piquet de gardes nationaux.

Heureux de ces avances, l'archeA'êque de Paris prit aussitôt son parti, et dès le 24 février, au lieu de la prière pour le Roi, il prescrivit de chanter : Domine, salvam fac Francorum gentem, Seigneur, sauvez la nation française. C'était l'acceptation du fait accompli, la pensée de Dieu

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dominant toutes les vicissitudes humaines, la prière planant dans les régions supérieures aux partis.

De son côté, Lacordaire annonça au gouvernement provisoire que, pour marquer sa confiance en la paix publique et le respect de tous, il ouvrii-ait ses conférences le 27 février, cjuinze jours avant le carême, trois jours après l'émeute. Le gouvernement le remercia, et de cette confiance réciprociue naquit la sympathie.

Mais il fallait donner une direction à cette foule triomphante. Etait-il bon, nécessaire même de se mêler au mouvement pour la moraliser et l'empêcher de s'égarer? (( Pendant que je délibérais, dit-il, M. l'abbé Maret et Frédéric Ozanam frappèrent à ma porte. Ils venaient me dire que l'inquiétude régnait parmi les catholiciues, c|ue les points de i-alliement disparaissaient... » On décida de créer un journal nouveau pour servir de bannière aux masses, un phare pour les éclairer. » h'Ere nouvelle fut bientôt lancée. Mais fallait-il aller plus loin. De la tribune du journaliste à la tribune du représentant du peuple il n'y a c^u'un pas. Lacordaire fut porté comme candidat à la députation, sans l'avoir sollicité, dans sept ou huit départements. Il fut élu par les Bouches-du-Rhône.

Mais il ne tarda pas, hélas ! à constater c|ue le milieu parlementaire, avec ses promiscuités, ses discussions acerbes, parfois grossières, ne pouvait convenir à la dignité de sa robe ni à la hauteur de ses sentiments. « Il faut, dit Montalembert, il faut que, à un jour donné, l'orateur se montre à découvert devant ses adversaires acharnés, c^u'il échange son regard avec le leur, qu'il brave leurs menaces et commande leur silence; or il y a des regards cjui épouvantent, des ripostes qui écœurent, des mains qui salissent. »

Deux fois en onze jours pourtant Lacordaire prit la parole, mais devant certains procédés trop vifs et trop vils, la nausée le prit. Le 15 mai arriva ; l'Assemblée fut envahie par une multitude aveugle, outrageant ses représentants et violant ce principe de respect sans lequel rien ne peut subsister; il donna sa démission, se retira peu à peu de YEre nouvelle et dit adieu sans regret à la vie politic|ue.

Il retourna donc à son véritable domaine, à sa chaire aimée, et y retrouva pendant trois années consécutives cette multitude émue qui venait fidèlement s'abreuver à sa pensée.

Cependant il est une ville que le P. Lacordaire n'avait point favorisée encore d'une station complète, ville pourtant bien chère, sinon la première dans ses prédilections, au moins la première dans ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, Dijon, sa ville, presque le lieu de sa naissance. Il lui accorda, sur la prière de son évêque, une partie de l'hiver de 1848-1849. Dieu bénit doublement cette mission et par le bien qu'il fit dans les âmes et par la grande œuvre de la fondation d'une nouvelle maison de son Ordre, sur la hauteur boisée qui porta, dit-on, Alise la A-aillante, dernier retranchement de Vercingétorix. Le climat de FlaA^ignj', tel était le nom de la nouvelle résidence, était moins rude que celui de Chalais. Le Père vit tout de suite le parti qu'il pourrait en tirer et résolut dy transporter les novices, réserA'ant Chalais pour les étudiants.

Une conséquence heureuse s'en suivit. C'était la troisième maison, une quatrième fut offerte dans la capitale elle-même peu après ; or trois maisons seulement étant nécessaires pour obtenir l'érection d'une proA'ince française, Lacordaire partit aussitôt pour Rome. II en revint comblé des faveurs et de la confiance du Pape qui ne se contenta pas de nommer le P. Jandel, un de ses fils, Supérieur général, mais le nomma lui-même Provincial de la Province française dûment reconnue et approuvée. « Le P. Jandel, disait-il, c'est moi-mênie, sans les inconvénients de moi-même ! » C'était résumer d'une manière originale et sa joie de la nomination du Dominicain français au premier poste de l'Ordre, et sa reconnaissance pour la bonté paternelle qui lui laissait la liberté du ministère apostolique.

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