‹ Vie du révérend père LacordaireChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE PREMIER Eiiiiiiice et Hïiliicatioii ete Henri · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Eiiiiiiice et Hïiliicatioii ete Henri

Sa famille. — Ses premicres années. — Il entre au lycée de Dijon. — M. Delahaye. Ses études. — Trois anecdotes.

Jean-Baptiste Henri Lacorclaire naquit à Recey-sur- Ource, en Bourgogne, le vingt-deuxième jour du mois de floréal, an X de la République française (12 mai 1S02,. On l'a remarqué bien souvent, la bénédiction de Dieu repose sur les toits qui ont servi d'abri au malheur, à l'innocence persécutée, et plus spécialement aux ministres des autels chassés par l'ingratitude et surveillés par la haine. Ce fut le sort heureux de la maison de Nicolas Lacordaire, médecin distingué et maître en chirurgie à Recey ; elle avait ouvert discrètement et courageusement sa porte à M. l'abbé Magné, curé de la pal'oisse, échappé à l'exil, et de cette même porte sortait trois ans plus tard l'enfant de prédilection qui devait être tout à la fois la gloii-e de sa famille, de sa patrie et de l'Eglise.

Nicolas Lacordaire était un esprit éclairé mais sans ambition ; intelligent et aimable il portait dans la conversation le charme et le sérieux qui allaient devenir la séduction de son fils. Il avait épousé en premières noces mademoiselle Pétot, de Voulaines, et en avait eu un fils, Antoine Lacordaire, mort en 1835, à cjui furent adressées plusieurs lettres relatées dans la correspondance du célèbre Dominicain. Devenu veuf, Nicolas Lacordaire avait

épousé Anne Dugied, orpheline, fille d'un avocat au Parlement de Dijon, plus riche de probité et d'honneur que de fortune.

Quatre fils étaient nés de ce second mariage : Théodore qui, après avoir longtemps A-oyagé en Amérique, obtint une chaire de zoologie à l'Université de Liège ; le second Henri est le héros de ce livre ; le troisième Le'on à qui la ville de Dijon doit de magnifiques travaux d'architecture ; le quatrième Télcphe qui devint officier dans l'armée française.

Veuve en 1806 et chargée de l'éducation de ses cjuatre fils, madame Lacordaire se mit à la tâche avec intelligence et courage. Femme de rare mérite, de raison ferme et de foi simple et forte, elle ne se laissa point abattre par l'immensité du malheur qui tombait sur elle. Sa décision fut bientôt prise de revenir à Dijon où elle trouverait plus de ressources pour la grande œuvre à laquelle clic avait résolu de se consacrer tout entière. Des joies intimes ne tardèrent pas à récompenser son énergie et sa piété. Henri, son privilégié, était l'image de son père, vif, intelligent, plein d'entrain et d'initiative. Il était tout jeune encore, qu'au retour de l'église où il avait accompagné sa mère, il imitait à ravir les prédicateurs qu'il avait entendus dans la chaire chrétienne. Faisant ouvrir la fenêtre du salon, du haut de cette chaire improvisée il lisait à haute voix les sermons de Bourdaloue. Ce n'était pas assez pour son zèle. Il s'était fait organiser un oratoire où il appelait ses frères, ses jeunes camarades, les visiteurs de la maison et jusqu'à Colette, sa bonne, à venir l'entendre ; mais le prédicateur de Notre- Dame en bouton n'avait pas encore tous ses moj^ens. Plus d'un auditeur s'échappait ou s'endormait. Colette, plus complaisante, restait jusqu'à la fin ; aussi était-elle l'auditoire d'office.

— Asseyez-vous, Colette, lui disait-il, le sermon sera long aujourd'hui ! ...

Et il prêchait avec tant de véhémence que Colette épouvantée, joignait les mains :

— Mais, Monsieur Henri, assez, assez! vous allez vous faire mal !...

Lacordaire, âgé de huit ans, prêchant devant Colette.

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— Non, non, répondait gra^'ement le prédicateur, il se commet trop de péchés ; la fatigue n'est rien. Je veux prêchertoujours(l).

De 1806 à 1809 le futur orateur vécut presque toujours auprès d'un oncle paternel, médecin lui aussi à Bussières, à l'air pur des miontagnes, en vue des bois dont le souvenir plaisait tant à son imagination, au sein de la frugalité des mœurs bourgeoises qui imprima dans son âme le goût de l'ordre et de la grandeur dans la simplicité

A sept ans sa mère le rappela auprès d'elle pour lui faire commencer, sous sa surveillance immédiate, des études régulières. Fidèle à sa foi et chrétienne autant que mère, madame Lacordaire conduisit son enfant au Prêtre, sachant bien que l'instruction n'est rien si l'éducation ne l'accompagne ; et que la première base de l'éducation, c'esL la Religion.

Lacordaire raconte lui-même, avec un charme incomparable sa première entrevue avec le directeur de son âme. Car il s'agit bien de l'âme, de l'âme, fille du ciel, dans cette entrevue m3rstérieuse avec le ministre de Dieu. L'éducation moderne n'admet plus le prêtre au collège et au lycée, pas même dans l'école primaire ; fautil s'étonner que les âmes y deviennent assez inatérielles et assez ignorantes de leur origine et de leurs immortelles destinées pour douter de leur propre existence. Le jeune Henri avait déjà l'idée des grandeurs de l'âme humaine ; et c'est recueilli et profondément ému qu'il aborda celui qui représente ici-bas Dieu, le scrutateur des consciences.

» Je traversai le sanctuaire, dit-il, et je trouvai seul, dans une vaste sacristie, un vieillard A'énérable, doux et

(i) Souvenirs de Colette Marquet recueillis par un prêtre de Dijon.

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bienveillant. C'était la première fois que j'approchais du prêtre; je ne l'avais vu jusque-là qu'à l'autel, à travers les pompes et l'encens. M. l'abbé Deschamps, c'était son nom, s'assit sur un banc et me fit mettre à genoux près de lui. J'ignore ce que je lui dis et ce qu'il me dit lui-même; mais le souvenir de cette première entrevue entre mon àme et le représentant de Dieu me laissa une impression pure et profonde. Je ne suis jamais rentré dans la sacristie de Saint-Michel de Dijon, je n'en ai jamais respiré l'air, sans que ma première confession me soit apparue sous la forme de ce beau vieillard et de l'ingénuité de mon enfance. L'église tout entière de Saint-Michel a, du reste, participé à ce culte pieux, et je ne l'ai jamais revue sans une certaine émotion, qu'aucune autre église n'a su m'inspii^er. Ma mère, Saint-Michel et ma religion naissante font dans mon àine une sorte d'édifice, le premier, le plus touchant et le plus durable de tous. »

Hélas ! le temps n'était pas loin où de si beaux débuts allaient jeter la pieuse mère en des inquiétudes fiévreuses. L'année scolaire 1811-1812 touchait à sa fin lorsque Henri Lacordaire entra comme pensionnaire, avec une demi-bourse, au Ljf^cée impérial de Dijon. Ce qu'était alors, au point de vue moral, l'école officielle, M. Foisset, l'un de ses condisciples, nous le dit avec une compétence que personne n'osera nier. C'était « la contagion de l'anti-christianisme, dans le pêle-mêle avec ceux en qui toute foi était éteinte ; l'enseignement mutuel du vice avec l'égoïsme précoce et la dureté de cœur c^ui en est la suite; l'esprit de révolte en permanence et contre Dieu, et contre les maîtres (1). »

Cette peinture si sombre concorde douloureusement avec les mémoires dictés par le P. Lacordaire sur son lit de mort. « Là, dit-il, pour la première fois la main de la douleur vint me saisir, et, en se révélant à moi, me tourner vers Dieu, par un mouvement plus affectueux, plus grave, plus décisif. Mes camarades, dès le premier jour, me prirent comme une sorte de jouet et de victime. Je ne pouvais faire un pas sans que leur brutalité trouvât le

(i) Vie du P. l acorJaire, Introduction,'^. 14.

seci'et de m'atteindre. Pendant plusieurs semaines je fus même privé par violence de toute autre nourriture que ma soupe et mon pain.

« Pour échapper à ces mauvais traitements, je gagnais pendant les récréations, quand cela m'était possible^ la salle d'études, et je m'y dérobais sous un banc à la recherche de mes condisciples. Là, seul, sans protection, abondonné de tous, je répandais devant Dieu des larmes religieuses, lui offrant comme un sacrifice mes souffrances, priant et m'élevant vers la croix de son Fils par une union tendre que je n'ai jamais peut-être éprouvée au même degré. »

Remarquons bien les impressions exquises de cet enfant de dix ans ; nous 3^ découvrirons, après l'amertume du ressouvenir, des trésors de délicatesse, de tendre piété, les instincts supérieurs d'une âme déjà pétrie de foi chrétienne et d'héroïque résignation. Car enfin, ces épreuves dont un homme peut sourire étaient d'accablants fardeaux pour un enfémt.

Il continue : « Elevé par une mère chrétienne, courageuse et forte, la religion avait passé de son sein dans le mien comme un lait vierge et sans amertume. La souffrance transformait cette liqueur précieuse en un sang déjà mâle C[ui me le rendait propre et faisait d'un enfant une sorte de martyr.

« Mon supplice cessa aux vacances, et à la rentrée scolaire, soit qu'on fût las de me poursuivre, soit que ]^eut-être j'eusse mérité le pardon par une moindre innocence et une moindre candeur. »

Cette dernière réflexion navrée est un terrible réquisitoire contre l'éducation officielle d'alors. Tout n'a point disparu, hélas! de ces mœurs d'écoliers universitaires, mais du moins, aujourd'hui, avec la liberté relative dont nous jouissons, les familles chrétiennes savent où trouver des maîtres chrétiens.

Il fit sa première communion à douze ans. Ce fut sa dernière joie religieuse et le dernier coup de soleil de l'âme de sa mère sur la sienne. « Bientôt, dit-il, les ombres s'épaissirent autour de moi, une nuée froide m'entoura de toutes parts, et je ne reçus plus de Dieu dans ma conscience aucun signe de vie (1). »

C'était donc déjà l'atonie, presque la mort ; spectacle lamentable que cette ruine morale chez un enfant s» jeune ! Gardons-nous cependant de croire à un avilissement précoce; Henri avait l'âme trop haute pour se livrer au vice. D'instinct il le repoussait, et Dieu cjui avait mis sa main sur son front l'avait préservé merveilleusement. Lui-même en rend témoignage dans une lettre à un ancien élève de Sorèze, cjui n'avait eu, ni le même courage, ni la même grandeur d'âme. « Je n'aime pas à vous voir, dit-il, avec des camarades qui parlent de choses peu réservées, et qu'au fond, vous n'approuvez pas. Je n'ai jamais vécu, même tout jeune et n'étant pas chrétien, dans des sociétés semblables ; elles m'eussent inspiré du mépris. »

Pour récompenser sa délicatesse, le Ciel lui avait ménagé une sauvegarde. Un jeune professeur, tout récemment sorti de l'Ecole Normale, devint dès lors le bon génie de son intelligence, et, par suite, de son cœur. Il s'appelait M. Delahaye. Dès la rentrée de 1812, il avait été frappé de l'intelligence de l'enfant à l'œil noir et aux longues pazipières. » Humblement chargé de la classe élémentaire, dit M. Foisset, il se trouvait, ce semble, un peu à l'étroit dans sa chaire de grammairien. Il aimait à faire venir dans sa chambre quelques élèves et à déve-

(i) Tous ces détails sont empruntés à des mémoires publiés par M. l'abbé Henri Perreyve, sous ce titre : L'enfance, la jeunesse et la conversion Jtt R. P. Lacordaire. Nous y puiserons encore abondamment dans la suite, comme à la source la plus authentique, puisqu'ils ont pour eux le double témoignage de l'amitié et du P. Lacordaire lui-même.

lopper leur mémoire en leur faiséint réciter des vers de La Fontaine. Henri Lacordaire se distingua tout de suite dans cet exercice : pas d'efforts, pas de gêne, mémoire remarquable, accentuation nette et facile ; il disait les vers comme s'il les eût faits. A La Fontaine succéda Racine, puis A^oltaire, dont le jeune écolier savait par cœur des tragédies entières. »

Le choix de ce dernier auteur montre assez que M. Delahaye se préoccupait peu de la foi religieuse de l'enfant. « Ami des lettres, continue Lacordaire dans ses mémoires, il cherchait à m'en inspirer le goût ; homme de droiture et d'honneur, il travaillait à me rendre doux, chaste, sincère et généreux, et à dompter l'efflorescence d'une nature peu docile. La Religion lui était étrangère ; il ne m'en parlait jamais, et je gardais le même silence à son égard. Si ce don précieux ne lui eût pas fait défaut, il eut été pour moi le conservateur de mon âme, comme il fut le bon génie de mon intelligence ; mais Dieu qui me l'avait envoyé comme un second père et un vénérable maître, voulait, parune permission de sa Providence, que je descendisse dans les abîmes de l'incrédulité, pour mieux connaître un jour le rôle éclatant de la lumière révélée. »

M. Delahaye lui fut enlevé par les événements politiques de 1815. Monarchiste convaincu, il devint conseiller à la cour de Rouen. Henri le regretta. » J'ai toujours associé son souvenir à tout ce qui m'est arrivé d'heureux... dira-t-il. Il m'avait inspiré de la confiance et de l'alTcction, tandis que je me rivais, pour les autres maîtres, dans l'indifférence la plus profonde, assaisonnée d'une révolte quasi perpétuelle (1). »

On le voit, le souvenir de son séjour dans un lycée d'Etat laissa, dans l'âme de Lacordaire, un ressentiment qui ne désarma jamais. Il n'en parlait » qu'avec un accent d'imprécation » qui trahissait sa colère contre un régime qui n'avait su ni protéger, ni intéresser sa jeunesse, et l'avait jetée en proie à tous les dangers.

Ce que furent les études dans ces conditions, il est facile de le deviner, et par la nature de l'enfant, et par

(i) Lettre publiée par l'abbé Perreyve.

les influences multiples qui s'exerçaient autour de lui et en lui. C'était un caractère ardent, mais capricieux, une intelligence ouverte, mais obnubilée par rincro3'ance et abaissée par le manque de principes, enfin une volonté indomptable, mais devenue le jouet de mille passions. Il travaillait ou se reposait par boutades, sauf les derniers jours du mois et les derniers mois de l'année, où, pour rapporter à sa mère une riche moisson de couronnes, il se livrait à un labeur tenace toujours récompensé. Son bon cœur l'emportait alors, et devenait le seul directeur de sa vie.

On raconte de lui bien des anecdotes qui peignent au vif son caractère bouillant et sa volonté de fer.

Un jour, au réfectoire, comme il tournait la tète, son voisin, par une de ces gamineries égoïstes familières aux écoliers, lui escamota son assiette de potage. Henri réclame, une querelle s'ensuit, et le censeur intervient.

— Tous les deux au pain sec et à l'eau, fait-il sans vouloir écouter les explications de Lacordaire, confondant ainsi l'innocent et le coupable dans le même arrêt. — Levez-vous, ajouta-t-il, et allez vous mettre contre îe mur.

Le voleur de potage obéit, mais le volé se croise les bras et répond : Je n'irai pas.

Nouvelle injonction du censeur. Il menace Henri de l'envoyer au cachot.

— Soit, répond l'intrépide enfant, des deux punitions injustes, je choisis la plus forte, et il se dirigea vers la prison.

A cette époque, l'Europe entière était pleine de bruits de combats et de guerres, et. comme toujours, la gent moutonnière des écoles partageait la passion du jour. Une sève guerrière circulait sur les bancs, des camps se formaient; à tout instant les armées étaient en présence. Ce

mouvement batailleur n'échappait point à la surveillance ; mais, comme dans les guerres racontées aux éphèbes, parfois deux champions étaient chargés de vider une querelle au nom de tous, il arriva que les Horaces et les Curiaces furent représentés par un futur officier très distingué du génie et le futur prédicateur de Notre- Dame. On en vint aux mains ; et, sans l'intervention des deux armées intéressées au combat, la France, dit M. de Loménie, compterait un brave militaire ou un célèbre orateur de moins...

Toujours par suite de la même loi, compliquée d'un principe réflexe, au moment où les rois, revenus d'exil, essayaient d'appuyer le trône à l'autel, une recrudescence de lutte voltairienne se manifesta dans les écoles, l'esprit de contradiction faisant nécessairement partie de la gibecière du lycéen ; malgré les principes donnés par sa mère, Henri céda comme tous les autres à la réaction antireligieuse. Ce double sentiment le dominera longtemps.

Il a dit de lui-même qu'il avait été un élève médiocre, personne ne le croira. Assurément, comme le remarque finement Sainte-Beuve << dans la patrie de Bossuet, en vue de la colline où naquit saint Bernard, il ne songeait pas encore qu'il aurait affaire à ces grands noms, et qu'il briguerait son rang dans leur descendance. Seulement, sans se donner trop de peine, il remportait tous les prix à la fin de l'année. Il avait sa tragédie sur le chantier, comme tout bon rhétoricien. Il jouait des scènes à'Iphigénic avec un de ses camarades, plus tard professeur de droit à Dijon, y allant bon jeu et bon argent. » Les notes de troisième et de seconde le montrent en progression évidente; mais en rhétorique il ne connaît plus de rivaux. Déjà on se le montrait du doigt comme la gloire du lycée, et sa réputation de brillant écolier gagna toute la province.

Lacordaire et les jeunes gens de Dijon.

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