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CHAPITRE II Ses débuts dans le inonde

A l'école de Droit. — Société des Etudes. — Arrivée à Paris. — Premiers succès. Déception et ennui profond.

Malgré ses succès scolaires et sa supériorité incontestable, Henri Lacordaire n'en entrait pas moins dans le monde, à dix-sept ans, avec le caractère qu'on lui connaît, sans religion positive, sans doctrine morale assurée, n'ayant d'autre règle de vie cjue le sentiment de l'honneur et d'autre flambeau que « l'idéal humain de la gloire, » bagage bien léger pour un si long et si dangereux vo3'age.

Heureusement il revint chez sa mère après s'être fait inscrire à l'Ecole de droit de la ville. Personne mieux que lui n'était capable de peindre cet intérieur de famille où, Dieu présent enveloppait toutes les âmes et les modelait sur sa loi, même à leur insu.

« En entrant à l'Ecole de droit, dit-il, je retrouvai la petite maison de ma mère et le charme infini de la vie domestique, tendre et modeste. Il n'y avait dans cette maison rien de superflu, mais une simplicité sévère, une économie arrêtée à point, le parfum d'un âge qui n'était plus le nôtre, et quelque chose de sacré qui tenait aux vertus d'une veuve, mère de quatre enfants, les vo^^ant autour d'elle adolescents déjà, et pouvant espérer qu'elle laisserait derrière elle une génération d'honnêtes gens et peut-être d'hommes distingués. Seulement un nuage de tristesse traversait le cœur de cette femme bénie, lorsqu'elle venait à songer qu'elle n'avait plus autour d'elle

un seul chrétien, et qu'aucun de ses enfants ne pouvait l'accompagner aux sacrés mystères de la religion ^1). »

On connaît l'histoire de Monicjue et d'Augustin, (^'est l'éternelle histoire des miracles opérés par les mères. On dirait vraiment que le cœur de Dieu s'attendrit inévitablement devant ces cœurs qui réfléchissent l'infini de sa bonté !

u Aussi quand, sur sa chaire épiscopale d'Hippone, entr'ouvrant ses lèvres d"or, Augustin fait entendre à l'Africiue et au monde des accents qui font tressaillir l'humanité, notre admiration reconnaissante s'en va remercier Moniciue d'avoir créé, par ses larmes solitaires et sa prière puissante comme Dieu, ce grand défenseur de la vérité. Et quand, à quatorze siècles de là, on entend les voûtes de Notre-Dame frémir aux accents sublimes de l'homme qui a ramené dans les nefs désertées de la A'ieille basilique toute une génération vaincue par cette éloquence neuve et hardie, notre regard s'en va, do Lacordaire à la veuve de Dijon, remercier cette mère d'avoir fait violence au Ciel et obtenu à la France de 1789 et de 1830 ce maître, ce sauveur, cet apôtre, dont il fut dit que nul n'a aimé l'Eglise, les âmes et tout ce qui est grand et noble, plus que lui.

« Pour le moment, le jeune rhétoricien s'était cru assez fort pour décider que le christianisme n'était qu'une sottise et Dieu lui-même une chimère (2). »

C'était l'époque où la France, reposée de tant de guerres, faisait éclore un renouveau de littérature, de science, de poésie et d'éloquence au soleil de la liberté.

La tribune avait Berrj-er et Guizot; les journalistes

(i) Mémoires. L'abbé Perreyve.

(2) Mgr Ric.\RD. Lacordaire, p. 10.

s"appelaient Chateaubriand, de Bonald, La ÎNIennais ; Lamartine publiait ses Mcditaiions et Victor Hugo ses Odes; Thiers, Amédée Thierry, Cousin étaient des noms que la publicité répétait chaque jour aux foules. Quel mouvement d'idées ! quelle magnifique floraison de talents!... Toutes les nobles curiosités étaient éveillées, toutes les émotions du beau ressenties, l'esprit se précipitait dans tous les sens à la conquête de l'inconnu. Que l'on juge de l'enthousiasme de la jeunesse et des discussions que le conflit des pensées et des politiques surtout suscitait à chaciue instant..

A l'instar de celles de Paris, et en communication a^ec elles, une Société d'études s'était formée parmi les jeunes avocats et les étudiants en droit de Dijon. Lacordaire en fut, on le pense bien. Sorti du collège lauréat du prix d'honneur, recherché de tous par son caractère aimable, son enjouement, son esprit; très épris des belles-lettres, impétueux, sensible à l'honneur, tout l'appelait au milieu de cette jeunesse passionnée où il ne tarda pas à se distinguer par un talent de parole vraiment inouï.

La Société s'était partagée en quatre sections : Philosophie, Histoire, Droit public, Littérature. Lacordaire se fit inscrire dans les quatre, menant de front toutes les études, se montrant hors de pair partout.

Mais le courant d'idées qui dominait n'était pas le sien. Par tradition de famille, il regrettait l'Empire ; par amour de la liberté et par républicanisme de collège, il se trouva libéral.

En religion, la majorité de ses nouveaux amis était franchement catholique, et lui, par suite de lectures secrètes et mal dirigées, était devenu un disciple de Voltaire et un admirateur de Rousseau. La profession de foi du vicaire savoya7~d était devenue son Evangile, et le contrat social sa ligne politique.

Ils étaient deux cents; des discussions s'élevaient ardentes, des coalitions se formaient pour soutenir une thèse ou une idée. A chaque instant Henri protestait. Les idées, les images affluaient à l'envi sur ses lèvres, c'était une fertilité d'arguments, une chaleur d'âme, un imprévu et un bonheur d'expression incomparables. Il

écrivait des essais destinés à être lus en assemblée générale. « C'était tantôt un récit du siège et de la prise de Jérusalem par Titus, tantôt un dialogue de Platon avec ses disciples au Cap Sunium, qui se terminait par ces mots : « la liberté, c'est la justice. »

Mais cette liberté qu'il aimait, ne fut jamais la liberté révolutionnaire, la liberté de détruire pour détruire, la liberté anarchicjue, mais la liberté dans l'ordre, la liberté honnête, régulière, tempérée, celle qui respecte les droits de Dieu et des âmes, la famille et la propriété. Ses héros n'étaient ni Mirabeau, ni Barnave, ni Vergniaud, les brillants talents de 1793, mais ceux de l'antiquité grecque et latine, grandis par la littérature de leur temps, déifiés par l'adulation et les lointains de l'histoire.

Tous ses amis avaient comme lui la passion du vrai et du beau, la sainte folie de l'idéal en toutes choses. Illusion généreuse qui, à travers le prisme de la jeunesse, ne voit tiue des c^ualités là où l'homme mûr découvre des petitesses, de tristes défaillances, un égoïsme monstrueux et cruel, qui sacrifie tout à l'intérêt et au plaisir ; navrante réalité c^ui fait rêver à cette parole de nos saints Livres : Le monde est plongé tout entier dans la malice.

Pourtant toutes ces questions remuées, attaquées, défendues, avec autant d'ardeur que de bonne foi, avaient des résultats heureux. La vérité y réclamait ses droits, et montrait hardiment sa beauté virginale. Si Platon et Aristote parlaient le langage païen, Descartes, Bossuet, Leibniz parlaient la langue chrétienne, et par une infiltration lente, la vraie lumière pénétrait les esprits. Si Lacordaire était impétueux, il était 103'al aussi. Bientôt on put s'en apercevoir. Un jour il se déclara persuadé par cjuatre mois de débats ; il se ralliait à la Restauration complétée par la liberté et devenait conservateur libéral. Ce fut une acclamation unanime, tous ses amis se jetèrent tour à tour dans ses bras; on le regar-| dait, on l'aimait comme la plus précieuse conquête.

La bataille avait été rude, aussi les amitiés fondées sur l'estime fui'ent-elles sérieuses et durables. Lacordaire, qui n'était médiocre en rien, même en droit, quoiqu'il en ait dit, prêta serment d'avocat à la Cour de Dijon. Doué comme il l'était pour la parole, fait pour la lutte et la défense du juste, il ne pouvait y a^'oir d'hésitation pour lui ni pour les siens. Ses succès de société, ses essais de plaidoiries lui avaient créé une sorte de petite cour d'admirateurs et d'amis. Quand il prenait la parole, le silence s'imposait au cercle le plus tumultueux, on l'écoutait avec recueillement; nous sentions, a dit l'un d'eux, que sa pensée habitait une sphère supérieure à la nôtre et s'y revêtait d'un éclat dont la prose de Chateaubriand nous avait seule jusque-là donné l'idée (1).

Nous écoutons encore, écrit un autre, ces improvisations pleines d'éclairs, nous voyons cet œil pénétrant et immobile, nous entendons cette voix claire et vibrante, haletante, s'enivrant d'elle-même, n'écoutant qu'elle seule et s'abandonnant sans réserve et sans contrainte à la verve intarissable de la plus riche nature (2).

Bientôt ce ne fut plus qu'un cri parmi ceux qui l'approchaient : << A Paris ! mon cher, il faut aller à Paris ! » Déjà on devinait le prince du barreau; la Providence, elle, méditait et formait l'orateur sacré, l'apôtre de son siècle.

Paris ! tel était le rêve de son ambition et de ses espérances. Une de ses tantes avait écrit à Madame Lacordaire : « Il faut que tu fasses le sacrifice d'envoyer ton fils à Paris, Dijon n'est pas un théâtre digne de lui. » |

Malgré son état très gêné de fortune, Madame Lacor-

(i) FoisSET. Vie de Lacordaire.

(2) LoRAlN. Le R. P. Lacordaire. Art. du correspondant, t. xvii.

LACORDATRE 23

daire s'y décida, et le 30 novembre 1822, le jeune avocat prêtait serment devant la Cour de Paris. Le président Riambourg lui avait remis une lettre de recommandation pour un avocat de ses amis, M. Guillemin, catholique convaincu et royaliste ardent. Dans sa lettre, le Président vantait son protégé, son talent et sa candeur, et il ajoutait : » II ne s'agit plus que de lui donner une bonne direction. » Aux yeux de M. Guillemin, << une bonne direction » ne pouvait être qu'un confesseur éclairé et charitable. Il lai en proposa un.

« — Un confesseur à moi ! répondit le jeune homme, mais je ne me confesse pas. Oh! non. Monsieur, je ne fais pas ça. »

M. Guillemin, stupéfié d'entendre une telle réponse sortir de lèvres si candides en apparence, se le tint pour dit, et mit toute sa discrétion à ne gêner en rien une résolution si arrêtée. Il se contenta de se montrer cordial, affectueux, paternel et... de lui remettre des dossiers.

Cependant, il le captivait, ce jeune licencié aux allures si particulières, manifestement pur autant qu'intelligent et généreux. Dieu lui confiait un trésor, et il prit garde de le négliger.

Son professeur de droit romain avait aussi recommandé Henri à l'abbé Gerbet, correspondant de la Société des Etudes à Dijon. L'entrevue eut lieu, mais il n'était pas mûr, ses idées, comme son idéal, étaient ailleurs, et le prêtre à la fois si pieux et si spirituel ne fit aucune impression sur Lacordaire.

Le jeune avocat logeait rue du Mont-Thabor, dans une petite chambre, sous le toit. « J'y vivais solitaire et pauvre, dit-il dans ses Mémoires, abandonné au traA'ail secret de mes vingt ans, sans jouissances extérieures, sans relations agréables, sans attrait pour le monde, sans passion du dehors dont j'eusse conscience, si ce n'est un vague et faible tourment de renommée. »

Un parent lui fournit quelques billets pour les théâtres du boulevard. Il se lassa vite de perdre cinq grandes heures à entendre de fades plaisanteries, des déclarations banales et des déclamations ridicules.

Au contraire, prenant au sérieux sa situation, il se

résolut à tout faire pour alléger le fardeau de sa mère et pour conquérir une place distinguée au barreau. Il fréquenta la conférence des avocats, et pour s'enfermer tout entier dans les études juridiques, il renonça, non sans regrets, mênie à la littérature. « Hélas! écrivait-il à M. Lorain, j'ai dit adieu à la littérature. Je n'ai conservé avec elle cjue cette mj-stérieuse correspondance, cet accord secret c^ui unit l'homme de goût avec tout ce qui est beau sur la terre. Et cependant j'étais né pour vivre avec les muses. Ce feu d'imagination et d'enthousiasme qui me dévore ne m'avait pas été donné pour l'éteindre dans les glaces du droit, pour l'étouffer sous des méditations positives et ardues. »

Nous l'avons dit, il avait prêté serment le 30 novembre 1822, mais, par malheur, il n'avait cjue vingt ans et demi, or une ordonnance toute récente défendait de paraître à la barre a^'ant vingt-deux ans révolus. Sa passion l'emporta sur la prudence ; pressé de se faire entendre et de se mesurer avec les colosses du métier, il accepta les premières causes qui vinrent s'offrir, brûlant en cela sa dernière cartouche de collégien. « Si j'étais cité au Conseil de discipline, écrivait-il le 18 janvier 1823, ce serait une occasion de faire un beau discours, et voilà tout ! »

Il plaida donc cinq ou six fois à la Cour d'assises et le dieu de la chicane lui fut clément. Sa parole brillante fut vite remarquée, et un jour qu'il avait parlé avec autant d'éclat que d'abondance, un avocat lui frappa sur l'épaule, disant : « Venez me A'oir demain. »

Il se retourna, c'était Berryer. « Vous pouvez vous placer au premier rang du barreau, lui dit-il, mais prenez garde à votre trop grande facilité de parole. »

Tout allait donc pour le mieux, et ces premiers sou-

rires de la gloire l'émurent un peu. Pourtant le succès ne remplissait point son âme. L'air de la salle des pasperdus lui pesait. 11 avait cherché le dévouement, les hautes pensées, les envolées sublimes, et il ne rencontrait que ce qui est humain, trop humain, hélas! : égoïsme, calcul, poursuite du succès à tout prix. Paris, la reine des cités, avec ses huit cent mille âmes, lui était un désert; son âme aimante, tourmentée du besoin de se donner, cherchait dans ce désert une âme qui consentît à devenir la sœur de la sienne. Le mariage ne l'attirait point, son cœur allait ailleurs. Un travail lent de désenchantement se faisait au fond de sa conscience, et son regard allait trop au fond des choses pour n'en pas voir la vanité. « Ils me prédisent tous dans le monde un bel avenir! disait-il en haussant les épaules, je suis rassasié de tout sans avoir rien connu. Si l'on savait comme je deviens triste! J'aime la tristesse, et je vis beaucoup avec elle... Franchement, j'ai pitié de la gloire, et je ne conçois plus guère comment on se donne tant de peine pour courir après cette petite sotte : vivre tranquille au coin du feu, sans prétention et sans bruit, est chose plus douce que jeter son repos à la renommée pour qu'elle nous couvre en échange de paillettes d'or. »

11 sentait sa pensée vieillir et il en découvrait les rides à travers les fleurs dont son imagination la couvrait encore.

Le barreau lui offrait ses applaudissements, la magistrature lui assurait de belles destinées, avec un talent hors ligne et le patronage de M. Guillemin et de M. Mourre, procureur général; mais une voix intérieure lui disait que sa vocation n'était pas là; un malaise indéfinissable le torturait. C'est l'infini c[ui appelait cette grande âme, l'infini cjui réclamait ce cœur de vingt ans, et le 11 mai 1824, le nouvel Augustin écrivait à un ami, les yeux baignés de larmes, : » J'abandonne le barreau, nos rêves ne s'accomplii-ont pas... J'entre demain au séminaire de Saint-Sulpice. »

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