‹ Vie du révérend père LacordaireChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE III Sa Con vei-sioB · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Sa Con vei-sioB

Comment s^est opéré le miracle. — Les étapes de la conversion. — Ses suites. Lacordaire et Mgr de Quélen.

Comment s'était opéré ce changement, disons mieux, ce miracle? Les uns ont parlé d'un coup subit de la grâce, d'autres d'une élaboration lente, d'une évolution progressive de ses pensées ; la famille, surprise et froissée de n'avoir pas été prévenue, crut un instant à l'aml^ition d'obtenir dans l'Eglise des honneurs d'un plus facile accès. Certains de ses collègues et de ses amis ont crié à l'inconstance, à la folie... Le inonde est ingénieux à trouver des raisons, surtout les mauvaises. La meilleure manière de savoir la vérité sera encore de la demander au converti lui-même.

Cette nature droite, réfléchie, obéissait à la raison bien plus qu'à l'imagination et au cœur : « C'est même, dit Mgr Ricard, un phénomène singulier de voir un des hommes qui ont le plus enthousiasmé leurs contemporains, ne céder jamais, pour sa part, aux entraînements de l'enthousiasme. » « D'où vient, disait-il, que mes amis ne me comprennent pas? Ils ont douté de ma conversion politique, et n'y ont vu qu'un calcul adroit ; ils se moquent de ma conversion religieuse et m'invitent à attendre que les Jésuites aient détrôné l'Université. »

Qu'avons-nous besoin de lui demander ses motifs? Il avait besoin de dire lui-même ses impressions, sa joie, sa reconnaissance pour Dieu, et en écrivant sa résolution au plus cher confident de son âme, il ajoutait : « Hier les

chimères du monde remplissaient encore mon âme, quoique la religion y fût déjà présente ; la renommée était encore mon avenir. Aujourd'hui je place mes espérances plus haut, et je ne demande ici-bas que l'obscurité et la paix. Je suis bien changé, et je t'assure que je ne sais pas comme cela s'est fait. Quand j'examine le travail de ma pensée depuis cinq ans, le point d'où je suis parti, les degrés que mon intelligence a parcourus, le résultat définitif de cette marche lente et hérissée d'obstacles, je suis étonné moi-même, et j'éprouve un mouvement d'adoration vers Dieu. Mon ami, cela n'est sensible cjue pour celui qui a passé de l'erreur à la vérité, qui a conscience de toutes ses idées antérieures, qui en saisit les affiliations, les alliances bizarres, l'enchaînement graduel, et qui les compare aux différentes époques de sa conviction. »

Cet « enchaînement graduel » ne pourrions-nous pas le connaître, car enfin il est toujours intéressant de scruter un problème, surtout quand il s'agit d'une âme aussi belle, aussi haute, aussi profonde que celle de Lacordaire. Très évidemment le secret ressort de cette évolution, il ne faut pas le demander à la terre, mais à la grâce, cette lumière et cette impulsion Avenue de Dieu, cet Esjorit qui souffle où il veut. La Providence qui veille sur l'Eglise, avait choisi cette nature d'élite pour en faire l'instrument de ses miséricordes sur la France ; elle la voulait à tout prix; elle a su l'attirer, la défendre de tout ce qui n'était pas elle, elle l'a saisie enfin pour la faire sienne : là est tout le m3rstère. EssaA^ons cependant de parcourir les étapes de cette conversion à l'aide des documents fournis par Lacordaire lui-même.

Le premier travail de la Vérité dans l'âme est de chasser les ténèbres, les futilités, et de se créer une demeure digne d'elle.

Il était bien jeune encoi"e lorsque les premières touches de la grâce commencèrent ce travail d'élimination. Ecoutons cette étude de ps3'^chologie qui peint si bien l'état d'âme du stagiaire de Dijon et la maladie de l'époque où il vivait : « A peine dix-huit printemps ont épanoui nos années, que nous souffrons de désirs qui n'ont pour objet ni la chair, ni l'amour, ni la gloire, ni rien qui ait

une forme ou un nom. Errant dans le secret des solitudes, ou dans les splendides carrefours des villes célèbres, le jeune homme se sent oppressé d'aspirations sans but; il s'éloigne des réalités de la vie comme d'une prison où son coeur étouffe, et il demande à tout ce qui est vague et incertain, aux nuages du soir, aux vents de l'automne, aux feuilles tombées des bois, une impression qui le remplisse en le navrant. Mais c'est en vain ; les nuages passent, les vents se taisent, les feuilles se décolorent et se dessèchent sans lui dire pourquoi il souffre, sans mieux suffire à son âme que les larmes d'une mère et les tendresses d'une sœur. « O âme, disait le Prophète, pourquoi es-tu triste, et pourquoi te troubles-tu ? Espère en Dieu... En effet, c'est l'Infini qui se remue dans nos cœurs de vingt ans touchés par le Christ, mais qui se sont éloignés de lui par mégarde, et en qui l'onction divine, n'obtenant plus son effet surnaturel, soulève néanmoins les flots qu'elle devait apaiser (1). »

Après les aspirations vagues, brillantes chimères dont il sent tout aussitôt le vide, voici la divine Réalité qui se fait jour. En effet, dès le 10 novembre 1823, il écrit à un ami : « J'ai l'âme extrêmement religieuse, et l'esprit très incrédule ; et comme il est de la nature de l'âme de soumettre l'esprit, il est probable qu'un jour je serai chrétien. »

La conversion n'est pas faite encore, mais elle se prépare. Au commencement de l'année 1824 déjà elle se dessine. « Croiras-tu, mon ami, que je deviens chrétien tous les jours? C'est une chose singulière que ce changement progressif qui s'est fait dans mes opinions. J'en suis à croire, et je n'ai jamais été plus philosophe. » Puis il rappelle fort à propos la célèbre parole : Un peu de philosophie éloigne de la Religion, beaucoup y ramène.

Au mois de février, même confidence, mais indiquant plus en détail les combats intérieurs de la conscience : « Je ne peux plus jouir de rien; la société a peu de charme pour moi; les spectacles m'ennuient. Je deviens négatif dans l'ordre matériel. Je n'ai plus que des jouis-

(i) LX' Conférence.

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sances d'amour-propre. Je vis de cela, et encore je commence à m'en dégoûter. J'éprouve chaque jour cj[ue tout est vain. Je ne veux pas laisser mon cœur dans ce tas de boue... Oui, je crois! »

Enfin, en mai 1824, dans une confidence à M. Guillemin, il dit : « Il faut que je vous l'avoue, il y a six mois que je lutte. Je crois maintenant, et je crois avec une telle conviction qu'il n'y a plus de milieu pour moi, il faut que je sois prêtre ! » Voilà donc le but atteint, et la conversion complète. Dieu nous garde de prétendre connaître le détail des opérations de la grâce : Si l'Esprit souffle où il veut, personne ne sait d'où il vient ni où il va. Pourtant nous n'en sommes pas réduits à de simples conjectures et nous pouvons affirmer, pièces en mains, que dans le cas du P. Lacordaire, si le travail de l'ouvrier divin a été lent, s'insinuant fortiter et disponens sua~ viter, agissant fortement, mais d'une action pleine de suavité, pourtant l'illumination directe n'y a pas été étrangère.

Aussitôt après sa convei-sion, le jeune avocat proclame la vérité, toute la vérité ; et la confidence faite à M. Loi-ain, et dont nous avons donné le prélude, se continue ainsi : « Un moment sublime c'est celui où le dernier trait da lumière pénètre dans l'âme et rattache à un centre commun les vérités qui y sont éparses. Il y a toujours une telle distance entre le moment qui suit et le moment qui précède celui-là, entre ce qu'on était auparavant et ce qu'on est après, qu'on a inventé le mot de grâce pour exprimer cet éclair d'en haut. Il me semble voir un homme qui s'avance au hasard, un bandeau sur les yeux : on le desserre peu à peu, il entrevoit le jour : le mouchoir tombe et il se trouve en face du soleil. »

Le souvenir de cette illumination ne l'abandonne point. Le passage suivant, extrait d'une conférence, procède évidemment de cette impression ineffaçable.

« Un jour, dit-il, au détour d'une rue, dans un sentier solitaire, on s'arrête, on écoute, et une voix nous dit dans la conscience: Voilà Jesus-Christ! (n'est-ce pas le soleil dont il parlait plus haut ?) Moment céleste où après tant de beautés qu'elle a goûtées et qui l'ont déçue, l'àme découvre d'un regard fixe la beauté qui ne trompe pas ! On peut l'accuser d'être un songe quand on ne l'a pas vue, mais ceux qui l'ont vue ne peuvent plus Voublier. Au lieu qu'en toute autre contemplation, la lumière, si pure qu'elle soit, tombe sur des êtres changeants et corruptibles, ici la lumière est éternelle, l'objet inaltérable. Tandis que l'âge et les moindres accidents troublent nos plus chères amitiés, l'amour de Dieu pour Jésus- Christ s'alimente de tous nos malheurs et de toutes nos faiblesses. Onpcu^ le perdre au sortir de l'enfance parce qu'on ne l'a conçu que par autrui, sur les genoux de sa Mère ; mais lorsc^u'une fois il nous est devenu propre, le fruit de notre expc'ricnce et de notre virilité, rien n'en ébranle plus en nous les chaudes certitudes. Il remplace ce qui s'y amoindrit et s'y décolore chaque jour. Il habite dans nos ruines pour les soutenir, dans nos abandons pour les consoler, et, lorsque enfin nous touchons au sommet blanchi de la vie, il est notre chaleur et notre suprême aspiration. Nos yeux ne peuvent plus voir, mais ils peuvent encore pleurer, et ces larmes sont pour le Dieu qui en Acrsa lui-même pour nous (1). »

Faut-il voir dans ce passage, un simple développement oratoire ou bien le récit mouvementé et généralisé d'une ré.solution inébranlable prise sous le coup d'une grâce extraordinaire et triomphante ? Une lettre écrite de Sorèze à un ancien élève semble indiquer une histoire réelle. « Je suis toujours étonné, dit-il, de l'empii-e qu'exerce sur vous la vue de la beauté extérieure, et du peu de force que vous avez de fermer les yeux. Je vous plains bien de votre faiblesse et je l'admire comme un

(i) V' Conférence de Toulouse.

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phénomène dont je n'ai pas le secret. Jamais depuis que j'ai connu Jésus-Christ rien ne m'a paru assez beau pour le regarder avec concupiscence..., c'est si peu de chose pour une àme qui a vu Dieu une seule fois et ciui Va senti. »

Veut-on connaître le point précis de la rencontre de Dieu.' rencontre de conviction, ou vision intérieure, peut-être sera-t-il possible de le déterminer en énumérant : 1° La beauté de l'Ecriture sainte où Dieu se manifeste si visiblement. « Je me rappelle avoir lu un soir l'Evangile de saint Mathieu, dit-il, et d'avoir pleuré : quand on pleure on croit bientôt; » 2" la nécessité historicjue du christianisme pour faire arriver les sociétés humaines à leur perfection. « Je suis arrivé à mes croyances catholicjues, écrit-il encore, par mes cro3'ances sociales. La société est nécessaire, donc la religion chrétienne est divine, car elle est le seul moj'cn d'amener la société à sa perfection en prenant l'homme avec toutes ses faiblesses, et l'ordre social avec toutes les conditions ; » et 3° par-dessus tout peut-être, son éducation première jetant dans son âme le grain de sénevé qui, à l'heure marquée par la Providence, devient un grand arbre où les oiseaux du ciel viennent chercher un abri. « J'ai trouvé la foi dans mon âme, dit-il, plus comme un souvenir que comme un don nouveau, comme une conséquence des principes antérieurement acquis que comme une création nouvelle de ma pensée. »

Concluons avec M. Foisset: Il ne faut pas s'y tromper : l'homme s'agite en toute liberté, mais Dieu le mène ; c'est Dieu qui avait donné à Henri Lacordaire une mère chrétienne. C'est Dieu qui l'avait introduit à dix-huit ans dans une société de jeunes chrétiens, hommes d'intelligence, faisant honneur à leur foi par leurs mœui-s et

leur caractère. C'est Dieu cjui lui aA'ait fait plus tard, au milieu de Paris, une solitude d'esprit et de cœur pleinement ouverte aux souvenirs du foyer domestique, de la tendresse maternelle et des joies de sa première communion, comme à l'évidence historique et sociale du christianisme. C'est Dieu enfin c|ui avait frappé le rocher et qui en avait fait jaillir une source d'eau vive. Là ne devait pas s'arrêter ce miracle (1). »

Sa vie était désormais orientée vers le Ciel. Un de ses camarades du palais le rencontrait avec étonnement à Saint-Germain-des-Prés, à genoux, derrière un pilier, la tète dans les mains. Par une singulière prédestination il se rendit à cette église de Notre-Dame qui devait être le théâtre de sa gloire, et ce fut là u c^ue le 2:)ardon descendit sur ses fautes, et que, sur ses lèvres fortifiées par l'âge et purifiées par le repentir, il reçut pour la seconde fois le Dieu qui l'avait visité à l'aurore de son adolescence. » Le malheureux enfant n'avait jusque-là reçu son Dieu qu'une fois! !

Il revit M. l'abbé Gerbet, et l'entretien avec cette âme si pieuse et d'une séduction si puissante, lui remua les entrailles. L'onction évangélique de ce prêtre lui fit mieux comprendre une religion qui inspirait des vertus si élevées et si aimables. Le désir du sacerdoce l'envahit comme une conséquence de son retour à la foi, et il ne s'écoula pas plus de six mois entre son premier acte de foi positive et son entrée au Séminaire. Encore cette enti'ée définitive fût-elle retardée par la résistance de sa mère qui, heureuse de voir son fils redevenu chrétien, ne pouvait cependant se résoudre au sacrifice de ses espérances mondaines. Elle écrivit juscju'à six lettres pour le détourner de sa vocation; elle se résigna enfin et autorisa son fils à solliciter de l'archevêciue de Paris une demi-bourse au Séminaire de Saint-Sulpice. « Pardonnemoi, pardonne à mon cœur, à ma faiblesse, lui écrivitelle; j'ai eu tort de prendre contre toi le parti du monde, et je te cède à Dieu. »

(i) Vie de Lacordaire, t. i, page 63.

L'abbé Lacordaire à vingt ans.

3i LACORDAIRE

Il s'en alla donc, modeste et résolu. L'archevêque, Mgr de Quélen, habitait encore ce palais dont il ne restera bientôt plus pierre sur pierre, démoli qu'il sera avec une sorte de sauvage acharnement en 1831.

Lacordaire fut introduit auprès du prélat-gentilhomme par l'abbé de la Borderie, un de ses grands vicaires. Mgr de Quélen le reçut gravement.

Puis, ra3'ant entendu, il eut comme l'intuition prophétique de ce ciue serait un jour cet enfant :

<< So3'ez le bienvenu, lui dit-il, vous défendiez au barreau des causes d'un intérêt périssable ; vous allez en défendre une dont la justice est éternelle. »

Il se tut un instant, puis il ajouta avec tristesse :

<< Vous la verrez bien diversement jugée parmi les hommes ; mais il y a là-haut un tribunal de Cassation, où nous la gagnerons définitivement. »

Lacordaire baissa la tête, s'inclina respectueusement et sortit. Le grand, vicaire qui le suivait, l'introduisit dans son appartement. « Mon ami, dit-il, pour entrer à Saint-Sulpice, il a'ous faut l'agrément de votre Evêque. D'où êtes-vous?

— De Dijon, Monsieur.

— Eh bien ! écrivez à Monseigneur de Dijon de vous accorder votre acte d'excorporation, parce que vous venez d'obtenir des bontés de Monseigneur l'Archevêque de Paris une demi-bourse au Séminaire de Saint-Sulpice. »

L'Evêque de Dijon, M. de Boisville, nouvellement arrivé dans le diocèse, n'avait jamais entendu parler d'un jeune avocat, son diocésain, qui portait le nom de

En recevant une lettre signée de ce nom, pour lui parfaitement inconnu, il n'y vit rien qu'une de ces rccjuêtes vulgaires, auxquelles les besoins de l'adminis-

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tration l'exposaient chaque jour, et, comme en principe, la chose qui lui était demandée se refuse peu, et qu'il était bien aise d'être agréable à l'Archevêque de Paris, il répondit courrier pour courrier et accorda l'excorporation demandée.

On lui reprochait plus tard d'être allé un peu vite, et d'avoir répondu sans s'enquérir de la valeur du sujet :

— Que voulez-vous? rcpondit-il. Il m'avait écrit une lettre si simple, à lac[uelle il ne manquait que des fautes d'orthographe. Je l'avais pris pour le plus grand nigaud de mon diocèse !...

Lacordaire aimait à raconter l'aventure, et il la concluait par un fin sourire, disant:

— Il en avait bien le droit. F'igurez-vous que j'avais commencé par un participe pi'ésent (1) !,..

(i) D'apri'S Mgr Ricard et Foissiii

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