CHAPITRE IV Lacoi'daîre Séminariste et jeune Pi-être
Son entrée à Issy. — Bonheur dans la paix. — Inquiétudes des Directeurs. Il est ordonné. — Une offre séduisante. — Aumônier de Pensionnat.
II entra donc à Saint-Sulpice le 23 mai 1824, jour anniversaire de sa naissance, premier de sa vingt-troisième année, et fut conduit à la maison succursale d'Issy qui s'appelle la Solitude. C'est bien le nom qui lui convient; il repond admirablement à la peinture que le jeune séminariste nous en a faite. « En entrant au séminaire, dit-il, on éprouve une grande paix. Il semble que le monde est détruit, et que c'en est fait depuis longtemps des guerres et des victoires, et que les cieux, à peine voilés, sans canicule et sans tonnerre, enserrent une terre nouvelle. Le silence règne dans les cours, dans les jai'dins, dans les corridors peuplés de cellules, et au son de la cloche vous voyez accourir les habitants en foule comme d'une ruche mystérieuse. La sérénité des visages égale la blancheur et la netteté de la maison. Ce qu'éprouve l'ànie °st une sorte d'aimable enivrement de frugalité et d'innocence. »
Pourtant l'accueil avait été assez froid. Messieurs de Saint-Sulpice avaient été étonnés, un peu chocjués même de le voir escorté des inséparables abbés Gerbet et de Salinis, excellents prêtres sans doute, mais notoirement attachés à l'abbé de la Mennais, fort peu goûté des Sulpiciens.
Le nouveau séminariste ne s'arrêta point à la réserve
de cet accueil; tout entier au bonheur d'échapper au monde, de respirer l'air pur, il se dilatait les poumons et le cœur dans cette belle campagne aux horizons couronnés de la verdure des bois. C'était presque le cher Bussières et les Vosges de son enfance ; il y épanouissait ses vingt-trois ans dans l'ivresse du sacrifice accompli. 11 redevint poëte, enfant joyeux juscju'à la turbulence, sensible jusc^u'aux exc[uises jouissances de l'homme des champs, ami passionné de la nature dans ses aspects les plus simples et les plus journaliers. Ecoutons-le dire son bonheur et décrire ses joies :
« Tu ne sais pas, mon cher ami, combien ma solitude est douce ... Mon caractère triste, sérieux, a disparu devant la paix de cette maison, et je ne me suis aperçu que j'étais gai que parce que tout le monde me l'a dit. Voilà une provision de bonheur pour trois ans. » ...
Un séminariste plus ancien, plus tard archevêc|ue, lui avait été donné pour l'initier à la règle et aux usages de la maison. Mais, quelque effort qu'il fit, jamais il ne put entrer totalement dans ce moule commun. Bien A'ite il trancha sur le ton général.
Il se mit à lii'e la Bible, et, à la lumière divine qui s'était faite dans son esprit, il en découvrit la m3'stérieuse beauté. « Ah ! cjuel livre, disait-il, quel enchaînement extraordinaire depuis la première parole de l'Ancien Testament jusqu'à la dernière du Nouveau. » Il se plongeait avec délices dans cet océan de la science ecclésiastique dont jusqu'ici il n'avait guère mesuré les rivages, et il entremêlait ses études sérieuses de rêveries champêtres au milieu des jardins du séminaire. Il trouvait du charme à ce passage perpétuel de la vie de communauté à la vie solitaire, de la règle absolue à la liberté. On se levait à cinq heures, et, après une heure de méditation, on se rendait à la chapelle. Elle était située au milieu du jardin, et il se plaisait à voir cette longue procession de surplis blancs traversant en silence les parterres et les allées couvertes qu'embaumait l'air du matin. Rentré dans sa cellule à sept heures, il faisait luimême son lit et sa chambre, comme la plupart de ses confrères; et souvent à la pensée de tant de pauvres qui,
à la même heure, dans leur misérable galetas, se livraient aux mêmes soins, il se mettait à pleurer.
Mais cette vie de prière, de recueillement et de travail ne l'empêchait pas de jouir avec une grande liberté des choses de la vie. Il prenait plaisir aux progrès des fleurs et des fruits, u à voir les cerises montrer leurs têtes rouges à travers la verdure de leurs fruits, puis les prunes, les abricots et les pêches se couvrir de leurs soyeux duvets. Il aimait surtout le potager, et la A'ue d'une simple laitue, était pour lui un véritable plaisir. « Je les vois toutes petites, rangées en quinconce d'une manière agréable à l'œil. Elles croissent, on rapproche leurs feuilles larges et vertes, en les liant avec quelques brins de paille; elles jaunissent et quelques jours après, il n'y a plus pour elles ni rosée ni soleil. »
Ce qu'il aimait plus encore, c'était la société de ses nouveaux frères, presque tous fleurs choisies transportées dans la solitude.... Après le dîner, venait la récréation qui durait une heure; il s'y montrait d'une gaieté pleine d'entrain; parfois cette nature vive, originale, Soudaine et quelque peu comprimée, avait des retours, des échappées, des saillies gauloises qui faisaient les délices de son entourage. Mais les bons directeurs s'étonnaient un peu et essayaient de jeter la bride et le mors à cette turbulence fourvoyée. Ses maîtres ne le comprenaient pas tous; l'imprévu de ses allures, ses convictions libérales, sa répulsion instinctive et irréfléchie pour tout ce qui est trop absolu et trop uniforme, trompèrent parfois leurs regards observateurs.
Au reste, là plus qu'ailleurs son défaut de cuirasse se fit bientôt sentir. Une lacune regrettable dans ses dernières études devait peser longtemps sur sa A'ie. La classe de Philosophie destinée à former l'homme au raisonne-
ILACORDAIRE 39
ment et à discipliner la pensée sous des formes logiques, aux arôtes vives et fortes, avait complètement manqué son but providentiel. Avec son imagination ardente, sa parole alerte et facile, c'était, dans les cours, un jet incessant de flamme et de fumée, une verve jaillissante, un éclat et une originalité d'argumentation qui éblouissaient les élèves, mais jetaient le maître dans la stupeur, Il y avait, dit M. Foisset, dans ce théologien novice, presqu'autant d'insuffisance que de génie. » Aussi un matin dans une des allées d'Iss}^ M. l'abbé Garnier, alors Supérieur général de la Congrégation, aborda le jeune abbé Lacordaire qui venait de recevoir la sainte tonsure, et, lui prenant familièrement la main, lui dit : « Mon cher ami, je vous attends l'année prochaine à la maison de Paris. Je vous ferai maître de conférences, car il faut que vous étudiiez à fond la Théologie ; sans cela le plus beau talent manque de base. Je vous ferai catéchiste, afin que vous puissiez exercer votre don de parole : Venez, ajouta-t-il, je veux être votre confesseur. » La Sagesse même n'eût pas mieux parlé. On ne sait bien que ce que l'on peut enseigner : non seulement il lui fallait apprendi-e, mais aussi apprendre à enseigner. Celui-là comprenait le joyau que Dieu lui avait confié ; il voulait l'examiner, le tailler, le polir, et à nul autre il ne voulait confier ce travail.
Séduit par les paroles du vénérable vieillard, l'abbé Lacordaire accepta de grand cœur et se promit de se livrer tout entier à la sage direction d'un homme de si haute réputation de science et de bonté, et lui voua une affection qui n'a plus cessé.
Tous les ans le séminariste allait passer ses vacances tantôt à Conflans, chez Mgr de Quélen, archevêque de Paris, dans la canipagne attenante au couvent du Sacré- Cœur ; tantôt à la Roclie-Gu3'on, chez le duc de Rohan- Chabot, cet ancien officier de mousquetaires sous Louis XVIII, qui venait, à la suite de la mort d'une épouse adorée, de jeter l'épaulette pour prendi-e la soutane, et cjui devait mourir archevêcjue de Besançon et cardinal. Il était aussi admis dans l'intimité de M. de Frayssinous, évêque d Hermopolis. Certes, avec de tels protecteurs, il
lui eût été facile de cultiver le germe de l'ambition s'il eût trouvé refuge dans son cœur. Mais il avait demandé à la Religion » l'obscurité et la paix, » et il resta fidèle à ce programme de la première heure. Au nombre des vertus qu'il visait dans sa formation sacerdotale, il comptait l'humilité, la plus rare et la plus divine de toutes, surtout dans ce milieu, avec son talent et l'avenir qui semblait s'ouvrir devant lui.
Il se plaisait à se faire aimer, à conserver dans le séminaire c^uelque chose de l'aménité qu'il avait puisée dans le monde, quelques grâces dérobées au siècle. Plus simple, plus communicatif, plus affable que dans son milieu profane, libre de toute ambition, faisant des rêves de pauvreté comme autrefois il faisait des rêves de fortune, il vivait doucement avec ses confrères et avec lui-même. Chaque jour, son influence grandissait, et ses condisciples subissaient de plus en plus le charme de sa conversation et de son talent.
Il eut un jour la preuve de la séduction qu'il exerçait à son insu, dans une circonstance qu'il a plaisamment racontée. Il est d'usage au séminaire de prêcher à tour de rôle au réfectoire pendant le repas. Le tour de Lacordaire vint. Voici comment il narrait l'épisode :
« J'ai prêché, c'est-à-dire que, dans un réfectoire où mangeaient cent trente personnes, j'ai fait entendre ma voix à travers le bruit des assiettes, des cuillers et de tout le service. Je ne crois pas qu'il y ait de position plus défavorable à un orateur que de parler à des hommes qui mangent ; et Cicéron n'eût pas prononcé les Catilinaires dans un diner de sénateurs, à moins cju'il ne leur eût fait tomber la fourchette des mains dès la première phrase. Que serait-ce s'il avait eu à parler du mj-stère de l'Incar- ' nation ? C'est cependant ce qu'il m'a fallu faire, et j'avoue Ique, à l'air d'indifférence qui régnait sur tous les visages,
à cet aspect d'hommes qui ne semblent pas écouter, et dont toute l'attention paraît concentrée sur ce qui est dans leur assiette, il me venait comme des pensées de leur jeter mon bonnet carré à la tète. »
Mais bientôt les jeunes séminaristes se poussent du coude l'un l'autre : couteaux et fourchettes s'arrêtent d'eux-mêmes, et tout le monde prête une oreille attentive aux accents d'une voix qui, d'abord sobre et voilée, s'élève peu à peu et fait retentir la salle d'échos qui lui étaient inconnus. L'orateur, dans le feu de l'action, ne s'en apercevait guère, et ce ne fut qu'à la récréation suivante, aux félicitations fraternelles qui lui furent prodiguées, qu'il apprit l'effet produit.
Si telle était l'impression des élèves, le jugement des maîtres était plus sévère. Le professeur d'éloquence adressa à Lacordaire quelques observations, blâma le genre, et engagea les élèves à ne point trop l'imiter, ce .en quoi, du reste, il n'avait pas tout à fait tort. Lacordaire était fait pour un ministère exceptionnel, brillant, transcendant même, et le ministère paroissial, auquel la plupart des séminaristes étaient appelés, ne comporte point ce genre, peu paternel et trop élevé pour la moyenne des auditoires.
De plus, les préventions que l'ancien avocat avait soulevées dès le lendemain de son entrée au séminaire allaient en s'aggravant. On s'inquiétait de son ardeur pour la discussion et de la part prépondérante qu'il y revendiquait pour la raison. Lorsqu'il élevait la voix en classe pour des objections, sa parole prenait un tour vif, original, hardi, presque frondeur, frisant l'impertinence. On l'avait prié, pour épargner le temps, de renvoyer ces difficultés à la fin de la classe ; mais le feu ne se raisonne pas, il se comprime. Le jeune théologien s'oubliait donc quelquefois : cette élite d'esprits distingués, mais froids, de dialecticiens consommés, mais habitués à la déférence la plus courtoise, s'entendaient mal à soumettre la nature primesautière et exubérante du petit Bourguignon. On en vint même jusqu'à douter de sa vocation, et après deux ans et plus passés sur les bancs, on ne se hâtait pas de l'appeler pour les ordres...
Ces retards donnèrent à réfléchir au jeune clerc. Il se demanda si ce n'était pas là un signe de la Providence qui le voulait ailleurs. L'indécision de ses maîtres lui pesait; il pouvait se croire rejeté. Peu s'en fallut alors qu'il ne quittât le séminaire, non pour reprendre la vie séculière, mais pour entrer au noviciat des Jésuites à Montrouge. Deux ans auparavant, un autre séminariste avait touché, lui aussi, à Saint-Sulpice, et en était sorti pour embrasser une vie plus étroite et se donner désormais à l'apostolat des missions et de l'éducation chrétienne des jeunes gens. Ce séminariste s'appelait Xavier de Ravignan, et la milice à laquelle il avait donné son nom, c'était la Compagnie de Jésus. Comme tous ses contemporains, Henri Lacordaire avait eu de grandes préventions contre les Jésuites, mais on ne pouvait méconnaître en eux des hommes d'initiative. Découragé par la méfiance de ses directeurs, il pria donc l'abbé de Rohan de faire une démarche auprès de l'archevêque de Paris pour obtenir de lui la permission nécessaire. Mgr de Quélon, qui avait eu l'occasion d'apprécier son jeune abbé et l'aimait comme une de ses plus précieuses conquêtes et l'honneur futur de son clergé, refusa ; et, devant sa volonté formelle, le Conseil des directeurs voulut bien reconnaître qu'il s'était trompé sur le fond de cette nature privilégiée.
La veille de Noël de l'année 1826, l'abbé Lacordaire reçut le sous-diaconat, et le 22 septembre 1827, il fut ordonné prêtre par Mgr de Quélen dans sa chapelle particulière. Il aA'ait vingt-cinq ans. Cette date passa désormais dans ses djptiques intimes, et, chaque année, il en célébrait le retour comme de l'événement le plus heureux de sa vie. Le 25, il écrivait dans son ravissement à M. Lorain : « Ce que je voulais faire est fait, je suis prêtre
depuis trois jours, sace?'dos in œternum.n Le Divin Ami avait récompensé les sacrifices de son serviteur; le serviteur, à son tour, allait lui dévouer toute son intelligence, toute sa force, tout son cœur.
La moins heureuse de cette journée ne fut pas Madame Lacordaire ; bientôt elle quittera Dijon en grande joie pour venir se fixer auprès de son fils bien-aimé, désormais tout à Dieu sans cesser d'être à elle.
Il était prêtre, mais qu'allait-il devenir? L'administration diocésaine avait tout d'abord songé à l'attacher à l'un des premiers vicariats de Paris,, à la Madeleine, ou bien en qualité de prêtre administrateur à l'église Saint- Sulpice. Mais toute réflexion faite, on comprit qu'il n'était pas né pour le ministère paroissial. On le sentait appelé à un rôle tout particulier, mais lequel ? on hésitait toujours.
Sur ces entrefaites, l'abbé Lacordaire qui, dans l'absence de M. Garnier, s'adressait pour la direction de sa conscience à un autre Sulpicien, M. Boyer, saint et digne prêtre, instruit autant que modeste, et parent de Mgr Frayssinous, entrait un jour chez lui, tout préoccupé de son avenir.
« Vous arrivez bien à propos, lui dit M. Boyer ; asseyez-vous là, mon très cher; je veux vous faire cardinal. »
— Vous voulez rire, répond l'abbé Lacordaire.
« Non pas. non pas, je veux vous faire cardinal. Ecoutezmoi.» Et i 1 se mit à lui raconter comment la place d'auditeur de Rote à la cour romaine étant vacante par la nomination de Mgr d'Isoard à l'archevêché d'Auch, Mgr Frayssinous, ministre des affaires ecclésiastiques, était venu lui demander un jeune prêtre pour cette prélature importante. « Je le veux d'un mérite hors ligne, avait-il dit, d'une instruction solide, unie au poli de l'éducation, digne enfin de représenter honorablement la France à la cour de Rome. »
« J'y penserai, « avait répondu M. Bo3^cr. « Et 'yy pensais en effet, reprit-il, quand vous êtes entré. Ainsi, vous le voyez, mon cher ami, c'est la Providence ellemême qui vous ouvi"e cette magnifique carrière, et nul
mieux que vous, par votre talent, votre science du droit, A-otre habitude du monde et de la parole, n'est capable de la remplir. »
L'abbé Lacordaire, un moment surpris par cette perspective inattendue, n'en fut point ébloui. « Monsieur, répondit-il, lorsque je me suis décidé à entrer dans le sacerdoce, je n'ai eu en vue qu'une chose, servir l'Eglise par la parole, c'est là ma carrière. Si j'avais désiré les honneurs, je serais resté dans le monde. Ainsi, veuillez ne plus penser à moi, je serai simple prêtre, et probablement un jour, religieux. »
Le P. Chocarnc, cjui raconte ce fait, remarque avec une légitime admiration c^ue la modestie du P. Lacordaire leur avait laissé ignorer ce touchant épisode pendant toute sa vie. C'est M. Garnier lui-même qui a révélé ces détails.
Quoi qu'il en soit, en attendant l'heure et l'indication de la Providence, l'abbé Lacordaire fut nommé aumônier d'un couvent de Visitandines auquel était adjoint un petit pensionnat. On avait pensé que le silence, le recueillement et l'étude, seraient la meilleure préparation à ses destinées futures, et il pouvait répéter avec le Prophète : Le Seigneur m'a appelé dès le sein de ma mère, il s'est souvenu de mon nom. Il a fait de ma bouche comme une épée puissante ; il m'a protégé sous l'ombre de sa main, et m'a mis en réserve comme une flèche choisie ; et il m'a caché dans son carquois et il m'a dit : Tu es mon serviteur et je me glorifierai en toi. Car je t'ai établi la lumière des Nations (1).
(i) Dominus ab utero vocavit me ; de ventre tiiatris nieœ recordatiis est nominis inei. Et posait os meum quasi gladiiim acutum; in umbra manus sux protexit me. Sicut sagittam electam in pharetra sua abscondit me et dixit mihi : servus meus es tu, in te gloriabor... Ego dedi te in luccm gentium. Isaie, ch. 49.