CHAPITRE V Combats «l'avant— postes
Etudes prcparafoires à la lutte. — L'armée du mal. — Le chef réputé de l'armée du bien. — Projets de mission en Amérique. — Xl'Avenir,
^Monter dans les grandes chaires est une lourde charge, et des connaissances, même sérieuses, en philosophie, en théologie et en histoire, n'y suffisent pas. Il faut, en une longue préparation, fourbir ses armes, étudier l'ennemi, choisir le terrain le plus propice à l'attaque ou à la défense. L'abbé Lacordaire le comprit, et accepta un petit logement dans les dépendances du monastère, rue Saint-Etienne-du-Mont. Son rôle se bornait à faire quelques instructions à trente pensionnaires de douze à dixhuit ans, et à les confesser. Il s'acquitta de ses fonctions avec le zèle et l'exactitude qu'il mettait à tout; mais il y avait une trop grande disproportion entre le docteur et les jeunes intelligences, ses disciples; on l'admirait souvent, on ne le comprenait pas toujours. Les Religieuses le trouvaient attachant, neuf; mais « il faisait trop de métaphysique. »
Un an plus tard, l'archevêque le présenta à M. de Vatiménil pour en faire le second aumônier du collège Henri IV. Ici le ti-avail ne manquait guère, mais quel ministère ingrat, tranchons le mot, misérable ! Il avait connu le hxée de Dijon, ceux de Paris étaient bien plus encore gangrenés d'impiété et de libertinage. « Que faire? dit-il, j'étais seul. Quand on est seul, il faut se cacher et; attendre. Je me cachai et j'attendis. Trois ans se passèrent.' C'est peu de chose dans la vie d'un homme, et beaucoup
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dans la jeunesse naturellement vive et incapal)le de porter longtemps un fardeau. Je me lassai de cette vie, et je regardai au loin s'il n'était pas sur la terre quelque lieu où un prêtre peut vivre libre. »
Il y a dans ces quelques lignes tout un drame que l'on devine; des déceptions sans nombre qui finirent par décourager le jeune champion. Pourtant toute consolation ne lui manquait pas. Sa mère était près de lui et, bien cju'il n'eût guère d'amis, il s'en faisait de ses livres et des grands génies qui l'avaient précédé dans la défense de la Vérité.
Le clergé de la capitale était attentif à ses débuts, on comptait que le brillant avocat se hâterait de monter dans la tribune sacrée. Les feuilles religieuses l'y encourageaient et reproduisaient avec de pompeux éloges quelques fragments de sermon prononcé au collège Stanislas à des jeunes gens. Mais l'athlète ne se trouvait pas suffisamment armé. Pour lutter avec l'impiété, il V. «niait être sûr de vaincre; et trois années durant il jjrépara ses armes et visita avec une ardeur fiévreuse l'arsenal gigantesque des Pères de l'Eglise. « La force est aux sources, écrit-il, et je veux y aller voir. Le travail sera long... Tout ce que j'ai lu jusqu'ici sur la défense de la religion me semble faible et incomplet. »
Il approfondissait saint Augustin, Platon, Aristote, Descartes, l'histoire ecclésiasticiue, ainsi c^ue les ouvrages de La Mennais. « Je rêve, je pense, je lis, je prie le bon Dieu, je ris deux ou trois fois par semaine, je pleure une fois ou deux. Je m'échauffe de temps en temps contre l'Université... Ajoutez à cela quelques instructions improvisées à des élèves de troisième et de quatrième, voilà ma vie. »
De sa solitude, il étudiait aussi la marche du siècle. Il voyait avec une tristesse navrée la société descendre chaque jour davantage dans les abîmes du matérialisme, et il soupirait après le moment où il lui serait donné d'aller jeter, à la foule stupéfaite, le nom auguste, le nom honni, hélas! du Sauveur, Jésus-Christ!...
Mais qu'est-ce qu'un soldat isolé en face de l'armée immense, formidable des mécréants: fanfarons de vice, apôtres d'impiété ou masse frivole et flottante des indifférents et des pervers, victimes de tout vent de doctrine qui passe, pourvu qu'il ne demande ni un sacrifice, ni un acte austère de vertu? Est-ce que les chaires de l'Etat n'étaient pas toutes occupées par des ennemis, par des incrédules décorés du nom de savants : savants en histoire, savants en physique et chimie, rois d'éloquence peut-être, mais, à coup sûr, ne s'entendant que sur un point: barrer la route au christianisme, le déclarer usé, vieilli, a3-ant fait son temps, bon tout au plus à passer pour un ancêtre Cjuc l'on dédaigne? Est-ce que Joufl'ro}', résumant l'opinion commune, ne le regardait pas comme un corps en décrépitude, et en vérité trop lent à mourir?...
Tous les jeunes lévites, ceux surtout qui avaient de la sève et du sang dans les veines, sentaient l'indignation leur monter au cœur, leur plume s'agiter, leurs lèvres frémir pour la défense de la foi et de la sainte Eglise, fille de la lumière, mère du progrès véritable et sauvegarde de la civilisation. Aussi, de toutes parts, cherchait-on un chef, un mot d'ordre, un appel vibrant aux armes. Un nom venait sur bien des lèvres et s'imposait à l'attention de tous les catholiques. « Sur dix séminaristes qui donnaient des espérances, dit M. Foisset, neuf se jetaient aux pieds de La Mennais, qui seul levait l'étendard de la résistance. L'immense fascination qu'il a exercée sur le jeune clergé tint surtout à cette cause, et c'est là ce qui devait, à un moment donné, lui livrer un jour Lacordaire, bien qu'il n'eût pour ses écrits qu'une sj-mpathie bien limitée. »
« La Mennais, avait, en 1830, quarante-huit ans. A le voir, rien de l'agitateur. Un petit homme au corps grêle,
aux cheveux plats, au teint bilieux. D'ordinaire, le regard est timide et voilé, mais, en parlant, son œil gris s'allume et brille d'un feu sombre et pénétrant ; la voix, d'abord si douce qu'à peine parvient-elle aux oreilles, vibre bientôt, parfois grêle, parfois stridente, moqueuse, lançant des éclats de rire aigus. Avec ses amis, La Mennais se montre d'une tendresse passionnée ; mais qu'ils y prennent garde, qu'ils sachent bien que ses affections sont tyranniquement soumises à l'esprit. Lui qui ne se laissa jamais dominer par personne, il aime ceux-là seuls qui se laissent dominer par ses idées; les autres, il les dédaigne ou les hait, il les maudit ou les insulte.
« Tout d'abord, il a défendu l'autorité absolue des rois au même titre que la prédominance des papes ; mais en attaquant le gallicanisme qui soumet la religion aux princes, il s'est heurté au pouvoir ro3^al. Alors, il se retourne pour maudire la monarchie traditionnelle et prophétise sa ruine. Avec la même raideur qu'il combattit pour les rois, le sombre polémiste se prépare à lutter pour l'émancipation des peuples; il entreprend de réconcilier l'Eglise et la Démocratie (1). » Mais cette tâche magnifique, La Mennais, à cause de son âpre et violent génie, était l'homme du monde le moins propre à l'accomplir; ses idées sont trop mouvantes, sa science trop inspirée par la passion, son autorité trop limitée; œuvre de prudence, de douceur, de justice et d'amour, elle attendait son législateur sur le trône de saint Pierre en la personne de Léon XIIL
M. de La Mennais avait su attirer autour de lui, pour le succès de l'œuvre qu'il méditait, de jeunes et vigoureux champions, dominés par l'ascendant de son nom et l'autorité de son talent: MM. Gerbet, Rohrbacher, de Coux, Bastels, Maurice de Guérin, d'Ault du Mesnil, de Montalembert, de Salinis, Daguerre; il appela aussi Lacordaire, et au mois de mai 1830, il invita le jeune prêtre d'avenir à passer quelques jours au petit domaine de La Chesnaie, en Bretagne.
(i) Le P. Lecanuet, dans le Correspondant du 25 février 1895.
Lacordaire et Montalembert avec l'abbé de La Mennais.
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L'invitation arrivait à son heure. L'abbé Lacordaire avait été chargé par les aumôniers, ses collègues, de rédiger un mémoire sur l'état religieux et moral des collèges royaux à Paris, mémoire destiné à passer sous les yeux du Ministre des Affaires ecclésiastiques. Ce n'est qu'un long cri de douleur sur l'esprit d'irréligion cjui règne dans ces maisons d'éducation officielle, et sur l'impuissance des aumôniers à y remédier. Pas plus auprès des élèves de Henri IV qu'auprès des pensionnaires des Visitandines, il no trouvait l'emploi des dons qu'il sentait bouillonner en lui. Plus que jamais il s'inquiétait de sa destinée. Dans l'impatience de répandre le feu de prosélj'tisme dont il était dévoré, il se sentait captif, même dans sa parole. « La parole du prêtre m'était confiée, s'écria-t-il un jour, je sortis du temple et je rencontrai sur le seuil les lois et la serA'itude. Les lois ne me permettaient pas d'enseigner la jeunesse en France, sous un roi très chrétien, et si j'eu.sse voulu, comme mes Pères, m'enfermer dans les solitudes pour y bâtir un lieu de prières et d'un peu de paix, on eut trouvé d'autres lois pour m'en bannir. »
Depuis si peu d'années qu'il était prêtre, il avait vu les collèges des Jésuites supprimés, l'enseignement dans les Petits-Séminaires soumis à des mesures restrictives gênantes, le gallicanisme escorté d'une garde d'honneur, l'Eglise asservie, garottée. Est-il étonnant qu'il ait regardé au dehors, pour chercher une patrie plus libérale et une Eglise moins enchaînée?
« Je me lassai de cette vie, disait-il plus tard, et je regardai au loin pour voir s'il n'était pas sur la terre quelque lieu où un prêtre pût vivre libre. Qui n'a tourné les yeux, dans ces moments où la patrie fatigue, vers la République de Washington? Qui ne s'est assis par la
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pensée à l'ombre des forêts et des bois d'Amérique? J'y jetai mes regards, las du spectacle qu'ils rencontraient en France, et je résolus d'aller leur demander une hospitalité qu'ils n'ont jamais refusée ni au prêtre, ni au voyageur. »
Mais avant de partir il voulut voir le seul prêtre qui, jusqu'alors en France, ait paru se préoccuper des grandes questions de liberté et d'indépendance qui obsédaient son esprit et son cœur. Un soir donc de mai 1830, précédé par une lettre qui annonçait son arrivée, Lacordaire vint frapper à la porte de La Chesnaie.
L'homme qui demeurait dans ce vieux manoir, en face d'un étang brumeux, dont les eaux grises reflétaient de longues branches de chênes et de hêtres, n'occupait dans l'Eglise ni rang, ni dignité. Et cependant il possédait plus d'influence et plus d'autorité qu'évêqucs et cardinaux. La pensée catholique semblait s'être réfugiée chez lui. L'homme sec et nerveux, à figure maigre et jaune, tranchant dans ses discours, le reçut avec affabilité. De ce Port-Ro3'^al breton Lacordaire pourtant ne revint pas particulièrement séduit. « L'entretien et la tenue, a-t-il écrit plus tard, respiraient une sorte d'idolâtrie que je n'avais jamais vue auparavant. Cette visite, en me causant plus d'une surprise, ne rompit pas cependant le lien qui venait de me rattacher à l'illustre écrivain. »
Il avait rencontré là comme l'envoyé de la Providence, l'évêque de New- York, Mgr Dubois, qui, cherchant un prêtre distingué qu'il put emmener avec lui dans son diocèse, offrit à Lacordaire un poste de vicaire-général. Le jeune prêtre accepta, et, muni du double consentement de sa mère et de son archevêque, se rendit en Bourgogne pour faire ses adieux à sa famille et à ses amis.
Et voilà que, comme pour donner raison aux invectives et aux prophéties de La Mennais, en trois jours d'orage le trône de France s'écroule et les rois sont de nouveau A'oués à l'exil. De toutes parts les peuples s'agitent, par delà les Alpes et les Pyrénées, de l'autre côté du Rhin et de la Vistule, l'Italie, l'Espagne, la Belgique et la Pologne, se soulèvent au nom de la liberté.
Les idées que Lacordaire voulait étudier en Amérique allaient-elles enfin être discutées au grand jour dans son pays. L'heure de l'affranchissement de la religion, de la réconciliation des esprits et par la même de la rénovation rêvée pour la société et la Patrie, allait-elle sonner? Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il reçut une lettre de l'abbé Gerbet, qui lui annonçait la fondation du journal V Avenir, et lui demandait, au noni de son Maître, sa collaboration.
Que l'on juge de sa surprise et de sa joie ! « Cette nouvelle me causa, a écrit Lacordaire, une joie sensible et une sorte d'enivrement. Celui qu'il regardait comme rO'Connell français le conviait à combattre avec lui le bon combat, il lui mettait en main une arme excellente, appropriée à ses goûts et à ses études. Comment ne pas répondre à cet appel, et comment hésiter à se jeter dans la mêlée, sous un tel chef? Il accepta donc de grand cœur et il se livra dans cette campagne à toute la fougue de sa jeune vaillance.
ïj^Avenir, dans la pensée de ses fondateurs, devait régénérer l'opinion catholique en France, la ressusciter; but excellent, mais un autre A-enait s'y adjoindre qui paraissait plus dangereux : sceller l'union de cette opinion catholique avec le progrès appelé libéral. Qu'était, et que devait être ce progrès libéral? là était toute la question et aussi le danger. Il faut se défier des formules vagues qui ne disent rien, précisément parce qu'elles disent trop ou trop peu. « Les mots, dit saint Augustin, sont des vases qui portent nos pensées. » Le mot était séduisant, mais qu'était la pensée?
La devise du nouvel organe catholique : Dieu et liberté, disait très haut le but de ses rédacteurs : revendiquer pour l'Eglise de France" tous les privilèges de la liberté, et
subsidiairement demander respect à la charte et aux lois justes, et pour tout le reste indépendance absolue du pouvoir ; liberté des opinions par la presse ; liberté d'enseignement et guerre au monopole universitaire ; liberté d'association, et guerre aux vieilles lois anti-monastiques ressuscitées des plus mauvais jours de la Révolution ; liberté et indépendance morale du clergé, par l'abolition du budget des Cultes. Combats d'avant-garde et singulièrement aventurés. Car enfin on ne mettait à ces libertés que des limites incertaines et vagues, on se préoccupait peu des abus que l'humaine nature ne manquerait pas d'y faire fleurir. Trop radicale dans ses principes, cette polémique l'était surtout dans ses procédés. La liberté ne se donne pas, elle se prend, disait-on sans cesse. Et chaque matin on enregistrait de nouveaux faits d'armes, on lançait des éclaireurs, on stimulait les retardataires, on attachait au pilori les prétendus déserteurs. En un mot, on parlait au clergé, comme à une armée rangée en bataille.
Celui qu'on a pu appeler un pamphlétaire de génie, l'homme dont l'éloquence était toute de haine et d'invective, y devait trouver son compte. Attaquer des abus, crier au despotisme, écrire des diatribes enflammées, La Mennais y excellait. La petite phalange des athlètes noAÙces était là, tout entière, autour du Maître : Gerbet, le Fénélon de son temps; Rohrbacher, le nouvel historien de l'Eglise; de Coux, d'Ault-du-Mesnil; Montalembert y viendra, mais en première ligne Lacordaire, le bouillant porteparole. C'est lui qui rédigea les plus vives catilinaires et aborda les questions les plus ardues. Les articles sur la suppression du budget du clergé sont de lui, système gros de complications et d'inconnus redoutables. Il le comprendra plus tard, mais écoutons ses écrits d'aujourd'hui : « Nous sommes pa3'és par nos ennemis, par ceux qui nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles, et qui sont persuadés que notre vie tient à leur argent. Ils sont nos débiteurs, sans doute, et c'est le pire qu'étant nos débiteurs, ils soient parvenus à croire qu'ils nous font une aumône ! ... et il 3' a trente ans et quatre mois que nous nous baissons pour la ramasser...' » Et sur la séparation
de l'Eglise et de l'Etat: « Ils se moquent de vos prières, et ils vous ordonnent de chanter. Si vous n'obéissez pas, vous êtes des séditieux, à qui le trésor sera fermé ; si vous obéissez, vous leur devenez si vils, qu'il n'y a pas de termes dans les langues pour exprimer ce qu'ils pensent de vous. Et pourtant ils n'ont de titre contre l'Eglise que celui de son débiteur ! »
Mais en signalant les écarts de doctrine et l'enflure déclamatoire du ton, n'oublions pas de rendre justice à la sincère bonne foi des convictions, à la pureté initiale du but, à la droiture des intentions, et par-dessus tout à la parfaite docilité à la chaire de Pierre. « Si dans les principes que nous préférons, déclarèrent un jour les rédacteurs, il y a quelque chose qui soit contraire à la foi et à la doctrine catholique, nous supplions le Vicaire de Jésus-Christ de daigner nous en avertir, lui renouvelant la promesse de notre parfaite docilité. »
Notons aussi les circonstances atténuantes : le chaos des opinions au lendemain d'une révolution, la situation vraiment intolérable faite au clergé, le mauvais A'ouloir du gouvernement, le choix équivoque de quelques évoques, les prêtres insultés, les religieux expulsés, les violations d'églises obligées de recevoir la dépouille des païens civilisés, d'hommes impies et notoirement morts dans l'excommunication. C'était une bataille en règle organisée par le pouvoir, et ce n'est pas sous le feu des combattants qu'il faut aller chercher le calme, la modération.
Il faut entendre les harangues enflammées de Lacordaire au milieu de cette mêlée, du haut de cette tribune de l'Avenir.
A Aubusson, un sous-préfet avait fait introduire de force dans l'église un homme mort après avoir refusé les sacrements; prétention absurde, car enfin si cet homme était catholique pourquoi a-t-il refusé les secours que lui offrait le prêtre, pourquoi s'est-il conduit en païen; s'il n'est pas catholique pourquoi lui imposer des prières auxquelles il ne croit pas?
Lacordaire prend note de cette inconséquence jointe à une tyrannie méprisante, et, s'adressant aux prêtres de
France, il leur dit: Un de vos frères a refusé à un homme mort hors de votre communion les paroles et les prières d'adieu des chrétiens... votre frère a bien fait, il s'est conduit en homme libre, en prêtre du Seigneur résolu à garder ses lèvres pures de bénédictions serviles; votre frère a bien fait ! sommes-nous les fossoyeurs du genre humain...? Mais une ombre de proconsul a cru que tant d'indépendance ne convenait pas à un citoyen, aussi vil que le prêtre catholique. Il a ordonné que ce cadavre serait présenté devant les autels, fallùt-il employer la violence... Sa volonté a été accomplie... le mort a violé le domicile de Dieu... Un simple sous-préfet, un salarié amovible a fait cela dcA'ant la loi qui déclare que les cultes sont libres ; et qu'est-ce qu'un culte libre si son temple ne l'est pas, si l'on peut y apporter de la boue, les armes à la main? Il a fait cela à la moitié des Français, lui, ce sous-préfet ! . . .
Louis-Philippe vient de nommer trois évêciues suspects à la Rédaction. Lacordaire attaque cette nomination lui imputant des intentions perverses avec une intempérance de langue par trop excessive.
A ce compte leur cause fut bientôt suspecte, leur journal discuté, presque condamné.
Irrité, non sans raison, par ces deux articles, le gouvernement fit traduire Lacordaire, en même temps que La Mennais, devant le jury ; ils furent acquittés. Les, journaux de toute nuance se mirent à les harceler, c'était plutôt pour eux une joie et un aiguillon nouveau. Mais les doctrines philosophiques de M. de La Mennais et les théories absolues de son journal, celles surtout cjui représentaient le traitement du clergé comme le lien de l'asservissement de la honte, alors qu'il n'est que la conséquence du concordat, avaient excité dans l'épiscopat une défiance qui croissait de jour en jour. Et comme le jeune clergé surtout était ravi de la générosité et de la hardiesse un peu révolutionnaire de ces accents, quelques prélats écartèrent des ordres certains séminaristes qui s'étaient prononcés dans le sens de l'Avenir; d'autres destituèrent des professeurs de théologie, coupables d'en avoir adopté les principes, il en fut même
qui allèrent jusqu'à interdire à leurs prêtres la lecture du journal lui-même.
Los nuages s'amoncelaient donc sur la tète de l'Avenir. D'autre part la jeune école s'effrayait du bruit fait par cette guerre ; sa foi et sa loyauté s'arrangeaient mal des soupçons d'hétérodoxie qui la poursuivaient. Aussi désirait-elle une explication franche, à ciel ouvert. Enfin les fonds du journal baissaient lamentablement. Lacordaire proposa donc de recourir au Saint-Siège pour donner, par cette démarche éclatante, une preuve de sincérité que personne ne pourrait récuser quoiqu'il arrivât.
L'expédient fut accepté et les trois principaux rédacteurs partirent pour Rome, le 13 novembre 1831. Ils s'étaient jetés en enfants perdus, à l'arme blanche et tête baissée, dans le bataillon des puissances humaines, sans mesurer les coups, sans distinguer les adversaires, ils allaient se heurter plus inconsidérément encore au pouvoir qui n'est pas de ce monde (1). 'L'Avenir avait duré treize mois...
(i) Tout ce paragraphe n'est que le résumé du travail du P. Chocarne sur le sujet.