CHAPITRE VI
Rupture avec La SIennais.
Montalembert. — L'accueil à Rome. — Condamnation des idées philosophique! et sociales de La Mennais. — Rupture définitive et publique.
Nous avons à peine nommé Montalembert, et cependant il fut l'un des trois rédacteurs principaux partis pour Rome. Au premier bruit de la fondation de l'Avenir, il était accouru du fond de l'Irlande engager sa vie publique sous cette bannière de Dieu et de la liberté qui resta celle de sa foi politique et religieuse. Il vit là, chez M. de La Mennais, l'abbé Lacordaire pour la première fois. Leur amitié date de ce jour, elle ne devait pas finir même avec la mort, tant elle fut vive et profonde.
La chaude peinture que Montalembert a faite de cette première rencontre laisse deviner combien, pour sa part, il y fut sensible. Quant à Lacordaire, il désirait ce jour depuis longtemps. Il n'avait pas encore rencontré l'amitié telle qu'il la cherchait. Désormais il ne sera plus seul, et sa mère ne lui dira plus : Tu n'as point d'amis! Il disait de celui que le Ciel venait de lui donner : « C'est un jeune homme charmant et que j'aime comme un plébéien. Je suis sûr que s'il vit, sa destinée sera pure comme un lac de Suisse entre les montagnes, et célèbre comme eux. »
Plus d'un historien du P. Lacordaire a vu l'impression faite sur son âme par cet ami de choix dans cette peinture exquise de l'amitié entre jeunes gens, qu'il écrivait avant de mourir dans son beau livre de Sainte Madeleine. Lisons et jugeons nous-mêmes :
« Lorsqu'un jeune homme, aidé de la grâce toute-puis-
santé qui A-ient cluChrist, retient ses passions sous le joug de la chasteté, il éprouve dans son cœur une dilatation proportionnée à la réserve de ses sens ; et le besoin d'aimer, qui est le fond de notre nature, se fait jour en lui par une ardeur naïve qui le porte à s'épancher dans une âme comme la sienne... La sj'^mpathie ne se refuse qu'à celui qui ne l'inspire pas... tout cœur pur la possède, et, par conséquent, tout cœur pur attire à lui, n'importe à quel âge. Mais combien plus dans la jeunesse! combien plus lorsque le front est paré de toutes les grâces qui attendrissent, et que la vertu l'illumine de cette autre beauté qui plaît à Dieu lui-même ! Ainsi parut David à Jonathas, le jour où David entra dans la tente de Saûl, tenant la tête du géant dans la main droite, et qu'interrogé par le roi sur son origine, il répondit : » Je suis le fais de votre serviteur Isaï, de Bethléem. » « Aussitôt, dit l'Ecriture, l'âme de Jonathas s'attacha à l'âme de David, et Jonathas l'aima comme son âyne. »
« Singulier effet d'un seul regard ! Tout à l'heure encore, David gardait les troupeaux de son père, Jonathas était sur le seuil d'un trône, et, en un instant, la distance s'efface : le pâtre et le prince ne font plus, selon l'expression même de l'Ecriture, qu'une seule âme. C'est que. dans ce jeune homme tout pâle encore des faiblesses de l'enfance, et tenant néanmoins d'une main virile la tête sanglante d'un ennemi vaincu, Jonathas a deviné le héros, et que David, en voyant le fils de son roi se pencher vers lui, sans jalousie de sa victoire et sans orgueil du rang, a reconnu, dans ce mouvement généreux, un cœur capable d'aimer, et digne par conséquent de l'être. »
Ces deux natures, issues d'origines si opposées, et si bien faites l'une pour l'autre, s'étaient devinées du premier regard. Nous avons entendu Lacordaire, écoutons maintenant Montalembert :
« Que ne m'est-il donné, dit-il, de le peindre tel qu'il m'apparut alors dans tout l'éclat et le charme de la jeunesse ? Il avait vingt-huit ans : il était vêtu en laïque (l'état de Paris ne permettant pas aux prêtres de porter leur costume) : sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port déjà souverain de sa
tète, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait jDrête à déborder, non seulement dans les libres combats de la parole publique, mais dans les épanchements de la vie intime. La flamme de son regard lançait à la fois des trésors de colère et de tendresse ; elle ne cherchait pas seulement des ennemis à combattre et à renverser, mais des cœurs à séduire et à conquérir. Déjà, sa voix, si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accents d'une infinie douceur. Né pour combattre et pour vaincre, il portait déjà le sceau de la double roj'^auté de l'âme et du talent. Il m'apparut charmant et terrible, comme le type de l'enthousiasme du bien, de la vertu armée pour la vérité. Je vis en lui un élu, prédestiné à tout ce c^ue la jeunesse adore et désire le plus : le génie et la gloire. »
Depuis ils ne s'étaient pas quittés. « Nous nous aimions, a dit plus tard Montalembert, comme on s'aime dans ces purs et généreux élans de la jeunesse, et sous le feu de l'ennemi. »
Montalembert était là, lorsque, au cours des démêlés de l'Avenii- aA'ec la justice, Lacordaire et La Mennais durent discuter devant les tribunaux une question à laquelle les années écoulées n'ont rien enlevé de son intérêt, celle de l'obéissance que le prêtre doit aux lois quand il les croit mauvaises, quand sa conscience lui commande de réclamer leur abrogation.
M J'ai provoqué la désobéissance aux lois, avait dit Lacordaire, j'ai commis une faute grave, caries lois sont sacrées. Elles sont après Dieu le salut des nations, et nul ne doit leur porter un respect plus grand que le prêtre chargé d'apprendre aux peuples d'où leur vient la vie, et d'où leur vient la mort. Cependant, je l'avoue, je n'éprouve pas pour les lois de mon pays cet amour célèbre que les peuples anciens portaient aux leurs, car le temps n'est plus où la loi était l'e.xpression véritable des traditions, des mœurs et des dieux d'un peuple. » Puis, il avait revendiqué avec fierté son droit d'exposer les griefs que nourrissait l'Eglise catholique ; les ci'oix, les églises, les
personnes outragées, l'enseignement religieux entravé ; « m'.lle despotes ont fait contre nous de la tyrannie au nom de la liberté. »
Lacordaire et Montalembert avaient combattu ensemble lors du procès retentissant de l'Ecole libre. Ensemble ils avaient ouA-ert une école au nom de la charité ; ensemble ils avaient été saisis et expulsés par la police ; ensemble ils avaient parlé devant la Chambre des Pairs ; ensemble ils avaient vaincu, au moins partiellement, et assuré à bref délai la liberté d'enseignement.
Voilà donc les deux âmes naïves qui entouraient le Breton bilieux et obstiné. Comme un vieux lutteur, il dominait ces athlètes novices de toute la force de son génie déjà éprouvé, de sa résistance invincible ; il les dominait par la science des coups et l'opiniâtreté de son vouloir (1).
Dès leur arrivée dans la ville sainte, il fut visible à l'accueil réservé qui leur fut fait partout, qu'ils n'obtiendraient pas gain de cause. Avant de leur donner audience, le Saint-Père leur fit demander un mémoire sur leurs vues et intentions. Lacordaire le rédigea ; on les laissa deux mois sans mot dire. Puis le cardinal Pacca écrivit à M. de La Mennais que le Pape, tout en rendant justice à ses services et à ses bonnes intentions, les avait vus avec mécontentement remuer des controverses et des opinions au moins dangereuses, qu'il ferait du reste examiner leurs doctrines, et que, comme cet examen pouvait être long, ils pouvaient retourner dans leur patrie.
Le Pape consentit ensuite à les recevoir, les traita avec la bonté paternelle qui lui était naturelle, ne leur fit pas
(i) « Le Pape est dans l'ornière, avait-il dit, il faut l'en tirer. » Orgueil monstrueux, indigne d'un prêtre, et qui faisait prévoir les chutes les plus retentissantes et les plus tristes.
l'ombre d'un reproche, mais ne fit pas non plus la moindre allusion à l'affaire qui les avait amenés à Rome.
La cause était évidemment jugée, et le Pape n'y mettait toutes les formes de la bienveillance et de la charité que pour adoucir l'amertume d'un désaveu certain. Ainsi le comprit l'abbé Lacordaire. Eloigné de Paris, du champ de bataille, rendu à lui-mêine, éclairé et apaisé par cette atmosphère de calme et de lumière qu'on respire dans la capitale du monde catholique, il soupçonna ce qu'était Rome. Il accompagnait un homme de génie, puissant littérateur, initiateur fougueux, et Rome prenait à peine garde à lui. Ils apportaient un s^^stème, le seul, à leur sens, capable de sauver l'Eglise. Un système ! l'Eglise en a tant vu passer, et le salut ne lui est pas venu de là, mais de Dieu qui la soutient. Ils apportaient des conseils, inais l'Eglise a reçu d'en haut l'Esprit de conseil comme l'Esprit de vérité. Les sociétés vivent par elle, et elle n'attend d'aucun homme la leçon de ce qu'elle doit aux peuples et aux rois (1).
Cette solution peu brillante lui disait tout cela et il le comprit. Mais La Mennais et Montalembert furent profondément froissés. L'obéissance est la pierre de touche de la foi pratique, c'est elle qui distingue l'or de l'alliage. Lacordaire résolut de partir, tandis que La Mennais et Montalembert s'obstinèrent à rester. Les imprudents ! ils voulaient, disaient-ils, une solution claire et publique ; les ingrats ! ils méconnaissaient la main paternelle qui les traitait avec tant d'égards. — « Ou bien il ne fallait pas venir, ou bien il faut nous soumettre et nous taire. » Telle était la conclusion de Lacordaire. C'était celle du bon sens. Il quitta donc ses amis le 15 mars 1832 et revint seul en France.
Il avait d'ailleurs abordé la Ville Sainte avec tout le respect dû à la tombe des apôtres et des martyrs. « Arrivé au tombeau des saints apôtres Pierre et Paul, raconte-t-il, je me suis agenouillé et j'ai dit à Dieu : Seigneur, je commence à sentir ma faiblesse, ma vue se couvre ; ayez pitié de votre serviteur... écoutez la prière
(i) Le P. CnoCARNE, loc. cit., p. iio.
du pauvre. » Et il était sorti de Rome libre et victorieux.
On sait ce qui suivit. M. de La Mennais après quatre mois d'attente, perdit patience et partit à son tour, annonçant publiquement l'intention de reprendre sans autre forme de procès, l'Avenir. A cette nouvelle, Lacordaire résolut de quitter la France pour ne pas même paraître se mêler à cet acte de rébellion et partit pour l'Allemagne dans l'intention de s'y créer une solitude calme et studieuse. On lui avait dit que Munich était une ville où la vie matérielle était peu dispendieuse et les ressources intellectuelles abondantes, il emprunta cent écus pour s'3^ rendre.
Un singulier hasard le fit courir au devant de celui-là même qu'il fu3-ait. La Mennais et Montalembert, revenant de Rome par le Tj^rol, arrivèrent à Munich presque en même temps que lui, et ce fut à la sortie d'un banquet cjui leur avait été offert qu'ils furent atteints par la fameuse encyclique Mirari vos, du 15 août 1832, provoquée par les menaces de La Mennais, et où, sans c^u'il y fût nommé, les nouvelles doctrines étaient pour la plupart condamnées (1).
Le coup était dur, mais salutaire. Les deux amis firent immédiatement leur soumission, une soumission réelle et sans réserve, et elle fut publiée aussitôt leur retour à Paris. Ils étaient vaincus, mais de cette défaite ils sortaient victorieux d'eux-mêmes et de l'erreur. C'est de celle-là surtout qu'il fait bon de dire avec Montaigne, « qu'il est des défaites triomphantes à l'égal d'une victoire. »
Devant cet écroulement subit, et en face du sombre désespoir de son maître, Lacordaire qui croyait à la bonne
(i) Montalembert, Lacordaire,
foi de La Mennais abandonna son dessein de voyage en Allemagne et voulut l'accompagner jusqu'en Bretagne pour essayer de peupler sa solitude et la mélancolie terne et sauvage de La Chesnaie, et aider à sa soumission s'il était encore possible.
L'humble domaine allait être témoin d'un de ces drames silencieux où se jouent les destinées des âmes. « La Chesnaie, a écrit depuis Lacordaire, avait repris son caractère accoutumé, mélange à la fois de solitude et d'animation; mais si les bois avaient leurs mêmes silences et leurs mêmes tempêtes, si le ciel de l'Armorique n'avait pas changé, il n'en était pas de même du cœur du maître. La blessure y était saignante et le glaive s'y retournait chaque jour par la main même de celui qui aurait dû l'arracher, et y mettre à la place le baume de Dieu. Des images terribles passaient et repassaient sur ce front déshérité de la paix ; des paroles entrecoupées et menaçantes sortaient de cette bouche qui avait exprimé l'onction de l'Evangile. Il me semblait quelquefois que je voyais Saûl. Mais nul de nous n'avait la harpe de David pour calmer ces soudaines irruptions de l'Esprit mauvais. »
La Mennais rêvait la guerre générale, un bouleversement universel. Bref, il fut bientôt évident que la vie commune était devenue impossible. Le déchirement se faisait peu à peu, fibre à fibre, dont chacune saignait; enfin, au bout de trois mois, à la suite d'une scène pénible dont une réplique hautaine et grossière de La Mennais fut l'occasion, n'y pouvant plus tenir, Lacordaire prit son parti et, enfermé dans sa chambre, loin de tous les yeux, il écrivit à celui dont il était l'hôte, une lettre triste et digne, où, n'osant atfi'onter un adieu, il lui annonçait son départ.
« Je quitte la Chesnaie ce soir, lui disait-il. Je la quitte par un motif d'honneur, ayant la conviction que désormais ma vie vous serait inutile, à cause de la différence de nos pensées sur l'Eglise et la société, différence qui n'a cessé de s'accroître tous les jours, malgré mes eff"orts sincères pour suivre le développement de vos opinions... Dès que je n'ai pu déraciner de mon être les idées qui
nous séparent, il est juste que je mette un terme à une communauté de vie qui est tout à mon avantage et tout à votre charge. Ma conscience m'y oblige non moins que l'honneur, car il faut bien que je fasse c^uelque chose pour Dieu. » Et il terminait ainsi : « Jamais vous ne saurez qu'au ciel combien j'ai souffert depuis un an par la seule crainte devons causer de la peine... quelque part C[ue je sois, vous aurez des preuves du respect et de l'attachement que je vous conserverai toujours, et dont je vous prie d'agréer cette expression qui part d'un cœur déchiré. » La lettre est datée du 11 décembre 1832.
Cette séparation où la conscience parlait si haut et où la vérité l'emportait sur l'affection, ne fut que le prélude de celles qui finiront par enlever à M. de La Mennais jusqu'au dernier de ses disciples que fascinaient encore sa gloire et son génie.
L'attitude du jeune prêtre qui, à trente ans, avait montré une prudence si consommée, ne fut pas approuvée de tous, mais ne fut que trop vite justifiée. La Mennais mit un terme à tous les doutes que pouvaient encore laisser ses actes et ses protestations contradictoires, en publiant les Paroles d'un croyant, qui sont un long cri de révolte. Lacordaire y répondit par des Considérations sur le système philosophique de M. de La Mennais. Cet écrit n'a ni l'ampleur, ni la logique serrée que l'on trouve dans les discours du grand orateur. Il y est gêné par sa délicatesse et par son attachement pour le maître. Aussi n'y remarque-t-on ni une pensée, ni une expression trop dure pour le pauvre dévo^^é. Pourtant, on y rencontre de magnific^ues passages qui font pressentir le futur prédicateur de Notre-Dame. « O Rome, s'écrie-t-il, je t'ai vue assise au milieu des orages de l'Europe, et il n'y avait en toi aucun doute de toi-même ; ton regard tourné vers les quatre faces du monde, suivait avec une lucidité sublime le développement des affaires humaines dans leur liaison avec les affaires divines. O Rome, Dieu sait que je ne t'ai point méconnue pour n'avoir point rencontré des rois prosternés à tes portes; j'ai baisé ta poussière avec une joie et un respect indicibles; tu m'es apparue ce que tu es véritablement, la bienfaitrice du genre humain dans
Lacordaire à La Chesnaye.
le passé, l'espérance de son avenir, la seule grande chose aujourd'hui A-ivante en Europe, la captive d'une jalousie universelle, la Reine du monde!... O Rome, un de tes fils à qui tu as rendu la paix, de retour dans sa patrie a écrit ce livre. Il le dépose à tes pieds comme une preuve de sa reconnaissance, il le soumet à ton jugement comme une preuve de sa foi. »
De nouveau on ne manqua pas de dénoncer et de blâmer publiquement ce cjue l'on appelait l'agression de Lacordaire contre son maître. Le baron d'Eckstein, empruntant d'autres images, lui reprocha de « battre sa nourrice » et de « se donner la discipline sur le dos de son maître. »
— Monsieur, répondit Lacordaire à son ancien admirateur, » ma nourrice, » dans l'ordre spirituel, ce fut l'Eglise; « mon Père, » ce fut Jésus-Christ. Je les ai préférés à un homme. »
« Maintenant, dit-il en déposant la plume, j'ai accompli mon devoir tout entier... Et n'eussè-je fait que cela dans ma vie, je mourrais content. Ma conscience est à l'aise, je respire enfin... Après une oppression de dix ans! je commence à vivre! » (3 juin 1834.)