CHAPITRE VIII
De l'Oratoire de la rue Saint-Honoré au couvent des Dominicains, situé même rue, il n'y a pas loin (1), et la transition est d'autant plus facile, que le P. Lelong lui-même nous introduira chez le P. Echard. C'est aussi le P. Echard qui nous dira d'abord qui il est :
« Puisque vous désirez savoir qui je suis, je vous dirai simplement que je suis né à Rouen le 22 septembre 1644. Mon père s'appelait Robert Echard, secrétaire du Roi ; ma mère Marie de Cavelier, fille de M. de Cavelier, sieur de Mocomble, maître des Comptes à Rouen. J'ai pris l'habit à Paris dans ce couvent, rue Saint-Honoré, le 15 novembre 1659, et &** profession l'année suivante, même jour 1660. J'ai prêché quelques années en d'assez bonnes chaires, Châlons-sur-Marne , Soissons, Troyes. Mais voyant le R. P. Qiiétif mort en 1698, comme j'avais goût pour l'histoire de l'Ordre et que j'y avais déjà travaillé, on me confia toutes les collections et on m'exhorta à achever son ouvrage, qu'il n'avait qu'ébauché. Il m'a coûté bien des pas et bien des assiduités dans les Bibliothèques de Paris les plus riches en manuscrits. Vous verrez le reste dans ma Préface » (Lettre à M. Le Clerc du 4 juin 1721).
L'ouvrage dont parle ici le P. Echard a pour titre : Scriptores Ordinis Prœdicatorum recensiti notisque hisioricis et criticis illustrati (Paris, 1719-1721, 2 in-fol.). En le lisant, M. Le
(ij Le couvent de l'Annonciation de la rue Saint-Honoré portait aussi le nom de Jacobins réformés, parce qu'il avait été bâti par Sebastien Michaclis, qui, désirant faire revivre l'ancienne austérité de la règle de saint Dominique, institua une réforme de son Ordre. L'autorisation de construire cette nou-*
Clerc y nota quelques fautes dont il parla au P. Lelong, avec prière d'en entretenir le P. Echard. Le P. Lelong termine en effet ainsi la lettre qu'il écrivait, le 13 novembre 1720, à M. Le Clerc : « Je n'ai point voulu achever cette lettre sans vous rendre compte de la visite que vous souhaitiez que je rendisse au R. P. Echard, dont le second tome est achevé d'imprimer. Je l' allai voir hier. Il m'a dit qu'il avait parlé des auteurs rapportés par Nicolas Le Fèvre. »
A partir de ce moment, le P. Echard et son livre entrent toujours comme élément dans la correspondance de M. Le Clerc et du P. Lelong. Mais, enfin, M. Le Clerc pensa à communiquer directement avec le P. Echard. Le P. Lelong, qui lui avait jusque-là servi d'intermédiaire, l'engagea à envoyer au bibliographe Dominicain les Remarques qu'il avait faites sur son livre. « Le P. Echard, écrivait-il, est un homme fort traitable; ainsi, vous pouvez lui communiquer sans rien craindre les fautes qui lui sont échappées. Je suis sûr qu'il
velle maison lui fut accordée par lettres patentes du mois de septembre 161 1, enregistrées le 23 mars 161 3. Au-dessus de la porte de la Bibliothèque,
— composée de 2,500 volumes dont quelques-uns étaient très-curieux, — on remarquait un tableau allégorique fort singulier dont il faut lire la description dans le 'Dictionnaire historique de la ville de Paris, par Hurtaut (Paris, 1779, t. III, p. 301). Ce monastère enrichit l'Ordre d'une pléiade de Théologiens, de Philosophes et de Missionnaires dont les noms sont encore honorablement prononcés : Combefis, Penon, Le Quien, Goar, Dassier, Quétif, Echard, etc. — « Le couvent, qui avait d'assez beaux revenus et peu de charges, fut fermé à la Révolution, et, le 21 avril 1791 , on loua l'église pour 1,200 livres à la Société des Amis de la Constitution, qui, bientôt appelés Jacobins, exercèrent une si grande influence sur le Gouvernement Constitutionnel. Par un arrêté du 14 janvier 1795, la salle des séances fut affectée aux écoles normales, et, quelques mois plus tard (17 mai et 24 juin 1795), le monument condamné à être démoli. C'est sur l'emplacement de ce couvent que le Marché des Jacobins, dénommé primitivement Marché du 9 Thermidor, et connu depuis 181 5 sous le nom de Marché Saint- Honoré, fut élevé, de 1809 * !8io, sur les plans de Molinos » (Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, par l'abbè Lebeuf, nouvelle édition , annotée et continuée jusqu'à nos jours, par Hippolytc Cocheris ; Paris, 1863, 1. 1, p. 308).
— Sur la vie, la réforme et les ouvrages de Sébastien Michaëlis, v. le P. Echard, Scriptores Ord. Prwd., tome II, page 409-411.
vous en témoignera sa reconnaissance » (6 mai 172 1) (1).
M. Le Clerc eut bientôt la preuve que le P. Lelong ne s'était pas trompé sur les dispositions du P. Echard. Ayant écrit à ce dernier, il en reçut la réponse suivante, datée du 4 juin 1721 :
« Je reçus vendredi dernier, 30 de mai, la lettre dont, tout » inconnu que je vous suis, sinon par mes ouvrages, il vous » a plu de m'honorer. Vous m'avez fait plaisir, Monsieur, et » vous êtes entré dans mes sentiments dans les avis que vous » avez la bonté de me donner. Ma joie serait pleine si, non- » seulement dans toutes les villes de France, mais dans toutes » celles des autres royaumes, il y avait des gens curieux et » éclairés qui voulussent m'avertir ou des omissions que j'ai » faites des écrivains de leur patrie, ou des fautes qui me sont » échappées dans ceux que je traite. Je n'ai rien oublié, de mon » côté, pour en obtenir des nouvelles sûres. J'en ai eu des » réponses de quelques-uns, d'autres n'ont pas daigné m'en » honorer. C'est pourquoi j'ai cru devoir exposer mon travail » au public, afin que chacun, le critiquant chez soi, il ajoute
» ce que j'ai omis ou corrige où j'ai erré Au reste,
» Monsieur, je ne saurais assez vous témoigner ma recon- » naissance pour les bons avis que vous m'avez donnés; je » souhaite en recevoir de toutes parts de semblables, mais je » ne sais si vous serez aussi content de moi que je le suis de » vous ».
La correspondance du P. Echard avec M. Le Clerc est toute Dominicaine et roule uniquement sur le Scripîores ordinis Prœdicatorum. Aussi intéressa-t-elle non-seulement le P. Echard lui-même, mais, depuis et aujourd'hui, son continuateur. Dès que le R. P. Bonnet en a eu connaissance, il s'est empressé d'en faire tirer une copie (2). Nos lecteurs, moins directement
(1) La date de 1722, qu'on lit sur l'autographe, est évidemment un lapsus, puisque le P. Lelong était mort le 13 août 1721.
(2) Le R. P. Thomas Bonnet, dominicain français, actuellement Bibliothécaire de la Casanate, à Rome, travaille depuis près de vingt ans à une
I nouvelle édition du Scripîores O. 'P. Dès a présent, il pourrait augmenter l'ouvrage du double, c'est-à-dire donner les notices de plus de 3.000 auteurs
en cause, n'y trouveraient probablement pas le même charme. La lettre du icr septembre 1721, par exemple, ne contient pas moins de quatorze longs éclaircissements du P. Echard sur autant d'articles envoyés par M. Le Clerc. Bornons-nous à citer les passages qui montrent la science et la générosité de l'un, l'estime et la reconnaissance de l'autre; plus une sorte de réponse posthume du P. Echard à la critique que firent de son ouvrage les Mémoires de Trévoux.
« 20 juin 1J21. — Je reçus jeudi dernier au matin celle que vous me faites l'honneur de m'écrire , datée du 20 du courant , où vous acquérez de nouvelles obligations sur moi par les nouvelles lumières que vous continuez de me donner sur nos auteurs; ce qui me fait bien regretter de n'avoir pas eu plus tôt l'avantage de votre connaissance. J'ai lu tout l'ample Catalogue de la Bibliothèque du Roi, et je n'y ai rien trouvé, touchant notre Jean Journé, que ce que j'en ai imprimé dans ma Collection. Les livres mêmes des ministres à qui il a eu affaire n'y sont pas, en sorte que c'est à vous seul, Monsieur, que nous devrons la découverte de ces deux ouvrages, que vous me faites le plaisir de m'indiquer, et qui ne sont pas même connus dans la province Toulousaine, dont il était, et dont il a été le supérieur (1).
» Continuez-moi la grâce, Monsieur, de me mander toutes les nouvelles découvertes que vous ferez sur nos auteurs, étant vrai qu'on trouve bien des livres en province qui ne sont point à Paris, et qui, même, y sont tout à fait inconnus. Je vous assure, non-seulement de ma reconnaissance, mais
inconnus ou postérieurs à Echard, et une foule d'additions, souvent considérables, à ceux que ce dernier a enregistrés. La nouvelle édition formerait 9 volumes in-folio plus maniables que ceux de la première, savoir : un volume de préliminaires contenant des Notices géographiques et statistiques de l'ordre , plus complètes que celles d'Echard , et un Catalogue chronologique de tous les provinciaux et chapitres provinciaux ; sept volumes pour les écrivains des sept siècles de l'Ordre; enfin, un volume de Tables. Puisse le zélé Bibliographe mener à bonne fin et promptement une entreprise si glorieuse à l'Ordre illustre de saint Dominique et si utile aux savants 1 Puisse-t-il, du moins, nous donner bientôt la partie qui comprendra le XVIIIe siècle et les notices de plus de 1,500 auteurs, parmi lesquels le P. Echard occupera certainement une place digne de son mérite et conforme au vœu de son docte continuateur !
(1) Le P. Echard décrit ces deux ouvrages dans son Sitppknientum novissimum (p. 2), et là, comme en plusieurs autres endroits de ce supplément, il confesse devoir cette indication à M. Le Clerc.
encore de celle de tout notre Ordre , à qui je ferai connaître la bonté dont vous m'avez prévenu sans l'avoir mérité par aucun endroit.
» 4 août 1J21. — Je reçus samedi au soir votre dernière pleine de nouvelles Remarques qui me font un vrai plaisir, et qui me font regretter de n'avoir pas eu plus tôt l'honneur de connaître un homme si plein de cette érudition littéraire... J'accepte la grâce que vous m'offrez de me faire faire une copie figurée et entière des thèses du P. Nicolaï, car inutilement les chercherais-je à Paris
» Ier septembre IJ21. — J'ai reçu exactement et le petit paquet où étaient les thèses du P. Nicolaï et votre lettre du 21 du présent, et ne puis vous exprimer combien je vous ai d'obligation de l'un et de l'autre. Je reconnais de plus en plus combien vous êtes au fait sur ces sortes d'ouvrages tel qu'est le mien , et votre exactitude aussi bien que votre érudition pour les livres , leurs auteurs et leurs éditions. On ne saurait me faire un plus grand plaisir que de m'avertir de mes fautes, et je crois avoir fait une grande acquisition que d'en avoir corrigé une. Vous m'avez donné jusqu'à présent bien de bons avis sur cela, et je vous conjure de vouloir bien me les continuer, n'ayant rien plus à cœur que de voir mon ouvrage bien corrigé. Je m'en vais présentement répondre à tous les articles de vos deux lettres du 3 1 juillet et du 21 août, dans le même ordre qu'ils y sont marqués.
» Il est vrai que le P. Nicolaï n'est pas si Moliniste qu'on l'a fait passer dans la censure qui est imprimée dans la Causa Arnaldïna ; il est vrai aussi qu'il a quelques propositions qui ne sont pas du vrai Thomisme. Vous remarquez aussi fort judicieusement qu'il a un style bien embrouillé , et je me souviens d'avoir ouï dire dans ma jeunesse à de fort habiles gens, soit docteurs de Paris, soit de nos professeurs, que le P. Nicolaï était obscur dans ce qu'il écrivait. M. de Fieux, évêque de Toul, qui avait quelque bonté pour moi, me dit un jour que le P. Nicolaï lui ayant été proposé dans la Faculté pour son Grand-Maître, il avait préféré le P. Louvet, qui était tout d'un autre caractère pour la clarté de son style et de l'expression de ses pensées. Au reste, j'ai rendu justice au P. Nicolaï dans une feuille de supplément que j'ai fait imprimer... (1).
» On n'a pas jugé à propos de faire imprimer la Théologie du P. Goudin pour de bonnes raisons (2).
(1) Suppl. uoin'ss., page 3. Le P. Hurter (Nonicuclator litterarius , t. II, p. 40) y eût trouvé le vrai titre des Thèses de Nicolaï ; mais peut-être n'avaitil entre les mains qu'un de ces nombreux exemplaires du ScriptortS, auxquels manquent les deux suppléments.
(2) Quelles sont ces « bonnes raisons » sur lesquelles le P. Echard garde un si mvstérieux silence? On peut, ce semble, conjecturer qu'elles furent
» Faites-moi la grâce de me continuer vos Remarques ou sur mes errata ou sur les livres que vous découvrirez que j'ai omis, car je suis persuade que les ouvrages comme le mien, quelque achevés qu'ils paraissent, ne sont jamais finis et qu'on trouve toujours quelque chose de nouveau à y ajouter ou à corriger. Si je ne le fais pas imprimer, je le marquerai sur mon exemplaire, et ce seront toujours de bons mémoires pour celui qui, quelque jour, le fera réimprimer. Si je n'eusse pas rompu la planche et n'eusse pas fait imprimer cet ouvrage, tout aurait été perdu , et jamais personne n'aurait pris les peines que je me suis données et vous n'auriez pas eu l'occasion d'adresser à aucun de nous vos Remarques si judicieuses. Je ne puis
entièrement extrinsèques à l'ouvrage du P. Goudin. Lorsque ce religieux mourut (1695), et encore au temps où écrivait le P. Echard, les disputes sur la Grâce étaient dans toute leur effervescence. Tandis que, d'un côté, les Jansénistes affectaient de déguiser leur hérésie sous le nom spécieux de nouveau Thomisme , et d'appeler Molinistes les catholiques qui rejetaient leurs erreurs ; d'un autre côté, quelques esprits, mus sans doute par des intentions différentes, celles de servir la gloire de Dieu, blasphémé par les Jansénistes, et peut-être aussi les intérêts d'une école théologique, confondaient pareillement le vrai Thomisme avec le Jansénisme. Aussi , souis Louis XIV, et même pendant toute la durée de la Régence, on n'imprimait que très-difficilement en France sur les matières de la Grâce ; et telle est peut-être la raison pour laquelle, dans son ouvrage, le P. Echard est presque muet sur * les disputes du temps, alors même que l'occasion s'offrait naturellement d'en parler ou d'y faire allusion. Bien qu'en 1723 la sévérité fût moindre en France à l'endroit du Thomisme, ce ne fut pourtant pas à Paris, où se trouvaient les manuscrits de Goudin , mais à Cologne , qu'ils furent imprimés. La Théologie posthume parut avec toutes les approbations des Docteurs de l'Ordre, et dédiée au Maître Général, preuve évidente que l'Ordre ne trouvait rien à reprendre sur la doctrine du livre. En outre, l'éditeur, dans l'Épître dédicatoire, parmi les raisons qu'il apporte d'avoir placé l'œuvre du P. Goudin sous un si haut patronage, en donne celle de le protéger contre les « minus œquos rerum cvstimatores qui injurié carpunt quoi non capiunt », etc. Nous pourrions, à l'appui de ce que nous venons de dire, produire d'autres faits aussi incontestables que peu connus qui transformeraient nos conjectures en certitude, mais mieux vaut imiter le silence prudent du P. Echard. Au reste, nos paroles elles-mêmes ne signifient qu'une chose, le désir de voir respectée par tous la liberté en matière d'opinion laissée par l'Eglise à ses enfants , liberté dont les souverains Pontifes eux-mêmes se sont plus d'une fois constitués les énergiques défenseurs (Voir surtout Benoît XIV, Constit. Sollicita ac provida, n. 22-24, en tête de l'Index Jibrorum prohibitorum). C'est la seule que nous revendiquions , et nous n'en voudrons jamais d'autre.
assez reconnaître les obligations que je vous ai. Comme Dieu, à la gloire de qui seul vous travaillez, et que seul j'ai eu aussi en vue dans un travail d'ailleurs si ingrat et si difficile, sera votre récompense, j'espère que vous continuerez à me faire part de vos lumières. Je vous assure de toute ma reconnaissance...
» 24 mars 1722. — Vous me ferez le plus grand plaisir que je puisse recevoir de continuer à examiner les fautes où je puis être tombé. C'est un profit tout clair pour moi de corriger une erreur. Il n'y a personne qui m'ait fait plus de grâce que vous en ce genre.
» jo avril 1722. — Peu de jours après que j'eus reçu votre lettre, on m'apporta le mois de janvier des Mémoires de Trévoux, où j'étais averti que ces Messieurs avaient enfin commencé de porter leur censure sur mon ouvrage (1).
j> Ils débutent d'abord en m'accusant que je ne me suis pas dépouillé de la passion naturelle qu'on sent pour la compagnie où l'on vit, dont un historien, disent-ils, est obligé de se défaire. Je puis dire certainement que je n'ai point été conduit par cette passion dans tout mon ouvrage , et que je n'ai eu en vue que de découvrir la vérité. Que tous ceux qui liront mon ouvrage le comparent aux Mémoires de Trévoux, et qu'ils jugent en qui règne plus cette passion pour sa société, ou d'eux ou de moi. Mes notes et mes Dissertations sur la vie de saint Dominique, qu'ils approuvent eux-mêmes, sont des preuves que cette passion ne me domine point.
» Ils en viennent ensuite à Moneta de Crémone et prétendent que , sans y penser, j'ai donné une preuve de la mauvaise foi de Bandellus dans la manière dont il rapporte un passage de Moneta. A d'autres ; j'ai bien pensé à tout ce que j'ai dit là ; j'ai justifié et Moneta et Bandellus ; celui-ci en rejetant la fausseté de la citation sur les imprimeurs, car il ne peut entrer dans l'esprit d'une personne judicieuse qu'un homme aussi savant que Bandellus, qui avait beaucoup lu saint Thomas, et qui a même fait imprimer ses Questions disputées, ait pu dire que Jésus-Christ ait été fils adoptif de Dieu. C'est donc une pure faute des imprimeurs. Je ne connais point d'auteur qui ait convaincu Bandellus d'avoir falsifié les passages qu'il cite. Alva l'a entrepris, mais Alva est un furieux et un faussaire lui-même (2).
(1) Mémoires de Trévoux, janvier 1722, pages 59-101. La lecture de cet article sera fort utile pour bien comprendre et apprécier la réponse du P. Echard.
(2) M. Le Clerc eut peut-être de la peine à souscrire à ces deux dernières assertions, car, dans le Traité dogmatique de la sainte Vierge, dont nous avons parlé au chapitre III, il se proposait d'établir que les textes des Pères allégués par Bandello contre l'Immaculée Conception ont été altérés par le
» Quant à l'ouvrage de Bonacursius contre les Grecs , ils désirent qu'on l'imprime ; mais je ne crois pas qu'on l'entreprenne. Ces livres étaient bons en ce temps-là ; mais à présent que l'on a examiné avec la plus exacte critique les ouvrages des saints Pères grecs et latins, ces sortes d'ouvrages auraient fort peu de poids, même parmi les Grecs schismatiques, qui savent présentement bien distinguer les véritables passages des Pères grecs d'avec les supposés. Ainsi , c'est fort inutilement que l'auteur de ces Mémoires me fait un gros procès sur ce que j'ai abandonné, comme un passage fabriqué, une prétendue autorité qu'on citait au nie siècle sous le nom de saint Cvrille d'Alexandrie , comme si j'avais succombé sous la fausse critique de M. de Launoy, contre lequel il déclame dans trois pages. On peut voir dans mon Saint-Thomas (i) si j'ai eu bien des égards pour la critique de M. de Launoy. Mais je vous assure que ce n'est nullement lui que j'ai consulté sur ce passage ; c'est d'autres personnes actuellement vivantes à Paris , plus versées que Launoy dans l'Histoire ecclésiastique et dans la lecture des Pères grecs, qui ont décidé que jamais ce passage n'a été de saint Cyrille d'Alexandrie.
Général des Dominicains. Cependant, l'opinion du P. Echard ne paraît pas dénuée de probabilité. En effet, bien que le livre de Bandello eût été publié en 1481, l'imputation d'avoir falsifié les textes se produit pour la première fois au milieu du xvne siècle seulement, sous la plume du Franciscain d'Alva y Astorga. Mais d'Alva n'est pas un critique dont l'autorité puisse avoir du poids; les injures lui servent trop souvent de raisons, et ses ouvrages sont remplis de paradoxes. Il devait se lever de meilleure heure encore que le célèbre P. Hardouin. Dans son FunicuU nodi indissohibilis de conceptu mentis (Bruxellis, 1663, in-40, condamné par Y Index), Alva affirme bien que Bandello a inventé des autorités parmi celles qu'il cite , mais il n'en apporte aucune preuve. Il se contente de dire (et c'est ce qu'on lit de plus fort) p. 71 : « Aitctores contrarios pro contraria opinione vel non extare (ce qui prouve seulement qu'Alva ne les avait pas vus) , vel id non asserere, vel aliter expovendos esse, ce qui est une question d'appréciation , mais ne saurait prouver une falsification de la part de Bandello. Ni Thomas Strozzi, jésuite, dans sa Controversia délia conce^ione descritta Istoricamente (Palermo, 1700, 2 infol.) , ni Théophile Raynaud lui-même , n'ont accusé Bandello d'avoir inventé ses textes. Le premier se contente de le blâmer de s'être trompé dans l'interprétation des auteurs, « degli sbaçli presi negli aittori » (Tom. II, p. 144) ; le second, réfutant Bandello ex professo, lui reproche bien son assertion « que les autorités de 260 Pères ou Docteurs doivent être préférées aux Constitutions des Papes ou des Conciles », mais non d'avoir inventé ou altéré ces mêmes autorités (Diptycha SCariana, Oper. tom. VII, p. 153).
(1) Le P. Echard désigne ici son livre intitulé : Sancti Thoma Summa suo auciori vindicata ; Parisiis, 1708, in-8°, tiré a 500 exemplaires.
Il ne faut que lire ce passage en grec, m'ont-ils dit, pour juger que ce grec n'a jamais été l'original, qu'il a été premièrement fait en latin plat et grossier, et traduit ensuite en grec plat et du plus bas grécisme , ce qui ne peut convenir à saint Cyrille , dont le style est élégant , comme étant sa langue naturelle. Si , parmi ces Messieurs de Trévoux , il y a encore quelque Sirmond ou Pétau , ou Fronton du Duc , ou Labbe , ou Garnier, comme je ne doute point qu'il n'y en ait, qu'il examine ce passage grec, et je suis sûr qu'il n'y reconnaîtra point le style de saint Cyrille , ni une phrase originale grecque. Il ne manque point, chez les Pères grecs, d'autorités solides pour soutenir la primatie et l'autorité des Papes sur toute l'Eglise. C'est lui faire tort que d'employer pour cela de faux témoignages, et que les schismatiques grecs peuvent si aisément rebuter, comme ils font de celui-ci , ce qu'a fait , ces années passées , un patriarche de Jérusalem , répondant à un Cordelier, qui lui avait objecté ce passage. Je ne charge point mon Ordre de la fabrique de ce passage, parce que, dans mon Ordre, la qualité de définiteur n'est que passagère et ne dure tout au plus que huit jours, après quoi on rentre dans son rang de profession et sans aucune autorité.
» Ces Messieurs trouvent mauvais ensuite que je me sois engagé en dispute avec les Franciscains. C'est donner, disent-ils, aux séculiers des scènes qui ne leur rendent pas les ordres religieux plus respectables. Ils devaient eux-mêmes se servir de cette règle pour leur conduite et ne pas entreprendre de gaîté de cœur d'entrer en dispute avec moi. J'ai eu raison de douter qu'Innocent IV ait commandé à Alexandre de Halès d'écrire ses Commentaires sur les Sentences, parce que Wadding qui le dit, parmi tant de Bulles et de Brefs qu'il a recueillis, n'en apporte aucun sur ce point. C'est moi, le premier, qui ai imprimé la Bulle d'Alexandre IV, qui ordonne au supérieur des Cordeliers de faire achever cet ouvrage. Wadding ne l'a point, et ce soin que j'ai eu de la donner au public est une preuve que la jalousie n'a point de part dans mon ouvrage, car rien ne m'obligeait de la donner.
» Jean de La Caille a fait Y Histoire de l'Imprimerie, ou plutôt des imprimeurs et libraires de Paris ; il est exact pour ceux-ci, mais non pas pour les ouvrages qu'ils ont imprimés, qu'il a recueillis et copiés de divers auteurs. La Somme des Vices et des Vertus d'Alexandre de Halès, qu'il dit avoir été imprimée chez Jean le Petit, 1509, il l'a prise dans Wadding, et celui-ci dans Possevin ; mais ceux-ci ne disent point l'avoir vue, ni imprimée, ni manuscrite. Ainsi, c'est une vision que cette Somme. L'histoire rapportée par Gerson est une pure fable et un conte fait a plaisir. Il est surprenant que ces Messieurs veulent que je reconnaisse une Somme des Vertus de Halès que nul n'a jamais vue, et qu'ils me blâment d'adresser à saint Thomas les
Commentaires sur Isaïe, Jérémie, saint Mathieu et saint Jean, qui non-seulement existent, mais qui lui sont attribués par des auteurs contemporains.
»> Il n'y a rien, dans le reste de leur critique, qui mérite d'être relevé, si ce n'est ce qu'ils ont voulu repasser de l'Opuscule contre les Grecs. J'ai dit, et il est vrai, que le Recueil des passages des Pères qui sont dans cet ouvrage n'a point été fait par saint Thomas , et qu'il avait été présenté par un autre à Urbain IV, qui l'envoya à saint Thomas pour lui en rendre compte et savoir s'il pourrait être de quelque utilité. Cela se prouve par l'ouvrage même. Tous les raisonnements qu'ils font à ce sujet sont en l'air. Peut-on dire que saint Thomas avait consulté les sources quand on voit qu'il n'y a pas un passage de saint Athanase qu'on puisse trouver présentement dans les écrits de ce Père ? Ce n'était point à saint Thomas à répondre de l'authenticité de ces passages ; on les lui avait envoyés , et il crut qu'ils étaient véritablement extraits. Il se plaint de quelques-uns que la traduction latine envoyée par le Pape n'est pas conforme au grec ; cela prouve qu'il avait les originaux de ceux-là, mais il ne s'ensuit pas qu'il eût les originaux de tous les autres , et principalement de ceux qui ne se trouvent plus.
» Sur les autres auteurs de notre ordre, touchant lesquels ils me chicanent, je renvoie à mon ouvrage même, où toute personne raisonnable conviendra que j'ai tout éclairci d'une manière solide. Il est très-faux de soupçonner que la Somme de saint Thomas ait été corrompue exprès en l'endroit que marquent ces Messieurs. La multitude infinie de manuscrits qu'il y en a dans tous les pays de l'Occident, est une preuve constante de son intégrité dans les éditions différentes qui s'en sont faites depuis l'invention de l'imprimerie.
n Pardonnez-moi , Monsieur, si je vous ai entretenu sur un sujet qui ne vous regarde point et qui ne regarde que moi personnellement. Il est impossible de ne pas entrer en quelque mouvement d'indignation quand on voit des gens s'ériger, de leur autorité privée, en censeurs de tout le monde, décider sur des matières qu'ils n'entendent point et donner aux autres des règles qu'ils n'observent pas eux-mêmes. Au reste, Monsieur, quelque maltraité que je sois par ces censeurs, je suis résolu de demeurer en public dans le silence, et je ne crains point que leur censure discrédite mon ouvrage. Ceux qui le liront me rendront justice et reconnaîtront que je n'ai eu en vue que de chercher la vérité et de la dire après l'avoir trouvée. Nulle passion de communauté ne m'a fait soutenir de faits que j'aie reconnus faux.
» Je vous suis très-obligé , Monsieur, de la promesse que vous me faites de continuer avec moi le commerce de lettres. Je profite de tous vos avis, qui sont justes et solides.
» 27 mai ij22. — Je doute que MM. de Trévoux parlent encore de moi,
parce qu'ils n'en ont pas averti , comme ils font d'ordinaire quand ils doivent repasser un auteur (1). Au reste, je suivrai vos avis, comme d'abord ça été ma résolution.
» 2 janvier 1723. — Il y a déjà longtemps que je vous dois réponse sur la lettre, toujours pleine d'érudition comme les autres, que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Lyon. J'ai pensé même plusieurs fois à vous écrire ; mais j'ai cru que je devais attendre que je pusse vous envoyer ma
feuille imprimée (2) Vous y verrez plusieurs additions de ma main
d'avis que j'ai reçus trop tard pour pouvoir les insérer à leur place ; car, de faire une nouvelle feuille, c'est un opéra que mon libraire ne voudra jamais entreprendre. Je les ajoute cependant de la main, afin que ce soit une chose prête quand on voudra faire une nouvelle édition (3).
» Il m'est arrivé un malheur à l'égard de votre dernière lettre, et elle s'est égarée sur ma table parmi un tas de papiers que j'y ai , en sorte que je ne l'ai jamais pu retrouver. Ce qui m'intéresse le plus , c'est la date du mois du Bref de Clément VIII, car il nie semble que je me souviens assez bien du reste dudit Bref. Il est vrai qu'Antoine , dans la Bibliothèque d'Espagne, reprend M. de Thou d'avoir mis la mort de Chacon à l'an 1599, et prétend qu'en 1601 il a fait imprimer un extrait des Épitres de Cicéron, qu'il dédia cette année-là à un abbé, fils de l'ambassadeur d'Espagne à Rome. Il faut bien pourtant qu'Antoine se soit trompé, n'y ayant rien à répliquer contre le Bref de Clément VIII, comme vous le jugez très-bien (4). Marac-
(1) Les Mémoires de Trévoux donnèrent un second article en mai 1723 (p. 749-784). Ils en promettaient un troisième, qui n'a pas paru.
(2) Addenda adbitc qtuedam vel emendanda in utroque bujus operis tomo quorum notifia nointisi post absolutani operis editionem ad nos pervenit. 4 pages.
(3) Le R. P. Bonnet a vu deux exemplaires où les suppléments sont accompagnés de notes autographes du P. Echard : l'un au couvent des Dominicains de la rue Jean-de-Beauvais, à Paris; l'autre entre les mains du P. Thomas Bonora , religieux du même Ordre à Bologne. La Bibliothèque du Grand-Séminaire de Bordeaux en possède un troisième , lequel , outre les notes ajoutées sur les marges de Y Addenda, contient une autre addition, également de la main du P. Echard, placée à la fin du tome II, p. 850.
(4) L'erreur d'Antonio a été reproduite dans la seconde édition de la 'Bibliolheca Hispana Nova (Matriti, 1783 , tom. I, p. 17, 18). Le P. Echard termine la note manuscrite où il fait cette rectification par ces paroles bien honorables pour M. Le Clerc : « Notitiam banc debeo dïligentùe D. Le Clerc, Doctoris Thcolog'ue, Parisiensis, viri in boc eruditionis litterarûe génère accuralissimi, qui et Brève laudatum vidil, cl nuper c Lvgduno, ubi nunc moral ur, suis litteris mihi significavit ; cui et plura alia in bis cmcndaiidis laudala debeo , nec pro summis ejits in me merilis gralias aquas unquàm referre possum ».
cius attribue aussi à Chacon un livre du Rosaire imprimé, dit-il, en 1601 -, mais je ne fais pas grand cas de ce dernier, qui n'est pas exact, outre que ces éditions peuvent être des secondes éditions , et il les faudrait voir pour en juger sûrement.
» Je garde très-précieusement toutes vos lettres, et je ne désespère pas de retrouver la dernière, qui n'est que brouillée parmi mes papiers. Ce sont de bons mémoires que je conserverai avec tous mes autres, et qui serviront un jour à ceux qui voudront revoir et réimprimer mon ouvrage.
» Si vous avez eu des contre-temps dans votre voyage de Lyon, j'ai eu, depuis votre départ , de fâcheux accidents pour ma santé. Le dimanche et le jour de saint André suivant, ma jambe gauche fut entièrement perdue, sans me pouvoir soutenir et sans pouvoir faire un pas, en sorte qu'on fut obligé de me porter à la table et au lit. Cela est un peu revenu depuis, mais elle est moins forte qu'auparavant (i). Tout cela m'avertit de me préparer au grand voyage de l'éternité, où l'on n'a point besoin de pieds pour y parvenir, puisqu'il les faut laisser ici-bas pour y aller. Je me recommande instamment à vos prières, Monsieur. Priez Dieu pour moi, je vous supplie, qu'il me fasse miséricorde par son infinie bonté. J'en ai d'autant plus besoin, que je reconnais que je suis un très-grand pécheur, qui n'ai pas vécu selon la sainteté de mon état et que, s'il entre en discussion avec moi , je n'aurai pas à répondre une seule chose contre mille.
» Je finis en vous souhaitant la meilleure et la plus heureuse de vos années, pleine des bénédictions du ciel et des grâces de Jésus-Christ , dans les entrailles duquel je vous embrasse, et suis avec un très-grand respect, et avec toute la reconnaissance possible , votre très-humble et très-obéissant serviteur. F. Echard ».
Restons sur ces paroles si humbles et si affectueuses comme sur les plus touchantes, bien qu'elles ne soient pas les dernières, du P. Echard à M. Le Clerc. D'ailleurs, les lettres du 26 juillet et du 17 décembre 1723 répètent à peu près les mêmes sentiments. Le P. Echard mourut à Paris le 15 mars
(1) Un an auparavant, le 7 j.invier 1722, le P. Echard avait écrit à M. Le Clerc : « Depuis quatre ans que je tombe paralytique, je suis à l'infirmerie j n'ayant l'usage que d'une main. »
RAPPORTS AVEC D. LIRON 95