II. Critique de cet ouvrage par les Journaux du temps
« L'Auteur du nouvel Abrégé (de la vie des auteurs cités dans le Dictionnaire de Richelet) est un écrivain exact et judicieux, qui y a discuté un assez grand nombre de faits curieux avec sa précision ordinaire. » Tel est le jugement porté par le Journal de Verdun dans son numéro de mars 1729 (p. 160) (1).
(1) « J'ai été fâché que le Journaliste de Verdun m'ait déclaré auteur de la Bibliothèque du Richelet. C'est le libraire qui le lui avait marqué » (Lettre de M. Le Clerc au P. Côme de Villiers de Saint-Etienne, du 21 juin 1729).
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Au mois d'Avril suivant, le Journal des Savants annonçait aussi la 'Bibliothèque du Richekt , « ouvrage, dit-il, qui renferme diverses recherches curieuses et nouvelles par rapport à la vie et au mérite des gens de Lettres dont il est parlé dans le Dictionnaire » (édit. in-40, p. 256, 257).
En 1730, le Journal littéraire louait aussi l'auteur de la Bibliothèque qui « fait voir partout une grande connaissance de l'histoire littéraire, quelques petites fautes, toujours inévitables lorsqu'il s'agit d'un grand nombre de faits, et pour lesquelles il serait sans doute très-malhonnête de chicaner mal à propos un galant homme, n'empêchant pas que son ouvrage ne soit un bon traité de bibliographie », où l'on trouve « quantité de particularités très-curieuses et trèsintéressantes » (1).
Mais en 173 1, les voix discordantes commencèrent à se faire entendre. Un Bénédictin avait écrit contre les Remarques sur Moréri ; un autre Bénédictin écrivit contre la Bibliothèque du Richelet. Seulement D. Le Cerf, — c'est le nom du dernier, — qui retrouvait sans doute dans M. Le Clerc plus d'une des critiques de Dom P. Le Richoulx de Norias, pouvait bien être mû par des sentiments que n'avait pas eus D. Méri. Quoi qu'il en soit, D. Le Cerf publia dans la Bibliothèque française un petit écrit intitulé : Lettre d'un Religieux Bénédictin à Monsr P. de La R*** , où il examine les Remarques de M. Le Clerc sur quelques endroits de la Bibliothèque historique et critique des Auteurs de la Congrégation de Saint-Maur (2). Elle est datée de l'abbaye de Fécamp, le 21 Avril 173 1, et débute de la manière suivante :
« Monsieur, il faut avoir autant d'autorité que vous en » avez sur moi pour m'engager à réfuter les remarques qu'a » fait (sic) M. Le Clerc, ecclésiastique du Séminaire de Saint- » Sulpice, sur quelques endroits de la Bibliothèque de nos » Auteurs. Si le christianisme permettait le moindre retour
(1) Journal littéraire; La Haye, année 1730; 2e partie, pages 438-441.
(2) Bibliothèque Française ou Histoire littéraire de lu France; à Amsterdam, diez H. du Sauzet, 1731, tome XVI, i" partie, pages 86-107,
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» sur soi-même, on pourrait compter au nombre de ses vertus » celle de ne regarder qu'avec indifférence un ouvrage dans » lequel on ne remarque ni solidité dans le raisonnement, ni » justesse dans la critique, où notre langue souffre souvent » des expressions de l'Auteur, où les phrases n'ont ni suite » ni liaison, où l'on rapporte mille petites particularités pué- » riles et inutiles qui n'entrent ni dans le plaisir ni dans l'ins- » truction d'un lecteur, et où enfin on donne aux Auteurs des » sentiments qui n'ont d'existence que dans l'imagination vi- » cieuse du critique (i). Le seul examen de ce qui a rapport » à mon ouvrage vous fortifiera, Monsieur, dans le sentiment » où vous êtes que la Bibliothèque du Richelet est une de ces » productions monstrueuses que l'Auteur aurait dû conserver » dans l'obscurité de son cabinet, s'il avait été sensible à sa » réputation » (p. 86, 87).
Après ce préambule, dont le ton fait assez pressentir celui de toute la lettre, D. Le Cerf entreprend l'examen des reproches faits à son livre. La Lettre du Bénédictin, en effet, est beaucoup moins une critique de la Bibliothèque de M. Le Clerc qu'une apologie de la sienne propre. A peine, vers la fin (p. 104-106), relève-t-il cinq ou six inexactitudes de dates ou de lieux de naissance; encore, sur plusieurs points, les meilleurs Biographes donnent-ils raison à M. Le Clerc (2). D. Le
(1) Les sentiments dont il est ici question sont ceux des Jansénistes pour lesquels la Congrégation de Saint-Maur avait malheureusement beaucoup trop de sympathie. « On n'a pas lieu d'être surpris, dit D. Le Cerf, que M. Le Clerc, élevé au Séminaire de Saint-Sulpicc , ait des sentiments particuliers sur la Grâce. Mais ils ne sont pas tellement liés avec ceux de nos habiles théologiens, qu'on ne puisse, sans altérer la pureté du dogme, et sans danger pour son salut, expliquer plus judicieusement les vérités de l'Évangile » (p. 99, 100).
(2) Par exemple, M. Le Clerc, après La Croix du Maine, fait naître le Cardinal Du Perron à Saint-Lô , en Normandie. Selon D. Le Cerf, ce Cardinal naquit dans le canton de Berne , où son père s'était retiré durant les troubles de la religion. Or, « il résulte d'une Histoire de Saint-Lô, composée par l'abbé Toussin-Bloisvillc, que ce fut en cette ville que Du Perron vint au monde, et que ses parents n'émigrèrent que quelque temps après sa naissance » (Nouvelle Biographie Gênèiale, art. Dit Perron). Tel est aussi le
Cerf consacre tous ses efforts à se disculper des erreurs et des contradictions relevées dans les articles Deljau, Germon, Lamy, Me ri, Millet et Mabillon, de la Bibliothèque au Riehelet. Mais c'est toujours avec le même insuccès. Qu'on lise, par exemple (article Mabillon'), la longue et intéressante discussion que fait M. Le Clerc des assertions de D. Le Cerf au sujet de la Préface générale des Œuvres de saint Augustin, composée par Mabillon (1), et l'on verra si cette discussion n'est, ainsi que le prétend le Bibliothécaire Bénédictin, qu'une « apologie plate » (p. 103), « un discours et des raisonnements confus et superflus, un galimatias plus embrouillé que la succession de Mathieu Gareau » (p. 101).
Mais c'est surtout dans ce qu'il dit sur l'article Germon que D. Le Cerf laisse voir toute la faiblesse de sa critique. Pour mettre le lecteur mieux à même d'en juger, nous placerons sous ses yeux les pièces du procès. Ce sera d'ailleurs un moyen d'appeler l'attention sur des faits intéressants qui paraissent avoir été ignorés des meilleurs bibliographes.
En parlant des contestations qui s'élevèrent sur la Diplomatique de D. Mabillon (2), D. Le Cerf avait rapporté (p. 250 de sa Bibliothèque) un texte de Bayle, lequel observe que ce n'a point été par des raisons prises de l'intérêt
sentiment du dernier historien du célèbre Cardinal (Le Cardinal du Perron..., par M. l'abbé P. Féret; Paris, 1877, in»S°). Enfin, « une note généalogique, consignée sur une pièce de procédure , porte : Le comte Davy du Perron est ne en la maison de son oncle, au Perron de SConlgardon, près La Haye-du-Puits, » à 46 kilomètres de Saint-Lô (Documents antérieurs à 1790, dans Le Contemporain du i=r avril 1877, tom. XXIX, pages 727, 728).
(1) D. Le Cerf accusait Mabillon d'avoir sur la Grâce des sentiments particuliers, et de ne s'exprimer pas sur la contestation à laquelle donna lieu la Préface dont il est ici question, d'une manière asse^ favorable à ses confrères eu parlant des écrits publiés de part et d'autre, c'est-à-dire pour et contre l'édition des Œuvres de saint Augustin, donnée par les Bénédictins de Saint-Maur.
(2) En voir l'histoire dans le Nouveau Traité de Diplomatique, par deux Religieux Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur (D. Toustain et D. Tassin) ; Paris 1750, tom. I, préface, p. XXI-XXVIII. La 'Bibliothèque des Ecrivains de la Compagnie de Jésus donne la liste des écrits composés de part et d'autres (art. Germon).
commun des sciences que les Jésuites ont attaqué le célèbre Bénédictin; que le P. Papebroch, célèbre Bollandiste, ayant inséré dans l'un des trois tomes d'Avril, publiés en 1675, une Dissertation fort longue sur la manière de discerner les fausses pièces d'avec les véritables dans les cartulaires, et le P. Mabillon l^-ant réfuté en 1681, la Société s'en trouva offensée et lâcha le P. Germon sur la Diplomatique pour venger le P. Papebroch.
A cette assertion dénuée de preuve, M. Le Clerc oppose d'abord une réflexion qui, selon D. Le Cerf, « n'a pas une forme plus heureuse que ses autres raisonnements » (p. 97).
« Si le P. Germon, dit M. Le Clerc, eût écrit peu après le docte Bénédictin, cela aurait pu avoir quelque petite vraisemblance. On aurait dit que le jésuite venait au secours de son confrère. Pour ce qui est de rejeter cela sur toute la Société, c'est, je pense, ce qu'un homme de bon sens n'eût jamais fait. Mais rien de moins raisonnable que de croire que la Société l'eût gardé pendant 22 ans au Bénédictin, pour lâcher enfin sur lui un écrivain au bout de ce temps. En effet, le P. Mabillon réfuta fort modestement Papebroch. Ce dernier, bien loin de s'en offenser, se rendit. Il félicita même Mabillon sur les découvertes qu'il avait faites... Nul jésuite ne se plaignit à ce sujet. Sur quel fondement donc aurait-on droit de supposer que la Société en corps se serait tenue offensée? »
D. Le Cerf n'est pas embarrassé pour répondre.
« Il est aisé de remarquer, dit-il, que M. Le Clerc n'a pas une connaissance exacte de tous les replis du cœur humain. Les droits de l'amourpropre ne sont jamais plus assurés que quand le temps lui donne plus de vivacité. Les Jésuites ont été quarante ans sans répondre aux Provinciales; leur ressentiment en était-il moins marqué contre l'auteur de ces lettres ? Le silence, si long qu'il puisse être, n'éloigne donc pas l'idée de l'animosité et du ressentiment, et la contestation qui regarde la Diplomatique justifie la vérité de cette réflexion, car il n'est pas aisé de former des savants qui puissent éclaircir les ténèbres de l'antiquité la plus reculée et débrouiller tant de titres, tant de chartes, tant de diplômes et de monuments anciens. Le dernier siècle n'a pu produire que le P. Mabillon qui ait donné à cette matière tout l'ornement qu'elle pouvait emprunter de sa plume » (p. 97).
Jusqu'ici ce ne sont, de part et d'autre, que des conjectures plus ou moins fondées. M. Le Clerc appuie la sienne
sur le témoignage qu'il a recueilli de la bouche même du P. Germon, son ami, et ajoute les paroles suivantes qui n'ont pas été connues ou assez remarquées par les historiens de cette célèbre contestation (1).
« Au reste, voici comment le P. Germon se trouva engagé dans cette dispute (je sais cela d'original). Il s'était appliqué à l'histoire, et il' avait dessein de discuter particulièrement divers points, assez difficiles à débrouiller, de celle de France. Les chartes anciennes ne pouvaient lui être indifférentes pour en venir à bout. Mais étant certain que parmi tant de chartes données par un grand nombre d'auteurs, avant même que D. Mabillon en eût écrit, il y en a beaucoup de fausses, le P. Germon sentit bien qu'il fallait , avant d'en employer aucune suivant son dessein , en examiner et en constater l'authenticité. Par là il se trouva naturellement obligé à recourir à la Diplomatique du P. Mabillon , unique ouvrage où la matière soit discutée et discutée par principes. Il la lit , il la médite ; et enfin il en trouve plusieurs principes fondés sur des diplômes qui lui paraissent faux. Là-dessus, il range ses doutes ; il fait une première dissertation qu'il publie en 1703. Il l'adresse au P. Mabillon avec toute la politesse possible, et cela comme au seul homme capable d'éclaircir ses doutes. Voilà au vrai comme la dispute s'est formée de la part du docte jésuite. »
N'ayant rien à répliquer à un témoignage aussi précis et aussi autorisé, que fait D. Le Cerf? Il le laisse complètement de côté, n'en dit mot à son lecteur, et attaque directement M. Le Clerc. « M. Le Clerc, dit-il, a la discrétion de reconnaître qu'il avait d'abord pris parti pour le P. Mabillon, parce que son grand nom lui en avait imposé, mais qu'il est à présent dans la persuasion qu'on ne peut disputer la victoire au P. Germon. Une autorité aussi peu respectable que la sienne dans la République des Lettres devrait au moins être fortifiée de preuves qui pussent changer nos idées » (p. 98).
M. Le Clerc eût pu répondre à son respectueux censeur que, s'il les eût exposées, D. Le Cerf aurait sûrement trouvé son ouvrage encore plus mal digéré (p. 91); que, d'ailleurs, ces preuves sont dans les écrits du P. Germon; qu'enfin, le critique Bénédictin, jugeant sans doute sa propre autorité
(1) Le P. De Backer lui-même n'en fait pas mention dans l'article qu'il consacre au P. Germon.
trbs-respectable, se borne, pour fortifier son opinion, à renvoyer aux livres de Fontanini, de Lazarini et de Gatti, mais que, ainsi qu'on le lui avait déjà fait observer en 1727, « quelques raisons à la queue n'auraient rien gâté » (Mém. de Trévoux, mai 1727, p. 819). Au lieu de se livrer à un travail aussi inopportun qu'inutile, M. Le Clerc relève dans la Diplomatique une faute assez notable, « quoique de pure, mais constante inattention , faute que le P. Germon n'a point remarquée , que D. Ruinart a laissée dans la seconde édition, » faute, ajouterons-nous, qui se retrouve encore dans la troisième édition, donnée à Naples en 1789 par le marquis Adimari.
« Le P. Mabillon, dit M. Le Clerc, voulant donner des exemples, et en même temps des preuves de l'antiquité des archives ou chartiers des églises, parle du chartier de Cahors, dont Saint Grégoire le Grand, dit-il, fait mention : c'est au livre I , De Re Diplomaties, chap. 3, n. 1. Gregorius Magnus, y dit le savant Bénédictin , in Epistold ad Desiderium Episcopum agit de chartis ecclesiœ Cadurcina. Il cite en marge, Greg. M. Lib. j, Epist. ij (il faut 117) Indict. 2. Le P. Mabillon a donc supposé ici que cette lettre, écrite par Saint Grégoire à l'Éyêque Didier simplement et sans addition du nom de son siège, Desiderio Episcopo, était adressée à Saint Didier, Évêque de Cahors. En cela, il est certain qu'il se méprend. La lettre de saint Grégoire est, au plus tard, de l'an 600, et ce saint Pape mourut en 604, de l'aveu du P. Mabillon. Saint Didier ne fut Evêque de Cahors, de l'aveu du même P. Mabillon, qu'en 629, et au commencement de l'année huitième de Dagobert. Aussi le même D. Mabillon a-t-il dit dans ses ^Annales que ce Didier auquel Saint Grégoire écrivit la lettre en question, était Didier, Évêque de Vienne. Selon une Chronique des Évêques d'Auxerre, donnée par le P. Labbe (Nov. Bibl. Manuscript. , t. I , p. 25 ) , cette lettre était adressée à Didier, Évêque d'Auxerre. Quoi qu'il en soit, il est incontestable qu'elle ne regarde ni Saint Didier de Cahors, ni le chartier de son Église.
» Au reste, dit encore M. Le Clerc en terminant son article, quoique je pense comme le P. Germon par rapport au fond, et que je sois persuadé comme lui que les Diplômes qu'il soutient n'être point originaux ne le sont point en effet, je ne suis pas de son sentiment sur divers points de chronologie. Par exemple, il place la mort de Dagobert à l'an 642, en lui donnant quatre années de règne de plus que ne lui en donne le P. Mabillon, qui fixe la mort de ce prince à 638. Je suis du sentiment de ce dernier. Le P. Germon ne donne que quatre années de règne a Clotaire III. Le P. Mabillon lui en donne seize, et je ne doute nullement qu'ils n'aient tort tous les deux. »
Le lecteur qui aura eu le courage de lire ces textes un peu longs, concluera sans doute que M. Le Clerc est un critique éclairé, judicieux, exact et impartial. Tel n'est pas cependant le jugement de D. Le Cerf qui finit sa lettre par cette conclusion, digne en tout de l'exorde : « Ces réflexions font assez voir que notre auteur est un pauvre Clerc (i) en fait de critique et de littérature, et justifient la conduite de MM. les libraires d'Amsterdam qui, dans la nouvelle édition qu'ils préparent du Dictionnaire de Richelet, en retranchent la Bibliothèque qui défigure si étrangement un ouvrage d'ailleurs estimable » (p. 106, 107).
L'abbé Desfontaines, « écrivain souvent précipité dans ses jugements et tranchant dans son ton » (2), a pour M. Le Clerc des termes plus durs encore. Il ne voit dans la Bibliothèque qu'un « fatras théologique qui lasse la patience du plus intrépide lecteur; où il y a des minuties puériles, des faits avancés en l'air, et des éloges prodigués aux plus misérables écrivains ». Selon lui, l'auteur est « un barbouilleur de papier (3) qui tranche du grand littérateur, et ignore quelquefois les faits les plus communs. Ainsi à l'article de Baron le comédien, il le fait bonnement auteur de toutes
(1) Lorsqu'il lut cette froide allusion à son nom, M. Le Clerc dut se rappeler et répéter tout bas , en les modifiant un peu , sans néanmoins rien changer à la rime, ces deux vers de la satire intitulée La Vie de la cour :
« N'en déplaise aux docteurs Cordeliers, Jacobins, Pardieu , les plus grands clercs ne sont pas les plus fins ! »
(2) Hioçraphie universelle de Michaud, art. Desfoiitaines. Voir aussi le jugement des Mémoires de Trévoux, juin 1749, page 1281.
(3) Marais, qui fait ordinairement preuve de meilleur goût, applaudit à ces paroles. « Vous n'auriez donc pas lu la table satirique du Nouvelliste sans moi ? Notre pauvre abbé Le Clerc , qui est traité de barbouilleur de papier et du dernier impertinent dans le corps du livre, est dénoncé par son nom propre au titre de la Bibliothèque de Richelet, où on l'appelle l'abbé Le Clerc, Sulpicien. Je crois qu'il est dans une belle fureur; et, comme on vient de me dire que le Nouvelliste, dont il a paru une 49e lettre du i> janvier, est supprimé pour toujours, l'abbé et d'autres, joints à lui, auraient bien pu causer cette suppression » (7 février 1732. Journal, tom. IV, p. 339). Tout cela est fort amusant.
les pièces que lui attribue l'Almanach des Muses. Qui ne sait cependant que ce comédien n'a fait que prêter son nom à des personnes intéressées à garder l'incognito (i)?... Le bon goût du faiseur de Bibliothèque brille dans l'article du P. Du Cerceau. Voici comme il parle de son Recueil de poésies diverses : « C'est un bel et bon in-8°, duquel, en qualité de tisonneur, j'aime fort les Pincettes, et plus encore, comme bon Parisien, la Ravigote et les Pâtés » (2). Il se rencontrera probablement des censeurs de goût moins difficile ou d'humeur moins chagrine que l'abbé Desfontaines, lequel confesse néanmoins avoir « appris » des choses qu'il « ignorait » en parcourant la Bibliothèque du Richekt.
Cependant, ses vœux, qui étaient aussi ceux de D. Le Cerf, furent exaucés, et le Dictionnaire de Richelet parut à Amsterdam en 1732, sans la Bibliothèque. Les éditeurs crurent devoir en prévenir par un Avertissement qui fut bien relevé dans les Lettres sérieuses et badines. Après avoir cité les passages où il est dit que la Bibliothèque est « mal digérée, remplie de fautes et de traits passionnés, » La Barre ajoute ces paroles : « Du reste, par amour sans doute pour la brièveté, l'éditeur n'a rapporté aucun exemple qui justifie le moins du monde ses accusations. Accordons-lui pourtant qu'elles sont justes. Du moins, comme il en convient luimême, on y trouve plusieurs recherches curieuses. C'est même, au gré de bien des gens de lettres, la partie la plus intéressante du Richelet refondu. Je veux que cette Bibliothèque ne soit pas exacte partout; il fallait la réformer et ne pas la retrancher entièrement. Je suis même persuadé que si une personne bien instruite de l'Histoire littéraire la rectifiait, on pourrait, en l'augmentant, en faire un ou-
(1) Louis-Simon Augcr l'a pourtant ignoré. Il s'en tait dans l'article 'Baron qu'il a donné à la 'Biographie universelle de Michaud, ce qui suppose, — chose plus grave encore, — qu'il n'avait pas lu cette critique de L'abbé Desfontaines.
(2) Le Nouvelliste du Parnasse, ou Réflexions sur les ouvrages nouveaux; Paris. 1731, t. II, pag. 307.
vrage très-utile, surtout si l'on y marquait les éditions » (i).
Du Sauzet, éditeur du Dictionnaire, défendit son Avertissement dans une « Lettre à l'Auteur des Lettres sérieuses et badines. » Il s'y borne à répéter ses accusations, renvoyant, au surplus, à la Lettre de D. Le Cerf, qui avait déjà paru dans la Bibliothèque Française, dont Du Sauzet était l'éditeur, et où il avait publié la sienne (2). Mais l'auteur des Lettres sérieuses et badines montra sans peine que cette réponse n'était pas sérieuse. « J'avais avancé, dit-il, que de votre propre aveu, on y trouve plusieurs recherches curieuses. Vous en convenez de nouveau. J'avais écrit que c'est, au gré de bien des gens de lettres, la partie la plus intéressante du Richelet refondu. Vous me répondez seulement que Dom Le Cerf ne pense point comme eux. J'avais avoué que cependant elle n'est pas toujours exacte. Vous me répliquez là-dessus comme si je l'avais nié. J'avais ajouté que, si une personne bien instruite de l'Histoire littéraire la rectifiait, on en pourrait faire, en l'augmentant, un ouvrage fort utile. Vous vous contentez de me dire qu'il ne serait pas aisé de la réformer. J'avais marqué que vous auriez mieux fait d'en embellir votre Richelet en la retouchant, que de la supprimer tout à fait. Vous m'alléguez encore Dom Le Cerf qui, mécontent des critiques de M. Le Clerc, auteur de cette Bibliothèque , applaudit à vos libraires, qui l'ont retranchée de leur édition » (3).
Pour en finir avec les reproches faits à la Bibliothèque du Richelet, nous ferons connaître ici celui dont l'abbé Joly ne partage le mérite avec personne. Cet auteur qui, comme
(1) Lettres sérieuses et badines sur les ouvrages des savants et sur d'autres matières. A La Haye, 1732. Tom. VI, part. 1, in-12. Lettre huitième, p. 78, 79.
(2) Lettre de l'Éditeur du Dictionnaire de Richelet à l'Auteur des Lettres sérieuses et badines ; dans la Bibliothèque Française, ou Histoire littéraire de la France, tom. XVII. Amsterdam, chez H. Du Sauzet, 1732. art. V, p. 129. — La lettre est signée Du Sauyt . et datée d'Amsterdam le 30 Avril
(3) Lettres sérieuses et badines sur les ouvrages des savants et sur d'autres matières ; tom. VII, i" partie, p. 186, 187. La lettre est signée des initiales E. I. R. O. N.
nous le verrons plus tard, n'a pas dédaigné de faire à l'ouvrage de M. Le Clerc, souvent sans l'avouer, de nombreux et considérables emprunts, paraît néanmoins adopter tous les jugements tendant à le déprécier. Dans son Eloge de Richelet, l'abbé Joly ne daigne pas même faire mention de l'article favorable à la Bibliothèque, donné par les Mémoires de Trévoux, article qu'il connaissait pourtant bien puisqu'il cite la critique du Dictionnaire faite par les mêmes Mémoires, laquelle annonce celle de la bibliothèque du Richelet, insérée dans le même volume. Mais en compensation, il reproduit avec complaisance et les paroles de D. Le Cerf dont il trouve cependant la lettre « fort vive », et celles de l'abbé Desfontaines, et celles de l'abbé Goujet, au jugement duquel M. Le Clerc « n'avait ni assez de goût ni assez de critique pour faire un pareil ouvrage » (i), et enfin l'Avertissement de l'édition d'Amsterdam dont, entre autres choses, il cite le passage suivant : « L'auteur de cette Bibliothèque ne s'est pas borné aux auteurs cités dans le Richelet. Il a jugé à propos de la grossir par les Eloges de divers savants dont on n'a rien imprimé, et dont on chercherait inutilement le nom dans ce dictionnaire » (2).
Là-dessus, et comme pour démontrer, au moyen d'une pièce authentique et inédite, l'assertion de l'éditeur Hollandais, l'abbé Joly fait cette note que nous ne pouvons expliquer qu'en supposant chez son auteur la plus étonnante des distractions. « J'ai, dit-il, entre les mains une lettre manuscrite de l'auteur, où il dit qu'il a pris soin de faire insérer dans le Dictionnaire de 1728 une ou deux phrases, tirées des ouvrages de quelques écrivains vivants, afin qu'il pût en donner un article dans sa Bibliothèque. C'est ce qu'il a fait à l'égard du P. Du Cerceau, Jésuite. Mais il est tombé dans une plaisante
(1) "Bibliothèque Française] Paris, 1741, tom. I, p. 234. Pourquoi alors dans son Supplément au Dictionnaire de Moréri public en 1735, l'abbé Goujet renvoie-t-il si souvent à la Bibliothèque? Voir entre autres les articles Alemand , Âtnelot de La Houssaye, Arçons, Audiguief, Automne, etc., etc.
(2) Eloges de quelques auteurs français, p. 200.
méprise au sujet de ce poète, car au mot Poukt, billet galant, il cite ces deux vers du Père du Cerceau :
« Je sais les cas, j'ai lu Bail et Tolet ,
^ Poulets ne sont condamnés par l'Église. »
où l'on voit que le poète parle des poulets à manger, et non des billets doux » (i).
Moins heureux que l'abbé Joly, nous n'avons pas eu entre les mains la lettre manuscrite dont il parle, non plus que tant d'autres, également maniées par lui, de M. Le Clerc. Mais nous avons vu, et chacun peut encore aujourd'hui voir à la Bibliothèque de la Faculté de Médecine de Montpellier, la copie, faite pour le Président Bouhier, d'une lettre écrite par M. Le Clerc au P. Oudin, le 9 janvier 1729. Cette copie ne doit pas être moins fidèle que celle des lettres adressées au Président lui-même, lettres dont nous avons constaté la scrupuleuse conformité avec les originaux. Or, voici textuellement ce que M. Le Clerc dit au P. Oudin.
« Je ne suis pas fâché d'avoir manqué à corriger le poulet. Voici pourquoi. Le libraire, M. Etienne (Eh! ne m' imprime' pas ; prière qu'il eût exaucée sans peine, si je la lui avais faite comme le P. Du Cerceau), M. Etienne, dis-je, à qui le P. Du Cerceau a fait gagner des quarts d'écus, écrivit aux deux libraires de Lyon , avec lesquels il était associé pour le Richeht , de faire citer de fois à autres le même poète dans le même Dictionnaire. Ces libraires en prièrent M. Aubert qui était au fort de son travail, dont l'impression était déjà bien avancée. Il leur répondit qu'il n'avait point ses poésies, et que d'ailleurs il n'avait pas le temps de les lire. Ils écrivirent
Ci) Éloges de quelques auteurs français , p. 200, 201. — Voici le passage d'où sont tirés les vers du P. Du Cerceau :
« Vous chicanez sur un pauvre poulet ,
Sur un flacon ; un rien vous scandalise...
Je sais les cas, j'ai lu Bail et Tolet,
Poulets ne sont condamnés par l'Église.
Un pénitent ne peut pas vivre d'air ;
Comme un autre homme, il est d'os et de chair, etc. »
Poésies du P. Du Cerceau. Pièces mêlées ; Réponse de l'ermite à la mercuriale de son chêne. Paris, 1760, tom, I. p. 151. 152,
cette réponse à Etienne. Ce dernier alla trouver le Père, et ce père écrivit quelques mots accompagnés chacun d'un ou de deux, ou de trois vers de sa façon , chaque mot sur un petit papier différent , et le tout fut envoyé à M. Aubert chez qui j'ai vu ces papillottes. Ainsi M. Aubert trouvant sur un papier Poulet, et rien qui en donnât l'explication, et puis au-dessous les deux vers en question, crut bonnement qu'il s'agissait du Poukt, billet doux, et ne pensa pas que le poète eût voulu dire que, suivant les casuistes, l'Eglise ne défend pas de manger des poulets ; et j'avoue que c'est cette idée du billet doux qui se présente, ce me semble, dans ces deux vers détachés. En lisant l'endroit dans le Dictionnaire, j'en fus un peu stupéfait, et comme j'avais alors les poésies du P. Du Cerceau de la dernière édition, je consultai l'endroit, et je me mis à rire de la méprise. Je pense qu'on la relèvera dans les Mémoires de Trévoux quand on y parlera de la nouvelle édition du Richelet, ce qui ne pourra être tout au plus tôt que dans le mois de mars , car on imprime actuellement le mois de février, où je sais que l'on n'en dit rien. »
Cette lettre ne serait-elle pas celle-là même que l'abbé Joly dit avoir eu manuscrite entre les mains?... Quoi qu'il en soit, la faute indiquée ici par M. Le Clerc fut en effet relevée par les Mémoires de Trévoux, mais seulement à la fin de 173 1, comme il est dit au chapitre suivant.
MÊMëMÈ