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CHAPITRE XIX

III. Principaux articles de cet ouvrage et jugement qu'en ont porté les Mémoires de Trévoux.

En novembre et décembre 173 1, les Mémoires de Trévoux donnèrent deux extraits, l'un du Dictionnaire, l'autre de la Bibliothèque du Richelet.

Le premier est une censure sévère, mais bien motivée, de l'œuvre de Richelet et de son dernier éditeur, M. Aubert.

« Si l'on croit sur ce nouveau Richelet, disent les journalistes, certain critique un peu chagrin de la patience qu'il a eue de parcourir ces trois immenses volumes, et qui nous a adressé une partie de ses remarques, la destinée (malheureuse) des premières éditions serait due à celle-ci. » (Novembre 173 1, p. 1869). L'auteur de l'article reproduit ensuite avec une sorte de complaisance les observations qu'il dit avoir reçues, et dont le résumé ne remplit pas moins de quatorze pages. Il y donne même sa complète approbation, déclarant qu'il ne peut « contester au critique que ses Remarques soient bonnes et judicieuses » (p. 1882). Bien plus, il y ajoute les siennes propres, d'une étendue à peu près égale.

On pouvait bien ne voir là qu'un détour ingénieux habilement imaginé pour faire passer la critique et en tempérer l'amertume. Néanmoins M. Aubert ne prit pas la chose de la sorte, et peut-être n'avait-il pas entièrement tort, comme nous le dirons bientôt. Il alla même jusqu'à soupçonner M. Le Clerc, — lequel avait bien eu en effet « la patience de parcourir les trois immenses volumes » du Richelet, — d'avoir envoyé au journaliste le Mémoire sur lequel celui-ci disait avoir travaillé. C'est M. Le Clerc lui-même qui raconte ce fait au Président Bouhier dans sa lettre du 3 janvier 1733. « Je ne dois pas oublier de vous dire qu'allant voir, il y a quelques jours, M. Aubert que je n'avais point vu depuis environ huit à neuf mois, je le saluai et lui souhaitai une bonne année de votre part. Il se porte encore assez bien pour être à la fin de sa 91e année. Ce qui avait fait que je ne l'avais point vu depuis si longtemps, c'est que l'on m'avait dit chez son libraire qu'il croyait que c'était moi qui avais fourni aux journalistes de Trévoux le Mémoire qu'ils ont donné sur son Dictionnaire, où il n'est pas trop ménagé. Je ne voulus pas m'exposer à avoir peut-être querelle. Je me contentai de dire au libraire que je n'étais point auteur du Mémoire. »

Non, M. Le Clerc n'était point auteur du Mémoire; il l'affirme, et sa parole nous suffit; car, selon b beau mot d'un grand moraliste, « un honnête homme qui dit non

mérite d'être cru : son caractère jure pour lui » (i). Mais M. Le Clerc n'avait-il pas, sans s'en douter, fourni les principaux points de la censure? Est-ce à lui que nous devons rappeler ce qu'il écrivait au P. Oudin, le 9 janvier 1729, dans cette même lettre dont nous avons donné un extrait à la fin du chapitre précédent? « Je ne vous dis rien du Dictionnaire qui est à peu de chose près, tel qu'il était pour tout ce que M. Aubert n'y a point mis. Il n'a pensé qu'à ajouter, et peu ou point à corriger. Il a pourtant retranché quelque chose qui était criant au mot Adultère. Il a laissé un grand nombre de noms défigurés, de fautes de dates, etc., de vers estropiés, et d'autres fautes semblables qu'il eût pu corriger fort aisément. Pour la doctrine, j'en ai fait retrancher plusieurs endroits, et c'est ce qui a produit les douze cartons que l'on y voit, quand on prend le livre en blanc. Nonobstant cela, il y aurait encore bien des choses à retrancher. Les additions de M. Aubert sont, pour la plupart, à mon avis, un peu trop longues et trop chargées d'inscriptions anciennes, de latin, etc., qui naturellement n'appartenaient point à un Dictionnaire de la Langue Française. »

Si l'on rapproche de ce passage l'article des Mémoires de Trévoux, celui-ci en plus d'un endroit paraîtra n'être que le développement du premier, avec plusieurs termes absolument identiques. Citons-en quelques fragments.

« Le nouvel éditeur, au jugement de notre critique..., paraît s'être moins appliqué à perfectionner le Dictionnaire de Richelet, qu'à en augmenter le nombre des volumes... // y avait cependant plus à retrancher qu'à ajouter. Les additions... roulent, les unes sur des termes de jurisprudence, etc., les autres sur des points de littérature ancienne et moderne... (p. 187 1). Les citations multipliées rendent la plupart des articles trop longs, et la matière n'intéresse pas assez pour dédommager de l'ennui qu'elles causent par leur longueur. » — « Après ces remarques générales, notre critique entre

(1) La Bruyère, Les Caractères ; De la Société et de la conversation;

édit. Servois, Paris, 1865 > tome I, page 224.

dans le détail des principaux traits d'histoire, qui se trouvent altérés, soit dans leurs circonstances, soit dans leur véritabledate » (p. 1872, 1873). — « Notre critique revient ensuite aux autres défauts qui rendent encore les Additions de l'éditeur plus ennuyeuses. i° Les noms propres, dit-il, sont tellement défigurés dans les citations, qu'il n'est pas possible de les reconnaître... 2° Qui ne sera surpris, dit le critique, de trouver dans un Dictionnaire de la langue française de longs passages d'auteurs, anciens ou modernes, dans une langue étrangère ? quoi de plus hors de sa place que des Inscriptions antiques, des tirades de trente et de quarante vers latins dans le Dictionnaire de Richelet » (p. 1874, 1875)?

Le passage suivant mérite surtout attention : « Enfin cette censure finit par un avis important. J'ai avancé, dit le critique, que le nouvel éditeur n'avait fait aucun changement dans le Dictionnaire de Richelet imprimé à Rouen en 17 19. Le fait est vrai; mais après l'édition achevée, les libraires, à l'insu de l'éditeur, et par le conseil d'une personne éclairée, ont mis une dizaine de cartons sur autant d'articles ou impies, ou contraires aux décisions de l'Eglise. Il rapporte aussitôt ces endroits, tels qu'il les a copiés sur le livre même, avant qu'on y mît les cartons; et il indique en même temps un grand nombre d'articles que l'on aurait dû traiter avec la même sévérité! Voilà sans doute un homme bien au fait de tout ce qui s'est passé dans le cours de cette nouvelle impression » (p. 1881, 1882).

La remarque sur le mot Poulet, que l'auteur de l'article range parmi celles qui lui sont personnelles, peut bien avoir été également suggérée par M. Le Clerc ; seulement, là où celui-ci n'a vu qu'une méprise, le journaliste croit voir une infidélité volontaire. « Si la fidélité qu'on doit aux auteurs, dit-il, exige que dans les citations on rapporte scrupuleusement leurs propres paroles; n'est-ce pas contre la bonne foi et la probité de les détourner à un mauvais sens qu'elles n'ont point dans leur place, et dans lequel un auteur ne s'en est pas servi » (p. 1886)?

Deux choses nous semblent résulter de la comparaison de

ces textes. La première, que le P. Oudin est l'auteur de cet article et du suivant; la seconde, qu'il a puisé les idées principales de sa critique du Dictionnaire dans la lettre que lui écrivit, — nous empruntons ses propres termes, — « le savant et judicieux auteur qui a mis à la tête du Livre dont nous parlons ce qu'il appelle Bibliothèque dit Ricbelet » (p. 1893); addition dont les Mémoires s'occupent dans un second article que nous suivrons en le résumant et en y ajoutant quelques traits dignes de fixer l'attention.

« Cette Bibliothèque, disent les Mémoires , n'est pas de la même main que le Dictionnaire ni que les Additions qui y ont été mises dans la nouvelle édition de Lyon, dont nous avons rendu compte au mois précédent. C'est , sans contredit, ce qu'il y a de plus curieux et de plus intéressant dans tout cet ouvrage, et ce qui nous paraît le plus propre à lui donner quelque cours parmi les gens de Lettres » (Décembre 173 1, p. 2096).

L'auteur expose d'abord dans une courte Préface le but qu'il s'est proposé et le plan qu'il a suivi. Il ne « s'est point engagé à garder aucune proportion entre les articles. Par rapport aux écrivains les plus célèbres et les plus connus, » il se « contente ordinairement d'en dire fort peu de choses, » renvoyant, « pour ce qui touche leurs écrits et les particularités de leur vie , aux livres qui sont entre les mains de tout le monde. » Il a « pourtant donné des articles assez étendus à quelques savants du premier ordre, » mais seulement quand il a « eu quelque chose de singulier à en dire. » Il s'est appliqué « à déterrer plusieurs écrivains de mérite dont on ne trouve rien dans la plupart des Bibliothécaires, » et il n'a « pas cru devoir négliger bien des auteurs peu connus et même peu estimables, » parce que ce sont quelquefois ceux « au sujet desquels, quand on les rencontre en son chemin, la curiosité pique et inquiète même le plus bien des lecteurs. » S'il relève un grand nombre « de fautes plus ou moins considérables dans divers auteurs, ce n'est point par démangeaison de critiquer, mais pour empêcher, autant qu'il est possible, que ces sortes de faussetés ne se perpétuent. » Il

indique « scrupuleusement les sources où il a puisé, et cela en faveur des gens exacts qui, dans un ouvrage comme celuici, veulent, à la suite de chaque fait, en avoir de bonnes preuves. Au reste, ajoute-t-il en terminant, je serai toujours fort obligé à quiconque prendra la peine de suppléer à mes omissions, d'éclaircir mes doutes et de corriger mes fautes. »

« Nous n'entreprenons pas de suivre le Bibliothécaire dans toutes les particularités de la vie et des ouvrages de plus de six cents auteurs, qui se trouvent cités dans sa Bibliothèque. Nous nous bornerons à quelques traits singuliers et moins connus de leur vie et à certains endroits critiques de leurs ouvrages, que le savant écrivain a traités avec plus de soin, comme plus intéressants et plus capables de plaire à ses lecteurs » (Mém. de Trév., p. 2096, 2097).

« Le premier auteur qui se présente dans cette Bibliothèque, selon l'ordre alphabétique qu'on y a suivi, est le fameux Pierre Abailard ou Abèlard, si connu par ses aventures. Après avoir donné une suite chronologique des principaux faits de sa vie, le Bibliothécaire fait quelques observations critiques sur ce qu'en ont » dit plusieurs écrivains. « Il prouve en particulier, contre le torrent des auteurs, qu' Abailard n'a jamais été disciple ou élève de Roscelin, et il le prouve par les dates, qui sont absolument discordantes sur ce fait » (p. 2097, 2098). — Mais cette preuve, qui pouvait paraître décisive au temps de M. Le Clerc, doit aujourd'hui céder devant le témoignage formel d'Abailard, lequel, dans sa Dialectica, publiée pour la première fois en 1836, s'exprime en ces termes : « Fuit autem, meminij magistri nostri Roscellixi tàm insana sententia ut nuïlam rem pariibus constate vcllct, sed sicut solis vocibus species, ità et partes adscribebat » (1).

« L'article d'André Alciat est un de ceux où parait le plus l'exactitude de » l'auteur « dans la discussion des moindres faits. » Entre autres, celui de l'enseignement d'Alciat à Bourges, en 1527, est « fort bien débrouillé » (p. 2099).

(i) Ouvrages incdils d'AKlard..., publiés par M. Victor Cousin ; Paris, 1836, in-40, page 471. Voir aussi Y Introduction , pages xl-xliii.

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« A l'article à'Amelot de La Haussait, notre savant Bibliothécaire , après l'abrégé de la vie de cet auteur et une liste de ses œuvres, s'arrête particulièrement sur l'ouvrage posthume qui a paru sous son nom, en 1722, avec le titre de Mémoires historiques, politiques et littéraires » (p. 210 1). « M. de La Monnoye, dit-il, m'a écrit que ces Mémoires ne viennent point d'Amelot, et je suis fort porté à l'en croire. Je ne voudrais pas, néanmoins, nier qu'il n'y eût quelques articles trouvés parmi les papiers de notre Amelot. Il paraît que pour en faire

deux volumes, on a tiré divers traits de plusieurs livres

qu'on a copiés sans beaucoup de choix. Aussi y a-t-il une grande quantité de fautes très-considérables. » — « Notre critique se borne à trois ou quatre faits intéressants dont il démontre la fausseté. D'autres points de ces Mémoires posthumes sont encore relevés dans quelques endroits de la Bibliothèque, par exemple aux articles Daucour, Le Camus, Duperron, Richelieu, etc. Ils y sont réfutés de point en point avec beaucoup de netteté et de solidité. »

A propos du P. Amelotte, de la Congrégation de l'Oratoire, il est parlé des sentiments qu'avait à l'égard de l'abbé de Saint- Cyran le P. De Condren (« c'est ainsi que son nom s'écrit, dit l'auteur, quoique l'on prononce Gondran »). « Il est prouvé, en effet, que ce Père, après avoir eu pendant un temps des liaisons avec cet Abbé, rompit avec lai, et que pendant les dix dernières années de sa vie, il ne le vit plus » (p. 2107).

On trouvera dans l'article Antoine Arnauld de curieux détails sur la composition et les premières éditions du livre de ce Docteur, qui fit tant de bruit, ainsi que sur le peu de fidélité avec laquelle ont été traduits les textes cités dans la Fréquente communion. Le sentiment de M. Le Clerc est que Saint Cyran conçut et dirigea l'entreprise, que les ermites de Port- Royal, dont les principaux étaient Le Maître et de Saci, son frère, Lancelot, De Barcos, etc., furent appliqués à chercher et à traduire les passages des Pères, des Conciles et des Théologiens, et qu'enfin Arnauld, que Saint-Cyran « regardait avec raison comme la meilleure plume et comme le plus fort théologien de sa petite société, » eut « la gloire d'y mettre la

dernière main, d'en faire un livre non-seulement bien écrit, mais encore couché en style dogmatique et même de controverse. »

Parlant des Jugements des savants de Baillct, M. Le Clerc dit que « M. de La Monnoye y a fait assez bon nombre de corrections dans l'édition de Paris de 1722; que, nonobstant, il y reste bien des fautes, M. de La Monnoye n'ayant été engagé à y travailler que dms un temps où l'impression en était déjà commencée. » L'auteur de la Bibliothèque aurait bien voulu relever les « fautes que l'on n'a point corrigées, » mais il a senti qu'il allongerait trop cet article. Et ici M. Le Clerc est fort modeste, car, le 20 mai 1726, il disait au confident de ses travaux, au Président Bouhier : « On voit ici la nouvelle édition des Jugements..., de M. Baillet, faite en Hollande en 17 vol. in-12. Dans ma dernière lettre à M. de La Monnoye, je lui demandais s'il y avait contribué de quelque chose et s'il y avait fourni de nouvelles corrections (1). Au premier loisir, après nos retraites, je verrai cela par moi-même. J'aurais bien de quoi fournir un 18e volume en corrections, supposé que l'on n'en ait fait aucune. » L'abbé Papillon aurait bien voulu qu'elles « fussent en état d'être communiquées au public » (Lettre à M. Le Clerc, du 14 novembre 1727). Nous partageons ce sentiment, ainsi que celui de M. Le Clerc touchant les Fies des Saints écrites par Baillet.

Si le dernier historien du Cardinal de 'Bèrulle avait eu connaissance de l'article qu'en donne la Bibliothèque, peut-être que, pleinement convaincu par les raisons qui y sont exposées, et dont il paraît n'avoir connu qu'une partie, il se fût décidé à placer à l'année 1599 la conversion de Mademoiselle De Raconis. Sur ce point, en effet, comme le remarque fort bien M. l'abbé Houssaye, « l'autorité de Dom Liron n'est pas incontestable » (2), et elle n'en avait pas imposé à M. Le Clerc, quoique dans une lettre écrite le Ier août 1723,

(1) « M. de la Monnoye n'a sûrement rien contribue à la nouvelle édition du Baillet » (Lettre de Bouhier à M. Le Clerc, du 2 juillet 1726).

(2) M. de 'Bérulle et les Carmélites de France, par M. l'abbé M. Houssaye; Paris, 1872, in-8°, page 135, note.

ce religieux crût avoir « démontré » que l'événement eut lieu en 1592 ou 1593, et qu'il se fût flatté de voir son sentiment adopté par M. Le Clerc.

Brantôme est jugé dans la Bibliothèque à peu près comme il l'a été récemment par M. Pingaud dans la Revue des Questions historiques (janvier 1876, p. 186 et suiv.). « Bien des gens, dit M. Le Clerc, se persuadent que Brantôme est un guide sûr pour les faits, et ils croient apercevoir dans ses Mémoires une franchise qui semble répondre de sa bonne foi, mais je crois qu'il faut être sur ses gardes quand on lit cet écrivain, » qui fournit plus d'une raison « de présumer qu'il n'a pas toujours eu les lumières, le désintéressement, la probité et les autres qualités nécessaires pour faire un bon historien. » A l'appui de ce jugement, M. Le Clerc examine le fait avancé par Brantôme du prétendu mariage du Cardinal Jean Du Bellay avec Blanche de Tournon, et il prouve fort bien que ce n'est là qu'une fable. M. Hauréau qui paraît ne connaître cette Dissertation que par la Lettre critique de M. Le Clerc, la cite avec éloge, et après être resté indécis sur la question, dans la première édition de son Histoire littéraire du Maine, il se range à l'avis de M. Le Clerc dans la seconde (1).

v A l'article de Sébastien Le Clerc, on remarque que dans son Discours touchant le point de vue, il avait montré que les choses qu'on voit distinctement , ne sont vues que d'un œil ; que

(1) Histoire litlèraire du Maine; Au Mans, 1845, tome III, page 139. Nbuv. édit. Paris, 1872, tome IV, page 134. « Si l'on veut avoir d'autres détails sur cette Dame de Chàtillon et sur l'invraisemblance de son mariage avec Jean Du Bellay, on peut consulter le tome V de la Correspondance iné~ dite du Président Bouhier (Mss. de la Bibl. Nat.). On y trouve une longue lettre de l'abbé Le Clerc dans laquelle le récit de Brantôme est très-ingénieusement commenté » (Hauréau, loc. cit., éd. de 1845 , t. III, p. 457). La discussion de ce fait comprend les pages 252-269 de la Lettre Critique manuscrite. M. Le Clerc l'a supprimée dans le texte imprimé , parce qu'il l'avait déjà donnée dans la 'Bibliothèque du Richelct. — Le dernier éditeur de Brantôme, M. Ludovic-Lalanne, déclare ce mariage « fort peu vraisemblable, » et croit qu'on « n'en trouverait la mention dans aucun autre historien » (Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, etc.; Paris, 1876, t. IX, p. 677, note).

ce sentiment fut regardé comme nouveau, et rejeté par bien des savants à cause de sa singularité ; que l'auteur ne connaissait aucun philosophe qui, avant lui, eût pensé de la même manière sur ce sujet, et qu'il n'avait jamais pu trouver aucune trace de cette opinion dans les anciens. Mais, ajoutet-on, un de ses fils nommé Claude, a découvert un philosophe du même sentiment. C'est M. Gassendi dans une lettre datée de Marseille du 13 octobre 1637, qu'il écrivait au célèbre Galilée pour le consoler de la perte d'un de ses yeux » (1).

Trois ans après la publication de sa Bibliothèque, M. Le Clerc découvrit deux autres auteurs qui avaient pensé comme son père. Nous sommes assurés d'entrer dans les sentiments du fils, en rapportant les paroles par lesquelles il annonçait au Président Bouhier cette nouvelle découverte. « J'achetai, il y a huit jours, 200 volumes du Mercure Galant, et des 22 premières années, à deux sols le tome. En commençant à les parcourir, j'y ai trouvé bien des bagatelles littéraires... Par exemple, je trouve dans Y Extraordinaire du quartier de juillet 168 j, que Comiers, dans sa onzième partie du Traité des Lunettes, y dit, p. 264 et 265, que Gassendi, et longtemps avant lui, les célèbres J. Bapt. Porta et Sennert ont cru que l'on ne voyait jamais un objet distinctement des deux yeux à la fois. Par où j'apprends qu'avant mon père, trois auteurs de réputation ont cru comme lui. J'aurais donné un bon écu pour pouvoir faire entrer cela dans cet article de ma Bibliothèque où je n'ai cité que le seul Gassendi » (26 juin 1731).

« Dans l'article de Galilée, » M. Le Clerc « donne toute la suite des procédures que fit le tribunal de l'Inquisition de Rome, tant contre Galilée que contre quelques autres qui

(1) Mémoires de Trévoux, pages 2109, 21 10. — En homme délicat, M. Le Clerc tient à ce que son frère seul ait l'honneur de la découverte. « Claude Le Clerc, dit-il, qui a observé le passage en question de Gassendi, est le seizième des dix-huit enfants qu'a eus Sébastien. J'observe cela, afin d'empêcher que bien des gens qui connaissent le troisième des enfants du même Sébastien, et qui savent qu'il se mêle de littérature et de découvertes, ne lui attribuent celle-ci » (Bibtiolh. du Ricbelet, art. Clerc).

défendaient le système de Copernic. Les deux propositions capitales de ce système sont extraites fidèlement de Riccioli (i) avec leur censure. i° Dire que le soleil est au centre du monde, et absolument immobile ou sans mouvement local, est une proposition absurde et fausse en bonne philosophie, et même formellement hérétique, parce quelle est expressément contraire à la Sainte Écriture. 2° Dire que la terre n'est pas le centre du monde, ni immobile, mais quelle se meut d'un mouvement , même journalier, est aussi une proposition absurde et fausse en bonne philosophie, et considérée théologiquement , elle est au moins erronée dans la foi. » — « Concluez de là en passant, ajoute M. Le Clerc, que ceux d'entre nos philosophes qui, pour se tirer de ce Décret, répondent que le système n'y fut point condamné comme hérétique, s'en tirent par une mauvaise réponse. » — M. Le Clerc cite également le Décret du 22 juin 1633, condamnant Galilée, et l'abjuration solennelle qu'il fit de son système le même jour. Ensuite il corrige Moréri qui, à l'article Galilée, avait dit que ce savant « fut mis à l'inquisition et tenu cinq ou six ans en prison. » — L'indication de cet article de la Bibliothèque du Richelet manque à l'excellente Bibliographie Galiléiste que M. Th. -Henri Martin a mise à la fin de son bel ouvrage sur Galilée (2). Le savant auteur n'y trouverait à reprendre qu'un seul point, celui où M. Le Clerc assigne Florence, au lieu de Pise, comme patrie de Galilée.

L'article Jaquet contient une anecdote curieuse que nous laissons raconter à M. Le Clerc lui-même :

« Étant à Paris, il y a douze ans (3) , je trouvai, dans la petite boutique d'une veuve Libraire (4), deux gros volumes in-12, seulement brochés, dont le détail est curieux. Le premier est intitulé : Les Bibles catholiques deffendues contre les accusations de David Mallebouin, Ministre de l'Église Valone

(1) Almagestum novam Astronomiam veterem novamque comptée tens ; Bononiae, 165 1, tome I, pages 496 et suiv.

(2) Galilée. Les droits de la science et la Méthode des sciences bbysiques ; Paris, 1868, in-12.

(3) En 1715.

(4) La veuve Hellay, d'après le Supplementum novissimitm du P. Echard , cité plus loin.

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de Groningue. Avec un Traité du Culte et de l'Invocation de la Sainte Vierge et des S.u'nts. Par François Jaquet (dans la permission il y a Jacquet) , Religieux Recollet, Missionnaire Apostolique. A Liège, chez Simon Barat, 1679. Ensuite il y a une permission de Fr. Jean Bruhrt, Provincial des Recollels de la Province de Liège, datée de Liège le 15 avril 1679. Au-dessous est une approbation de trois Lecteurs du même ordre, du i" avril, et de Namur, même année. Elle est signée : Frère Jacques Ei^ot, Frère Antoine Godart, Frère Pierre de la Marche. Le volume est de 538 pages. L'autre est : Défense par l'Écriture Sainte de la Doctrine catholique, touchant la Prédestination et la Justification, contre David Mallesson, Ministre des Arminiens d'Amsterdam, avec un Traité de l'adoration de K. S. J. C. dans le Saint-Sacrement. Par le R. Père Jérôme Guèrin, Religieux Dominiquain , Missionaire Apostolique. A Liège, chez Jacques Pelletier, 1680, in-12 de 667 pages. L'Approbation, signée Le Fèvre, porte : Nous, Guillaume Le Large, Provincial des Dominiquains de la 'Province de Liège, etc. A Liège, le // Avril 16S0. L'Approbation des trois Lecteurs du même ordre, du i<* Avril même année et de Namur, est signée : Frère Paul Mouton, Fr. François de La Croix, Fr. Jacques le Petit. Ces deux ouvrages sont de même forme , même papier fin , même beau caractère.

» Je ne connaissais point ces livres , et la curiosité me porta à voir ce que c'était. J'ouvris le prétendu Guèrin et je tombai justement sur un endroit que je me souvenais fort bien d'avoir lu , et j'y reconnus bientôt le style de M. Aniauld. Les deux ouvrages sont imprimés de manière que les prétendus Mallesson et Mallebouin n'y sont jamais mis au long, mais toujours en abrégé, en cette manière, Mail., et je vis que c'était réellement M. Mallet qui était ici désigné en raccourci (1). Je demandai à la veuve si ces deux livres étaient là en leur entier. Elle me répondit qu'il y avait quelques autres feuilles , mais qu'on lui avait dit de prendre garde à qui elle les

(1) « Charles Mallet, né au diocèse d'Amiens, docteur de la Maison et Société de Sorbonne en 1644, Archidiacre et chanoine de Rouen, y mourut en 1680. Il en était grand vicaire depuis 25 à 30 ans. C'était un homme d'une vie très-exemplaire. M. Arnauld qui l'a traité d'une manière tout à fait étrange, et qui l'a accablé d'injures dans les deux volumes indiqués cidessus... n'a pu trouver à mordre sur sa conduite et ses mœurs. La colère de M. Arnauld venait de ce que M. Mallet avait publié en 1676, à Rouen, un volume intitulé : Examen de quelques passages de la Traduction Française du Xouveau Testament imprimé à Mons; et en 1679 un autre, aussi à Rouen, De la lecture de l'Écriture Sainte en langue vulgaire , dans lequel il défendit l'usage alors commun , même en France , de ne pas permettre généralement à tout le monde, la lecture de l'Écriture Sainte en langue vulgaire » (Bibliothèque du Richelet, art. Mallet).

donnerait, et elle me les tira d'un endroit où elle les cachait. C'étaient justement les vrais titres avec les préfaces de M. Arnauld, savoir pour le premier tome : Nouvelle défense de la traduction du Nouveau Testament imprimée à Mons, contre le livre de M. Mollet,..; Cologne, 1680; et pour le second : Continuation de la nouvelle défense , etc., Cologne, 168 1. Ces titres sont des mêmes papier, caractère et forme que les précédents. Cette veuve m'avoua qu'ils ne lui coûtaient en blanc que cinq sous le volume, et qu'elle avait presque achevé de vendre les quatre cents qui lui avaient été remis. Je lui demandai encore d'où elle les avait tirés, et elle me dit que c'était d'une librairie de Rouen. Je pris les deux volumes avec leurs doubles titres qui ne me coûtèrent que vingt sols , et je les garde pour servir de témoin du fait, en cas que quelqu'un s'avisât de le révoquer en doute.

» Le P. Lelong dans sa Bibliolheca sacra a mis à la bonne foi : Franc. Jacquet : Defensio Tiibliorum catholicorum adverses Davidem Mallebuiuum, gallicc, in-12, Leodii, 1699. Il est clair qu'il a pris cela sur un catalogue, et que s'il eût vu le livre, il n'eût pas omis la qualité de Recollet, car il est exact à marquer, quand il le sait, la qualité de chaque auteur. D'ailleurs il a mis sous le mot Jrnaldus les deux volumes avec leur vrais titres (1).

» Lorsque je commençai en 1721 à envoyer au P. Echard quelques observations sur les Scriplores Ordinis Pntdicatorum, je lui demandai pourquoi il n'avait pas touché ce fait concernant le prétendu père Guérin. Il m'écrivit qu'il n'en avait rien su que par ce que je lui en avais écrit. Il ajouta qu'il n'y avait point dans leur ordre de province de Liège. Quelque temps après il me fit savoir qu'ayant écrit en Flandres à ce sujet, on lui avait répondu que certainement il n'y avait point eu dans cette province des religieux des noms de Le Large, Guérin, etc. Peu après, il fit imprimer une feuille intitulée Supplementum novissimum, où il déclare que tous ces noms sont faits à plaisir. Mais il s'y est trompé en supposant que les deux volumes ne sont que le même donné sous les deux noms différents de Jacquet et de Guérin. — Chacun fera là-dessus les réflexions qu'il jugera à propos. »

Voici celles de Barbier, qui ne nous paraissent guère « à propos » : — « L'abbé Le Clerc, dans sa Bibliothèque du Riche! et, s'est livré à bien des conjectures frivoles, puisque l'ouvrage dont il s'agit {Les Bibles catholiques défendues contre... Mallebouin...} n'est autre que la réimpression de la Nouvelle défense du N. T. de Mons contre M. Mallet , par le Docteur

(1) L'observation de M. Le Clerc s'applique également à l'édition de la Bibliotbeca sacra donnée en 1723 par le P. Desmolets.

Arnauld. Le libraire y mit un nom imaginaire, parce qu'il savait que l'ouvrage ne pouvait entrer en France sous son vrai titre » (i).

Qu'une ruse inventée par un libraire, pour vendre en fraude des livres Jansénistes, ait paru à Barbier chose toute naturelle, il faudrait, pour en être surpris, ignorer l'esprit répandu dans ses ouvrages. Mais ce qui est tout aussi naturel, — et le savant révélateur de tant de pseudonymes l'a su mieux que personne, — c'est le plaisir, beaucoup plus innocent, de dévoiler une supercherie littéraire. Or M. Le Clerc ne fait pas autre chose; il ne se livre à aucunes conjectures, encore moins à des conjectures frivoles sur l'auteur qu'il reconnut bientôt être le Docteur Antoine Arnauld. D'autre part, la révélation avait son importance bibliographique, puisque le masque derrière lequel Arnauld s'était caché avait été ignoré de bibliographes tels que les PP. Lelong, Desmolets et Echard (2).

Jean Le Hennuyer, Évèque de Lisieux, mort en 1578, était-il dominicain ? Cette question a suscité une grave controverse où le nom de M. Le Clerc a été plus d'une fois mêlé. Déjà dans ses Remarques sur Moréri (art. Hennuyer), il s'était prononcé pour la négative, appuyé sur l'autorité du P. Echard, qui lui déclara encore, le 9 décembre 1723, n'avoir rien trouvé qui le fît changer sur ce qu'il avait dit là-dessus dans ses Scriptorcs (3). Cependant, en 1725, « un Jacobin un peu trop vif sur ce qu'il croyait pouvoir faire quelque honneur à son ordre » (4), le R. P. Texte, religieux du faubourg Saint-Germain, à Paris, empêcha de corriger

(1) 'Dictionnaire des ouvrages anonymes, 2e édit., n. 1704. Cette note a été reproduite dans la nouvelle édition des Supercheries littéraires dévoilées, de Quérard. Mais ni les éditeurs, ni Barbier, ne donnent le titre faux de la Continuation de la nouvelle Défense... savoir : Défense par V Ecriture-Sainte..., par le R. P. Jérôme Guérin , etc.

(2) « Pour le faux Jérôme Guérin , c'est une chose fort plaisante dont jamais on n'a entendu parler chez nous » (Lettre du P. Echard à M. Le Clerc, du 1er septembre 1721).

(3) Nouveaux Mémoires..., par l'abbé d'Artigny, tome V, page 365.

(4) Bibliothèque du Richelet , art. Maillard.

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sur ce point l'article Hcnmiycr du Dictionnaire de Moréri, et avança entre autres choses que « le P. Echard n'aurait apparemment pas manqué de reconnaître un homme si capable de faire honneur à son ordre, s'il avait remarqué qu'il s'écoula quinze ans entre le temps où il fut reçu Docteur et celui où il fut appelé à la cour » (i). M. Le Clerc, « dont les critiques sages et judicieuses sont très-estimées », selon l'abbé Prévost, adversaire du P. Texte, M. Le Clerc, disonsnous , fait voir la fausseté de cette jnote injurieuse au P. Echard dans sa Bibliothèque du Richelet, article Maillard. « Le P. Texte, dit encore l'abbé Prévost, digéra ce qu'il y avait de mortifiant pour lui dans cet article » (2), — mortifiant dans la solidité des raisons, non dans la dureté de la forme, — mais il garda le silence jusqu'en octobre 1741. Alors seulement, c'est-à-dire cinq ans après la mort de M. Le Clerc, il entreprit de lui répondre par un éclaircissement inséré dans le Mercure de France. L'abbé Prévost y répliqua et il y eut ainsi pendant quelques années échange de lettres et de réponses entre les divers savants qui prirent part à la dispute (3). En 1747, selon les Mémoires de Trévoux, le « procès » était « encore pendant » (4). Nous le croyons aujourd'hui terminé, et jugé conformément aux conclusions du P. Echard et de son ami M. Le Clerc (5).

(1) La Barre, qui dirigeait cette édition du Moréri, fait allusion a cela dans sa lettre du 5 octobre 1723 à M. Le Clerc : « On ne trouve pas bon ici qu'on rejette le témoignage de Sainte-Marthe sur l'état religieux de J. Hennuyer; » et, après avoir donné les raisons alléguées en faveur de cette opinion , il ajoute : « Je ne puis guères, après cela, refuser cet illustre Prélat à l'ordre de saint Dominique. »

(2) ïKé moires de Trévoux, avril 1744, page 702.

(3) Le Moréri de 1759 (art. Hennuyer) fournira l'indication et l'analyse des pièces auxquelles cette discussion a donné lieu. Il cite au premier rang la BibUothcque du Richelet , « où l'on trouve, dit-il, de bonnes recherches. »

(4) Mémoires de Trévoux, mai 1747, page 1131.

(5) Ainsi pensent l'éditeur de Moréri de 1759 et la Biographie universelle de Michaud , etc. Cependant, en 1842, M. Bordeaux de Prétréville écrivait encore que « la piété de Le Hennuyer est un motif qui entraine vers le sentiment des auteurs qui l'ont qualifié de dominicain » (Recherches hist. et crit. sur Jean Le Hennuyer, év. et comte de Lisieux ; Lisieux, 1842, p. 21).

L'article Mercure de la Bibliothèque du Richelet est une défense de ce Journal contre ses détracteurs, lesquels ne sont rien moins que La Bruyère, qui déclarait le Mercure « immédiatement au-dessous de rien » (i), Boileau et autres, tant anciens que modernes. M. Le Clerc apologiste du Mercure! Quel scandale, dira-t-on peut-être, ou du moins quelle témérité ! Néanmoins, avant de condamner un homme, il faut l'entendre : la justice en fait un devoir. Écoutons donc parler l'accusé.

D'abord est-il exact de dire, avec le premier auteur des additions faites au Dictionnaire de Richelet, que le Mercure « ne contient que des pauvretés, que ce que quelques petits esprits ont fait de plus mauvais ? » Pour répondre, il suffit de remarquer que « ces petits esprits » avaient nom Deshoulières, Régnier Desmarais, Fontenelle, La Monnove, Pellison, Scudéry, De Villiers, Pierre et Thomas Corneille, etc., et que « quantité de poésies d'autres écrivains leur ont mérité des prix, même à l'Académie Française. » Tous ces morceaux ont-ils perdu leur vraie valeur, et « sont-ils devenus des pauvretés, parce qu'ils ont été communiqués au public pour la première fois par le canal du Mercure? » — Ce Journal, d'ailleurs, est « en partie comme une gazette de l'histoire du temps. Il contient, sur plusieurs faits importants, plus de détails qu'on n'en saurait trouver ailleurs. » -— « Pour l'Histoire Littéraire, il y a beaucoup de menues particularités touchant les écrivains, leurs pays, leurs qualités, les dates de leur mort, etc., que beaucoup de curieux seront toujours bien aises d'y rencontrer. » Mais tant de petits contes, de petits romans, d'ailleurs honnêtes, d'aventures tragiques, de descriptions de modes, etc., déplaisent à bien des gens! Soit, mais ils plaisent à d'autres. « Chacun a son humeur et son goût, et le Mercure était fait pour instruire et divertir. Combien de traits dans les Caractères de M. de La Bruyère, qui ne sont, au fond, que des espèces d'historiettes, mais, après tout, forgées de fantaisie

(i) Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle; Des ouvrages de] l'esprit, édit. Servais, tome I, page 152.

sur un petit fond de vérité? Un portrait chargé, et ensuite hasardé par un homme de mauvaise humeur, a-t-il privilège pour passer dans la République des Lettres comme une curiosité de bon aloi, préférablement à une petite aventure plaisante, inventée par un homme d'un génie gai, surtout quand il n'y a rien qui choque les bonnes mœurs? Pour ce qui concerne les modes, combien nos savants ne sont-ils point embarrassés à rechercher celles des Grecs et des Romains? Celles de nos pères ne les valent-elles pas? (i) — D'ailleurs, on voit dans le Mercure quantité de petites Dissertations touchant les Mathématiques, la Physique, la Mécanique, la Médecine, etc., qui ont leur utilité et leur mérite. » — « Despréaux, il est vrai, blâme l'auteur du Journal d'y prodiguer son encens aux écrivains les plus médiocres. Je conviens de bonne foi que c'est un des plus grands défauts du livre; mais je pense qu'il n'est guères plus considérable que celui de tout blâmer et de tout décrier. » C'était celui de Boileau, qui — si l'on en croit Bailler, lequel voyait assez fréquemment le satirique chez M. de Lamoignon , — « déchargeait souvent son chagrin contre toutes sortes de livres, et même ne paraissait trouver bons que ceux qui sortaient de la plume d'un très-petit nombre d'auteurs d'élite (MM. de Port-Royal) qu'il semblait quelquefois réduire à l'unité, » c'est-à-dire au seul grand Arnanld! — « On ne doit point au reste, ajoute M. Le Clerc, s'imaginer que je veuille faire passer le Mercure pour un ouvrage sans défauts. Je ne prétends autre chose, sinon que c'est un livre tout comme un autre, où il y a du bon et du mauvais, et du médiocre encore plus, mais dans lequel un homme, même savant, peut trouver bien des choses qu'il ignore, et dont il ne serait peut-être pas fâché d'être instruit... Je pense que rien ne fait plus de tort au Mercure que le grand nombre de volumes dont il est composé. Il serait à souhaiter

(i) Les journaux spécialement consacres aux modes n'étaient pas encore inventés au temps de M. Le Clerc. Le plus ancien en ce genre, Le Cabinet des Modes, ne date que de 1785. Aujourd'hui, on n'en compte pas moins de cinquante-deux paraissant régulièrement dans la seule ville de Paris ! V. Annuaire de la Librairie, année 1875, in- 12.

que l'on en tirât ce qui ne se trouve point ailleurs, et que Ton en fit un bon abrégé. Mais qui est-ce qui se chargera d'un pareil travail? » (i)

Un pareil apologiste du Mercure méritait bien d'y avoir son éloge. D'ailleurs, en parlant ainsi, il était mû par un sentiment de reconnaissance autant que de justice. « Après le nombre assez grand de particularités littéraires que j'y ai puisées, dit-il, je ne pourrais sans ingratitude, ni même sans injustice, souscrire au jugement qu'on en a porté. » On en trouverait des preuves par centaines dans les ouvrages de M. Le Clerc. En voici un emprunté à sa correspondance. — « Vous me prendrez pour un Docteur en Mercure Galant, mais enfin tout sert en ménage à gens de notre métier. Jean- Antoine de Char nés , prêtre et doyen de l'Eglise collégiale Notre-Dame de Villeneuve-d'Avignon Voilà un éclaircissement à ce que vous m'avez demandé touchant cet auteur, et il est tiré du Mercure Galant, Février 1686, page 30. Vous voyez par ce petit échantillon combien la muse qui préside à la littérature nous favorise à point nommé, car je n'avais parcouru ce volume, — lequel me coûta mes trois sols il y a environ trois semaines, — que sept à huit jours avant que votre lettre du 12 de ce présent mois de Mai me fût rendue » (20 mai 1726).

Ce solliciteur, on le devine bien, était le Président Bouhier, toujours en quête de nouvelles littéraires. Peut-être ne sera-t-on pas fâché d'apprendre ce qu'il pensait aussi du Mercuré. « On est bien heureux, Monsieur, de trouver des chasseurs qui sachent lancer le gibier aussi bien que vous. Je vous rends mille grâces de vos éclaircissements sur l'abbé de Charnes. Tout méprisable qu'est le Mercure Galant, aussi bien que la Galette de Loret, on y trouve de bonnes choses et

(1) On peut aujourd'hui répondre; Marmontel, Suard, De La Place, De Bastide et de La Porte, qui, de 1757 à 1764, publièrent le Choix des anciens Mercures avec un extrait du Mercure Français ; Paris, 108 volumes, dont un de Tables; « mine très-précieuse, selon M. Hatin, et qui mériterait d'être mieux connue » (Bibliographie historique et critique de la Presse périodique française ; Paris, 1866, in-8°, p. 27).

des faits qu'on chercherait inutilement ailleurs (i). Ainsi, ce ne sont point des livres à négliger. Il serait bien à souhaiter qu'on en eût fait de pareils dans tous les temps. Combien de choses saurions-nous qui seront éternellement ignorées ? Mais puisque depuis plus d'un demi-siècle on a pris cette méthode, il faut profiter de ce qu'il y a de curieux et en laisser les bagatelles, comme vous savez très-bien le faire » (2 juillet 1726). — Aussi le même Président goûta-t-il beaucoup l'article Mercure de la Bibliothèque. « J'ai lu avec grand plaisir ce que vous dites du Mercure Galant, et j'adhère au jugement que vous en faites. Il y a longtemps que j'ai désiré comme vous qu'on en fit un abrégé sur le plan que vous donnez » (23 mars 1729) (2). La Biographie universelle de Michaud renvoie à la Bibliothèque du Richelel pour une plaisante bévue du ministre Du Moulin. « Elle se trouve dans son Antibarbare, Genève, 163 1, p. 95. Le Ministre y transcrit d'après un Missel l'Antienne du vendredi saint, qui commence (par ces mots) Ecce lignum crucis, après laquelle il y a Deus misercatur nostri... Evoae. Du Moulin ne sachant ce que marquent ces lettres E. V. O. A. E. (nos livres portent aujourd'hui E. U. O. U. A. E.) a cru que l'on chantait cela en un seul mot, et il se récrie ainsi

(1) Dans cette suite de résurrections littéraires qui se succèdent sous nos yeux , la Mu^e historique de Jean Loret , aussi curieuse que rare, ne pouvait manquer d'avoir son tour. Commencée par le libraire Pierre Jannet , qui donna le premier volume en 1857, une nouvelle édition de la Galette burlesque, comme on l'a aussi appelée, s'achève en ce moment, avec le concours de M. Ch. Livet, à la librairie Dams, laquelle a racheté et continue la collection si connue sous le nom de Bibliothèque Elyvirienne. La Mu^e historique formera 4 vol. in-8°.

(2) Tel est aussi le jugement d'un auteur moderne qui a fait des journaux français une étude spéciale et approfondie. « On fait généralement, dit M. Hatin, ou plutôt on affecte de faire peu de cas du Mercure; il est certain cependant qu'il vaut mieux que sa réputation, et il serait difficile de méconnaître le grand rôle qu'a joué dans l'histoire littéraire du xvin» siècle ce recueil célèbre qui a eu le singulier privilège d'intéresser pendant un siècle et demi une société qui n'était pas précisément sotte, qui a compté parmi ses rédacteurs les plus grand noms de la science et des lettres, qui enfin a pu sur ses bénéfices annuels servir jusqu'à 30,000 livres de pensions aux gens de lettres » (Bibliogr. Iiist. et ait. de Li presse périodique française, p. 24).

là-dessus : lequel mot, Evoae, est un mot de triomphe dont les Haches enragées et yvres se servaient en l'honneur du Dieu Bacchus. Je pense, dit M. Le Clerc, qu'il aurait ri lui-même de sa sottise, s'il eût dans la suite découvert que ces lettres son1 mises uniquement pour marquer en abrégé les derniers mots du Gloria Patri, savoir, Seculorum, Amen, et que tout le monde le sait parmi les catholiques, jusqu'aux paysans qui chantent au lutrin dans les campagnes ».

Nous ne finirions pas si nous voulions citer toutes les anecdotes intéressantes contenues dans les articles Nicole, Perachon (i), Richelieu, S. Zacharie, pape, duquel les Mémoires de Trévoux parlent fort longuement. Concluons ce chapitre par où les mêmes Mémoires terminent leur extrait , et reconnaissons de nouveau pour auteur de ces lignes le P. Oudin qui, on ne l'a pas oublié, avait reçu de M. Le Clerc un exemplaire corrigé de la Bibliothèque du Richelet. « Finissons cet extrait. Nous en avons assez dit pour faire connaître le mérite de la nouvelle Bibliothèque, qu'on peut regarder comme un trésor d'anecdotes curieuses, et de remarques savantes sur divers ouvrages. L'Auteur y paraît partout ami constant de la vérité, et bon critique; ses jugements ne sont point hasardés; il n'avance rien sans preuves. Cette Bibliothèque servira à réformer un grand nombre d'articles dans

(i) A l'article Terachon, M. Le Clerc recherchant par qui et à quelle époque Louis XIV reçut pour la première fois le surnom de Grand, mentionne une médaille gravée par Sébastien Le Clerc, d'après l'idée fournie par le P. Souhaitty, cordelier du couvent de Vire en Normandie. Ce religieux se proposait de la faire entrer dans un ouvrage qu'il n'a pas exécuté et dont il n'a jamais voulu découvrir le dessein. Au milieu de l'estampe , on voit le portrait de Louis XIV, au-dessus duquel voltige un écriteau avec une légende écrite en cette sorte : LUDoVICUs MagnUs. Au bas sont gravés huit vers avec ce titre : L'époque de Louis le Grand fixée à Vannée de J.-C. iôyi. — M. Meaume n'a malheureusement pas connu cet article qui lui eût beaucoup servi pour rectifier sur ce point Jombert et l'abbé de Vallemont. Le savant auteur de Sébastien Le Clerc et son autre (p. 77-79), y aurait appris : i° Que les lettres numérales des mots LUDoVICUs MagnUs , convenablement disposés , donnent bien MDCLVVVVI , ou en chiffres arabes 1671, ce qui explique « l'espèce de logogryphe » du P. Souhaitty, — 2° que l'estampe n'a pas été gravée en 1671, comme on pourrait

les Dictionnaires de Bayle et de Moréri, surtout si l'auteur veut bien en communiquer un exemplaire corrigé de sa main, comme celui sur lequel nous avons fait cet extrait. On y trouve beaucoup d'additions, de changements et de corrections nécessaires qui en font souhaiter une nouvelle édition, que l'on vende séparément, et que l'on puisse avoir, sans être obligé d'acheter les trois gros volumes in-folio du Dictionnaire de Richelet » (Mém. de Trcv. Dec. 173 1, p. 2120).

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