‹ Vie, écrits et correspondance littéraire de Laurent Josse Le ClercChapitre 61 sur 70 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

M. LE CLERC PUBLIE SA « LETTRE CRITIQUE SUR LE DICTION- NAIRE DE BAYLE ». — IDEE ET APPRECIATIONS DE CET OUVRAGE.

Vers la Toussaint de 173 1, M. Le Cbrc résolut de publier sa Lettre critique sur h Dictionnaire de Baylc (1). Après l'avoir revue, augmentée et enrichie d'une Préface, il la livra à l'imprimeur, et elle parut dans le courant du mois d'avril ou de mai 1732 (2). C'est un in- 12 de xxn-456 pages. Il fut imprimé à Lyon, ou plus probablement à Trévoux, quoique le frontispice porte la rubrique de La Haye (3). A la fin, on lit la date de « septembre 1725 , » qui est celle de la copie faite par M. Le Clerc sur le premier original envoyé à Mathieu Marais et au Président Bouhier.

(1) Lettre de M. Le Clerc au Président Bouhier, du 7 juillet 1752. — Œttmger {'Bibliographie biographique universelle; Paris, 1866, tom. II, col. 1953) nomme à tort l'auteur Jean Le Clerc.

(2) « On doit m'apporter aujourd'hui (29 mars 1732) la dix-septième feuille à corriger. Il n'y en aura que deux par delà... J'espère que le tout sera terminé avant quinze jours » (Lettre au Président Bouhier).

(3) Le Catalogue des livres de Perret (Paris, 1776, n° 4032) dit l'ouvrage imprimé à Trévoux pour La Haye. Cette version nous semble bien autorisée par la similitude de papier et de typographie qui parait exister entre la Lettre et les Mémoires Je Trévoux. De plus, les deux ouvrages se vendaient à Lvon et à Paris chez les mêmes libraires {Remarques critiques sur Bayle, art. Abelli , Beda). Enfin cette hypothèse explique fort naturellement comment les Mémoires ont pu, dans leur cahier même de mai 1732 (p. 922), annoncer le livre de M. Le «Clerc, donner les initiales du nom de l'auteur, et ajouter ces paroles : « L'écrivain de cette Lettre critique l'a écrite avec tant de réserves et d'égards que l'on ne voit pas pourquoi il marque son livre de La Hâve. »

Ce savant magistrat eut bientôt entre les mains le texte imprimé, qui lui fut porté par le P. Guichard, carme de Dijon. L'envoi était accompagné d'une lettre où nous voyons les critiques dont ce livre était déjà l'objet dans la ville de Lyon. Excités ou enhardis par la censure que le Nouvelliste du Parnasse avait faite de la Bibliothèque du Richelet, quelquesuns disaient qu'à la vérité on trouvait « bien des choses curieuses » dans ce que M. Le Clerc donnait au public, a mais qu'on y remarquait aussi bien des inutilités. » Selon d'autres, « il n'y avait ni tour ni élévation dans le style » de l'auteur qui répondait que, vu la nature de son ouvrage, il lui suffisait « de ne pas faire de solécismes. » Enfin, une troisième classe de censeurs aurait préféré voir le critique « attaquer Bayle sur les matières qui concernent la religion, et particulièrement sur les controverses agitées entre l'Église Romaine et les communions séparées. En un mot, concluait M. Le Clerc, il n'y a aucun moyen de satisfaire tout le monde » (2 juin 1732) (1).

Les critiques de Paris, ceux de nos jours surtout, firent écho aux critiques de Lyon. « Ouvrage rempli d'érudition, dit Quérard, parlant de la Lettre critique, mais de beaucoup

(1) Après avoir exprime ses rcmercîments et son regret de voir la Lettre critique imprimée sur de si mauvais papier, le Président Bouhier poursuit eu ces termes : « Pour ce qui est des jugements qu'on en fera, vous jugez bien qu'ils ne seront pas uniformes. Vous savez que pro capta lectoris habent sm fata libctli. Vous n'aurez déjà plus affaire au Nouvelliste du Parnasse, car il est muet depuis le mois de mars, et, comme il y a apparence que quelque autorité supérieure lui a imposé silence , il y a apparence aussi qu'il ne reprendra plus son métier de Nouvelliste, ou plutôt de censeur des plus cyniques. A l'égard des autres, s'ils font de bonnes réflexions, vous en profiterez ; sinon, vous irez toujours votre chemin. Vous avez bien dû vous attendre que ceux qui n'aiment pas les minuties qui concernent les gens de lettres ne goûteraient pas votre ouvrage. Mais, par la même raison, ils doivent rejeter la moitié du Dictionnaire de Bayle, qui n'est remplie que de choses pareilles. Il est vrai qu'il y aurait plus d'utilité pour les savants que vous combattissiez plusieurs propositions plus que téméraires de Bayle. Vous en êtes assurément très-capable, mais cela demande plus de loisir que vous n'en avez et une assiduité au travail que vous ne sauriez guères donner » (27 juin 1732).

d'observations minutieuses, et de recherches sans intérêt par leur importance » (1). Mais M. Le Clerc répondait fort bien dans ses Remarques critiques sur le Dictionnaire de tBayîe (art. Junius, 70) : « Bien des gens diront qu'ici et dans plusieurs autres endroits je m'amuse à des bagatelles, cela est très-vrai, mais ce que je puis assurer aussi, c'est que je ne corrige pas une seule de ces minuties que Bayle lui-même n'eût corrigée en pareil cas, s'il les eût aperçues dans les auteurs dont il citait quelque chose. Il n'en coûte rien d'être exact quand on le peut, et de faire remarquer aux autres, quand l'occasion s'en présente, les petites inexactitudes que tout homme doit éviter )> — « La vérité est si aimable, disait le P. Lelong à Malebranche qui lui reprochait en badinant les mouvements qu'il se donnait pour découvrir une date ou quelques anecdotes, la vérité est si aimable qu'on ne doit rien négliger pour la découvrir, même dans les plus petites choses » (2).

M. Le Clerc devait aussi à Mathieu Marais un exemplaire de sa Lettre. « Car, encore que son nom ne soit pas à la tête, disait le Président Bouhicr, il n'en est pas moins vrai qu'elle lui est adressée » (27 juin 1732). — « Je consens

(1) La France Littéraire , art. Le Clerc. — Chaudon dit la même chose des Remarques sur le Dictionnaire de 'Bayle imprimées en 1734 : « Il y a quelques minuties dans sa critique : mais on y trouve des observations judicieuses et solides » (Nouv. Dict. hist., art. Le Clerc). — La Biographie universelle de Michaud porte sur l'ensemble des écrits de M. Le Clerc ce jugement : « Les recherches de l'abbé Le Clerc sont en général curieuses; sa critique est judicieuse et exacte ; mais on peut lui reprocher d'être trop négligé dans son style, et de descendre souvent à des détails trop minutieux » (art. Le Clerc). — Aux critiques d'hier et d'aujourd'hui on peut opposer le Journal des Savants qui disait, à propos des Remarques sur le Dictionnaire de Bayle publiées par l'abbé Joly, et, en très-grande partie, empruntées à M. Le Clerc : « Ses corrections ne sont pas, à la vérité, toutes également importantes. Elles ne roulent la plupart que sur des défauts d'exactitude que la nature de l'ouvrage et la disette de livres où était Bayle peuvent en quelque manière excuser. Mais elles sont toutes utiles à ceux qui cherchent à connaître la vérité jusque dans les plus petites circonstances » (Année 1748, édit. in-40, p. 729).

(2) Bibl. hist. de la France,, édit, Je 1768, tom. I, p. xxiv.

volontiers, répondit aussitôt M. Le Clerc, que vous en fassiez tenir une à M. Marais quand vous trouverez une occasion favorable. J'ai fait en sorte que l'on ne pût deviner celui à qui elle est adressée,, craignant que peut-être M. Marais ne s'en offensât. Je ne veux me brouiller avec personne, la paix me paraissant un des biens des plus souhaitables dans ce monde » (i).

Sans tenir compte de cette délicatesse, Marais accueillit, en 1732, la lettre imprimée, comme il avait accueilli la lettre manuscrite en 1725. Il n'aurait jamais cru que M. Le Clerc « fit imprimer tout ce fatras » (2). Il y a cependant « trouvé de bonnes choses, mais il les faut tirer de l'abîme. » — « Je ne le crois pas, ajoute-t-il en parlant de l'auteur, si bon que vous pensez, car ce ne peut être que méchamment qu'il me dit qu'il ne m'écrit pas ordinairement de nouvelles littéraires, mais qu'il en a une qui vient à propos, et cette nouvelle est un portrait affreux de Bayle, qui est dans les Lettres des Anglais

et des Français (3) Il se plaint que je ne lui ai pas répondu;

mais il peut s'attendre qu'en Hollande et en Angleterre Bayle aura encore des amis qui lui répondront, car pour moi je lui promets un beau silence )) (4).

(1) Lettre au Président Bouhier, du 7 juillet 1732. — Voilà l'homme qu'on nous représente cependant comme un critique fâcheux, bilieux, troublant par une lettre critique de $j) pages la quiétude d'une admiration, qui, connue un jeu sacré, ne s'éteint jamais, sans cesse renouvelée par de nouvelles beautés découvertes en ce Dictionnaire oh « tout est » selon Marais {Mathieu Marais, par M. de Lescure; journal , t. I, p. 47) !

(2) Lettre du 16 juin 1732. Journal, tome IV, page 374.

(3) Marais a donc enfin rencontré un grain de sel dans la Lettre critique ! Alors de quoi se plaint-il aujourd'hui, lui qui disait en 1723 : Non est in taulo corpore mica salis 1 Le tour de M. Le Clerc est en effet fort méchant , et le coupable est d'autant moins digne d'excuse, qu'il avait bien prévu (p. 453) que son antagoniste lui saurait « fort mauvais gré de lui avoir transcrit le passage en son entier! » — L'auteur anonyme des Lettres des Anglais, etc., est Beat Louis de Murait, né à Berne. Voir sur son ouvrage les Mémoires de Trévoux, juin 1726, page 1060 et suiv., et V Apologie du caractère des Anglais et des Français, ou Observations sur le livre intitulé : Lettres... (par l'abbé Desfontaines et le P. Brumoy, jésuite), Paris, 172(1 , in-12.

(4) Lettre du 18 juillet 1732. Journal, tome IV, pages 387, 388.

Marais ne fut pas, néanmoins, aussi sévère qu'il se l'était promis. Vaincu par les remontrances du Président, qui lui avait fait « un portrait excellent de notre abbé » (1), l'avocat Parisien se laissa fléchir et écrivit une lettre qui ne nous a pas été conservée, mais dont il donne un abrégé dans celle qu'il adresse à Bouhier le 2.\ juillet 1732 (2). Il y ajoute même ce qu'il aurait pu, mais n'a pas voulu dire, montrant ainsi une fois de plus qu'il était, comme l'a observé M. de Lescure, doué « d'une franchise qui n'exclut pas la prudence » (3) , ajoutons, d'une réserve et d'une politesse dont il s'affranchissait un peu trop lorsqu'il s'entretenait de M. Le Clerc avec le Président Bouhier.

Les paroles de Marais ne détournèrent pas M. Le Clerc du dessein, exprimé dans sa Lettre, de continuer sa critique du Dictionnaire, et il ne craignit pas de le dire dans sa réponse (4). Toujours plein de cette charité qui ne pense point le mal, il reçut la lettre de Marais avec un contentement qu'il témoigna

(1) Toutefois, en homme habile, le Président a soin de ne pas heurter les préjugés de Marais, qu'il partage peut-être, mais à un degré inférieur. «Je suis bien aise, dit-il, que vous ayez reçu la lettre de l'abbé Le Clerc. Vous avez raison de dire qu'avec toute sa critique, il n'ôtera pas à Bayle sa réputation ; elle lui est trop justement acquise. D'ailleurs si, dans ses écrits, il y a par-ci par-là quelque venin caché, c'est de ce venin qui plaît et dont on ne saurait se défendre (!). Les hommes s'embarrassent moins des choses vraies que des choses agréables , magna pars amanilaks quarimus. Or, c'est ce qu'il ne faut pas chercher dans son censeur, qui jette bonnement sur le papier tout ce qui lui vient en pensée, et qui, par là, s'est attiré le titre de barbouilleur de papier. Pour de la malignité, je vous assure qu'il n'en a point, et qu'il est l'Israélite de l'Évangile. Son goût s'est tourné à la recherche de certains faits historiques qui, dans le fond, ne blessent personne. S'il rencontre juste, profitons-en; s'il se trompe, je vous réponds qu'il ne se fâchera pas contre ceux qui le redresseront. Mais vous avez grande raison de laisser ce soin à d'autres, qui, apparemment, ne manqueront pas! Le bon homme paraît résolu de poursuivre Bayle par toutes les lettres de l'Alphabet. Si cela est, nous aurons encore plusieurs volumes de sa façon » (22 juillet 1732).

(2) Journal , tome IV, pages 388, 389.

(3) Journal, tome I, page 67.

(4) Lettre de Marais à Bouhier, du 11 août 1732; Journal, tome IV, page 396.

au Président Bouhier, lequel, à son tour, en fit part à Mathieu Marais (i). Mais celui-ci, mieux instruit de ses propres dispositions, trouva, — qu'on nous passe le mot, — qu'il n'y avait vraiment pas de quoi être si satisfait. « M. l'abbé Le Clerc, dit-il, a en ver l\i bien de la boulé d'être content de ce que je lui ai écrit; je l'aime de cette humeur; mais je crains qu'il ne dise dans quelque Préface que je l'ai exhorté à ces infolios qu'il va faire » (2).

Paris, où Marais écrivait ces paroles et d'autres beaucoup plus fortes (3), Paris possédait à la même époque un Toulousain, nommé Devèze, employé dans l'exercice des fermes. Il travaillait à une Bibliothèque des écrivains nés en Languedoc (4), laquelle, le 6 août 1733, n'était « pas fort avancée » (5), et qui probablement n'a jamais vu le jour. M. Le Clerc s'était sans doute adressé à lui pour en obtenir des éclaircissements sur quelques auteurs nés dans cette province du Midi, car les lettres de Devèze contiennent plusieurs détails sur Ménard, sur Cnjas, sur Gainon, etc. Comme il n'avait pas pour Bayle le même culte que Marais, il pensait aussi différemment sur son critique. La Lettre n'était pas encore en vente à Paris le 18 avril 1733. Aussi Devèze, à cette date, exposc-t-il à M. Le Clerc l'impatience où il est de lire son ouvrage. « Votre libraire de Lyon a bien tort de ne pas nous envoyer votre lettre contre Bayle. Je serais tout à fait curieux de la

(1) « Le bon abbé Le Clerc a été très-content de votre lettre et se félicite de ce que vous lui avez mandé que sa critique vous faisait trouver Bayle encore plus admirable. Ne conviendrez-vous pas à présent du portrait, ut melior vir non atius quisqiiam » (16 août 1732)? Oui, meilleur, ou au moins plus droit, que le Président Bouhier lui-même, lequel, dans ses lettres a Marais, contredit trop souvent ses lettres a M. Le Clerc, mais ne fait que mieux ressortir la « candeur » et la « simplicité » du « bon homme » (Lettre à Marais, du 4 juin 1729). Par où aussi il justifie ces mots que nous écrivait un ami , après avoir lu notre manuscrit : « L'égoïste Président ne savait pas aimer celui dont il savait si bien se servir. »

(2) Lettre du 18 août 1732. ] ou nuit , tome IV, pages 401, 402.

(3) Y on Journal , tom. IV, p. 424, 474, 487, 529.

(4) Remarques critiques sur le Dictionnaire de HayU, art. Gamon.

(5) Lettre de Devèze à M. Le Clerc.

voir, sachant depuis longtemps combien vous êtes versé dans la belle littérature, et qu'il y a infiniment à profiter de vos ouvrages ».

La lecture du livre confirma Devèze dans ces sentiments. Il écrivit à l'auteur le 6 août 1733.

« J'ai eu l'honneur de voir Mademoiselle votre sœur qui a eu la bonté de me remettre l'exemplaire dont vous aviez bien voulu me gratifier. Je vous en fais mes très-humbles remerciments, à quoi j'ajouterai , mais sans compliment, que j'ai été très-satisfait de cette critique, tant pour la grande littérature qu'elle renferme , que pour la justesse et la solidité des observations. Les articles de Govéa , de Cavet , de Raymond, etc., sont presque épuisés, et je trouve ces deux derniers parfaitement bien défendus contre ce que Bayle en a dit. Vous ne le redressez pas moins bien sur tout le reste, et cette critique que vous ne nous donnez que comme un essai, nous annonce un ouvrage qui , s'il ne réduit pas en poudre ce gros Dictionnaire critique tant accrédité, diminuera au moins des trois quarts la grande réputation qu'il s'est faite. Je suis surpris que votre lettre soit si peu répandue ici ; c'est qu'elle n'est pas connue comme elle mérite de L'être. J'en parlerai à quelques libraires et j'emploierai volontiers mes soins pour qu'elle ait plus de succès. Je ne comprends pas, au reste, comment, autant occupé que vous l'êtes par les diverses fonctions de votre état , vous avez pu trouver assez de loisir pour entreprendre une critique aussi vaste et aussi détaillée , qui seule occuperait la vie d'un homme. Mais il y a des gens privilégiés qui savent venir à bout des plus grandes-difficultés , et vous êtes de cette classe, vos ouvrages en sont la preuve. »

Au mois de mars de la même année 1733, le Journal des Savants avait donné une analyse étendue de la Lettre critique qu'il dit être décisive contre Bayle (1). Il nous reste à nousmême à faire connaître cet ouvrage, mais en nous renfermant dans des bornes plus étroites. Commençons par la Préface qui contient un jugement du Dictionnaire de 'Bayle , et signale en

(1) On lit dans la Tabte du Journal des savants, tom. X, p. 234 : « Cette Lettre a été insérée dans l'édition du Dictionnaire de Bayle faite à Trévoux en 5 volumes in-folio ». Insérée n'est pas tout-à-fait exact. Les Remarques critiques sur différents articles du Dictionnaire de 'Bayle résument et complètent souvent la Lettre à laquelle elles renvoient quelquefois pour de plus amples développements, mais elles ne la reproduisent pas.

même temps à notre attention les articles principaux de la Lettre critique.

« Le but général que je m'y suis proposé, dit M. Le Clerc, a été de démontrer qu'il n'était point difficile de surprendre 'Bayle en faute. Le nombre très-considérable d'articles au sujet desquels je le censure, me met en droit de dire avec confiance que 'j'ai rempli mon projet. Un nombre de fautes bien marquées dans un livre, est un très-grand préjugé qu'il y en a beaucoup d'autres » (p. vin).

« Je me suis attaché à démontrer, que Bayle n'était rien moins qu'un critique toujours uniforme dans ses principes, toujours équitable, toujours disposé à rendre justice au Catholique comme au Protestant, en un mot,: un critique sans prévention. Ce qui m'a déterminé à tant- insister là-dessus, c'est que j'ai vu bien des gens qui s'imaginent que Bayle n'était pas dansle fond de l'âme assez zélé protestant pour avoir été susceptible de ce qu'on appelle préjugé de parti. D'ailleurs l'impartialité était , de toutes les qualités nécessaires à un bon critique, celle dont Bayle se croyait le mieux pourvu. Son docte ami qui, pour être aussi le mien, n'en était pas moins mon antagoniste, en pensait tout comme lui. C'était donc pour moi une obligation capitale de démontrer le contraire. Je me flatte de l'avoir fait dans les longs articles que j'ai donnés de La Muletière, de 13eda, de Farei , de Cayet , de Retnond, de Hé^e, etc. La preuve de la partialité de Bayle y est complète, aussi bien que celle de son étrange instabilité dans ses propres principes a (p. ix-xl).

« Ces mêmes articles de TSeda, de La 3\CtUctière, de Cayet et de Réuiond , où j'ai fait voir, en les approfondissant, que Bayle y était en faute d'un bout à l'autre, prouvent aussi très-clairement qu'à ne considérer simplement son Dictionnaire que par rapport aux dates, aux faits, etc., il s'en faut bien qu'il soit aussi bon et aussi exact que ses admirateurs veulent nous le persuader. Les bornes étroites où j'ai été contraint de me renfermer ne m'ont pas permis de faire entrer dans ma Lettre beaucoup d'articles où il n'y eût que de ces sortes de fautes à critiquer. Cependant, celui de Le Feue, où j'en marque une douzaine, celui des Govéa, où j'en reprends une vingtaine, et les autres articles plus courts, où je relève plus ou moins de fautes de cette espèce, forment nécessairement de grands préjugés contre l'exactitude prétendue générale de ce gros Dictionnaire » (p. xi-xii).

« Je n'ai point touché aux traits qui tendent à favoriser l'athéisme... Je persiste à dire que, quoi qu'il en soit des sentiments que Bayle avait dans le cœur sur le fait de la religion , son livre a fait bien des impies. Cela suffit pour le faire regarder comme un ouvrage pernicieux » (p. xx).

M. Le Clerc consacre les trente-six premières pages de sa Lettre à justifier les critiques qu'il avait faites de Bayle dans ses Remarques sur Moréri, aux articles Goulart, Bosquet, Martini, Jarrige, Le Brun, Le Févre d'Étaples. Il apporte jusqu'à sept preuves pour prouver que ce dernier ne fut pas Docteur de Sorbonne, ni par conséquent dégradé. Aussi le Dictionnaire de Moréri de 1759 renvoie-t-il à la Lettre critique pour la discussion approfondie de ce fait.

Ensuite M. Le Clerc poursuit sa critique « sur nouveaux frais » et montre brièvement que, au mot Abbaille, Bayle accuse à tort le P. Labbe de plagiat. L'article Milletiére ne remplit pas moins de soixante pages. Dès 1723, il avait été communiqué en manuscrit pour la correction du Dictionnaire de Moréri, et il est cité par le P. Nicéron dans ses Mémoires (T. XLI, p. 328). Ce qui est dit à'Amyraut et de Cayet est loué par le Journal des Savants (1). L'article de Cayet, déjà assez étendu dans les Remarques sur le Dictionnaire de Moréri, reparaît ici corrigé et augmenté, parce qu'on n'en a fait presque aucun usage dans l'édition de ce Dictionnaire, donnée en 1725. Celle de 1759 le cite comme œuvre de l'abbé Joly qui, dit-on, « a solidement réfuté Bayle. » Enfin, il résulte assez clairement des recherches faites par M. Le Clerc et par ses amis, le P. Echard et l'abbé Salmon, que Louis Abelly, Evoque de Rodez, ne fut jamais Docteur de Sorbonne, comme l'ont avancé plusieurs écrivains (2).

(1) Décembre 1748, in-40, pages 732-733. — A la vérité, ces éloges sont adressés à l'abbé Jolv, mais les articles loués sont empruntés textuellement à M. Le Clerc. Cette observation s'applique également à ce que le même journal dit à propos de l'article Beda, dont il sera parlé au chapitre suivant.

(2) Le docte et pieux M. Paillon (Vie de M. Otier, 4c édit., t. III, p. 541) croit cependant la difïïculté tranchée par une lettre où D. Placide Roussel , écrivant à Abelly, lui donne le titre de Docteur de Sorbonne. Mais cela prouve seulement que le prieur de l'abbaye de Saint-Germain était dans cette opinion, et ne détruit pas les preuves si fortes apportées par M. Le Clerc (Lettre critique, p. 297), lui aussi souvent décoré par ses amis du nom de Docteur, quoiqu'il ne fût que Licencié. Ajoutons que Collet appuie son sentiment en cette matière sur l'autorité de M. Le Clerc, qu'il appelle un « auteur éclairé » (Vie de saint Vincent de Paul, Nancy, 1748, t. I, p. V, ix).

Mais l'article le plus considérable par son étendue, et le plus remarquable par la vigueur de la discussion et l'érudition qu'il révèle dans l'auteur, c'est incontestablement l'article de Florimond de Rcmond. Aussi M. Le Clerc ne craignait-il point d'assurer le Président Bouhier qu'il en serait content (29 mars 1732) (1). Le P. Oudin trouva « l'endroit bien rempli » et la Lettre entière « augmentée et embellie de plusieurs remarques curieuses » (6 juillet 1732). Cet article est également cité par la Biographie universelle (art. Rainond) et par la Bibliothèque des Ecrivains de la Compagnie de Jésus (art. Richcôme'). Mais le plus bel éloge que nous en connaissions a pour auteur M. Léonce Couture. Rendant compte d'un Essai sur Florimond de Rèmond, publié en 1867 par M. Tamizey de Larroque, il dit ces paroles remarquables, qui termineront dignement ce chapitre :

« Raymond est mort entouré d'estime et de sympathie. Les faits qu'on a articulés contre lui ont été réfutés avec un plein succès par Laurent Josse Le Clerc dans sa judicieuse et savante Lettre critique sur le Dictionnaire de Bayle (1732), et cette apologie aurait dû réhabiliter Raymond, surtout depuis

(1) Le Président en témoigna sa satisfaction à l'auteur le 27 juin suivant. « L'article de Rcmond, dit-il , ainsi que plusieurs autres, surtout ceux de Le Févre, La Mitleticrc et Cayct , sont très-curieux et pleins de recherches qui doivent faire plaisir a ceux qui aiment les particularités littéraires. » — Le baron de La Bastie portait le même jugement. « Il y a peu de jours, écrivait-il le 3 octobre 1732, que mon père m'a apporté l'exemplaire de votre Lettre critique que l'abbé de Cabanis lui a fait remettre. Je l'ai lue avec grand plaisir... L'article Rcmond est bien traité. » — Pierre-Paul-François-Toussaint de Cabanis, dont il est ici parlé, naquit à Carpentras le 23 septembre 1691, et mourut supérieur du Séminaire de Saint-Charles d'Avignon, le 3 janvier 1756. On lui doit une édition plusieurs fois réimprimée du Manuel des cérémonies Romaines. Une autre lettre du baron de La Bastie à M. Le Clerc contient, à la louange de M. de Cabanis, un témoignage que nous sommes heureux de publier. « On m'a dit que notre nouvel Evoque (Dominiquc- Joscph-Malachie d'Inguimbert, Évêque de Carpentras) voudrait bien porter M. l'abbé de Cabanis à être son grand-vicaire, mais je crois que celui-ci ne voudra pas l'accepter. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le diocèse applaudirait à ce choix , et que nous sommes tous d'accord que nous n'avons point d'ecclésiastique qui ait autant de mérite » (9 juillet 173)).

qu'elle est passée textuellement dans un ouvrage assez répandu, les Remarques critiques sur Bayle de l'abbé Joly. Aujourd'hui, et à cette place, je ne dirai pas comment il est prouvé que le dicton infamant appliqué à Florimond de Raymond, judicat sine conscient id , scribit sine scient id, et adificat sine pecuniâ, ne doit retomber que sur Burnet, qui en est, au moins quant au point le plus grave, le véritable inventeur. Je renverrai les curieux à Y Essai de M. Tamisey de Larroque, et pourtant je les préviendrai qu'ils feront bien de lire aussi la discussion plus minutieuse de Josse Le Clerc ou de Joly, son plagiaire. La preuve que le nouveau biographe de Raymond, dans son extrême répugnance à refaire ce qui était déjà fort bien fait, a glissé un peu trop vite sur ce point, c'est qu'il n'a pas été parfaitement compris d'un critique pourtant fort attentif. M. Gaston Paris (Rrvuc critique du 8 juin 1867) lui a reproché d'avoir oublié une grave accusation dirigée par Bayle contre Ravmond; il ne l'a pas oubliée du tout, mais il a ramené le fait, entièrement défiguré par Burnet (que Bayle a suivi), à sa vraie nature, sans rendre compte de tout le travail critique accompli en ce sens par Le Clerc, son docte devancier. La lecture de ce dernier ne permettra pas même de dire, avec le consciencieux rédacteur de la Revue critique, que les accusations dirigées contre Ravmond sont aussi difficiles à réfuter qu'à prouver » (Revue de Gascogne, 1868, t. IX, p. 503, 504).

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