REMARQUES CRITIQUES SUR DIVERS ARTICLES DU DICTIONNAIRE DE BAYLE
Deux mois environ après la publication de la Lettre critique, l'attention de M. Le Clerc fut détournée du Dictionnaire de Bayle pour être reportée sur celui de Moréri. Il écrivait en
effet de Lyon au Président Bouhier le 7- juillet 1732 : « Madame Boudet, ci-devant libraire à Lyon, aujourd'hui mariée à Paris avec Coignard le fils, est ici, et je lui ai promis de lui fournir pour la fin de ce mois mes nouvelles corrections pour le Moréri, et cela m'occupe presque entièrement. C'est pour les deux volumes de Supplément au nouveau Moréri de. l'édition de cette année 1732. Ils comptent imprimer ce Supplément en deux volumes in-folio, et le commencer vers la fin de septembre. Je leur fournirai un assez grand nombre de corrections, mais fort peu d'additions ». Il fallait citer ces paroles, pour confirmer par le propre témoignage de M. Le Clerc un fait qui, affirmé d'abord par le Mercure (1) et par l'abbé Goujet dans la Préface du Supplément de 1735 (2), a été pourtant nié par le Supplément de 1749, ainsi que par l'édition de 1759 du Dictionnaire historique de Moréri (art. L. J. Le Clerc) (3).
M. Le Clerc revint bientôt, et fut tout entier, à celui de Bayle. Dans sa pensée , la Lettre critique était le commencement d'une série de Remarques qu'il se proposait de publier successivement. « Si elle est favorablement reçue, disait- il dans la Préface, je continuerai ma critique, mais en ce cas, je ne le ferai plus en forme de Lettres. Je suivrai l'ordre alphabétique de Bayle, et je discuterai, en leur rang
(1) « Il ne laissa pas encore d'avoir quelque part au nouveau Supplément de Moréri imprimé en 1733 » (Mercure de France, février 1737, p. 272^.
(2) « M. l'abbé Le Clerc qui cultive les lettres avec succès à Lyon , nous a envoyé plusieurs remarques utiles » ( Supplément au grand Dictionnaire historique de Moréri ; Paris, 1735, Avertissement).
(3) Les Remarques de M. Le Clerc ayant été fondues dans le Dictionnaire de Moréri , il ne sera pas hors de propos d'indiquer ici les éditions et traductions qui ont été faites de cet ouvrage à partir de 1725. — Râle, 173 1, 6 vol. in-iol. — Paris, 1752, 6 in-fol. — Amsterdam, 17)0, 8 in-lbl. — Paris, 1759, 10 in-fol. — Traduit en Anglais, en Allemand (Bâle); en Espagnol , Paris, 1753, 10 in-lbl. ; en Italien , Rome, 1720, | in-fol. — « Actuellement, 'dit l'éditeur de 1759, quatre Jésuites, dont deux demeurant à Turin et les deux autres à Florence, en font une traduction en Italien qui s'imprime à Nice, et doit former douze volumes in-folio ». Mais ce projet parait n'avoir pas été exécuté.
les articles où je trouverai quelque chose à corriger. Ainsi, le premier volume que je donnerai portera simplement ce titre : Remarques critiques sur la lettre A du Dictionnaire de Bayle. Le second sera sur les trois lettres suivantes, et ainsi de suite. Je mettrai dans chacun de ces volumes les articles que j'ai touchés dans ma lettre, mais seulement en y ajoutant un renvoi, à moins que ce ne soient des articles où j'aurai quelque chose de nouveau à ajouter » (p. xxi-xxn).
Persuadé, par ses observations personnelles, de l'utilité de son entreprise pour détromper le public trop favorable à un livre dangereux, M. Le Clerc était encore encouragé à la poursuivre par ses amis et par les personnages de son temps les mieux ptacés pour découvrir les besoins de leur époque. « On connaît assez les ouvrages de Bayle, lui écrivait l'abbé Papillon, et on les connaît même trop, car il n'y a point d'auteur qu'on lise plus. Il se trouve entre les mains des personnes qui aiment le moins les livres. C'est un malheur qu'on ne saurait trop déplorer. 0 tempora, ô mores! »
Vraies le 14 novembre 1727, ces paroles l'étaient davantage encore dix ans plus tard, en 1737, lorsque le P. Charles de Neuville, prêchant l'Avent à la Cour, faisait de Bayle et de son œuvre un portrait que Marais eût certainement trouvé affreux, et qu'il faut lire dans le sermon sur le Scandale prononcé par le célèbre Jésuite (1). Déjà, en l'année 1732 à laquelle nous sommes parvenus, « plusieurs écrivains s'appliquaient à réfuter le livre de Bayle chacun selon son point de vue » (2), et M. Le Clerc était pareillement sollicité de concourir pour sa part à cette œuvre d'utilité publique. Voici en effet ce qu'il écrivait au Président Bouhier le 7 juillet de la même année.
« Je ne sais, Monsieur, si je vous ai mandé que M. Regnauld (3), grand vicaire de Paris, qui ne savait pas que
(1) Sermons du P. Ch. Frey de Neuville; Paris, 1776, 10m. I, p. 3 50-3 54.
(2) Mémoires de Trévoux, mai 1732, p. 923.
(3) Nicolas Regnauld, prêtre du Diocèse de Châlons; Chanoine de la Sainte-Chapelle le 18 janvier 1730, de Notre-Dame de Paris, le 17 septembre 1737; Grand Archidiacre de Paris, le 13 janvier 1738; abbé de
j'eusse fait imprimer ma Lettre, me demanda vers Pâques ce que je pouvais avoir de Remarques sur Bayle, et cela pour un savant de ses amis qui a entrepris de faire une critique du Dictionnaire du même Bayle. Je lui mandai qu'il s'y était pris un peu trop tard, et que me trouvant engagé, je ne pouvais plus reculer, ni conséquemment donner à d'autres le peu que j'avais à ce sujet, et qui me devenait absolument nécessaire. Je lui ajoutai qu'apparemment cet autre critique de Bayle le prenant particulièrement sur la Religion, nous ne nous rencontrerions guères, et que mon ouvrage ne ferait nul tort au sien » (i).
« Msr l'Evèque de Clermont, avec lequel j'ai eu l'honneur de faire connaissance depuis ma Bibliothèque du Ricbclet, m'a écrit qu'il était fort content de ma Lettre, et il m'exhorte trèsfort à poursuivre mon dessein (2). J'ai marqué à M. Papillon les articles de la lettre A qui doivent remplir le premier et
Boulencour; Vicaire-général et Officiai de Paris; mort le 22 août 1761, âgé de 78 ans.
(1) « Je n'ai point eu de réponse à la lettre que j'avais écrite à M. Regnauld pour lui faire savoir que je ne pouvais communiquer mes Remarques manuscrites sur Bayle. Je l'avais prié de m'apprendre quel était le savant qui courait dans la même lice que moi » ( Lettre au Président Bouhier, du
9 août 1732).
(2) L'Évêque assis alors sur le siège de Clermont était l'illustre Jean- Baptiste Massillon, né à Hyères le 24 juin 1663, entré à l'Oratoire le
10 octobre 1681, nommé à l'Évêché de Clermont le 6 novembre 171 7, sacré le 21 décembre suivant, et mort le 18 septembre 1742. M. Tamizey de Larroque a donné dans le Potybibtion (tom. VII, p. 102-104) une Notice Bibliographique des écrits composés sur le célèbre orateur. Entre tous ceux qui ont paru de nos jours, V Etude de Madame de Marcey a été justement admirée pour la sûreté et l'étendue des recherches, la délicatesse et la profondeur de l'analyse, la finesse des réflexions, l'art des heureux rapprochements et des aperçus charmants et ingénieux , aussi bien que pour les grâces et la chaleur du style... Après une interruption de six années, cet écrivain distingué a enfin repris la plume, et son Massillon bviqtu fait aujourd'hui, comme autrefois son Massillon Orateur, les délices des lecteurs privilégiés du Contemporain , en attendant le jour, qui ne peut plus tarder beaucoup, où, sous la forme de grands et beaux volumes, l'un et L'autre deviendra la possession du vrai public.
prochain volume que j'espère faire imprimer vers la fin de cette année. Je ne doute pas qu'il ne vous en ait communiqué la liste. Si vous aviez, Monsieur, quelques choses sur ces articles ou sur d'autres (de la même lettre), vous me feriez plaisir de me les communiquer... Montalant, libraire à Paris, a écrit a mon libraire que l'on est si prévenu à Paris en faveur de Bayle, que plusieurs savants, à qui il offrit ma Lettre critique, ne voulurent pas même la regarder... Dans l'occasion, je toucherai quelques points de religion, mais légèrement » (1).
Au mois d'août 1732, M. Le Clerc abandonna le projet de publier séparément ses Remarques. Le libraire Ganneau réimprimant alors le Dictionnaire, « des personnes d'autorité, dit M. Le Clerc, souhaitèrent que l'on joignît à cette édition des remarques critiques, mais courtes, précises, modérées. L'édition était déjà à moitié faite lorsqu'on s'est adressé a moi pour m'engager à ce travail. Je n'ai eu que deux mois et demi, ou environ, pour chaque volume. Les gens du métier concevront sans peine qu'il ne m'était pas possible, en si peu de temps, d'ajouter beaucoup de nouveau aux remarques que j'avais préparées de longue main, et que je comptais donner peu à peu au public sans me presser. » Ces paroles sont tirées des Remarques sur le quatrième volume (art. Marets). Pour le cinquième, M. Le Clerc dut encore plus se hâter. « Il est bon qu'on sache, dit-il, qu'il m'a fallu terminer cette cinquième partie de mes Remarques dans l'espace de six semaines, et même moins. Ainsi, je me suis trouvé contraint à rédiger les Remarques que j'avais faites il y a déjà quelques années, et j'ai été dans une véritable impuissance d'y en ajouter de nouvelles, a la réserve de quelques-unes assez courtes, qui
(1) Le Président Bouhier ayant communiqué cette lettre au P. Oudin, celui-ci le remercia en ces termes : « J'ai dévoré la lettre de M. Le Clerc. Je vous suis très-obligé de la grâce que vous m'avez faite de m'en permettre la lecture. Il serait fort à souhaiter que l'auteur mît en ordre ses Remarques et les communiquât au public. Il me semble qu'elles feraient plaisir à bien des gens » (12 août 1732;.
n'exigeaient pas des discussions longues et pénibles » (art. Sixte IF).
Les gênes et les désagréments qu'il avait éprouvés dans la publication de sa Bibliothèque du Richclet, M. Le Clerc les rencontra encore, quoique à un degré moindre, lors de l'impression de ses Remarques. Ici comme là, l'espace lui fut parcimonieusement ménagé. L'auteur s'en plaint en plusieurs endroits de son livre, et particulièrement dans sa lettre du 3 janvier 1733 au Président Bouhier. « Mon travail sur Bayle m'occupe fort. J'ai fourni à la fin du mois passé, comme je l'avais promis à M. Ganneau, mes Remarques sur le premier volume. J'y touche à environ cent dix articles, et mes corrections passent quatre cents. Le second volume, que j'ai reçu aujourd'hui, commence à Bion et finit avec l'F. J'ai déjà une partie considérable de mes Remarques sur ce volume. Entre autres, j'ai un article de Daurat où il y a plus de trente corrections... Cet article seul remplira au moins une feuille. Il en aurait tenu trois à quatre, si j'avais continué mon premier projet; mais il me faut beaucoup abréger, étant borné à dix feuilles seulement pour chaque volume. J'ai promis de délivrer les volumes de ma part de deux mois en deux mois. »
Le manuscrit des Remarques subit aussi quelques suppressions. « Je pense, dit encore M. Le Clerc au Président Bouhier, que l'on a retranché par-ci par-là quelques-unes de mes Remarques. Mais, entre autres, on a supprimé l'article entier Arnauld (Famille), qui aurait rempli une feuille entière ou environ. Il y avait pourtant, autant que je puis m'en souvenir, quarante-cinq remarques ou articles. Je ne sais pas qui a fait faire ce retranchement, mais celui qui l'a fait ou fait faire n'a pas poussé sa diligence assez loin. Car, dans le premier article Arnauld (l'Avocat), il a laissé un endroit où je renvoie, pour Jean Arnauld, .au nombre 30 de l'article précédent (t. I, p. 843, 150), et il se trouve que l'article précédent est celui à'Arminius, celui d' Arnauld (Famille) ayant été retranché » (10 février 1734).
D'après la lettre que nous venons de citer, l'ouvrage fut achevé au mois de février 1734. Il parut à la suite de chacun
des cinq volumes du Dictionnaire, à Trévoux, sous la rubrique d'Amsterdam (i). Le censeur des Remarques fut Thierry, Professeur de Sorbonnc, qui s'exprime ainsi dans l'Approbation datée du 15 décembre 1733 : « Il serait à désirer que le savant auteur de ces Remarques eût eu le loisir de toucher à beaucoup d'articles sur lesquels il y avait à retoucher ou à censurer, et de donner l'antidote de tout le venin qui est répandu dans le Dictionnaire de Bayle. Il y a néanmoins relevé un assez grand nombre de fautes pour faire entendre à un lecteur judicieux que Bayle, malgré sa vaste érudition, n'est point un critique sur la parole duquel on puisse compter; et que la malignité, la partialité et une malheureuse démangeaison de mettre tout en problème, sont le plus souvent la règle et le principe des jugements qu'il porte » {Remarques critiques... t. V, p. 887).
Les Remarques qui accompagnent cette cinquième édition du Dictionnaire, l'ont rendue longtemps préférable à toutes les autres. Tel était le sentiment de Beuchot qui, en 1820, donna une édition où toutes les notes des divers critiques de Bayle sont rapportées et mises à leur place (2). « Cette édition, dit-il (celle de 1734), n'est qu'une réimpression de celle de 1730 : elle a été très-décriée, c'est à tort toutefois. De ce qu'elle a été faite à Trévoux, où s'imprimait le Journal des Jésuites, on a conclu que les Révérends Pères y avaient
(1) Remarqua critiques sur divers articles du premier volume du Dictionnaire de M. Bayle. Tome I, pages 825-857. L'approbation est du 5 juillet 1733. — Remarque: critiques sur divers articles du second volume du Dictionnaire de M. 'Bayle. Pages 961-1000. Approbation du 3 août 1733. — Remarques critiques sur divers articles du troisième volume du Dictionnaire de M. Bayle. Pages 859-904. Approbation du 7 août 1733. — Remarques critiques sur divers articles du quatrième volume du Dictionnaire de M. Bayle. Pages 949-985. Approbation du 12 octobre 1755. — Remarques critiques sur divers articles du cinquième volume du Dictionnaire de M. Bayle. Pages 859-887. Approbation du 15 décembre 1733.
(2) Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle. Nouvelle édition, augmentée de notes extraites de Chaufcpié, Joly, La Monnoye, Le Duchat, L.-J. Le Clerc, Prosper Marchand, etc., etc.. Paris, Desoer, 1820-1824, i6 vol. in-8°.
mis la main, et qu'ils avaient mutilé l'ouvrage; cependant je n'y ai aperçu aucun retranchement. Imprimée en plus gros caractères que les autres, elle fatigue moins la vue : c'est déjà quelque chose. Mais un avantage très-grand de cette édition, ce sont les remarques critiques de l'abbé Le Clerc. Ces remarques sentent trop souvent la robe que portait leur auteur; mais elles ne sont pas à dédaigner, et suffisent, selon moi, pour faire préférer cette édition de 1734 à toutes les autres de même format » (Tom. XVI, p. xv).
Ces paroles sont loin d'être entachées de ce que, dans un langage aussi barbare que ses inventeurs, on appelle aujourd'hui cléricalisme; mais elles n'en montrent que mieux l'estime sincère de Beuchot pour l'ouvrage de M. Le Clerc. Il faut en dire autant de ces autres du même auteur. « Laurent Josse Le Clerc, que le plus souvent je n'appellerai que Le Clerc, donna en 1732 une Lettre critique sur Je Dictionnaire de Bayie. Ses observations sont lourdes, diffuses, présentées sans aucun ordre, et ne portent que sur un très-petit nombre d'articles. Mais il a, depuis, revu, corrigé, augmenté son travail ; il a rangé ses notes par ordre alphabétique ; et elles ont été ainsi réimprimées à la suite de chacun des cinq volumes de l'édition faite en 1734, à Trévoux, du Dictionnaire de Bayle. L'auteur s'y montre ultramontain, ce qui ne fait pas grand'chose ici. La nouvelle forme qu'il a donnée a ses notes en a fait un ouvrage curieux et instructif. Aussi est-ce Le Clerc qui a fourni à Joly la plus grande partie de ce qui compose ses remarques » (Avant -propos, tom. I, p. iv).
L'abbé Joly publia en effet, en 1748, un volume qui avait également pour titre : Remarques critiques sur Je Dictionnaire de Bayle (1). Il réalisa de la sorte un désir exprimé par M. Le
(1) Remarques critiques sur te Dictionnaire de Bayle. Paris, 1748, in-folio de LXXiv-820 pages. Quelques exemplaires portent la date de 1752, avec l'indication, Paris et Dijon. — Philippe-Louis Joly naquit à Dijon en 171 2, fut Chanoine de la Chapelle-aux-Riches dans la même ville, et mourut le 27 août 1782. La Biographie universelle de Michaud donne la liste de ses ouvrages. Dans son Éloge d'André Renaud, Joly avoue tenir de M. Le
Clerc (1) et agréé du Président Bouhier, qui avait même écrit à quelques libraires pour les engager à imprimer séparément les Remarques sur Bayle avec corrections et additions de l'auteur (2). Dans sa Préface, l'abbé Joly reconnaît que, de tous les auteurs dont il s'est servi, M. Le Glerc est celui auquel il est le plus redevable.
« Je ne dissimulerai pas, dit-il, que j'ai puisé diverses Remarques sur le Dictionnaire dans quelques ouvrages assez nouveaux... Si je n'en ai pas toujours averti , c'est qu'il m'a paru ennuyeux de répéter souvent la déclaration que j'en fais volontiers ici, afin qu'on ne me soupçonne pas de plagiat , défaut qui m'a toujours semblé si bas , que je n'ai eu aucune peine à m'en préserver... Mais je ne dois point oublier surtout un auteur qui a critiqué Bayle, et dont j'ai tiré plus d'utilité, que de toutes les personnes que j'ai nommées. M. Laurent Josse Le Clerc, Directeur du Séminaire de Saint-Sulpice à Lyon... fit imprimer en cette ville , sous le nom de La Haye, une Lettre critique sur le Dictionnaire de Bayle. Il publia dans la suite plusieurs autres observations sur le même ouvrage, insérées dans l'édition de ce Dictionnaire, faite en 1734 à Trévoux, sous le nom d'Amsterdam. Comme cette édition est l'une des moins belles et des moins correctes, et que d'ailleurs on était déjà pourvu des précédentes, plusieurs personnes de mérite ont désiré que l'on remît dans un seul et même volume toutes les Remarques de ce savant. C'est ce que j'ai exécuté. Mais en même temps, autant qu'il m'a été possible, j'ai corrigé ces observations qui, de l'aveu de l'auteur, avaient été composées extrêmement à la hâte. J'ai été obligé d'en supprimer quelques-unes où il s'était trompé (3) : indépendamment de celles où il s'est rencontré avec le P. Nicéron, ou que ce dernier a adoptées, et que je n'ai pas cru devoir répéter. J'en ai d'ailleurs si considérablement augmenté le nombre, qu'elles sont à peine la quatrième partie de mon ouvrage. Outre les nouvelles preuves dont j'ai souvent fortifié la critique des Articles censurés par cet auteur, je crois y avoir donné un peu plus de clarté, en distinguant le Texte de Bayle et ses Remarques... Je me suis flatté
Clerc plusieurs particularités concernant cet auteur (Eloges de quelques auteurs Français; Dijon, 1742, in-8ù, p. 119).
(1) Lettre au Présid. Bouhier du 8 juillet 1735.
(2) Lettre de Bouhier A M. Le Clerc du 12 juillet 173$.
(3) Entre plusieurs preuves qu'il dit pouvoir alléguer, l'abbé Joly en donne quatre tirées des Remarques sur les articles Du Laurens, Parât d'AbJancouri, Agrippa et Sebonde,
qu'on me saurait quelque gré de cette méthode qui ôte toute- confusion. Je ne m'y suis cependant pas toujours assujetti, parce qu'en rapprochant quelquefois des Remarques éloignées, il m'a paru que la censure avait plus de force, qu'en suivant un ordre^méthodique, qui aurait rendu la critique sèche et languissante (1). Il faut convenir que M. Le Clerc manquait un peu de précision , et qu'il ne prenait pas toujours la peine de digérer ses pensées. A Dieu ne plaise que je veuille élever ma réputation sur les ruines de la sienne'! Je lui rends toute la justice qui lui est due; et j'avoue avec plaisir que non-seulement ces défauts sont avantageusement réparés, tant par la solidité de sa critique, que par la variété de ses recherches, mais qu'il était très-propre à ce genre de combat, et que c'est le fonds sur lequel j'ai bâti » (p. l-lii).
Malgré cet aveu fait au début de son livre et son attention à repousser même le simple soupçon de plagiat, l'abbé Joly n'en a pas moins été traité de plagiaire par beaucoup d'auteurs, et principalement par Beuchot, qui avait pourtant dû lire sa Préface.
« Joly, dit-il , n'a guères fait que copier ses devanciers , et il ne l'a pas toujours dit. Il a fallu un travail comme celui dont je me suis chargé pour faire cette découverte. J'ai noté sur mon exemplaire de Joly tout ce qui est pris à Le Clerc, Le Duchat et autres, et les marges sont toutes noires. Je n'hésite pas à regarder Joly comme l'un des plus grands et des plus effrontés plagiaires. Ce qui m'autorise à le traiter si sévèrement, c'est le soin qu'il a eu tantôt de transposer des phrases de ses devanciers, tantôt de les retourner ou d'y faire tel autre changement pour dénaturer le travail d'autrui. Ainsi, dans l'article Florimond de Rémond, Le Clerc disait : II y a mille endroits, etc. Joly a mis (t. 2, p. 675) : Il y a deux cents endroits, etc. Le Clerc, dans une remarque sur Nestorius, ayant écrit : Connue personne n'en doute, Joly a mis : Comme aucun chrétien n'en doute. Sur la remarque H de l'article Poli tien , Le Clerc s'exprime ainsi : J'ai sous les yeux les lettres de Politieu avec les commentaires de Sylvius et de Badins , imprimées in-40 par le même 'Badius en i$20. Joly se contente de dire : 'Badius imprima l'an 1520, in-40, ^'s Lettres de Poil) l\ eût été particulièrement bien difficile de scinder, pour la rapporter séparément aux articles Beda et Farel , l'admirable discussion de la Lettre critique, où M. Le Clerc a rapproché à dessein ces deux articles du 'Dictionnaire, afin de mieux montrer que Bayle avait deux poids et deux mesures, et jugeait de la conduite d'un Catholique et de celle d'un Protestant d'après des principes tout à fait opposés.
Jitien avec ses commentaires et ceux de Sylvius. On ne doit donc pas être étonné de voir Jolv cité rarement; j'ai presque toujours indiqué l'auteur primitif de la critique. Si j'ai un reproche à me faire, c'est peut-être d'avoir, par ignorance ou inadvertance , laissé le nom de Joly à quelques notes qui ne sont pas de lui » (Dict. hist. et crit., t. XVI, p. xxm-xxiv).
Ces paroles sont sévères. Cependant, la confrontation que nous avons faite, à notre tour, du texte de l'abbé Joly avec celui de M. Le Clerc, nous a convaincu qu'elles sont méritées, au moins en ce qui concerne les emprunts faits à celuici dans les ouvrages autres que ses Remarques et la Lettre critique sur le Dictionnaire de Bayle. Il était pourtant facile à l'abbé Joly de s'épargner un pareil reproche. Pourquoi, par exemple, au mot Abbeville, ne pas dire le nom de ce savant, auquel on confesse avoir emprunté presque (ce mot était de trop) tout ce qu'on dit sur l'accusation de plagiat intentée au P. Labbe par le géographe Sanson, et laisser ignorer au lecteur que tout cela est tiré de l'article Labbe de la Bibliothèque du Richelet? Ainsi, encore, l'article Brantôme de cette même Bibliothèque complète heureusement l'article Jean du Bellay des Remarques critiques de Joly (M. Le Clerc y avait renvoyé dans les siennes) ; mais l'origine du premier n'est pas indiquée, et le morceau copié a, en plus d'un endroit, perdu l'intérêt qu'il a dans l'original. Tous les biographes font honneur à l'abbé Joly de l'acte mortuaire de Jarrige; néanmoins c'est M. Le Clerc qui a pris la peine de se le procurer directement à Tulle, et qui l'avait inséré dans ses Remarques sur Moréri dont trois exemplaires au moins étaient à Dijon chez trois amis de l'abbé Joly (1). Mais que dire de cette nouvelle distraction? A l'article Judiguier de ses Remarques sur le Dictionnaire de Bayle, M. Le Clerc renvoyait à sa Bibliothèque du Richelet pour la liste des ouvrages de cet auteur, liste qu'il complétait en ajoutant ceux qu'il avait découverts depuis la publication
(1) « Je vous envoie l'extrait mortuaire du P. Jarrige, qui, ayant eu un Bref de Rome, vécut et mourut dans sa patrie en prêtre séculier, après avoir servi de répétiteur aux écoliers de Rhétorique et de Philosophie » (Lettre d'un anonvme à M. Le Clerc).
de ce dernier livre. L'abbé Joly renvoie également à la Bibliothèque, et de plus au Supplément de Moréri de 1735, « où on trouve, dit-il, un catalogue plus exact que dans Bayle ». Puis il ajoute aussitôt : « Voici quelques ouvrages de d'Audiguier omis par les auteurs que je viens d'indiquer » ; et il cite ceux-là même, ni plus ni moins, et dans le même ordre, dont M. Le Clerc avait donné le titre dans ses Remarques!
On peut donc considérer le volume de l'abbé Joly comme une seconde édition de la Lettre critique et des Remarques de M. Le Clerc, et l'édition donnée par Beuchot comme la troisième. Par conséquent, nous sommes en droit de revendiquer pour M. Le Clerc tous les éloges comme tous les blâmes, s'il s'en rencontre, adressés à ceux de ses articles que l'abbé Joly a insérés in extenso dans son recueil. La règle cuique suum doit avoir et recevra ici toute son application.
En vertu de ce principe, nous substituons le nom de M. Le Clerc à celui de l'abbé Joly dans les articles Daillé, Gombauîd, Macrin, Mestrezat , du Moréri de 1759. C'est de M. Le Clerc, en effet, et non de l'abbé Joly, que sont les Remarques correspondantes auxquelles renvoient les éditeurs. C'est à M. Le Clerc, et non à l'abbé Joly, que s'appliquent ces paroles écrites à propos de Gombauîd : « L'abbé Joly (M. Le Clerc) prétend qu'il faut rabattre de cet âge (cent ans) 20 ou 25 ans, et il le prouve assez bien. Dans le même article on relève solidement divers autres endroits de Bayle sur le même Gombauîd, ce qu'il est bon de consulter dans l'ouvrage même. Les remarques qu'on y fait serviront aussi à éclaircir plusieurs points de la vie de Gombauîd et à en rectifier d'autres. »
Le P. Nicéron cite également avec honneur les Remarques, spécialement dans sa notice sur Guichenon, où il dit qu' « elles sont très-curieuses et contiennent bien des choses qu'on ignorait auparavant » (Mém., t. 31, p. 368).
Elles sont appelées « un trésor littéraire » par les Mémoires de Trévoux (Juin 1748, p. 1282), en tant qu'elles sont l'œuvre personnelle de M. Le Clerc. Mais n'a-t-il pas aussi sa trèsbonne part dans ces louanges que le même journal adresse à l'abbé Joly :
« Cet éciivain nous paraît attentif, laborieux, plein de sagacité pour découvrir, pour comparer, pour analyser. C'est un juge inflexible qui ne se laisse pas éblouir par la réputation et par les qualités de son adversaire, qui montre sans respect humain l'abus qu'il fait de ses talents, qui ne dissimule aucun des reproches qu'il mérite. Cette équité rigide à l'égard de Bayle se concilie avec un caractère de douceur, de modération, de facilité, que nous croyons apercevoir dans le même auteur des Remarques. Bayle prend la plupart de ses personnages au défaut de la cuirassé, c'est-à-dire qu'il saisit plus volontiers dans eux le mal que le bien. M. l'abbé Joly, au contraire, aime à placer les hommes dans des points de vue avantageux. Le premier condamne souvent sur la demi-preuve ou sur la moindre conjecture-; le second attend pour juger que le témoignage soit complet, qu'il soit même surabondant; l'un se plaît presque autant à former des nuages en matière de réputation qu'en fait de croyances et de sentiments ; l'autre est bien aise d'écarter les voiles qui empêcheraient de reconnaître les vertus ; Bayle passe volontiers des confins de la critique dans le pays empesté de la satire... ; l'antagoniste qui s'élève contre lui fait son capital de chercher la vérité, et parmi les vérités, il embrasse avec prédilection celles qui sont les moins injurieuses à l'humanité » (p. 1284- 1286).
Les Mémoires entrent ensuite dans le détail des Remarques de l'abbé Joly. On nous permettra d'en extraire ce qui s'applique exclusivement à M. Le Clerc. « Les articles d'Aléandre, d'Amyot, sont des morceaux fort travaillés et tout à fait dignes de l'attention des lecteurs » (p. 1293). — « Beda, Syndic de la Faculté de Théologie de Paris sous le règne de François I, est un homme qui a .des obligations aux nouvelles Remarques » (p. 1294, 1295). Suit une analyse de la justification de Beda par l'auteur des Remarques, justification où les Mémoires auraient désiré que l'on montrât davantage le défaut de modération du Syndic (p. 1 298-1 303). — « Les articles Daillé, Daurat, sont très-amples et très-détaillés » (Juillet 1748, p. 1353). — « Les articles de Farel et de Le Févre d'Étaples sont extrêmement travaillés » (p. 1358). — Celui de Léon X est analysé et les observations en sont trouvées « judicieuses » (Octobre 1748, p. 2104-2109). — « Qu'on lise, ce sont les paroles du Journal, qu'on lise les articles Politien, Rémond, Sauebe-, etc., on y trouvera toujours des anecdoctes curieuses, un détail de critique très-abondant, et
une équité dominante qui fait le caractère de ce livre » (Novembre 1748, p. 2428-2430). — « C'est une nécessité pour nous de supprimer une multitude d'articles très-curieux. Tels sont ceux de La Milletière, de Du Monin. Celui de la Reine de Navarre, Marguerite de Valois, sœur de François Ier, est d'une érudition peu commune, d'une attention infinie pour réparer la gloire de cette princesse, accusée de protestantisme par Bayle et la plupart des Historiens (i).... Nous croyons (cependant) que notre auteur » (c'est M. Le Clerc, art. Navarre, 460, p. 966, col. 1) « se donne trop de peine pour disculper de toute erreur Gérard Roussel, abbé de Clérac, puis évêque d'Oléron... Pour ce qui regarde la Reine de Navarre, protectrice de Roussel, et la meilleure princesse du monde, il est certain qu'elle ne fut jamais hérétique de cœur, mais on ne peut, ce semble, l'excuser dans les démarches qu'elle fit en faveur des beaux esprits du temps, souvent infectés de Luthéranisme... Il suffit, au reste, pour l'honneur de cette bonne Princesse, de dire que sa complaisance, son affection pour les gens de lettres, sa compassion naturelle, l'engagèrent plus avant qu'elle n'aurait voulu, mais qu'elle eut le bonheur de ne pas s'égarer tout à fait, et que les dernières années de sa vie, que sa mort surtout, n'eurent rien que de très-catholique » (Octobre 1748, p. 21 11, 21 12, 21 14, 21 16). Malgré la brièveté et le décousu de ces extraits, pris çà et là dans les quatre articles consacrés par les Mémoires aux Remarques critiques , on y reconnaîtra probablement avec nous la science historique, ainsi que la politesse et l'élégante facilité du P. Berthier, qui, de 1745 à 1762, dirigea et rédigea le Journal de Trévoux. Le doute ne nous paraît presque plus possible quand on rapproche de ces articles, écrits en 1748, les passages correspondants de YHistoirc de l'Église Gallicane, dont le tome XVII parut en 1747 et le tome XVIII en 1749.
(1) Il ne remplit pas moins de dix-sept colonnes. La 'Biographie universelle y renvoie pour la réfutation de Bayle. M. Le Clerc avait en quelque sorte annoncé déjà cet article dans sa Bibliothèque du Kiebelet , (art. Marguerite), et dans sa Lettre critique (p. 423-434).
C'est bien partout le même fond et la même forme; en un mot, ta même main habile et savante (i).
Le continuateur du P. Berthier a eu également occasion de louer un article des Remarques, celui de Guise, où M. Le Clerc discute longuement et doctement le fait si diversement raconté du massacre de Vassy. Après l'avoir lue dans le volume de l'abbé Joly, le R. P. Prat a jugé cette dissertation « fort bonne », et dit qu' « il faut » la « voir » (2).
A ces divers morceaux recommandés par des juges si compétents, nous ajouterons encore l'indication de quelques autres qui nous paraissent présenter de l'intérêt. Sans mettre précisément de ce nombre l'article Musac ou Camus, nous dirons cependant que M. Le Clerc était bien près de la vérité en attribuant « environ deux cents volumes » à ce trop fécond écrivain, car il résulte du catalogue exact qu'en a dressé M. Depéry, que le nombre total en est de 224 (3) !
La lecture de l'article Sanche^ eût été bien utile à ceux qui ont donné la notice de cet auteur dans la Biographie universelle et dans la Biographie générale. Moins prévenus en faveur de Bayle, ils ne se seraient pas faits les échos de ses calomnies, et seraient restés justes envers le livre et son auteur. Aussi, malgré son penchant vers le Jansénisme, le Dictionnaire des auteurs ecclésiastiques (Lyon, 1767, art. Sanche^), renvoie-t-il ses lecteurs aux Remarques de M. Le Clerc pour une apologie qui n'entrait pas dans le plan de son ouvrage (4).
Au mot UtiiWy M. Le Clerc prouve solidement « qu'en
(1) Comparer, pour ce qui touche Beda, Hist. de l'Eglise Gallicane, Paris, 1747, t. XVII, p. 488-490, 542-545. Paris, 1749, t. XVIII, p. 168-170, 174... et pour ce qui concerne la princesse Marguerite, t. XVIII, p. 44-46, 213-218, 491.
(2) Histoire de l'Église Gallicane, continuée par le P. ]. M. Prat; Paris»
(5) Notice sur la vie et les écrits de J. P. Camus, Êvêque de Belley, en tête de L'Esprit du Bienheureux François de Saks, Évesque de Genève... Paris, Gaume, 1840; 3 in-8°.
(4) Sur la piété et les vertus de Thomas Sanchez , voir Hurter, Nomenclator htterarius recentioris Theobgùe Catbolicœ theologos exhibens ; Œniponti , 1872 , tome I, page 415.
1467 il n'y avait point d'imprimerie, ni à Tours, ni à Paris, ni en aucune autre ville de France ». Ses conclusions et ses preuves, qui eurent le suffrage de La Monnoye, sont aussi celles de Brunet, le savant auteur du C\Canuel du libraire (i).
L'anecdote racontée par M. Le Clerc au mot Poqttclin a été l'occasion d'une controverse qui partage encore les littérateurs. Tout le monde connaît les deux vers de Boileau à la fin du troisième chant de Y Art poétique :
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.
« Un homme qui avait du bon sens, dit M. Le Clerc, parlant ici de son père (2), me fit remarquer dans ma première jeunesse qu'il fallait lire :
Dans ce sac ridicule où Scapin /'enveloppe Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.
Sa raison était que Scapin ne s'enveloppe point dans un sac (dans la pièce de Molière intitulée Les Fourberies de Scapin, acte III, scène II), mais qu'il y enveloppe Géronte, qui est justement le personnage que faisait Molière dans cette pièce. Celui dont je parle était bien persuadé que Despréaux qui ne pouvait ignorer ces faits, avait mis l'enveloppe, et que par une faute d'impression, on avait mis s'enveloppe. Cela m'était resté dans la mémoire, et c'est pour cela que j'ai commencé à faire cette correction dans les livres où je rencontrais ce vers, il y a environ trente ans. M. Brossette, ami et commentateur de Despréaux, voyant cette correction à la marge de mon Boileau (de l'édition de 17 16, donnée par le même M. Brossette, avec des notes curieuses et intéressantes), m'a assuré que, quoique la correction soit fort naturelle et fort
(1) Manuel (tu Libraire, par J.-Ch. Brunet, 5e édition originale, Paris, 1861, tome II, col. 1309.
(2) « Mon père m'arrêta au premier vers et m'avertit qu'il fallait dire où Scapin l'enveloppe (Mémoires pour servir à l'histoire des poètes français, art. Boileau Desprèaux).
bonne, il était pourtant très-certain que Despréaux n'avait jamais mis autrement que s'enveloppe, quoiqu'il sût fort bien qu'il y avait une fausseté de fait, et que jamais l'autre expression, quoique tout à fait aisée, ne lui était venue à l'esprit. »
Convaincu par la même raison qui avait déterminé Sébastien Le Clerc, M. Edouard Fournier prononce aussi résolument qu'il faut lire l'enveloppe, et ajoute ces paroles : « Cette correction qu'il sera bon que vous fassiez en marge de votre Art poétique, fut faite pour la première fois (?) par M. Lami- Crussol, fils adoptif de Daunou. Celui-ci la consigna dans les notes de son édition de Boileau, et depuis elle a reçu la sanction du jugement toujours si sûr de M. Sainte- Beuve » (i).
Malgré l'autorité si sûre de M. Sainte-Beuve et de M. Edouard Fournier, nous oserons, à notre tour, donner le conseil de ne pas trop se presser, et de ne faire la correction recommandée qu'après avoir encore entendu sur la question, non pas M. Berriat Saint-Prix (2) dont l'explication ne paraît pas acceptable à de très-bons esprits, mais l'abbé Joly, dont la remarque semblera peut-être plus satisfaisante. « Je croirais volontiers, dit-il, que Despréaux a dit :
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe,
(1) L'Esprit des autres recueilli et raconté par Edouard Fournier; 4e édition, Paris, 1861, pages 94, 95.
(2) « Nous croyons que Brossette est le seul qui ait bien compris Boileau. Il nous paraît évident, en effet, que le satirique, dans ces vers, a bien moins songé à la personne de Molière qu'à sa manière; que ce sac n'est là que pour rappeler la scène de l'ouvrage qui se rapproche le plus delà farce; que Scapin désigne , et la note de Boileau le prouve , non le personnage , mais la pièce, dont le titre eût peut-être embarrassé le vers, et qu'enfin Boileau a voulu dire : Dans la Scène du sac des Fourberies de Scapin, je ne reconnois plus, etc., etc. » (Berriat Saint-Prix, Œuvres complètes de 'Boileau; Paris, 1837, x- H> P- 245> 246)- — <( De 1674 à 171 3, il a paru quarante éditions (de Y Art poétique), tant françaises qu'étrangères; de ce nombre, dix ont été revues par Boileau lui-même; dans toutes il y a s'enveloppe» (Gidcl, Œuvres complètes de Boileau; Paris, 1872, t. II, p. 377).
parce que Scapin est l'acteur principal de cette pièce qui porte son nom, comme Martial a dit (VIII, 56) :
Flebat et abductas Tityrus ceger oves ,
parce que Tityre est le principal personnage de la première Eglogue de Virgile, intitulée Tityre, quoiqu'il soit vrai à la lettre que le vers de Martial ne puisse convenir qu'à Mélibée et non à Tityre. Ce tour de Martial et de Despréaux me paraît beaucoup plus vif que celui qu'on voudrait y substituer. »
Au reste, la question soulevée ici nous touche bien moins que le blâme infligé par Blondel d'abord, ensuite par Bayle, à M. Olier, Curé de la paroisse de Saint-Sulpice, dans sa conduite envers le ministre Aubertin sur le point de mourir. L'auteur de la dernière Vie de M. Olier y répond en s'aidant de conjectures fort plausibles, à la vérité, mais qu'il n'appuie sur aucun texte imprimé ou inédit, sans doute parce qu'il n'a pas trouvé de témoignage contemporain à opposer à celui de Bayle et de Blondel (1). Il eût été, croyons-nous, moins hésitant dans ses affirmations, plus net et plus circonstancié dans son récit, s'il avait connu la Remarque de M. Le Clerc, et surtout le texte important qu'il cite et qu'il dit avoir été « écrit sur le rapport des témoins qui accompagnaient M. Olier » (Lettre critique manuscrite, p. 450), texte que pour cette raison nous donnons intégralement en conservant l'orthographe même de l'original. Voici la note de M. Le Clerc :
« Je dirai sur la Remarque F (de l'article Aubertin du Dictionnaire de Bayle) que la tradition est à Saint-Sutpice, qu'Auhertin, à la mort, se trouva tout à fait irrésolu et troublé, et que ce ne fut que la violence de son fils et les cris de sa femme et des assistants Calvinistes, qui mirent obstacle à sa conversion. On trouve le même fait dans la Deffense de. ta Foy Catholique et de sa Perpétuité touchant l'Eucharistie contre te Ministre Claude. Par M. Le Maire, prestre, Docteur en Théologie de la Faculté de Paris, Chanoine et Archi-
(1) Vie. de AL Olier, par M. Paillon : 4= édition, Paris, 1873, t. II, p. 64,
diacre de Danois en l'Eglise Cathédrale de Chartres, Conseiller du Roy, et 'Prédicateur de la Reyne (A Paris, chez Pierre Le Mercier, rue Frcmentelle, au Petit Corbeil, près le Puits-Certain. 1670, in-40, p. 677-678). — « Enfin, dit M. Le Maire, ce Ministre (Aubertin), après avoir détenu longtemps la vérité en injustice, estant à l'article de la mort, demanda un prestre. M. Aulier (Olier), pour lors Curé de Saint-Sulpice, en ayant eu avis, s'y transporta, assisté du Bailly de Saint-Germain : mais les Religionaires appréhendant cette entrevue , fermèrent les portes de la maison et se barricadèrent ; ce qui eût sans doute excité sédition , si la prudence et la modération de ce sage curé n'eust arresté la juste indignation du peuple. Les portes ayant été depuis ouvertes par l'arrivée du fils d'Aubertin, M. Aulier (Olier) se coula dans la maison, mais il fut arresté et pris à la gorge par le fils du Ministre qui lui dit des paroles que la bien-séance ne me permet pas de rapporter ; et ayant passé , avec risque de sa vie , jusqu'au lit du malade entouré d'un grand nombre de Religionaires de l'un et de l'autre sexe, il n'eut pas ouvert la bouche , que la femme du Ministre , gagnant l'autre costé du lit, embrassât fortement ce mary moribond, pleurant et criant : Que voulez-vous faire ? Kous voulez-vous perdre ? Voulez-vous ruiner votre femme et vos enfants? De sorte que le malade, combattu de mouvemens contraires dans l'angoisse de son âme , s'écria plusieurs fois avec une voix terrible : Je voudrais être mort, ah! que ne suis-je mort! et mourut avec des paroles ambiguës, qui marquaient le trouble de son esprit et l'irrésolution de ses pensées. » M. Le Maire était à Paris, ajoute M. Le Clerc, et déjà prêtre et auteur, lorsque Aubertin y mourut en 1652 (1). Tout ce que Bayle, ou tout autre protestant, pourrait dire pour récuser M. Le Maire, tout catholique sera toujours en droit de le dire pour récuser Blondel.
M. Le Clerc termine ses Remarques par une Critique de la Dissertation de M. Bayle, concernant le livre d'Estienne Jitnius Brutits. Quoiqu'elle n'occupe pas moins de quatorze colonnes, nous nous bornerons à la mentionner, et à citer ces paroles de l'abbé Joly qui la reproduit en entier : « Au moyen de
(1) Nicolas Le Maire, né dans le Diocèse de Paris, fut Docteur de Sorbonne au mois de février 1665, Vicaire-général de Chartres, Archidiacre de Dunois, et mourut le 6 juin 1680, âgé de 60 ans. Il avait donc 32 ans en 1652, lorsque mourut le ministre Aubertin. « Il fit imprimer à Paris, en 1677, Le Droit des Évéques, etc., en 2 vol. in-8° de chacun environ 600 pages. C'est proprement un Traité de la Supériorité des Ëvèques et de tous leurs droits » (Note manuscrite de M. Le Clerc sur son exemplaire de la Bibliothèque Chart raine) .
la Dissertation de Bayle sur Junius Brutus, de cette Critique qui est de M. Le Clerc, et des Notes que j'y joindrai, on aura, si je ne me trompe, une histoire assez exacte des Vinàiciœ contra tyrannos , mais qui peut-être ne dissipera pas entièrement les ténèbres qui sont répandues sur ce point de l'Histoire littéraire » {Remarques, pag. 807).
Tout le monde sait combien les critiques sont partagés Sur l'auteur de ce célèbre ouvrage, commencé en 1574, achevé en 1577 et publié en 1581. Les uns l'attribuent à Théodore de Bèze, et une édition de Hollande porte même ce nom; les autres à François Hotman, à Buchanan, à Casaubon, et même au Jésuite Parsons. Selon Bayle, il a été composé par Hubert Languet. M. Le Clerc, appuyé principalement sur d'Aubigné dans son Histoire universelle, croit qu'il est dû à la plume de Duplessis-Mornay.
L'abbé Joly, auquel Barbier attribue à tort la Critique (1) « qui est de M. Le Clerc », l'abbé Joly, disons-nous, avoue qu'il lui est impossible de se rendre au sentiment de celui-ci, parce qu'il n'a « pas assez bonne opinion de Duplessis- Mornay pour lui attribuer un ouvrage dont les principes, à la vérité, sont très-dangereux (2), mais qui n'a pu sortir que de la plume d'un savant grammairien, d'un habile jurisconsulte et d'un politique consommé » (p. 818). Sans trouver convaincantes les raisons apportées par Bayle, l'abbé Joly est porté à suivre le sentiment le plus commun qui donne cet ouvrage à Languet (p. 819).
Cette opinion a été partagée par Philibert de La Mare et par La Monnoye, qui trouvait une si grande conformité de style entre les Vinàiciœ et les lettres latines de Languet, qu'il s'étonnait qu'on pût les attribuer à deux auteurs différents. Tel est aussi, à ce que l'on assure, l'opinion de « tous
(1) Dût. des ouv. anonymes ; Paris, 1824, n. 21673. La note de Barbier a été reproduite avec la même inexactitude par les nouveaux éditeurs des Supercheries littéraires dévoilées de Quérard (Paris, 1869, t. I, p. 586, 587).
(2) On trouvera l'analyse de cet ouvrage dans la Biographie générale, art. Languet, et dans l'ouvrage de M. Paul Janct, intitulé : Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale ; 2= édition, Paris, 1872.
les auteurs modernes. Ainsi la Bibliothèque Anglaise, publiée à Londres en 1824, MM. Alexandre Barbier, Hallam, S. De Sacv, Lerminier, Sayous, Dareste, Charles Labitte, Philarète Chasles, Léon Feugère, Louis Blanc, le docteur Treitschke, etc., l'admettent sans même entrer dans la moindre discussion » (1).
Nous ne dirons certes pas de ces savants ce que l'abbé Joly écrit du P. Kicéron traitant le même sujet, qu'ils ne parlent « sans doute si affirmativement que pour s'épargner la peine d'une discussion » {Remarques , p. 818). Mais nous exprimerons le regret qu'ils n'aient pas examiné le fait par eux-mêmes. Ils l'auraient peut-être éclairé de nouvelles lumières, et, en tout cas, ils auraient prouvé qu'ils ne suivaient pas de confiance Bayle ou tel autre auteur, ut oves ovem et aves avem, ainsi que le disait de quelques savants M. Le Clerc, à l'occasion de son Traité du Plagiat littéraire, dont il nous faut maintenant parler.