REMARQUES SUR MORÉRI
exemplaires (i), qui ne furent même pas mis dans le commerce; aussi, comme le Président Bouhier le remarquait déjà dans une note écrite à la tète de son exeniplaire, cet ouvrage est-il extrêmement rare. « Je n*en ai communiqué que trèspeu à quelques amis, disait M. Le Clerc au P. Lelong, pour les prier de prendre la peine de les lire et de ne me pas épargner leur cridque, et je m'en suis bien trouvé (14 août 1720). La préface, que Mathieu Marais appelle merveilleuse, expose avec beaucoup de simplicité l'occasion et le but du livre.
« Je n*ai point entrepris la révision entière du Dictionnaire de Morèri, et ce n*est pas mon dessdn d'en corriger toutes les fautes ; je n*ai ni les lumières , ni le temps , ni les li\Tes nécessaires pour une si vaste entreprise. J'ai encore moins en \nie d'en choquer ou d'en décrier les habiles réviseurs, que je regarde comme mes maîtres en fait de recherches et de découvertes Uttéraifes; je sais trop ce que coûte la discussion exacte des faits, et combien il est aisé de s'y méprendre. Un Dictionnaire universel est d'une exécution si longue , si pénible , et souvent si rebutante , que ceux qui ont eu le courage de l'entreprendre pour rendre sen^âce au public méritent assurément , quelque Imparfait que soit leur travail , que l'on ait pour eux toute l'indulgence possible. Voici donc, en peu de mots, toute l'histoire de mon petit ouvrage , l'occasion qui l'a fait naître et les vues que je m'y suis proposées.
» J'achetai , au mois de mars dernier, le Dictionnaire de Moriri de l'édition de 17 18. Je la croyais beaucoup plus parfaite que les précédentes, mais je ne fus pas longtemps à me détromper de Tidée avantageuse que j'en avais conçue. Je remarquai d'abord, eh m'amusant à en lire différents articles i l'ouverture du livre , qu'il y avait bien des dates fautives , des noms défigurés, des contradictions, etc. Je formai le dessein d'en parcourir le premier volume de suite et de noter en marge toutes les fautes que j'y apercevrais. Je le fis, et, dans l'espace d'un mois, mes Remarques se trouvèrent monter à plus de trob cents. Je n'avais , pour lors , d'autre dessein que de satisfaire ma curiosité, et de m'amuser d'ailleurs assez agréablement dans 4ts heures où je n'avais rien de plus pressé. Un religieux de mes amis, auquel je parlai de mes Remarques, me demanda si je serais d'humeur â les communiquer à un habile homme de sa connaissance qui travaillait à réformer le Dictionnaire. Je l'assurai que je les lui communiquerais de bon cceur. Ce religieux en écrivit à son ami. En attendant la réponse (qui n'est
(i) Dans sa Bibliothèqve du Riclklet (art. Mèrî), M. Le Clerc dit cent, probablement pour faire un compte rond ; mais, dans sa lettre au P. Lelong du 14 août 1720, il dit quatre-vingt-dix.
REMARQUES SUR MORÈRI 55
point venue) (i), je repassai de nouveau le premier volume du Dictionnaire, mais avec plus d'attention que je n'avais fait la première fois, et je corn- .mençai à mettre mes Remarques au net. Ce travail m'occupa pendant environ trois mois, et jusqu'à la fin de juillet. Le loisir que me donna ensuite le temps des vacances me porta à recommencer tout de nouveau i relire différents articles que je n'avob parcourus qu'à la hlte. Mes Remarques augmentèrent chaque jour ; enfin, je pris la résolution, au commencement du mois d'octobre, de hm imprimer mon manuscrit et d'en Êdre tirer un petit nombre d'exemplaires qui pussent seulement me servir comme de simples cojnes de mon ouvrage mises au net. L'impression alla assez lentement et ne fut achevée que quelques jours avant Noël. Je profitai de ce temps pour tevoir différents endroits , d'où je tirai un assez grand nombre de fautes que je n'avais point jusques-lâ aperçues et que j'^ £ût iinprimer par manière d'addition. » (p. L H.)
Répondant ensuite à quelques difficultés qu'on lui avait proposées contre son ouvrage, M. Le Clerc achève de peindre les disposidons dont il était animé en le composant.
« Je sens bien, dit41, qu'on peut me foire un reproche de » ce que je me suis hasardé de foire imprimer mes Remar- » ques avant d'avoir -entièrement terminé mon travail. Je ne » devais pas tant me presser, j'en conviens. Mais après tout,
(i) Cet endroit quelque peu mystérieux est expliqué dans la lettre de M. Le Clerc au P. Lelong du 31 août 1720 : « Si celui pour qui j'avais commencé ces Remarques , dit-il , eût voulu en profiter, je ne les aurais point fait imprimer. Je pense que celui qui m'avait promis de lui en écrire s'était trompé et avait cru , sans beaucoup de raison , que cet homme (c'est un nommé de Wailli , avocat) travdllait à nous procurer une nouvelle édition de Moréri. J'û su depuis qu'il avait travaillé à l'édition de 17 18. Apparemment , il se choqua de ce que le religieux (c'était un P. Jésuite de ses parents) lui marqua que je trouvais cette édition extrêmement défeaueuse, ' et ne crut pas qu'un inconnu comme moi pût lui donner de bons avis. » — (ii'était ce Wailli, dont parle ici M. Le Clerc? Le P. Lelong nous l'apprend dans sa réponse du 5 septembre 1720 : « Je crois connaître ce Wailli, avocat, qui a revu l'édition de Moréri de 17 18. C'est le fus d'un crieur qui ^'est donné la peine de ramasser, depuis plus de 95 ans, les Mémoires du temps. U voit toutes les Gazettes de l'Europe et les Mémoires sur lesquels se compose celle de France, et il marque en particulier les histoires qui se confirment par les nouvelles suivantes. J'ai parcouru quatre ou cinq volumes de sa façon , dont j'ai extrait quelques dates. Il a une bibliothèque assez médiocre. » On sent bien, à ce dernier trait, que le P. Lelong était un bibliothécaire.
56 REMARQyES SUR MORÈRI
» ce n'est point ici une impression dans les formes, ni par » conséquent un ou\Tage proprement mis au jour et donné A au public. Ce ne sont que des copies au net de mon » ou\Tage, destinées à être mises entre les mains de mes » amis, afin qu'ils soient plus en état de m'en dire leur seno timent et d'y marquer, comme je les en supplie, tout ce » qu'ils y trouveront de peu correa et de défectueux. Une » critique impitoyable de leur part me mettra en état de perfectionner mon travail, et de le donner ensuite au public avec plus d'assurance, s'ils jugent qu'il en vaille la peine... » Il a semblé à quelques personnes que j'avais relevé un » trop grand nombre de fautes peu considérables, surtout des » dates fautives, qui sont pour la plupart des fautes d'impres- » sion. J'avoue de bonne foi que si j'avais eu dessein de » faire ce que l'on appelle une critique, c'eût été à moi une )> espèce de pédantisme de m'amuser à remarquer un si » grand nombre de ces sortes de fautes. Mais mon dessein » était de contribuer à la perfection du Dictionnaire et non » pas de le critiquer » (p. III, IV).
M. Le Clerc expose ensuite longuement le plan de ses Remarques, plan qui contient un détail des principales imperfections du Dictionnaire. Chronologie défectueuse, géographie inexacte, noms propres défigurés, citations fausses, vagues ou obscures; défaut de discernement dans le choix des auteurs, narrations imparfaites, contradictions et omissions nombreuses, expressions peu correctes, équivoques, outrées; tels sont, avec preuves à l'appui, les principaux reproches qu'il adresse à la nouvelle édition du Dictionnaire (pag. v-XLVii).
Les Remarques contenues dans ce premier volume portent uniquement sur les articles du Dictionnaire commençant par les lettres A et B. Un pareil travail ne s'analyse pas. Tout au plus peut-on en signaler les endroits les plus importants. C'est ce que nous ferons tout naturellement en parlant des éloges et des critiques dont ce livre fut l'objet.
M. Le Clerc l'ayant envoyé aux Jésuites qui rédigeaient les Mémoires de Trévoux, le P. Thoubeau lui répondit par la lettre
REMARQUES SUR MORÈRI 57
suivante, datée de Paris le 17 mai 1720 : — « J'ai bien des » excuses à vous faire sur mon silence depuis près de deux D mois. Le sieur de Bure, libraire, qui m'apporta le paquet » que vous me faisiez l'honneur de m'envoyer, se chargea de » vous écrire que je lirais et ferais lire par des personnes » intelligentes votre livre. Je l'ai fait voir à un célèbre avocat, » à un chanoine, habile homme, à d'autres savants, à de nos » Pères. Tous louent votre dessein et le croient utile au pu- » blic, mais généralement on désire : 1° que vous ne donniez » votre ouvrage au public qu'in-folio quand il sera achevé, et » que vous le nommiez Supplément du Dictionnaire historique; » 2° que vous mettiez par conséquent à chaque article ce qui » le regarde, pour épargner la peine aux lecteurs d'aller cher- » cher dans les catalogues ou de fausses dates, ou d'omis- » sions, ou d'autres fautes, s'il n'y a rien qui regarde cet » article qu'ils ont devant les yeux. Ces recherches que l'on » oblige de faire quand on ne met pas tout au même en- » droit, déplaisent aux lecteurs et leur paraissent une étude » chagrinante. 3° On croit qu'il faut éviter l'air de chagrin » contre qui que ce soit, et d'acharnement sur certaines per- » sonnes ; des airs de modération font plus d'effet. Il ne faut » aussi prendre fait et cause pour personne. Il faut blâmer » ce que vous jugez blâmable dans ceux même que l'on loue » d'ailleurs selon la vérité. 4° On a trouvé peu de fautes pour » le langage. Celles qu'a trouvées cet avocat célèbre, il a mis dessus des papiers bleus. Il n'a trouvé rien à redire pour » ce qui regarde le droit. Il n'a, pas eu le temps d'éclaircir » l'histoire des jurisconsultes. J'avais envie de le faire pour » lui, mais nous n'avons ni la première ni la seconde édition » de la Bibliothèque de M. Simon, et d'ailleurs on m'a chargé » du soin du Journal de Trévoux , non pas que je compose » des extraits, mais j'ai soin qu'on les fasse, et je fais les » nouvelles littéraires, ce qui m'emporte plus de temps que » je ne puis vous dire , à cause des mouvements que je me » donne pour avoir des livres qui méritent qu'on en fasse » l'extrait, et des lettres qu'il me faut écrire pour avoir des » nouvelles, sans parler des autres soins qu'il me faut prendre
58 REMARQUES SUR MORÊRI
» pour que rien ne paraisse qui ne soit dans Tordre. A Toc- » casion de ce journal, quand vous le jugerez à propos, on » y annoncera votre ouvrage. Monsieur, et de la manière que » vous le souhaiterez, et quand vous le désirerez on en fera » Textrait. Ayez seulement la bonté de me dire ce que vous » dé^rerez, afin que je ne fasse ni plus ni moins. J'ai pris la » liberté de mettre diverses remarques à la marge de votre » ouvrage. On ne peut être avec plus d'estime de votre zèle » pour la religion et de votre érudition, ni avec plus de » respea que je suis. Monsieur, votre très-humble et très- » obéissant serviteur en N.-S. — Thoubeau, de la Compagnie » de Jésus ».
* Le P. Lelong, de l'Oratoire, avec lequel M. Le Clerc était entré en relation, reçut également un exemplaire des Remarques avec prière de les examiner. L'envoi était accompagné de cette lettre où M. Le Gerc découvre à la fois la candeur et la fermeté de ses sentiments. « Vous me ferez » plaisir de me dire ce que vous pensez de mes Remarques » sur Moréri, qui ne doivent passer que comme un manus- » crit ou projet d'un ouvrage, le nombre des exemplaires en » étant très-petit. J'ai reçu dessus de fort bons avis et j'y ai » découvert plusieurs fautes, quoique en petit nombre. » Pavoue que je tremble quand je pense à devenir auteur, étant fort mal aisé de ne pas se tromper dans beaucoup de » faits dont la recherche est difficile et la découverte encore » davantage. On m'a reproché en particuUer que je fais » paraître du préjugé contrç les écrivains de Port-Royal. Je » ne me défends point là-dessus. Ce n'est pas que je ne sois » convaincu que c'est un défaut que je dois éviter dans un » ouvrage comme le mien. Mais en supprimant beaucoup » d'autres choses que je pouvais dire et qui pouvaient parai- » tre odieuses quoique vraies, j'ai cru que je ne devais pas » passer sous silence difiérentes vérités que j'ai dites. Je fai- » sais des Remarques sur un ouvrage dans lequel le préjugé » en faveur de ces Messieurs saute aux yeux. Les anti-Portî) Royalistes s'en plaignaient, les Pon-Royalistes en triomù phaient. Je souhaitais ramener le tout à un juste milieu. J'ai
REMARaUES SUR MORÈRI 59
» donc été nécessité de m'éiendre un peu sur le sed contra. Je » ne l'ai fait qu'afin que ceux qui travaillent à une nouvelle » édition se renferment plus dans le style historique. Au reste, » je retrancherai dans une nouvelle édition, etc. Peut-être les > nouveaux réviseurs, sentant de la peine en lisant certains » faits que je rapporte, suivront la règle de l'équité naturelle, » quod tihi fieri non vis, alteri m feceris. J'ai d'ailleurs cette » voie sûre pour me défendre, que j'ai opposé des vérités à » plusieurs faits qui n'étaient pas vrais, ou au moins qui » étaient altérés. Je sais de bon lieu qu'on a fût imprimer » ici un petit ouvrage contre le mien, mais je n'ai pu encore » parvenir à en avoir un exemplaire. Après tout, je suis tou- » jours prêt à me corriger et sans peine, même sans dispute, B dès qu'on me fera voir que je me suis trompé. » (31 août 1720) (i).
La critique dont parle ici M. Le Clerc était une brochure in-S"* de 96 pages, imprimée au mois d'août 1720 à Orléans, sans nom de libraire ni de lieu, avec ce titre : Discussion critique et thiologique des Remarques de M*** sur le Dictionnaire de Moréri de l'édition de 17 18, par M. Thomas, docteur de hmvain. Dom Le Cerf a attribué cet opuscule à Dom Billouet, mort à l'âge de 36 ans, le 2 mars 1720. Une preuve certaine qu'il est du P. Méri, c'est le témoignage de M. Perdoulx de La Perière, ami intime de ce religieux, qui le visitait souvent, qui l'y a vu travailler (2), et a appris de lui que le faux nom de Thomas, sous lequel il se cachait, était le nom de famille de sa mère (3). « C'est ce que M. de La Perière m'a assuré
(i) Le P. Lelong trouva la préface « judicieuse » et reconnut que les Remarques elles-mêmes « venaient d'une personne éclairée et fort exacte. » (Lettres du 30 août et du 5 septembre 1720.)
(2) « On ne peut pas être plus certain que je le suis de ce fait, ayant été témoin oculaire de Tentreprisc et de la composition de cet ouvrage. » {Lettre (première) de Dom P, Le Richouîx de Norias (Michel Perdoulx) à un de ses corifrères sur la Bibliothèque historique et critique des auteurs de la congrégation de Saint-Maur, composée par D. Le Cerf; Orléans, 1727.)
(3) Dom François Méri , natif de Vierzon au diocèse de Bourges , fit profession dans Tabbaye de Saint-Faron de Meaux, le 4 septembre 1694, à Tâge de 19 ans. Il travaillait à une Bibliothèque des écrivains du Berri lorsque
6o REMARQUES SUR MORÈRI
en 172 1, dit M. Le Clerc. D. Méri fit tirer 200 exemplaires de sa Discussion. Cet opuscule n'ayant paru qu'après la mort de D. Billouët, et M. Le Clerc ayant appris du P. Lelong, son ami, qu'elle venoit des Bénédictins d'Orléans, il crut que D. Billouët en étoit l'auteur, et il fut confirmé dans cette pensée parce que D. Méri gardoit avec lui un profond silence à ce sujet. Cependant, M. Le Clerc lui en ayant parlé conmie d'un ouvrage dont il ne connoissoit point l'auteur, D. Méri lui en parla à peu près sur le même pied, et cela n'alla pas plus loin. M. Le Clerc, qui avoit encore presque tous les exempbires de son ouvrage, corrigea à la main, sur chacun d'eux, cinq à six endroits où il se sentoit bien relevé. Il acheta ensuite une douzaine et demi d'exemplaires de la Discussian, qu'il distribua à ses amis, après y avoir mis de courtes notes en marge, dans lesquelles il se justifioit ou se condamnoit, suivant que son adversaire le reprenoit avec raison ou sans raison. Une seule chose lui fit de la peine dans la suite,. ce fut que D. Méri, dans le Catalogue de la Biblîotheca Prustelliam — ou Catalogue de la Bibliothèque publique d'Orléans, qui vient de M. Prousteau, — en parlant des Remarques sur Moréri, y eût ajouté par M. Lt Clerc. »
la mort Tenlcva, le 18 oaobre 1723. Void en quels termes M. Perdouls de La Pcrière annonçait cette nouvelle à M. Le Clerc : « Je dois vous infonner de la mort du petit Père Méri, arrivée à Maçai en Berry le 18 du mois dernier. On assure qu'il s*est épuisé en passant les nuits à la composition de son ouvrage, qu'il avait bonne envie de faire paraître.
La Parque apprenant que Merri
AUoit nous enrichir d'un livre
Q.ui le feroit à jamais vivre , Et rendroit immortels les auteurs du Bem ,
Par une jalouse colère
L'a mis dans l'étemelle bière ;
Mais malgré son cruel courroux ,
Ce digne et savant personnage , Eussions-nous le malheur de perdre son ou\Tage ,
Il vi\Ta toujours parmi nous.
Jp me suis hasardé de faire ces vers à sa louange , et , qui pis est , de vous les envoyer. » (12 novembre 1723.)
REMARatES SUR MORERl 6l
Tel est le récit fait par M. Le Qerc dans sa Bibliothêqiu du Ricbdet (art. Méri).
Quant à la Discussion critique, elle ne porte que sur la première partie , c'est-à-dire sur les Remarques qui comprennent TA. Elle ne touche même qu'à 23 ou 24 endroits pris dans 14 articles des Remarques, lesquelles sont au nombre d'environ 200 plus ou moins considérables (i). Encore Êiut-il observer que près de la moitié de la Discussion (3 5 pages sur 96) est employée à justifier l'article Arnauld du Dictionnaire, article émané du janséniste Dupin, qui, a n'ayant pas eu la Uberté de l'insérer dans sa Bibliothèque des Auteurs ecclisiastiques, profita de la nouvelle édition de Moréri pour le faire paraître. » (Lettre du P. Ltlong à M. Le Clerc, 2S octobre 1720J) On connaîtra suffisamment l'objet et la ponée des critiques de D. Méri par la réponse qu'y opposa M. Le Qerc. Elle n'est pas parvenue jusqu'à nous, mais l'auteur en a fait une analyse détaillée dans sa lettre déjà citée au P. Lelong. Nous en donnons ici une partie, ajoutant entre parenthèses ce qui est nécessaire à l'intelligence du texte.
« Je vous aurais écrit plus tôt pour vous remercier de » votre lettre, mais j'en ai été empêché, ayant été obligé > de faire assez vite une réponse au petit ouvrage que l'on 9 a Élit contre moi et que j'achetai le jour même qu'il parut, » qui fut le 9 septembre. Je l'ai finie en moins de quinze » jours, et je l'ai communiquée ici à mes amis, mais sans » dessein de la faire imprimer. Voici la méthode que j'ai » suivie.
» J'ai fait voir, sur l'article Abelly, que ce prélat n'a point » enseigné ce que la Discussion lui impute touchant (l'obli- » gation du précepte de) Vainour de Dieu et le délai de Vabso- » lution (à l'égard des récidife), et que, sur le fait de la vie » de M. Vincent, il démontra fort bien l'unique point con- » testé par l'abbé de Barcos , savoir que ce qu'il avait rapporté » des paroles de M. Vincent sur le compte de l'abbé de
(i) Savoir : 633 sur la lettre A, 401 sur la IcUrc B, et 1 54 dons les Ad'^ ditions. Total : 1,188.
62 REMARQUES SUR UORERl
» S. Cyran était tiré des mémoires que lui avaient fournis » MM. de la Mission...
» Sur l'Absolution, je cite les auteurs que j'avais en vue en » disant que ious les savants convenaient de la fausseté de la » proposition de M. Arnauld (aflirmant que , dans l'ancienne » Église, on n'accordait l'absolution aux pénitents qu'après » une satis£açtion publique)... Ainsi, pour jusdfier mon as- » sertion, je produis plus de 130 Docteurs ou écrivains, » pendant que mon docte censeur, pour la combattre, n'a pu » venir à bout de m'en opposer 3 . Je fais même voir que les » deux seuls qu'il a nommés, savoir : M. de i'Aubespine et » le P. Juénin, lui sont opposés autant qu'à moi (i)...
» Sur Agrippin, sans répéter de nouveau ce que j'en ai » dit, je persiste à soutenir que mes preuves sont bonnes » (à l'effet de démontrer que, nonobstant la décision contraire 9 d' Agrippin, évèque de Carthage, l'ancienne pratique de re- » cevoir les hérétiques sans les rebaptiser avait été continuée » en Afrique). J'avoue pourtant que je me suis trompé dans la » dernière que je tire de Saint Augustin, laquelle je n'avais >. citée que de mémoire et que je conviens n'être point de 9 lui, quoiqu'au fond elle soit bonne. C'est là proprement le i> seul fait de conséquence sur lequel j'ai été bien relevé et y> dont je ne puis m'empêcher de savoir gré à mon censeur. » Sur M. Arnauld, je fais voir qu'il est faux que les pro- » testants aient jamais désavoué les faits principaux objectés » à M. Arnauld par le ministre Jurieu, tek que sont, par j> exemple , ceux-ci : que sa doctrine et celle de Jansénius sur » la Grâce ne difièrent point de celle de Calvin ; que M. Ar- » nauld a poné fort loin l'obligation d'obéir au pape et aux » évèqucs lorsqu'il a écrit contre les protestants sur l'autorité » de rÉglbc, mais qu'au contraire il a parlé là-dessus comme » les protestants quand il a écrit contre le pape et les évêques » pour la défense de Jansénius ; que, dans ses ouvrages contre » les protestants, il a reconnu avec tous les catholiques l'obs-
(i) M. Le Qerc reproduit cette réponse avec de nouvelles preuves au tome m dtt ses Remarques, art. Gondrin , pages 11 7- 119»
REMAKQjL'ES SUR MORERI 63
» curicè de l'Écriture, mais qu'il en a parié comme les pro- » testants quand il a écrit pour la défense du Nouveau Tes- » tament de Mons et contre M. Mallet...
» Enfin, je bis voir par un aae très-authentique que le » cardinal de Richelieu et M. Lescot n'agirent point par pré- » vendon contre M. Ârnauld, mais par un principe très-bon, » et qu'ils suivirent constamment dans différentes occasions » semblables (loisqu'en 1641 ils empêchèrent que M. Âmauld » &t admis à la Société de Sorbonne contre les lais et les cou- » tûmes de cette maison, M. Âmauld n'ayant achevé d'ensei-
> gner son cours de philosophie qu'un an et demi environ
> après avoir fini sa licence) (i).
c Je ne ferû point imprimer ma réponse, quoique la plu-
> part de mes amis m'y exhortent, parce que je suis résolu de » ne jamais publier aucun écrit contentieux, surtout contre des » gens enclins à attaquer et à répondre par des tours et des » phrases injurieuses et insultantes. Je hais à mort ces sones de » disputes, que je regarde comme indignes de gens de lettres » et même d'honnêtes gens. Pour éclaircir amiablement des » £dts, je serai toujours prêt à le £ûre ; mais les soutenir par
> des écrits qui ne font ordindrement qu'aigrir, j'espère que
> je ne le ferai jamais. D'ailleurs, mes confrères ont eu de h 9 peine de voir un auteur, qui m'attaque personnellement et » sur des £dts absolument étrangers à mes Remarques (2), et » qui, surtout, déclame nonunément contre les Sulpiciens (3).
(i) M. Le Qerc développe cette réponse dans le tome III de ses Eemar» ques, art. Lescot, p. 184-188.
(2) « Étant, à ce qu'on dit. Bibliothécaire du Séminaire d'Orléans, est-il excusable d*av<nr défiguré le nom du principal bien£sdteur (Fourcroy) de la Bibliothèque de ce Séminaire ? » {DUcuuùm, p. 29.)
(3) « Si cette pratique de rebaptiser les hérétiques avoit été interrompue, seroit-ce parler raisonnablement que de dire, comme fait saint C^-prien (Ep. 79), qu'elle avoit été pratiquée par lui et par d'autres? Ce saint se serait exprimé d'une manière aussi ridicule et aussi peu sensée que feroit M*^ s'il s'avisoit de dire que les Sulpiciens se sont toujours attachés à suivre, sur la grâce efficace par elle-même et sur la prédestination gratuite, des sentiments conformes 4 ceux des SS. Pères et à la tradition de l'Église. » {Discussion, p. 33.)
64 REMARaUES SUR MORÈRI
» Ils ont cru qu'un homme qui se déchaîne ainsi de gaîté de » cœur, et sans avoir été attaqué, serait capable de dire de » nouveau quelque chose de plus satirique s'il se voyait criti- » que publiquement par un écrit démontrant qu'il n'est pas » fort instruit des faits qu'il conteste...
» Cette discussion critique a eu très-peu de succès ici. J'en » ai acheté une douzaine d'exemplaires, et je les ai prêtés à » ceux qui avaient mon ouvrage. Celui qui les vend m'a » assuré qu'il n'en avait pas vendu vingt en tout, hors ceux » que j'ai achetés, et que personne ne lui en demande plus. » M. de La Perière m'a dit que les amis mêmes des Béné- » dictins ont généralement désapprouvé cet opuscule : 1° parce » que le st}^le en est trop aigre; 7P parce que cet ouvrage, » dans lequel on espérait trouver des faits éclaircis , n'est pro- » prement qu'un écrit théologique rempli de digressions sur » l'amour de Dieu et sur la probabilité, de longues ironies, » etc., et que j'y suis dépeint par des traits que tous ceux » auxquels j'ai l'honneur d'être connu savent fort bien ne me » point convenir. »
Le P. Lelong loua la disposition où était M. Le Clerc de ne pas pousser plus loin ces démêlés littéraires, lui déclarant que son parti était « le plus sage » et serait « toujours le plus approuvé » (28 octobre 1720). Au reste, la Discussion ne méritait que le silence. « C'est peu de chose », écrit le président Bouhier sur son exemplaire des Remarques (Bibliothèque de la Faculté de Médecine de Montpellier, F. f., n. 939). Le P. Oudin est encore plus incisif : « Je ne vous renvoie pour le présent que la discussion monacale, écrit-il à M. Le Clerc; il faudrait bien des brochures semblables à celle-ci pour faire tort à votre ouvrage » (23 mars
1727)- Aussi M. Le Clerc ne se laissa-t-il pas décourager par cette
attaque. Il donna, en 1720, un second volume de Remarques (i).
(i) Reitiarques sur différents articles du second volume du Dictionnaire de Moriri, de Vidilion de iyi8 (Orléans), 1720, in-S®, pp. 184. Elles portent sur les lettres C , D , E.