TRAITÉ DU PLAGIAT LITTÉRAIRE
Père Labbe. Il le regardait non-sculcmcnt comme le plus fécond écrivain de cette province, mais aussi comme le plus éminent en érudition. Cependant il le voyait trës-maltraité par divers auteurs de renom, et il ne savait comment s'y prendre pour faire son apologie. Le ton décisif de ceux qui l'accusaient de plagiat, lui faisait croire qu'il en était presque convaincu. En m'empruntant quelques ouvrages de ce Père, il me témoigna son embarras, et je l'assurai que je l'en tirerais sans peine. Je m'engageai donc à faire l'apologie du P. Labbe, et surtout contre Baillet, etc. J'ai tenu parole, mais D. Méri est mort avant que j'eusse achevé ma tâche il ce sujet (16 octobre 1723). L'ouvrage est long et ferait un fort gros volume in-douze, et je n'ai jamais compté qu'il vît le jour » (i). La voie dans laquelle il venait d'entrer s'ouvrant plus large devant lui, M. Le Clerc forma ensuite le dessein de réviser les accusations sembbbles intentées à quantité d'autres auteurs, accusations qui avaient été déjà l'objet de quelques traités spéciaux, comme ceux de Thomasius, de Crenius et de Jean Albert Fabricius.
Ce fut donc à Orléans que M. Le Clerc entreprit son ouvrage, et en 1721, qui fut l'année où D. Méri commença sa Bibliothèque du Berri, l'année où parut le troisième volume des Remarques sur Moréri, lequel promettait un Éclaircissement sur le P. Labbe, l'année, enfin, qui répond à la date indiquée par ces paroles écrites en 1727 : a Travaillant, il y a. cinq à six ans, à un Traité du Plagiat littéraire. Traité que j'ai abandonné depuis, quoiqu'il fût presque terminé, j'examinai cette accusation » (2).
(i) Bibliothèque du RicMei, art. Lahhe. — G)ntrairement à plusieurs biographes de M. Le Clerc, nous regardons Tapologie du P. Labbe, non comme un ouvrage distinct , mais comme une partie du Traité du Plagiat littéraire. On en verra bientôt les raisons.
(2) Bibîiolh}xiue du Richdel , art. Fleury. M. Le Clerc travaillait encore à ce traité dans les premiers mois de 1725. « Cet abbé, écrivait, d cette époque, le Président Bouhier, me mande qu*il travaille à un Traité du Ph^iat littéraire français, La matière est bien étendue, mais il me parait qu'il est in£itigablc » (Lettre à Marais, du 14 mars 1725).
TRArrà DU PLAGUT LITrànAIRE l^^
Ceux qui lurent ces mots durent éprouver les sentiments exprimés à Tauteur par le Président Bouhier : « Vous me donnez une grande curiosité de voir votre Traité du Plagiai littéraire. Puisqu'il est presque achevé , quelle raison vous porte à l'abandonner » (3 mars 1729)? Nous n'avons rencontré, dans la correspondance de M. Le Clerc, aucune réponse à cette question ; mais nous savons, par une lettre de M. de La Bastie, postérieure de quelques semaines seulement à celle du P. Oudin citée plus haut, que, à cette date (27 octobre 1734), M. Le Clerc s'occupait avec ardeur à revoir et à compléter son Traité. Sa correspondance pendant Pannée 1735 semble n'avoir d'autre but que de provoquer les recherches, et d'autre effet que de piquer vivement la curiosité de ses amis. — « A quoi en êtes-vous de vos plagiaires? lui écrit M. de La Bastie. Serez-vous bientôt à b fin de cette besogne ? J'ai grande envie de voir votre ouvrage imprimé, parce que je suis bien persuadé que j'y apprendrai bien des Êiits curieux qui ne se trouvent pas communément ailleurs » (9 juillet 1735). L'abbé Papillon n'augurait pas moins bien du livre. « Le P. Oudin m'a dit que vous cherchiez à augmenter le Traité De Plagia de Thomasius. Je suis persuadé que votre ouvrage sera meilleur que le sien. Il y aura autant de différence entre vous et lui qu'il y en a entre un Allemand et un Français; c'est assez dire » (12 juin 1735, ap. d'Axtigny, Nauv. Mém., t. V, p. 391, 392).
Quoique interrompu dans son travail par diverses causes, au nombre desquelles il faut ranger les maladies dont il fut fréquemment af&igé durant les deux dernières années de sa vie, M. Le Clerc « eut la satisfaction de finir cet ouvrage quelques mois avant sa mort, » selon le témoignage de l'abbé d'Artigny. a II m'en communiqua, ajoute-t-il, plusieurs articles qui faisaient juger très-favorablement de tout le reste (i).
(i) Faut-il mettre au nombre de ces articles communiqu<^ celui de Ri^ cbesource, qui est au tome V (Nouv, Mém., p. 244-257), le même qui contient les lettres adressées à M. Le Clerc? D'une part, il est assez probable que l'auteur d'un ouvrage sur le Plagiat a dû parler d'un homme qui en tenait école publique à Paris, et qui publia en 1667 Lt Masque des Orateurs,
278 TRAITÉ DU PLAGIAT UTltHAIKE
Je me rappeUe , entre autres, qu'il y avait une longue et airteust Apologie du P. Labbe, qu'on accuse d'être plagiaire de Nicolas Sanson, de Dom Lancelot, etc. M. Le Qerc traitait sa matière en jurisconsulte, en théologien, en critique. On ocf saurait croire combien il avait recueilli d'anecdotes et de détails intéressants sur les livres et sur les Auteurs. Aussi était-ce un homme d'une vaste érudition, soutenue par une mémoire prodigieuse ; il ne laissait rien échapper. Je pourrais nommer plusieurs de nos écrivains célèbres à qui son commerce n'était pas infiructueux. Si quelque chose lui a manqué, ce sont les grâces du style; mais trouve-t-on beaucoup de littérateurs qui écrivent avec délicatesse, avec agrément? Pauci quos aquus amavit Jupiter » {Nouv. Mim. tom. V, p. 420, 421).
L'auteur, qui écrivait en 1752, poursuit en ces termes : « Le Traité du Plagiat se conserve manuscrit dans la Bibliothèque du Séminaire de Saint-Sulpice à Lyon. Peut-être ne verra-t-il jamais le jour, parce que les sages et pieux ecclésiastiques qui en sont dépositaires, craignent qu'il ne fasse des mécontents ».
C'était là jeter une nouvelle amorce à la curiosité du public. Aussi, la même année, le Journal de Trévoux rendant compte du tome V des Nouveaux Mémoires de l'abbé d'Ardgny, disait à propos du Traité du Plagiat ^ — qui « contenait mille anecdotes curieuses », — ^ qu' « il serait extrè-
c^est-à-dirc la manière de déguiser jacilement toutes sortes de Discours, U Phù" doyè, le Sermon, le Tanègyrique, TOraison Funèbre, la Méditation, la Harangue, la Lettre, les Passades, etc. (in- 12 de 64 pages). D'autre part, Tabbé d*Artigny raconte au même endroit que Fléchier fut élève de Richesource, et que cette anecdote Ipi a « été confirmée par feu M. TAbbc Le aerc. » Enfin, celui-ci, ayant donné touchant Richesource un article forcément court dans sa Bibliothèque du RicUlet, avait demandé des éclaircissements sur ce singulier personnage à l'abbé Papillon , qui lui apprit , entre autres , ce trait que l-âbbé d'Artigny parait avoir ignoré : « J'ai vu Richesource à Paris pendant que j'y étudiais. C'était un jaseur étemel qui allait débiter ses bons mots de cuisine en cuisine » (27 fé\Tier 1728). Au reste, nous ne faisons que soulh çonner, sans Tafifirmer positivement, un plagiat bien possible, on l'a vu et on le verra encore , de la part de l'abbé d' Artigny.