TRAITÉ DU PLAGUT LITTÉRAIRE
mement à souhaiter qu'on voulût le donner au public avec les autres ouvrages du même auteur qui était fort habile et très-bon critique » (Mém. de Trévoux, août 1752, p. 1772). Chaudon exprimait le même désir dans les éditioas de son Nouveau Dictionnaire historique données en 1769 et 1789. On. y lit, à l'article Laurent Josse Le Clerc : « 11 s'est fait connaître surtout par un Traité du Plagiat littéraire que l'on conserve manuscrit à la Bibliothèque du Séminahre de Saint- Irénée de Lyon. Il serait à souhaiter que les pieux ecclésiastiques qui en ont le dépôt, voulussent le donner au public, toujours curieux de connaître ceux qui, ne faisant que copier ce qu'ils ont lu, donnent pour des fruits de leur génie, les fruits de leurs mains ou de leur mémoire ».
Ces vœux si souvent répétés, en termes toujours si flatteurs, ne furent cependant pas exaucés. La Révolution arriva : la Bibliothèque du Séminaire de Lyon fut dispersée, et en 1804, dans la huitième édition de son Dictionnaire reproduite en 18 19 par Prudhomme, Chaudon, après avoir dit que Ton « conservait ce manuscrit à la Bibliothèque du Séminaire de Saint-frénée de Lyon », ajoute cette ligne désolante : « On ignore ce qu'est devenu ce dépôt, et s'il sera jamais rendu au public » ! Hélas on l'ignore encore en 1877 ! Rien n'a pu nous mettre sur la trace de ce précieux manuscrit, que nous avons vainement demandé à tous les catalogues, etc., à toutes les Bibliothèques de Paris et de Lyon où nous aurions dû naturellement le rencontrer. Vainement aussi avons-nous interrogé le public à deux reprises diflTérentes , par la voie du Polybiblion d'abord , puis par celle de V Intermédiaire des chercheurs et des curieux. La question posée par nous est toujours demeurée sans réponse. Nous sommes donc condamnés à dire, avec Delandine, que ce « manuscrit considérable est perdu » (i), et réduits à parler d'un ouvrage composé il y a un peu plus de cent ans, à peu près comme d'un livre ancien connu seulement par ce que d'autres en ont écrit ou conservé.
(I) Delandine, Manuscrits de la Blblicthèque de Lyon, tome I, page 376.
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On est assez naturellement porté , et le texte de Chaudon cité plus haut induit à penser que le Traité du Plagiat est sunout une liste des auteurs qui se sont rendus coupables de vol littéraire, avec indication de l'objet et les preuves du délit. Cependant, ce jugement parait dénué d'exactitude. Après avoir examiné et discuté avec son impartialité et sa critique ordinaires les accusations intentées contre divers savants, M. Le Clerc conclut selon les exigences de la raison et de la justice, et le plus souvent en faveur des auteurs qull voit injustement calomniés. En un mot, son ouvrage contient autant et peut-être plus d'apologies que de réquisitoires. L'auteur lui-même le témoigne plusieurs fois (i), et particulièrement dans ce passage d'une lettre au Président Bouhier : « Mon Traité du Plagiat littéraire n'avance guères depuis que je l'ai repris, ayant beaucoup de menus tracas qui ne me laissent que peu de temps pour travailler... J'ai un grand nombre d* Apologies toutes faites. Mais, néanmoins, je condamne librement ceux que je ne saurais justifier sensément. Je ne prétends pas, toutefois, discuter à fond généralement toutes les accusations, cela ne me serait pas possible » (31 janvier 1735).
On attend sans doute de nous quelques exemples des deux sortes de sentence. Le premier nous sera fourni par le juge lui-même, qui nous révélera en même temps avec quelle lenteur et quelle maturité il prononçait ses arrêts. C'est encore au Président Bouhier que M. Le Clerc écrit, le 14 septembre
« J*al travaillé pendant près de trois semaines à l'Apologie de Jacques Philippe Tomasini , décrié comme un plagiaire insigne par une douzaine d*autcurs, dont la plupart prétendent que les quarante ouvrages qui portent son nom ne sont pas de lui , mais du médecin Jean Rhodius qui demeurait à Padoue depuis Tan 1628 ou environ, et qui y mourut en 1659. Je crois démontrer dans toutes les formes la fausseté des accusations qu'intentèrent contre lui Gaspard Hofman dès 1640 et 1643, et ensuite Isaac Vossius,
(i) Par exemple, dans la lettre adressée aux Mémoires de Trévoux, dont il sera parlé au chapitre suivant , M. Le Gerc dit avoir « fait plus de cent apologies pour divers savants qui se trouvaient faussement accusés de vol littéraire. »
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Colomiez et M. Baillet, outre six ou sept Allemands tous rapportés dans le Placcius de 1708 au mot Tomasini, Plus j'avance dans mon ouvrage, et plus j*ai lieu d*étre surpris , et de déplorer l'étrange crédulité de je ne sab combien de savants qui débitent les faussetés les plus palpables, sans ombre de discussion , et qui ne font que se copier et suivre les autres ut ovcs ovem et ovcs ttvem ».
Le second exemple est une sentence de condamnation tombant sur Jansènius. Proscrit à Rome par le souverain Pontife y comme contenant des propositions hérétiques prises au sens de leur auteur, le livre de l'Évêque d'Ypres fut encore convaincu de contenir le sens et les paroles mêmes des auteurs qui, avant lui, avaient erré sur la matière de la Grâce. Le baron de La Bastie nous instruit indirectement de ce fait en donnant à M. Le Clerc un avis auquel celui-ci était sans doute peu disposé à déférer. D'une part, en effet, celui que les Mémoires de Trévoux appellent spirituellement Y Inquisiteur du Plagiat se sentait libre de tout préjugé an ti janséniste; de l'autre, il s'était jusque-là montré assez peu soucieux de ne pas déplaire au parti. Voici le conseil du trop prudent ami :
« Vous me faites plaisir de me faire part de vos travaux littéraires. Le sujet du vol littéraire que vous traitez est tout des plus curieux. Si vous n'aver pas réussi à disculper Jansènius accusé d'avoir été le plagiaire des anciens hérétiques, prenez garde que ce ne soit par la même raison qui ferait qu'un Janséniste réussirait mal à disculper les Molinistes de l'accusation si souvent renouvelée contre eux d'emprunter les arguments de Julien d'Eclane et des Semipjlagicns. Quand votre ouvrage aurait l'article de Jansènius de moins, il ne serait pas moins curieux et trouverait moins de contradicteurs, soit que vous vous portiez à l'absoudre ou à le condamner. Je vous parle en ami , et mon avis vaut bien celui de ceux qui sont parties intéressées, et qui peut-être vous parleront sur un ton différent » (27 octobre 1734) (1).
M. de La Bastie complète ensuite la liste des plagiaires que M. Le Clerc lui avait envoyée, et que nous regrettons
(i) Le plagiat de Jansènius a été bien démontré par le P. Dechamps (De Haresi Janseniana; Liber 1", Jansènius hareticorum plagiarius; Paris, 1729, p. 1-117) et par Bérault-Belcastel (Hist, gin, de YÈglise, Liv. 73, 74; Paris, 1836, t. VIII, p. 399, 501-S03, 508-519).
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vivement de ne pas coonaitre. c Dans la liste que vous me fautes de plusieurs des principaux accusés de plagiat, dit-il, j'ai été étonné de ne point voir un de ceux contre lesquels cette accusation a été poussée avec plus de vivacité, et qui, peut-être , n'en était pas tout à (ait innocent. Cest le £uneux P. Hardouin, qui mérite bien que vous fassiez mention de lui en particulier. Les accusations formées contre lui sont de deux sortes ; on veut qu'il se soit paré du bien d'autrui qu^il avait pillé tant en gros qu'en détail... » (27 octobre 1734). M. Le Qerc s'occupa aussitôt d'instruire la cause du P. Hardouin. H s'adressa d'abord à M. de La Basde lui-même, qui répondit par deux lettres, l'une du 3 janvier 1735, qu'on peut lire dans les Kamtaux Mémoires à€ l'abbé d'Artigny (t. V, p. 374-379), l'autre du 30 janvier restée inédite. M. Le Clerc demanda aussi des éclaircissements au P. Oudin, qui peut'-être avait dés lors réuni les matériaux de la Notice qu'il composa sur son confrère, et que l'abbé Joly publia dans les Éloges de quelques auteurs Français. Les deux lettres du P. Oudin à M. Le Clerc sont également dans les Nouveaux Mémoires de l'abbé d'Artigny (t. V, p. 396-398), et datées des 30 décembre 1734 et 18 août 1735. Nous citerons seulement la fin de la première et le commencement de la seconde.
« U me semble que Foi Vaillant s*est pLûnt que le P. Hardouin lui ax'ait filouté quelques explications de Médailles ; je n*ai pas les brochures de cet antiquaire. Mais, après tout, les Médidllistes doivent se passer de la filouterie, ils en font métier. S*ils escamotent sans scrupule toute médaille rare qui leur passe par les doigts , pourquoi ne prendraient-ils pas une explication ? Au reste, le P. Hardouin s*est bien corrigé , et dans la suite on ne l'a pu accuser de voler les idées qu'il a mises dans ses li\Tes. — Je suis ravi que vous examiniez les accusations de plagiat portées au tribunal public contre le P. Hardouin, et je souhaite que vous le tiriez d'aflEûre; la chose me paraît difficile. »
Un autre accusé dont le procès a longtemps occupé et divise encore le monde littéraire, c'est Madame Deshoulières. On dit sa fameuse Idylle des Moutons volée aux Promenades de Messire Antoine Coutel, chevalier, seigneur de Monteaux de Ruei (A Blois, Alexis Moeite), auteur assez inconnu. La
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ressemblance entre les deux pièces est assez rw^m^d^tm pour qu'il soit hors de doute que Tun des poètes a imité l'autre (i).. Mais quel est le |d^iaire? Là est le problème. M. Le Qeic. en fut saisi au commencement de Tannée 1735, d'abord par M. Bimard de la Bastie qui avait appris la chose à Aix en Provence (2), et peu de jours après par le Président Bouhier». lequel tenait l'accusation d'un de ses amis de Paris. Cependant tout en dénonçant M"* Deshoulières, le Préûdent s^n constituait l'avocat, ne pouvant se résoudre à croire plagiaire un auteur qui avait, dit-il, « donné tant de preuves de son génie et de son caractère original » (3).
Au mois d'avril de la même année, l'afiEsdre parut, probablement pour la première fois, devant le tribunal du public. Elle y fut portée par le Mercure Suisse, qui concluait à la culpabilité de M** Deshoulières. Celle-ci rencontra néan^ moins un défenseur dont les éclaircissements furent insérés dans le mois de juin suivant du même journal (4). Selon toute apparence, les choses en restèrent là. Mais, en 1752, la discussion recommença, sans doute à la suite de la publication des lettres adressées à M. Le Clerc « et contenues dans le tome V des Nouveaux Mémoires de 1 abbé d'Artigny. U Approbation donnée à ce volume est, en effet, du i" avril. Or, le 15 du même mois, Fréron prit parti contre M"^ Deshoulières dans une Lettre (5), à laquelle il fut répondu par un anonyme (é). Au mois d'août suivant, les Mémoires de
(i) On peut s'en convaincre en comparant ces deux poèmes reproduits dans les Letires sur qiuJqua écrits àt u temps, par M. Frérom; année 1752 tome VI , page 67-72. Celui de Coutel a pour litre : « Sur VlmdoUmu, à Lucidas pour ^vandre. b
(2) Lettre i M. Le Oerc, du 3 janvier I7}s. ap. d'Artigny, tome Y, page 373-
(3) Lettre i M. Le Clerc, du 11 fé\Tier 173$, fl^ ^TArtigny, tome Y. page 389.
(4) L'abbé Goujct a donné l'analyse de l'attaque et de la réponse dans sa 'Bibliothèque françaiu ; Paris, 1756, tome XVIII, p^^s 409.413.
(5) Fréron, ' '
(6) Lttire à
(S) Vtéroa^ Lettres sur qud^us icrùs...; I7>2, tome VI, pog» 6- 72 M. Ffhom sur sa 26^ feuOU; 1752, in-ii. Voir vJjL.
cette réponse fl^. Goujet, iiflc. fi/. -"^ «c