‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 10 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Quand, à mon réveil, des idées confuses me rappelèrent tout ce qui s'était passé la veille, je me trouvai la plus malheureuse femme du monde. Il était près de onze heures du matin. J'étais seule; mais je n'avais que trop de [)reuYesque je ne l'avais pas toujours

été. Mais quoi! je ne suis point mariée, et Desmaretz n'est point ici. Qu'est devenue la promesse qu'il m'avait faite que nous irions a l'église à six heures du matin. Devait-il me laisser dornffr, et Dorothée, qui m'avait promis de ne pas me quitter ; malheureuse que je suis! que vais- je devenir? Comment paraître aux yeux de la comtesse?

Comment écrire à mon père, que dira mon excellente mère? Ah! fuyons cette maison, retournons chez mes parens. Je ne me marierai point-, mais je leur donnerai mes soins : l'argent que je tiens de la générosité de ma marraine , me suffira pour ne pas leur être à charge. Je veux sortir de mon lit, m'habiller, mais on ne m'a rien laissé des vêtemens que je portais en arrivant. Il faut donc sonner pour qu'on me les rende ; il faut receY.oir cette fille perfide qui m'a perdue 3 et je sonnai.

Elle vint, m'appela madame, el me demanda rcspoctncusciiicnt ce que je voulais — IVriuihillcr; et clic m'apporta le dcshahillcr le plus clr^ant. • — Madame veut-elle prendre sou cliocolat avant de faire sa toilette? Monsieur est sorti , il a bien recommandé que l'on ne réveillât pas madame. Ce ton respectueux que cette femme afîcctait me faisait croire qu'elle imaginait que j'élais sortie avec M. Dcsmaretz avant le jour pour aller à l'ci^llse, et qu'ainsi j'étais mariée : je n'osai donc rien dire.

On m'apporta à déjeuner dans une tasse de porcelaine du Japon avec la cuiller de vermeil , ainsi que le plateau. Je mangeai; car, malgré nies douloureuses réllcxions , j'avais faim. Dorothée me coiffa , et mit dans mes cheveux , à mon col et à mes oreilles les diamans de mon écrin. Je trouvai sur ma toilette un anneau semblable à celui que mon ami niavail donné, mais I. G

un peu plus à mon doigt • je crois bien que c'était le même. On avait gravé en dedans ces mots : Je suis venu, j'ai vaincu* le 25 septembre 1625. Je ne voulais pas le mettre à mon doigt; mais Dorothée me dit, madame, vous oubliez votre anneau. Elle me présenta une robe de satin blanc avec, au bas, une large broderie d'or, le manteau de velour verd brodé de même , une écharpe de satin ponceau , à franges d'or , un collet de dentelles. La reine eût pu porter cet habit , tant il était magnifique. Au moins, disais- je, si cette parure était destinée a aller au pied des autels, pour jurer à mon vainqueur, puisqu'il se nomme ainsi, que je l'aimerai jusqu'à mon dernier soupir ; et lui , qu'il me sera à jamais fidèle. J'en sentirais tout le prix; mais puis-Je m'en flatter! et je me mis a pleurer.

En vérité, me dit Dorothée, je ne

VOUS comprends pas, madame, que pouvez-vous désirer de plus ? Vous voilà mise comme madame de Saint- Evrcmont ne Ta jamais été. M. Desmarclz vous adore ; il ne vous laissera jamais manquer de rien, et, comme ses discours redoublaient mes Iarraes,car je n'entendais (|uc trop ce que cette fdie voulait me faire comprondrc^cllc me dit: -ce Si vous croyez, madame, captiver ainsi celui qui vous aime, ni lui, ni tout autre, vous vous trompez fort.

L'amour, dit un certain auteur, est un enfant charmant, tant (ju'il rit, insupportable quand il pleure. Essuyez vos yeux , (jui sont trop beaux pour ctre ternis par les larmes. Monsieur va venir-, (pfil ne voie pas ces traces de clia«^rinj car ji; vous assure qu'il cesserait de vous aimer.» Je ne repondais pas. Ces pro[)Os me paraissaient extraordinaires dans la bouche d'une renimc de chambre. J'ai su depuis cjut;

c'était une fille assez bien nécjqni, séduite par Desmaretz , avait été quelque temps sa maîtresse; qu'ayant eu la petite vérole , elle perdit sa beauté et son amant ^ mais que celui-ci , lui connaissant le génie de l'intrigue , et , ayant formé le projet , dès qu'il me vit chez madame de Saint-Evremont , de m'enlever à la comtesse , pensa que Dorothée pourrait le servir. 11 de»manda à Voiture , avec qui il était fort lié de proposer cette fille à madame de Saint-Evremont. ce Elle est devenue laide , disait-il au poëte ; je n'ai plus d'amour pour elle , mais je ne veux pas l'abandonner. Faites -moi le plaisir, mon cher, de la placer chez votre respectable amie. Tenant de vous , elle n'aura aucun soupçon que j'aie eu des liaisons avec Dorothée , et d'ailleurs , pour mettre , mon cher , votre conscience en sûreté , je vous assure que j'ai entièrement rompu avec elle j que

je serais incapable de vous compromettre et de man^picrH la comtesse.Yoilure le crut , et il obtint lacilcfiicnt la place de femme de chambre de madame de St.-Evremontpour sa [)role^ée, comme je l'ai dit pUis haut.

C'est ainsi cpie cet homme , que je croyais sincère, avait tramé ma ruine.

J'ai su de Dorothée tout ce dttail ; je ne l'en gardai -pas moins à mon service : je la méprisais : mais clic était adroite , fidèle, intelligente , discrète , et d'ailleurs, avais-je le droit de ^ouloi^ que ceux qui me servaient fussent vertueux? C'est là ce qui rend le vice contagieux ; c'est que , même en inspirant une sorte dliorreur , quand ou en a embrassé la route , on n'a pins la force d'éloigner de soi ceux qui nous ont précédés ou suivis.

Quand Dorothée eut fmi ma toilette , elle mVngagca à repasser dans le salon. « Il faut raictueut, me dit-

( 126) elle , permettre aux hommes l'entrée de votre chambre à coucher. L'usage des dames anglaises me paraît , à cet égard , fort bon. Ce doit être un sanctuaire sacré , où le mystère, dans l'ombre de la nuit , conduit l'amour )) , et elle m'engagea à passer dans une petite galerie , qui était des plus agréables. Hélas ! je me laissais conduire par elle. Je n'avais plus d'amie , plus de mère 5 plus de guide; j'avais tout perdu 5 et je n'avais plus la force de prendre les moj^ens de les retrouver.

Peu d'instans après que je m'étais assise dans cette pièce , et que je me regardais machinalement dans un grand miroir de Venise (i) , qui se trouvait en face de la porte -, je la vis s'ouvrir ,

(i) Les premières glaces furent faites dans cette ▼ille : elles avaient une faible proportion, et étaient en Lizeau. On en voit encore dans les auberges ; c'était alors une grande magnificence.

Dcsmaretz entra et s'arrêta avec im monvcment cradmiration. La parure ajoutait infinimeut à uia beauté: il eu fut frappe , et , eomme s'il eut craint mes reproches, tantjo lui eu imposais par la dignité de mon maintieh , que la magnificence do mes hahils relevait encore. Il lui semblait nécessaire qu<»

je lui permisse d'approcher, ce que je n'avais nulle envie de faire. Enfm , las de s'en tenir à l'admiration, il avança , et, me prenant dans ses bras (la veille , il se serait mis à mes genoux). (( Chère Marianne, me dit-il , ne verrai-je dans des yeux si beaux que da courroux; et, quand vous avez comblé les vœux de l'amant le plus tendre , doit-il croire que ce n'est (ju'au hasard dos circonslauces, qu'il doit son bonheur? )) Je me dégageai de ses douces étreintes, et j'allai m'asseoir à l'autre bout de la galerie, et alors je me ])laignis de son manque de foi. Il m'assura

( ^28 ) (ce qui était faux) qu'il avait eu inteiition de tenir ce qu'il m'avait promis* mais qu'il avait été entraîné par Ja vivacité de son amour , que je ne devais accuser que mes charmes de ce que j'appelais mon malheur, qui , j'espère 5 ajouta-t-il , changera de nom , quand j'aurai eu le temps d'apprécier toute l'ardeur dont il était embrasé pour moi. Je lui dis que, pour me le prouver, il fallait qu'il m'épousât. Il me pria de l'entendre , je ne le voulais pas • mais il m'y contraignit, car je ne pouvais le fuir. Il avait fermé en dedans la porte de la galerie , et il me tenait une main qu'il avait posée sur son cœur. Il était beau , plein d'esprit , j'étais environnée de toutes les séductions du . luxe. 11 me parla avec l'éloquence qu'il avait reçue de la nature.

<c Que voulez-vous, "chère Marianne?

A quoi servira un mariage qui suivra votre défaite , et qui n'ajoutera pas

( 129 ) à votre état ( car vous êtes mineure ) , et sans consentement de vosparens,qui ne vous pardonneraient pas de m'avoir suivie? Vous êtes ici cliezmoi. II n'est pas possible de se dissimuler qu'un mariaj^e aussi peu conforme aux lois ne changera pas votre sort. Attendez votre majorité j alors j(î vous épouserai , et personne ne pourra s'y opposer. A présent changez de nom pour échapper aux recherches de vos parens , qui cependant ne pourraient avoir un grand danger pour vous , parce que je vous mettrai sous la protection du cardinal , cjni , dans ce moment, n'a rien à nie refuser.- — Ah!

Desmarelz , dans cpiel piège vous m'avez entraînée?» Un doux baiser arrêta lus reproches que je voulais lui faire , el la |)aix fut conclue. On \inl lui dire que deux de ses amis ledemandaicnt.il ouvrit lui mêiUv. la [)orte, et je vis entrer Desbarroaux et Dassompierre. Ce der-

( i5o ) nier avait quelque chose à demander au cardinal , et il voulait que Desmaretz l'appuyât. Il l'emmena dans son cabinet j et je restai avec Desbarreaux.

Nous fumes quelque temps en silence. c< Eh bien , madame, me dit -il , enfin je m'en rapporte a votre loyauté. Ai'je perdu mon pari ? J'apporte les cent louis dont nous sommes convenus, si vous êtes mariée à Desmaretz , ou bien je solhcite avec la plus vive tendresse que vous teniez votre promesse. — ■ Un tel pari , monsieur , ne peut être qu'une plaisanterie. Je ne veux point de vos cent louis. ■ — Alors , nia chère Marianne , je réclame mes droits. ►— Tous n'en avez pas. ■ — J'ai tous ceux que me donne là passion la plus vive, et que je n'eusse pas cédé à Desmaretz , si j'eusse été en état de vous assurer un sort aussi brillant , et que je serais bien fâché de vous faire perdre. Je ne vous demande que de

( i3i) me laisser l'espérance d'être hieii plus heureux que voire amant , parce que vous m'aimez bien plus que lui. » Un soupir trahit le secret tle mon cœur ; alors il revint à ses détestables maximes , et , comme j'en avais besoin pour me justifier ma conduite , je ne les rejetai pas comme j'avais fait jusqu'alors. Il n'est que trop vrai que c'est l(î cœur (]ui reçoit les bonnes ou les mauvaises ojMuions. Yinj^t-ijuatre heures avaient changé tout mon être: plus j'avais aimé la vertu , plus sa perte me devenait insupportable : ne pouvant vaincre les remords (pi'elle m'inspirait, je voulais en bannir l'image.

Desmaretz re\int, Bassompierre l'avait quitté. Desbarreaux lui dit qu'il m'a» vait rendue raisonnable , et qu'il espérait qu'avant peu, je serais esprit fort (] ):

(l) C'est a.Dfci que * .ii>jJtl;<içni Ut pniuiii» j>l. Io»ophct

C i3^ ) il l'en remercia • mais il m'était aisé de voir que ce n'était pas du fond du cœur, qu'il en éprouvait plus de jalousie que de contentement. On parla de la nécessité de changer de nom, et ce fut à cet instant que Desbarreaux m'engagea à prendre celui de Marion de Lorme , que j'ai porté pendant près de trente ans.

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