CHAPITRE X
La pente du vice est glissante , rarement on s'arrête après le premier pas. Je n'ai pas besoin de dire que Desbarreaux ne me laissa point de repos que je n'eusse francbi le second.
Cependant Desmaretz l'ignora toujours, et nous passâmes même pour un modèle de constance.
( i33 ) Madame de Saiiit - Evrcmont, ne voyant pas revenir Dorothée, coin* nicnça à être fort incjuiète. Elle écrivit à ma niùre, ctsul, par sa réponse, que ni moi, ni Dorolliée n'étions venncs à Ballicrani. Elle exprimait sa douleur d'une aussi fàcliouso aventure dans les termes les plus touchans, et suppliait la comtesse de faire les derniers efforts pour me trouver. Afin que je ne fusse pas entièrement perdue, elle lui demandait en grâce d'obtenir un ordre pour me faire renfermer dans un couvent pour le reste de mes jours. Nous fumes instruits du contenu de la lettre par Dorothée, qui avait des relations secrètes avec le valet de chambre de madame de Saint-Ev remont; et Desmjiretz , cpû était toujours en grande faveur auprès du cardinal, lui parla de moi dans les termes les pins flatteurs, me peignit comme une véritable Aspasie , et assura son ëmiucnce
que si elle voulait me prendre sous sa protection , je pourrais rendre de grands services à l'Etat , si une fois je n'avais plus l'inquiétude que ma famille obtînt un ordre pour me faire enfermer; que j'avais une très-jolie maison dont je faisais bien les honneurs , et que j'attirerais les étrangers et qu'ainsi, par moi, M. le cardinal pourrait savoir les secrets des cours de l'Europe. Son éminence voulut me voir ; mais comme il aurait été fâché que l'on crut qu'il reçût chez lui une femme de ma sorte, il dit à Desmareiz , il faut me l'amener avec une soutane et un grand chapeau. Ce dernier me connaissait assez pour être sûr que cela me divertirait, (i) H revint donc chez moi, et bien chez moi^ car j'avais
(i) Quel qu'extraordinaire que ceci paraisse , ce l'est moins que de prétendre , avec quelques auteurs , que le cardinal , pour venir chez Marion » se de'guisa en pantalon ( acteur italien).
( i35) aj)pnsi]ue la jolie maison de la rue des TournclJcs n'était [)as celle où demeurait M. Desmarelz, mais qn'il l'avait fait meubler pour irioi; et, [)ai- la suite, je la lui achetai. Il >inl donc sni\i d'un domestique qui [)lara sur une console, dans le salon , un i^i os paquet et un carton à chapeau. Je croyais que c'é»
tait un hahit d'ama/one, parce que j'avais marqué le désir de monter à cheval. Il me laissa ouvrir le pafjuet, et quand je ne \is qu'un harnois ecclésiastique, je lui demandai à quel bal nous allions. ■ — Ce n'est pas à un bal , mais chez un prince de l'église ,, un ministre [luissant, le cardinal, enfin.— Le cardinal , et sous cet habit? — C'est lui qui l'a exij^é. Si quelques dévotes vous voient passer, avec quelle ardeur elles prieront le ciel de vous conserver cette pieuse vocation, dans FespC' rance de vous avoir pour directeur.
Mais, en vérité, je crains que sous
cet habit vous ne soyez trop jolie, et que l'on ne s'y méprenne pas. Je passai dans ma chaaibre , et Darothée rit comme une folie , en voyant cet accoutrCQient. Le grand embarras, c'était mes cheveux, ils étaient d'une beauté parfaite et tombaient presque à terre.
c< Si vous vouliez, madame, vous coiffer comme une belle personne qui demeure dans cette rue, vous seriez le plus joii abbé possible. Vous devriez lui aller faire une visite, vous verriez comment ses cheveux sont coupés.— Et tu la nommes? • — Ninon. C'est une personne environ de votre âge, d'une beauté parfaite ^ elle est riche et voit tout Paris, même des femmes trèssages. Ce serait pour vous, madame, une société fort agréable. Profitez de l'occasion. » J'en parlai à Desmaretz, qui me dit (jue je ne pouvais mieux faire: Je mis une robe simple, mais fort élégante, et me faisant suivre par
( i36 ) un laquais, j'arrivai chez elle. Sa maison donnait sur le boulevard à dix pas de chez moi. Je fis demander si cUj était visible. Elle répondit qu'elle mo recevrait avec plaisir.
Nous eussions pu , comme ces deux j^énéraux i^rccs, qni, éloiniés de leur «grande réputation, restèrent en silence la première fois qu'ils se NÎrcnt; ne sachant qni des deux pouvait le céder à l'autre, nous eussions pu , disje, rester interdites de trouver tant de beauté dans un autre visage que le notre. Il faut en convenir, nous étions à cette époque les deux plus belles femmes de Paris. Je devais, comme venant la chercher, Ini pailcr la première, pour lui expliquer le sujet de ma visite. Je pris donc la parole, après un instant de silence, et je lui dis : (( Vous avez, mademoiselle, nue si grande réputation de beauté cl de goût , (jue NOUS êtes faite pour donner des modes
( i38 ) que les femmes s'empresseront de suivre. Je me glorifierais d'être la première à sui\Te vos leçons, et je suis tellement près de vous , que vous pourriez facilement me procurer cette satisfaction. Tout en disant cela , j'avais pris place auprès d'elle sur une ottomane , au»dessus de laquelle était une glace qui répétait nos images ; je pouvais les comparer, et je convins que Ninon me surpassait en régularité j mais j'avais encore plus de fraîcheur, que je conservai bien moins long-temps qu'elle.- — Yoilà , me dit Ninon , avec une grâce , un enjoûment qui n'appartenaient qu'à elle , une proposition charmante, que j'accepte avec d'autant plus de plaisir, qu'elle me donne la certitude de vous voir souvent ; car, pour que la mode continue à mériter ce nom, il faut qu'elle varie sans cesse. Ainsi, il faut que nous nous voyions presque tous les
( 1^9 ) jours. *— Cette obligation sera fort douce. Elle m'assura qu'elle ne serait pas moins agréable pour elle. Depuis cet instant, il s'établit entre nous une société si sure et si iieureuse, qu'il est impossible d'en imaginer une plus intime entre deux femmes belles , jeunes, et ayant les mêmes prétentions.
Je lui dis le sujet réel de ma visite. Elle en rit de bon c(cur , et elle m'assura que je serais bien heureuse si j'en étais quitte avec le cardinal, ])Our des confidences politiques. Enfin , dit-elle, cVst un être bien importante ménager; car il peut surtout faire beaucoup de mal. Quant à la perte do mes beaux, cheveux, elle m assura que j'y gagnerais nifiniment , et m'en f)orterais beaucoup mieux ; que de très-longs cheveux Citiguent le cerveau dont ils tirent trop de substance. Elle envoya sur-le-champ chercher sou coëlTi nr, et il me coupa les cheveux à la Minon. Le nom en est
resté à cette manière de porter les cheveux. Le traître de coifFeur s'empara de mes longues tresses , dont il fit peut-être une perruque pour le cbancelier , et jugez le singulier effet que devait faire le contact immédiat de mes cheveux, au travers desquels tant d'idées folles avaient passé, à la gravité du premier magistrat de France. Je me trouvai au reste encore plus jolie avec cette coiffure qu'avec toute autre, et je ne regrettai pas la fatigante parure que j'avais sacrifiée au désir de me rendre auprès de Son Eminence.
Kous repassâmes dans le salon de ]Ninon '^ car je ne pouvais me résoudre à la quitter. Je ne voyais point de femmes depuis un an : car j'avais signifié à Dcsmaretz que je ne voulais pas recevoir les trois à quatre " folles qui s'étaient trouvées au souper le jour de mon arrivée , et que je soupçonnais être d'assez mauvaise compagnie. 11
( lil )
ïn^-wait assurée que je serais toujours maîtresse de clioisir mes sociétés , pourvu qu'elles ue lui enlevassent pas mou cœur, qui , je le crois, lui était assez indiiréreut.
Je revins chez moi , cncliantée de ?^^inou et de ma coilFnre : elle allait à ra\ir avec ma sonlaue. Desmaretz m'assura que toute la sainteté de la pourpre ne tiendrait pas contre tant de charmes : il fit mettre les che\aux , et me conduisit au Palais Cardinal(i).
En traversant les galeries et les nombreuses salles qu'il fallait parcourir pour arriver auprès de Son Eiuinence , j'entendais dire : c< Ah ! le hel abi)é ! C'est une femme et une très - belle fcumie en soutane : il n*cst pas possible qu'un honmic soit ii beau. » En entrant dans l'oratoire du cardinal , où il étail plongé dans une profonde
(i) Dcpi.uk Talau- Royal.
méditation , je fléchis les genoux pour lui demander sa bénédiction. Il leva les yeux , et , m'apercevant , il fit un cri de surprise, ce A pprochez , approchez , ma belle enfant • j'ai bien fait de vous faire mettre en habits qui déguisent votre sexe. Quest-ce que n'aurait pas inventé la calomnie, si on avait su que je recevais tête à tête une aussi belle fille , et il fît signe à Desmaretz de sortir , et celui-ci obéit.
ce J'ai voulu vous parler seul à seul , parce que , dans la triste place que j'occupe 5 on est sans cesse obsédé de soupçons : je n'ai pas même une entière confiance en Desmaretz. Vous a-t-il dit ce qui lui donne un accès si facile auprès de moi? — Non, monseigneur, et je ne me suis pas permis de le lui demander. — Ah î c'est fort discret à l'un et à l'autre j mais enfin il approche souvent de moi , et je veux savoir s'il m'est aussi attaché qu'il le
( 1^3 ) prétend ; ainsi c'est lui surtout que je mets sous votre surveillance. Instruisez-moi fidèlement de tout ce qu'il fera et dira qui pourrait m'ètrc dangereux.
• — ^ Je n'aurai rien , monseigneur, à dire à V. Era. qui ne lui prouve de plus eu plus rattachement de M. Desmaretz pour elle. — Voilà qui est bien pour l'instant; mais si vous vous apercevez qu'il change , je vous ordonne de m'en avertir : vous aurez soin de prendre note de tout ce qui aura quelque importance pour la sûreté de l'EUU ; vous me l'écrirez , et , comme ce travail vous prendra quehjue temps , et vous obligera à plus de dépenses , je vous donne cimj cents francs de pension par mois , qui vous seront payés avec une grande exactitude. Quand vous aurez des choses (|uo vous ne voudrez pas confier au papier, vous viendrez sous le même costume , et vous ferez annoncer l'abbé de Ponto\ille : c'est à ce
titre seul que je puis m'opposer aux volontés de vos parens, qui ont résolu de vous faire enfermer, ou de forcer Desmaretz à vous épouser, ce qu'il ne fera pas*, ainsi donc voyez si la sûreté de votre pays vous est chère , si l'amitié et la reconnaissance que vous me devez," ne peuvent pas balancer, dans votre;*ame, quelques préjugés , d'autant plus qu'à l'exception de Desmaretz , je ne vous demande de m'instruire que des résolutions de l'étranger , rien autre chose.
Je vis qu'il ne fallait pas refuser:
j'acceptai donc , et , ayant été quelque temps avec Son Eminence, je voulus sortir; mais elle me retint pour me faire mille éloges sur ma beauté et mes grâces : mais tout cela ne m'ôtait pas l'antipathie que j'avais pour le cardinal, et qui ne fit que s'accroître. Quant à la commission , qu'il me donnait , je me gardai bien , dut-il m'ôter ma
pciision , de ne lui dire que ce qui ne pourrait nuire à nos amis. Je serais moins scrupuleuse à l'égard des étrangers; dans les clioscs où il y irait du salut de Ja Fiance. Je pourrais bien aussi Faverlir des bruits publics, mais sans nommer ceux (jui les tiendraient; il y a à présumer «juo ma corrcsj)ondance ne lui fut pas désagréable : car elle se soutint , ainsi que les émolumens , tant qu'il vécut. Celte pension me mettait fort à l'aise , et m'ùtait de la dépendance de M. Desmaretz , et si j'avais su régler mes fantaisies, j'aurais pu , comme INinon , vivre parfaitement indé|)endante. Mais j'aimais le luxe et rien n'était assez beau [)our moi.
Jamais personne n'a eu plus d'or à sa disposition et n'en a fait nu usage moins raisonuablc.
Avant que d'entrer dans le détail de (juelques-unesde mésaventures, car on m'en a prêté beaucoup, je reviens à un