‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 9 sur 26 · CHAPITRE Yllï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Yllï

Plusieurs jours se passèrent , et aucun ne linit sans que je reçusse un billot cliarmaut do mou futur et un bijoui, et quand j'hcsitais pour Taccepter, Dorothée me disait, c'est un usai^o reçu; vous êtes accordée à iM.

Dosmarotz, et tant (pie les accords durent, le Tutur envoie à sa future, cliaf[fic jour, uu présent, et je me laissais aisément pcrsuailer. Tout ce (pi'il m'en-

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voyait, était du meilleur goût, et de sa part, Je le trouvais sans prix. Madame de Saint-Evremont était sèche et froide avec moij mais je me disais, elle changera quand je serai madame Desmaretz. M. de Yillarceau me témoignait des regrets et me disait : pourquoi n'avez- vous pas épousé Mainard, nous ne vous aurions pas perdue? — J'aurais été malheureuse ; mais j'espère bien que nous ne serons pas longtemps séparés , et que vous honorerez de vos bontés l'époux de mon choix ; et il me l'assurait.

Enfin , le mardi si attendu par moi, qui devait , à mes idées , me conduire à la suprême félicité , je me levai avant qu'il parût. Dorothée était aussi alerte que moi. Je descendis chez madame de Saint-Evreraont , qui avait donné l'ordre que je ne partisse pas sans la voir. Elle me reçut avec plus d'amitié qu'elle ne m'en avait témoigné depuis

( 109 ) quelques jours, me répéta qu'elle était facliéc de me voir partir -, mais qu'il fallait que je lui écris isso, et qu'elle ferait toujours pour moi tout ce qui serait possible. Elle nie remit , dans une fort belle bourse de son ouvrage , la somme en or qu'elle m'avait promise , et la lettre pour mon père. Je serrai l'un et l'autre, et je pris congé de ma bienfaitrice avec plus d'émotion que je ne l'avais pensé. Je me rappelais sa bonté , sa générosité , dont je recevais de si nobles témoignages. Elle m'avait formt'î , et je ne pouvais me dissimuler (pi'il n'y avait aucun donte que je lui devais les grâces , le ton du grand monde , dont je n'avais pas d'idée avant d être venue chez elle. Il y avait aussi une voix intérieure , que je n'avais pas encore étouffée, <|ui me disait: ce Que vas-tu faire? Tu quittes un guide éclairé , pour te livrer à un jeune étourdi. Quand tu faiirv^s épou-

( iio ) se , es-tu &ùre qu'il te rendra heureuse. »

Toutes ces pensées se présentèrent en même temps à mon imagination.

Elles portèrent tant de trouble dans mon ame , que je fus au moment de me jeter aux genoux de ma respectable marraine , de lui tout avouer , et de la supplier de me sauver de moi-même ; mais celui qui avait résolu de me perdre , cet esprit de malice qui n'a de repos que dans le mal, éloigna de moi cette généreuse résolution , et mes larmes seules apprirent à ma bienfaitrice combien j'étais affligée de m'éloigner d'elle. Elle me retint un moment comme si elle avaiteu quelque chose à me recommander j mais elle s'arrêta, et me dit : « Non , c'est impossible. Adieu ! ma , chère Marianne , nous nous reverrons , écrivez -moi dès que vous serez arrivée, et elle fit si^ne à Dorothée de ni'emmener. Je me retournai encore une

fuis avant de sortir de sa clianil)re , et ,s;ii)s Dorotlico, (|ui nie dit tout bas: « Vous êtes un enfant , est-ce donc rinstant d'iiésiter ? )) Je crois que je n'aurais pas ctc f>lns loin. Cette iille, voyant (jn<^ jrlals tremblante , me donna le bras , pour descendre l'escalier.

Le carrosse de niadamc de Saint- Evremont nous attendait pour nous conduire à la voiture publique. Jy njontai avec Dorothée , et je puis dire qu'à l'instant oil il passa la porte de l'hôtel , il m'éloij^na , pour de longues années , du sentier de la vertu.

L'adroite conlidente de Desniaretz se niorpia de mes touehans adieui , tourna sa niaitresse en ridicule, et me dit que, lorsqu'on allait être unie à un honuue aussi aimable et aussi riche que M. Desmarelz, c'était bien la peine de j)lcurcr la société d'une vicdle prude, et elle me onta que mon appartement était prêt

et meublé avec la dernière élégance , que mon mari m'y mènerait en sortant de l'église , et elle me faisait Fénumération de l'argenterie, des meubles que j'allais avoir. Je Fécoutais avec une sorte d'indifférence , comme si elle m'eût parlé d'un autre.

Enfin nous arrivâmes au coche au moment où il allait partir. Je me plaçai sur la première banquette , Dorothée auprès de moi. 11 y avait d'autres personnes que je remarquais à peine.

Quand je vis monter immédiatement après après moi un homme enveloppé dans un manteau , la lanterne avec laquelle on éclairait les voyageurs (car il faisait profondément nuit ) ne donnait qu'une lueur incertaine sur leur visage, et ne me fit pas d'abord distinguer celui de l'homme au manteau* mais quelles furent ma surprise et ma joie, quand je reconnus Desmaretz. Je fus

singulièrement sensible à cette dém

( ii5) clic de sa part, (jiii prouvait combien il tenait à moi. 11 me serra tendrement la main , et je répondis avec transport i ce témoignante d'amour (i).II me (it entendre , par signe , que nous devions garder le silence , mais cju'il était éloquent , et qu'il dut être sur, pendant les heures où le soleil nous refusait encore sa lumière, combien j'étais sensible à sa tendresse.

Notre pesante voiture nous amena à Charenton , où nous dînâmes. Je demandai une chambre pour moi et ma femme de chambre. Desmarelz vint nous rejoiaJre , et nous fit ser\ir le dîner le plus délicat : Desmaretz fut aimable et respectueux. INous étions convenus (car il faut bien vous le dire)

(l) A cette époque , nous n'avions pas les mœurs an^laiticc , et la prtmurc favour qu'un amant sollicitait de (a maitrr&se cctil Je daigner répondre , par un doux tcrreuiciit de main ^ à ^a tindic JurUcur.

( 114) que je n'irais pas plus loin que Grosbois 5 qu'il viendrait m'y attendre avec son carrosse , que nous reviendrions à Paris , et qu'il me mènerait de suite à Sainte-Marguerite , où un prélre nous attendrait , pour nous donner la bénédiction nuptiale. Il n'avait rien changé à ce plan. Seulement , pour passer la journée avec moi , il avait fait retenir une place à. la voiture. On vint nous avertir qu'on allait partir, nous nous mîmes en voiture , et il abrégea , par le charme de son esprit , le temps que mirent les maudits chevaux à nous amener à Grosbois, où nq||s arrivâmes de très-bonne heure. Ce fut là que nous quittâmes ceux qui avaient fait route avec nous , et dont il me sei-ait impossible de faire le |)ortrait -, car j^ n'en remarquais aucun. Je n'étais occupée que de Desmaretz , du plaisir de me marier , d'être riche et considérée. Nous allâmes à une autre auberge , où

( ii5 ) étaient le carrosse et les chevaux de Desmaretz. iNous y montâmes aussitôt, et , comme ses clievaux étiiicnt excelleus , nous ne tardâmes pas à nous trouver aux portes de Paris. Desmaretz me dit : « 11 est impossible qu'à cette heure , nous allions nous marier; le prêtre ne nous attend qo a minuit.

Je croyais que nous arriverions bien plus tard. Venez vous reposer chez moi , je n'y resterai pas , si vous avez quelqu'inquiétnde • je reviendrai vous reprendre , et nous iions à Sainte- Marguerite. ))

Je conçus (piclques soupçons , je dis que je ne voulais [jas aller chez lui. ce Eh bien ! nous irons chez uu l)aigneur. )) Dorothée me dit (jue ces maisons-là n'étaient p:is sures , (juo Ton pourrait tiic voler , qu'il fallait bien mieux pa>ser ce temps rue des Tournellcs, chez M. Desmarclz , qu'elle ne me quitterait pas. Il fallut bien

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y consentir ; mais j'étais tourmentée intérieurement , et je n'osais le faire paraître. Il fut toutefois décidé que nous irions , rue des Tournelles , chez M. Desmaretz. Je ne connaissais pas sa maison. Elle me frappa par l'élégance dont elle me parut , elle était éclairée comme pour un jour de fête , les meubles étaient riches et du meilleur goût. Nous entrâmes dans le salon, où il y avait cinquante bougies allumées. Des cassolettes , qui brûlaient , répandaient les parfums les plus délicieux y mais ce qui me surprit fut d'y trouver Desbarreaux , cinq à six jeunes gens , et deux à trois femmes , que je crus être les leurs, mises avec la plus grande recherche et avec un goût in(îni.

Ils \inrent tous à moi avec les té moignages de joie de me voir, et félicitaient Desmaretz sur son heureux choix. Je ne concevais pas trop

ce (ju'ils voulaient dire. Dosbarrcanx s'approche de moi, nie dit a l'oreille : CCS dames vous croient maries; ne faites semblant de rien. Peu après notre arrivée on servit un nia^nlfKjue souper, pendant lequel on exécuta un concert. Les plaisanteries sur la délicieuse nuit que Desniarclz allait passer dans mes bras , me mettaient au supplice. J'étais fort éloignée de me prêter à la joie; et comme je voyais l'heure à laquelle nous devions nous rendre à l'église, qui avançait, monsieur , dis- je tout-bas à Desmaretz, est-ce que nous ne serons pas bientôt libres de nous rendre à l'église? — Ces dames sont des [jcrsonncs de grande considération , à qui je ne puis dire de s'en aller. Qu'importe? demain matin sera tout aussi bon pour nous marier; je vais faire dire au [)rétre qu'il nous attende demain à six heures du matin. — Mais ce n'est pas lu ce

( ii8 ) tjue vous m'avez promis. ' — C'est ce fou de Desbarreaux qui a prévenu mes amis et ceux-ci l'ont dit à leurs femmes, et tous se sont empressés pour venir vous féliciter de notre mutuel bonheur, et je ne puis les prier de se retirer , ce serait leur manquer. Tout cela se disait à table ; je ne pouvais.^ facilement m'expliquer. D^ailleurs, je me sentais un très-j^rand mal de tête. Ma vue me paraissait trouble. Sous prétexte de célébrer mon mariage , on m'avait fait boire des vins différens, eten beaucoup plus grands verres que ceux dans lesquels je Ijuvais toujours. Gn faisait l>ien dubruit.La musique, les parfums finirent par me tourner la tête. Je ne pensai plus à rien .Je me laissai entraîner à ma perte sans m'y opposer. Peuà-peu les joyeux convives et leurs belles disparurent. Je me trouvai seule avec Desmaretz. 11 se jeta à mes genoux, et me dit qu'il ne croirait pas à mon

( "9) amour, si j'avais hcsoin, pour répondre au sien, qu'un prtlrc nie le permît; qu'alors il ne pouvait se résoudre à m'épouscr , voulant que celle <ju*il clipisissait pour sa compagne, fiït aussi abandonnée que lui à la tendresse. Ses yeux me disaient bien })lus. Je voulais attendre au lendemain ; je me défendais; mais ma raison m'abandonnait, et il ne m'en resta plus.... O nuit! nuit funeste! tu me perdis sans retour.

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